par worldfairs » 09 août 2020 04:16 pm
Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"
Nous n’avons pas le bonheur, je le reconnais, de posséder le plus gros canon d’Europe ; c’est une infériorité dont je me console facilement. Il est bien possible aussi que l’on puisse nous contester la première place dans les industries extractives ou dans la construction des machines à coudre ; mais il serait imprudent à n’importe quelle nation étrangère de se mesurer avec nous sur le terrain des Beaux-Arts.
Aucune, du reste, ne paraît y songer ; sauf, peut-être, les petits-fils de Michel-Ange, qui croient tenir de cette filiation auguste le droit de s’estimer les premiers sculpteurs du monde. Rien qu'à voir leur avalanche de bonshommes de marbre, taillés dans le carrare éblouissant, comme les tourneurs font des bilboquets, on devine que ces manufacturiers sont venus chez nous pour nous étouffer sous le poids de leur génie, et vous les verriez sûrement sourire si vous aviez seulement l’air de penser qu’ils n’y sont point parvenus. Les artistes, même les plus considérables, des autres nationalités, Autrichiens, Danois, voire Allemands, sont plus modestes; ils ont assez de talent pour pouvoir s’incliner sans honte devant la splendeur de l’Ecole française.
Cette supériorité, acceptée de bonne grâce par de beaucoup plus forts que les tailleurs de pierre italiens, elle s’étend naturellement sur tous les dérivés de la sculpture. L’étroite connexité qui lie le bronze d’art ou l’orfèvrerie à la statuaire nous fait sans rivaux, aussi bien dans ceux-là que dans celle-ci. Il n’y a aucune outrecuidance à écrire ici ce qui, partout en cette Exposition, crève les yeux. Une demi-heure passée au Champ-de-Mars suffirait pour en convaincre le plus incrédule.
Le bronze d'art est devenu l’un des besoins impérieux de la vie. Depuis, surtout, que la mode a banni la pendule des cheminées de bonne compagnie, un salon serait disqualifié s’il ne comptait, parmi ses bibelots de première nécessité, un bronze du bon faiseur.
Les procédés modernes de réduction ont atteint, d’ailleurs, une telle perfection et mis, avec tant d’à-propos, les chefs-d’œuvre de tous les âges à la portée de toutes les bourses, que le bronze d’art est aujourd’hui d’un débit commercial assuré. Aussi tient-il, à l’Exposition, une place de première grandeur, et le lecteur me pardonnera de dire, une fois de plus, que la section française y est sans égale.
La maison Barbedienne, comme toujours, y tient le haut du pavé. Elle s’y est édifié un luxueux petit palais qu’elle a meublé, bien entendu, avec le dessus du panier de sa production. Antiquité, Renaissance, art contemporain, tout y est représenté à profusion. C’est la froide et impassible beauté des Vénus grecques; les œuvres de la décadence superbe qui nous a laissé le Laocoon ; la puissante et farouche manière de Buonarotti ; c’est l’école si vivante, si élégante et si diverse de la statuaire française contemporaine; les créations des Guillaume, des Chapu, des Paul Dubois, des Saint-Marceaux et de tant d’autres jeunes que chaque Salon annuel voit se révéler pour la gloire de l’art national. C’est, surtout, le groupe admirable de Mercié , ce Gloria victis, sublime lamentation patriotique, qui serait la plus grande inspiration sculpturale du siècle si le bas-relief de Rude n’existait pas. On l’a mis, comme c’était son droit, à la place d'honneur ; les ailes déployées de son Génie dominant de haut tout ce petit peuple de chefs-d’œuvre. Je voudrais savoir quelle est la nation d’Europe, ou d’Italie, qui eût pu nous apporter un ouvrage d’une pareille beauté.
