La galerie de 30 mètres

Paris 1889 - Architecture, pavilions, gardens, urban furniture
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La galerie de 30 mètres

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Texte et illustrations de "La construction moderne - 25 mai 1889"

Entre le dôme central et la grande galerie des machines, s'étend une vaste galerie, dite galerie de trente mètres, sur laquelle viennent s’ouvrir, à droite et à gauche, les galeries qui contiennent les expositions diverses. L’entrée de chaque section se compose d’une porte monumentale, exécutée par l’architecte de la classe correspondante. Ces portes sont an nombre de quatorze, sept de chaque côté. Leur ensemble constitue une perspective architecturale et décorative très réussie.

Voici la nomenclature de ces portes, et les noms des architectes.

En partant du dôme central, à droite :
Cl. 24. Orfèvrerie, architecte, M. P. Lorain.
Cl. 20. Céramique, architecte, M. Deslignières.
Cl. 27. Meubles, architecte, M. Hermant.
Cl. 18. Tapisseries, décoration, architecte, M. Hermant.
Cl. 26. Horlogerie, architecte, M. Abel Chancel.
Cl. 25. Bronzes, architecte, M. Guérinot.
Cl. 41. Métallurgie, architecte, M. Schmidt.

De l’autre côté, en revenant vers le dôme :
Cl. 41. Mines, architecte, M. Guérinot.
Cl. 42. Exploitations forestières, architecte, M. Strauss.
Cl. 38. Armes portatives, architecte, M. Couvreux.
Cl. 32. Tissus, laines, architecte M. Courtois-Suffit.
Cl. 33. Soieries, architecte, M. Pascalon.
Cl. 36. Vêtements, architecte, M. E. Bertrand.
Cl. 37. Bijouterie, architecte, M. Rouyre.

Nous donnerons des vues de toutes ces portes soit en croquis, soit en planches hors texte.

Aujourd’hui, nous reproduisons la porte de la bijouterie et celle des exploitations forestières.

Au point de vue de la couleur, la première est ornée de panneaux couverts de dessins et d’arabesques bleus ou roses, tantôt superposant leurs couleurs, tantôt traités en camaïeu. Des pilastres imitent le marbre de couleur ; ils sont terminés par des chapiteaux couleur de bronze doré. Des cartouches et des écussons présentant les mêmes tons. Les titres et les indications se détachent sur un fond bleu.

Laporte de la classe 42 symbolise les travaux forestiers, la chasse, la pêche. Des troncs d’arbres forment colonnes. Les piliers et les panneaux delà porte présentent les tons des différents bois usuels. Bois foncé pour le soubassement, jaune clair pour les montants, acajou pour les bandeaux et le fronton, qui est également orné de motifs dorés. Des fourrures, des filets, des attributs divers sont placés devant un fond bleu.

Galerie de 30 mètres - Porte de la bijouterie - Architecte: M. Rouyre
Galerie de 30 mètres - Porte de la bijouterie - Architecte: M. Rouyre
Galerie de 30 mètres - Porte des exploitations forestières - Architecte: M. Strauss
Galerie de 30 mètres - Porte des exploitations forestières - Architecte: M. Strauss


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Texte et illustrations de "La construction moderne - 1 juin 1889"

Vers le milieu de la grande galerie est située la porte de l’horlogerie. Elle a été composée par M. Abel Chancel architecte de la section, et auteur de la nouvelle école d’horlogerie. Le ton de cette porte est uniformément gris mastic ; les heures se détachent sur un grand demi-cercle blanc qui cache en partie deux panneaux bleus parsemés d’étoiles. De nombreuses horloges décorent cette façade. Il n’y en a pas deux qui soient d’accord, ce qui tient probablement à la concurrence des exposants.