J’ai nommé M. Barbedienne parce que c’est manifestement le premier et le plus complet des fabricants de bronze de ce temps-ci. Je n’ai ni le loisir ni la place de citer les autres, qui le mériteraient tous cependant et qui combattent à côté de lui le bon combat pour l’honneur de l’art français. Chacun d’eux a ses modèles préférés, exécutés tous avec un respect infini de l’original et une étonnante perfection des détails. Avant l'invention du procédé Collas, les gourmets de bronzes d’art devaient se contenter, pour tout régal, de quelques antiques péniblement rapetissés à la taille des appartements modernes et de quelques réductions d’œuvres actuelles obtenues à grands frais, comme la Jeanne-d’Arc bourgeoise de la princesse iMarie d’Orléans, ou encore les jolies poupées en baudruche dont Pradier a infesté le milieu de ce siècle. Grâce aux moyens industriels nouveaux, la magnifique production de la statuaire contemporaine a pu être réduite à toutes les dimensions ; elle est devenue monnaie courante pour les présents d’anniversaires ou de nouvelle année. Elle a remplacé (le ciel en soit béni !) les horribles objets venus de l’extrême-Orient, ou du faubourg Saint-Denis, et connus sous le nom de « bronzes du Japon ». N’eût-elle eu pour effet que d’avoir diminué la vogue de cette abominable marchandise, il faudrait encore la glorifier.
Je dois ajouter cependant que, si la convention du grotesque et du repoussant est admise, l’exposition des bronzes japonais est, après les bronzes français, ce qu’il y a au Champ-de-Mars de plus remarquable dans cette spécialité. La laideur des sujets n’empêche pas l’exécution d’en être prodigieusement habile et les ciselures d’une délicatesse sans pareille. Ceux qui aiment cette chère-là (il y a des goûts si dépravés !) feront chez les Japonais du Champ-de-Mars des festins de Lucullus.
Je ne sais comment m'y prendre pour répéter sans devenir monotone que, dans l’orfèvrerie encore, la France n’a pas de pairs. L’Angleterre a pourtant fait un certain déploiement de surtouts de table d’une belle prestance et d’une exécution magistrale. J’y vois notamment des applications d’or sur argent, travaillées de main de maître. Mais c’est solennel comme ‘Parliament-House et lourd comme un brouillard de Londres. Les auteurs de ces imposants édifices manquent évidemment de diable au corps. On n’y sent rien qui palpite, rien d’élancé, rien de joyeux; le grave et puissant faiseur d'iron-works s’y retrouve toujours en quelque coin.
J’ai la plus sincère estime pour la libre Amérique et j’applaudis à ses efforts, sans cesse renouvelés, toujours infructueux, pour acquérir cette étincelle du génie artistique que, malheureusement pour elle on ne se procure pas avec des dollars. Son orfèvrerie a juste la poésie et la légèreté de la locomotive.
La Russie, elle du moins, ne va pas s’inspirer des esthétiques étrangères. Elle s’en tient à ses formes traditionnelles, simples, naïves, semi-orientales, sans autre ornementation que des ciselures et des niellures d’un dessin gracieux et profondément original. C’est harmonieux et charmant ; mais l’art de la statuaire n’y prend aucune part. Son verre n’est pas grand ; il lui suffit d’être seule à boire dans son verre.
Par bonheur, aucune loi ne m’oblige à parler de l’orfèvrerie italienne. Je serais obligé d’avouer que, sauf ce qu’elle copie sur les modèles de ses ancêtres, le reste est d’une nullité qui laisse peu à désirer. Vous comprenez que ce ne sont pas des choses à dire à une nation amie, que nous avons tant de fois obligée et qui nous donne chaque jour tant de preuves de sa tendresse et de sa gratitude. J’aime donc mieux me taire.
Rien à ajouter de particulier sur les autres orfèvreries européennes, dont les mérites se tiennent dans une moyenne estimable. J’aurais dit volontiers quelques mots de la vaisselle plate de l’Annam et du Cambodge, où l’on voit quantité de curieux modèles d’un sentiment légèrement sauvage, ingénieusement, parfois gracieusement fouillés au burin, mais dont la description nous mènerait trop loin. En général, les nations civilisées, ou se disant telles, se battent les flancs pour, nous imiter et se passer de nous. Nous imiter, elles y parviennent, plus ou moins heureusement; se passer de nous, c’est une autre affaire. Chaque pays peut bien faire lui-même ses meubles tisser et coudre ses vêtements, construire ses machines à vapeur et fabriquer son vin de Champagne ; mais créer son orfèvrerie artistique sans nous emprunter rien, cela lui est défendu. Le goût qu’il faut pour cette besogne est une plante qui ne pousse qu’en terre française.