Galerie de 30 mètres - Porte de l'horlogerie - Architecte: M. Abel Chancel
Galerie de 30 mètres - Porte de l'horlogerie - Architecte: M. Abel Chancel

La porte des armes portatives, située de l’autre côté de la galerie, est peinte en jaune tirant sur le rose. Des panneaux peints de couleurs vives viennent réveiller ce ton uniforme, tandis que des hommes d’armes et des panoplies se détachent sur un fond bleu.

Galerie de 30 mètres - Porte des armes portatives - Architecte: M. Couvreux
Galerie de 30 mètres - Porte des armes portatives - Architecte: M. Couvreux
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Texte et illustrations de "La construction moderne - 8 juin 1889"


Les industries de la tapisserie et du meuble sont réparties dans deux galeries parallèles dont les portes monumentales, d’un très bel effet décoratif, sont l’œuvre de M. Achille Hermant.

Galerie de 30 mètres - Porte du meuble - Architecte: M. A. Hermant
Galerie de 30 mètres - Porte du meuble - Architecte: M. A. Hermant

La porte du Meuble est sobre de couleur, et sévère dans son ensemble. Le ton général est celui des bois foncés d’ameublement, vieux chêne, etc. Les bas reliefs et les statuettes présentent cette même coloration. Seules les inscriptions, assez nombreuses, sont dorées comme les chapiteaux des colonnes et des consoles. Les tentures sont d’un rouge foncé.

Galerie de 30 mètres - Porte de la soierie - Architecte: M. Pascalon
Galerie de 30 mètres - Porte de la soierie - Architecte: M. Pascalon

De l’autre côté de la galerie de trente mètres nous trouvons la porte de la Soierie. Elle est uniformément d’un ton mastic très
foncé que viennent rehausser des filets et des ornements d’or.

Galerie de 30 mètres - Porte de la céramique - Architecte: M. Deslignière
Galerie de 30 mètres - Porte de la céramique - Architecte: M. Deslignière

Un de nos croquis représente la porte de la céramique, par M. Deslignières. La majeure partie de la céramique employée est de la terre cuite présentant la coloration ordinaire de la terre cuite des statues. Les bas-reliefs sont blancs vernissés. Sur les tympans dorés se détachent des figures de couleur. Dans les niches sont des statuettes blanches ; des colonnes vertes et blanches flanquent ces niches, tandis que des bandeaux, des guirlandes, des fleurons présentent de vives colorations, jaunes, vertes, rouges qui donnent de l’éclat à l’ensemble.

Galerie de 30 mètres - Porte du bronze d'art - Architecte: M. Guérinot
Galerie de 30 mètres - Porte du bronze d'art - Architecte: M. Guérinot

La porte du bronze d’art présente une coloration jaune mat sur laquelle se détachent des colonnes en marbre rouge. Les bas-reliefs, les chapiteaux, les guirlandes sont en bronze doré.
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Texte et illustrations de "La construction moderne - 15 juin 1889"

Galerie de 30 mètres - Porte de la tapisserie - Architecte: M. A. Hermant
Galerie de 30 mètres - Porte de la tapisserie - Architecte: M. A. Hermant

La porte de la classe 18, tapisserie, est formée de panneaux imitant le marbre vert clair sur lesquels se détachent deux grands pilastres de marbre ronge. Les panneaux et bandeaux horizontaux sont également de marbre vert. Le fronton est au contraire de marbre rose. Les écussons, les chapitaux et autres ornements sont dorés.
Les tentures sont en velours rouge.

Galerie de 30 mètres - Porte des tissus - Architecte: M. Courtois-Suffit
Galerie de 30 mètres - Porte des tissus - Architecte: M. Courtois-Suffit

Le ton général de la porte de la classe 32 (tissus) est le jaune ou l’or. Il n’y a que les quatre colonnes qui soient de marbre violet veiné. Dans les panneaux se détachent sur fond or des ornements dont le ton général est le violet. Enfin deux peintures de Rochegrosse complètent la décoration.