C’est une journée entière qu’il faudrait donner aux galeries où les Odiot, les Christofle, les Froment-Meurice, tous nos habiles pétrisseurs d'or et d’argent ont étalé les plus éblouissantes de leurs œuvres. J’y vois, par centaines et centaines, des surtouts de grand gala, des aiguières, des coupes, des plats, de simples assiettes, jusqu’aux plus vulgaires accessoires de l’outillage de la table, modelés, ciselés, fouillés à faire jaunir de jalousie dans sa tombe Benvenuto Cellini, leur grand ancêtre. Si la Renaissance italienne, cette lueur fulgurante de l’art, après avoir illuminé le XVIe siècle, s'est si profondément éteinte dans le pays où elle est née, quelqu’un sans doute en a conservé secrètement l’étincelle et lui a fait passer les Alpes. Les fabricants italiens s’épuisent depuis trois siècles à souffler sur le feu sacré ; ils y perdent leur haleine. C’est chez nous qu’il s’est rallumé.
Le clou de cette magnifique exposition de l’orfèvrerie française (on ne saurait croire combien il y a de clous par ici), c’est l’un des nôtres, c’est un Lyonnais qui l’a planté.
On devine que je veux parler de l’artiste éminent et original qui s’appelle Armand-Caillat. M. Armand-Calliat a fait de l’orfèvrerie religieuse non-seulement une oeuvre artistique, mais aussi une véritable science. Avec l’aide des vestiges recueillis dans les obscurités du Moyen-Age, il a su se créer une esthétique à lui, qui n’appartient à personne, pas même à l’archaïsme dont elle procède. Il s’est inspiré de l’art nébuleux du XIIe siècle, en se gardant bien de s’en faire l’esclave. Il en a conservé la naïveté de style et le thème rudimentaire, mais il en a épuré, humanisé les formes. Il a mis de la chair et du sang sous la peau des personnages efflanqués qui peuplaient les chapiteaux et les reliquaires des vieilles basiliques ; il a restitué une vraisemblance à la flore fantastique qui leur fournissait des des motifs de décoration. Il a pensé que, pour se prêter à l'ornementation religieuse, les scènes bibliques et évangéliques n’étaient pas tenues de tomber dans la caricature. Il a jugé enfin que c’était faire preuve d’un petit esprit que d’enfermer l’art religieux dans un non possumus sans issues.
Aussi, sans abandonner les formes traditionnelles, s’est-il appliqué à les rendre acceptables. C’est ce qui donne à l’exposition de M. Armand-Calliat, en même temps que l’attrait d’une orfèvrerie hautement artistique, celui d’une science profondément intéressante, retrouvée et rajeunie.
La méthode de composition deM. Armand-Calliat consiste à animer, on pourrait dire à égayer les objets qu’il crée, en y mêlant un poème, une histoire ou une légende en rapport avec leur origine ou leur destination. S’agit-il d’une crosse d’évêque ? il y enroulera, pêle-mêle avec les volutes des végétations conventionnelles, la théorie touchante du Bon Pasteur et de ses moutons éparpillés dans un désordre voulu et charmant. A-t-il à créer un ostensoir colossal pour la Compagnie de Jésus ? c'est la monographie entière du célèbre Institut qu’il y raconte, du haut en bas, avec un mouvement de personnages, une variété d’attributs, une prodigalité habilement pondérée d’ornements symboliques, qui en font, au point de vue de la composition, une oeuvre d’une perfection achevée.
Reliquaires, calices, ciboires, vases sacrés de toutes formes et de toutes tailles, châsses monumentales et médaillons gros comme le pouce, tout y est rendu avec la même conscience, le même goût irréprochable et le même bonheur d’expression ; tout y est fouillé, repoussé, ciselé, émaillé dans l’or et l’argent, avec le même soin et la même éblouissante richesse d’ornementation. L’or, l’argent, la perle, le brillant, toutes les pierres précieuses de l'arc-en-ciel, y sont prodigués à pleines mains sans diminuer la sobriété des ouvrages, où les gemmes et les métaux précieux ne sont que les humbles accessoires de l’œuvre de l'artiste.
Les vitrines de M. Armand-Calliat, où grâce à de nombreuses bonnes volontés, il a pu réunir ses plus belles productions, déjà dispersées dans toutes les parties du monde, font grande figure à l’exposition et sont fort admirées, même des profanes. J’aime à terminer cette lettre sur le triomphe d'un Lyonnais, en qui tous les fabricants d’orfèvrerie religieuse, même les Parisiens du quartier Saint-Sulpice, sont obligés de saluer leur maître.
Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"
Nous n’avons pas le bonheur, je le reconnais, de posséder le plus gros canon d’Europe ; c’est une infériorité dont je me console facilement. Il est bien possible aussi que l’on puisse nous contester la première place dans les industries extractives ou dans la construction des machines à coudre ; mais il serait imprudent à n’importe quelle nation étrangère de se mesurer avec nous sur le terrain des Beaux-Arts.
Aucune, du reste, ne paraît y songer ; sauf, peut-être, les petits-fils de Michel-Ange, qui croient tenir de cette filiation auguste le droit de s’estimer les premiers sculpteurs du monde. Rien qu'à voir leur avalanche de bonshommes de marbre, taillés dans le carrare éblouissant, comme les tourneurs font des bilboquets, on devine que ces manufacturiers sont venus chez nous pour nous étouffer sous le poids de leur génie, et vous les verriez sûrement sourire si vous aviez seulement l’air de penser qu’ils n’y sont point parvenus. Les artistes, même les plus considérables, des autres nationalités, Autrichiens, Danois, voire Allemands, sont plus modestes; ils ont assez de talent pour pouvoir s’incliner sans honte devant la splendeur de l’Ecole française.
Cette supériorité, acceptée de bonne grâce par de beaucoup plus forts que les tailleurs de pierre italiens, elle s’étend naturellement sur tous les dérivés de la sculpture. L’étroite connexité qui lie le bronze d’art ou l’orfèvrerie à la statuaire nous fait sans rivaux, aussi bien dans ceux-là que dans celle-ci. Il n’y a aucune outrecuidance à écrire ici ce qui, partout en cette Exposition, crève les yeux. Une demi-heure passée au Champ-de-Mars suffirait pour en convaincre le plus incrédule.
Le bronze d'art est devenu l’un des besoins impérieux de la vie. Depuis, surtout, que la mode a banni la pendule des cheminées de bonne compagnie, un salon serait disqualifié s’il ne comptait, parmi ses bibelots de première nécessité, un bronze du bon faiseur.
Les procédés modernes de réduction ont atteint, d’ailleurs, une telle perfection et mis, avec tant d’à-propos, les chefs-d’œuvre de tous les âges à la portée de toutes les bourses, que le bronze d’art est aujourd’hui d’un débit commercial assuré. Aussi tient-il, à l’Exposition, une place de première grandeur, et le lecteur me pardonnera de dire, une fois de plus, que la section française y est sans égale.
La maison Barbedienne, comme toujours, y tient le haut du pavé. Elle s’y est édifié un luxueux petit palais qu’elle a meublé, bien entendu, avec le dessus du panier de sa production. Antiquité, Renaissance, art contemporain, tout y est représenté à profusion. C’est la froide et impassible beauté des Vénus grecques; les œuvres de la décadence superbe qui nous a laissé le Laocoon ; la puissante et farouche manière de Buonarotti ; c’est l’école si vivante, si élégante et si diverse de la statuaire française contemporaine; les créations des Guillaume, des Chapu, des Paul Dubois, des Saint-Marceaux et de tant d’autres jeunes que chaque Salon annuel voit se révéler pour la gloire de l’art national. C’est, surtout, le groupe admirable de Mercié , ce Gloria victis, sublime lamentation patriotique, qui serait la plus grande inspiration sculpturale du siècle si le bas-relief de Rude n’existait pas. On l’a mis, comme c’était son droit, à la place d'honneur ; les ailes déployées de son Génie dominant de haut tout ce petit peuple de chefs-d’œuvre. Je voudrais savoir quelle est la nation d’Europe, ou d’Italie, qui eût pu nous apporter un ouvrage d’une pareille beauté.
J’ai nommé M. Barbedienne parce que c’est manifestement le premier et le plus complet des fabricants de bronze de ce temps-ci. Je n’ai ni le loisir ni la place de citer les autres, qui le mériteraient tous cependant et qui combattent à côté de lui le bon combat pour l’honneur de l’art français. Chacun d’eux a ses modèles préférés, exécutés tous avec un respect infini de l’original et une étonnante perfection des détails. Avant l'invention du procédé Collas, les gourmets de bronzes d’art devaient se contenter, pour tout régal, de quelques antiques péniblement rapetissés à la taille des appartements modernes et de quelques réductions d’œuvres actuelles obtenues à grands frais, comme la Jeanne-d’Arc bourgeoise de la princesse iMarie d’Orléans, ou encore les jolies poupées en baudruche dont Pradier a infesté le milieu de ce siècle. Grâce aux moyens industriels nouveaux, la magnifique production de la statuaire contemporaine a pu être réduite à toutes les dimensions ; elle est devenue monnaie courante pour les présents d’anniversaires ou de nouvelle année. Elle a remplacé (le ciel en soit béni !) les horribles objets venus de l’extrême-Orient, ou du faubourg Saint-Denis, et connus sous le nom de « bronzes du Japon ». N’eût-elle eu pour effet que d’avoir diminué la vogue de cette abominable marchandise, il faudrait encore la glorifier.
Je dois ajouter cependant que, si la convention du grotesque et du repoussant est admise, l’exposition des bronzes japonais est, après les bronzes français, ce qu’il y a au Champ-de-Mars de plus remarquable dans cette spécialité. La laideur des sujets n’empêche pas l’exécution d’en être prodigieusement habile et les ciselures d’une délicatesse sans pareille. Ceux qui aiment cette chère-là (il y a des goûts si dépravés !) feront chez les Japonais du Champ-de-Mars des festins de Lucullus.
Je ne sais comment m'y prendre pour répéter sans devenir monotone que, dans l’orfèvrerie encore, la France n’a pas de pairs. L’Angleterre a pourtant fait un certain déploiement de surtouts de table d’une belle prestance et d’une exécution magistrale. J’y vois notamment des applications d’or sur argent, travaillées de main de maître. Mais c’est solennel comme ‘Parliament-House et lourd comme un brouillard de Londres. Les auteurs de ces imposants édifices manquent évidemment de diable au corps. On n’y sent rien qui palpite, rien d’élancé, rien de joyeux; le grave et puissant faiseur d'iron-works s’y retrouve toujours en quelque coin.
J’ai la plus sincère estime pour la libre Amérique et j’applaudis à ses efforts, sans cesse renouvelés, toujours infructueux, pour acquérir cette étincelle du génie artistique que, malheureusement pour elle on ne se procure pas avec des dollars. Son orfèvrerie a juste la poésie et la légèreté de la locomotive.
La Russie, elle du moins, ne va pas s’inspirer des esthétiques étrangères. Elle s’en tient à ses formes traditionnelles, simples, naïves, semi-orientales, sans autre ornementation que des ciselures et des niellures d’un dessin gracieux et profondément original. C’est harmonieux et charmant ; mais l’art de la statuaire n’y prend aucune part. Son verre n’est pas grand ; il lui suffit d’être seule à boire dans son verre.
Par bonheur, aucune loi ne m’oblige à parler de l’orfèvrerie italienne. Je serais obligé d’avouer que, sauf ce qu’elle copie sur les modèles de ses ancêtres, le reste est d’une nullité qui laisse peu à désirer. Vous comprenez que ce ne sont pas des choses à dire à une nation amie, que nous avons tant de fois obligée et qui nous donne chaque jour tant de preuves de sa tendresse et de sa gratitude. J’aime donc mieux me taire.
Rien à ajouter de particulier sur les autres orfèvreries européennes, dont les mérites se tiennent dans une moyenne estimable. J’aurais dit volontiers quelques mots de la vaisselle plate de l’Annam et du Cambodge, où l’on voit quantité de curieux modèles d’un sentiment légèrement sauvage, ingénieusement, parfois gracieusement fouillés au burin, mais dont la description nous mènerait trop loin. En général, les nations civilisées, ou se disant telles, se battent les flancs pour, nous imiter et se passer de nous. Nous imiter, elles y parviennent, plus ou moins heureusement; se passer de nous, c’est une autre affaire. Chaque pays peut bien faire lui-même ses meubles tisser et coudre ses vêtements, construire ses machines à vapeur et fabriquer son vin de Champagne ; mais créer son orfèvrerie artistique sans nous emprunter rien, cela lui est défendu. Le goût qu’il faut pour cette besogne est une plante qui ne pousse qu’en terre française.
C’est une journée entière qu’il faudrait donner aux galeries où les Odiot, les Christofle, les Froment-Meurice, tous nos habiles pétrisseurs d'or et d’argent ont étalé les plus éblouissantes de leurs œuvres. J’y vois, par centaines et centaines, des surtouts de grand gala, des aiguières, des coupes, des plats, de simples assiettes, jusqu’aux plus vulgaires accessoires de l’outillage de la table, modelés, ciselés, fouillés à faire jaunir de jalousie dans sa tombe Benvenuto Cellini, leur grand ancêtre. Si la Renaissance italienne, cette lueur fulgurante de l’art, après avoir illuminé le XVIe siècle, s'est si profondément éteinte dans le pays où elle est née, quelqu’un sans doute en a conservé secrètement l’étincelle et lui a fait passer les Alpes. Les fabricants italiens s’épuisent depuis trois siècles à souffler sur le feu sacré ; ils y perdent leur haleine. C’est chez nous qu’il s’est rallumé.
Le clou de cette magnifique exposition de l’orfèvrerie française (on ne saurait croire combien il y a de clous par ici), c’est l’un des nôtres, c’est un Lyonnais qui l’a planté.
On devine que je veux parler de l’artiste éminent et original qui s’appelle Armand-Caillat. M. Armand-Calliat a fait de l’orfèvrerie religieuse non-seulement une oeuvre artistique, mais aussi une véritable science. Avec l’aide des vestiges recueillis dans les obscurités du Moyen-Age, il a su se créer une esthétique à lui, qui n’appartient à personne, pas même à l’archaïsme dont elle procède. Il s’est inspiré de l’art nébuleux du XIIe siècle, en se gardant bien de s’en faire l’esclave. Il en a conservé la naïveté de style et le thème rudimentaire, mais il en a épuré, humanisé les formes. Il a mis de la chair et du sang sous la peau des personnages efflanqués qui peuplaient les chapiteaux et les reliquaires des vieilles basiliques ; il a restitué une vraisemblance à la flore fantastique qui leur fournissait des des motifs de décoration. Il a pensé que, pour se prêter à l'ornementation religieuse, les scènes bibliques et évangéliques n’étaient pas tenues de tomber dans la caricature. Il a jugé enfin que c’était faire preuve d’un petit esprit que d’enfermer l’art religieux dans un non possumus sans issues.
Aussi, sans abandonner les formes traditionnelles, s’est-il appliqué à les rendre acceptables. C’est ce qui donne à l’exposition de M. Armand-Calliat, en même temps que l’attrait d’une orfèvrerie hautement artistique, celui d’une science profondément intéressante, retrouvée et rajeunie.
La méthode de composition deM. Armand-Calliat consiste à animer, on pourrait dire à égayer les objets qu’il crée, en y mêlant un poème, une histoire ou une légende en rapport avec leur origine ou leur destination. S’agit-il d’une crosse d’évêque ? il y enroulera, pêle-mêle avec les volutes des végétations conventionnelles, la théorie touchante du Bon Pasteur et de ses moutons éparpillés dans un désordre voulu et charmant. A-t-il à créer un ostensoir colossal pour la Compagnie de Jésus ? c'est la monographie entière du célèbre Institut qu’il y raconte, du haut en bas, avec un mouvement de personnages, une variété d’attributs, une prodigalité habilement pondérée d’ornements symboliques, qui en font, au point de vue de la composition, une oeuvre d’une perfection achevée.
Reliquaires, calices, ciboires, vases sacrés de toutes formes et de toutes tailles, châsses monumentales et médaillons gros comme le pouce, tout y est rendu avec la même conscience, le même goût irréprochable et le même bonheur d’expression ; tout y est fouillé, repoussé, ciselé, émaillé dans l’or et l’argent, avec le même soin et la même éblouissante richesse d’ornementation. L’or, l’argent, la perle, le brillant, toutes les pierres précieuses de l'arc-en-ciel, y sont prodigués à pleines mains sans diminuer la sobriété des ouvrages, où les gemmes et les métaux précieux ne sont que les humbles accessoires de l’œuvre de l'artiste.
Les vitrines de M. Armand-Calliat, où grâce à de nombreuses bonnes volontés, il a pu réunir ses plus belles productions, déjà dispersées dans toutes les parties du monde, font grande figure à l’exposition et sont fort admirées, même des profanes. J’aime à terminer cette lettre sur le triomphe d'un Lyonnais, en qui tous les fabricants d’orfèvrerie religieuse, même les Parisiens du quartier Saint-Sulpice, sont obligés de saluer leur maître.