Galerie de 30 mètres - Porte de la métallurgie - Architecte: M. Schmidt
Galerie de 30 mètres - Porte de la métallurgie - Architecte: M. Schmidt

Les industries métallurgiques sont réparties dans deux galeries qui se font face. L’une des portes est entièrement formée de pièces de fer brut ou d’éléments de machines. L’effet produit est très original. Les métaux sont tantôt noirs et mats, tantôt brillants et polis.

Galerie de 30 mètres - Porte de l'orfèvrerie - Architecte: M. P. Lorain
Galerie de 30 mètres - Porte de l'orfèvrerie - Architecte: M. P. Lorain

La porte de l’orfèvrerie est en marbre blanc veiné de violet. Sur cette couleur d’ensemble viennent ressortir des colonnes bleues ciselées d’ornements d’or, tous les autres ornements sont également d’or.
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Texte et illustrations de "La construction moderne - 6 juillet 1889"

Nos gravures représentent aujourd’hui les deux dernières des quatorze portes de la galerie de trente mètres. La porte de la classe 41 a été établie pour servir d’entrée à l’exposition des usines métallurgiques de la Loire. Des canons forment supports et motifs décoratifs. Des pièces de machines en pyramides ou en panoplies se dressent contre les piliers.

Beaucoup moins sévère est la porte du vêtement. Elle offre, il est vrai, peu de reliefs, mais elle est armée de peintures aux tons vifs, et de figures qui l’animent.

Galerie de 30 mètres - Porte du vêtement - Architecte: M.  E. Bertrand
Galerie de 30 mètres - Porte du vêtement - Architecte: M. E. Bertrand
Galerie de 30 mètres - Porte des mines - Architecte: M. Guérinot
Galerie de 30 mètres - Porte des mines - Architecte: M. Guérinot
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Texte et photo de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

LA SOIERIE LYONNAISE

La Soierie Lyonnaise
La Soierie Lyonnaise

Je suis impatient de vous dire quelle place triomphale tient ici l'industrie splendide qui a fait à notre ville de Lyon une renommée séculaire et universelle. Son succès me donne trop d’orgueil pour que je ne lui réserve pas la première place dans cette revue. Je m’y comptais comme dans une gloire de famille. Le petit palais où on l’a luxueusement logée se trouve, je ne sais comment, sans cesse sous mes pas. Grâce à la cloche de verre qui la recouvre il y fait, dans l’après-midi, une chaleur à asphyxier les vers à soie ; n’importe, c’est pour moi un séjour plein d’un charme dont je ne me lasse pas. Je ne manque jamais, quand je passe dans les environs, d'y faire une petite halte, ne fût-ce que pour me griser des interjections admiratives qu’elle arrache aux visiteurs, dans tous les idiomes du globe.

Laissez-moi d’abord féliciter la Chambre de commerce de Lyon et son habile architecte, M. Pascalon, sur la façon somptueuse, élégante et sobre à la fois, confortable en même temps, ce qui ne nuit à rien, dont elle en a fait l'installation. Si la température, à certaines heures du jour, y était moins cruelle, ce serait pour le public un séjour de délices. Se reposer sur des divans moelleux, avec ces belles choses sous le regard, sera pour les délicats un régal de choix, dès que le soleil sera devenu moins farouche. Pour le moment, je le confesse, il faut acheter ce plaisir au prix d’une transpiration qui en atténue la jouissance. On s’y éponge trop ; l’émerveillement ne peut faire moins que d’en souffrir.

Par un excellent sentiment de confraternité et de saine égalité, on a établi toutes les vitrines exactement sur le même modèle, avec la même ornementation et les mêmes motifs
décoratifs, comme s’il se fût agi des produits d'une même maison. Les vitrines ne diffèrent entre elles que par la surface horizontale occupée. Chacun, naturellement, s’y est appliqué à faire briller sa marchandise ; mais en bon compagnon, sans chercher à tirer discourtoisement la couverture de son côté. Là, comme partout, il y ad.es inégalités; tout le monde ne peut pas prétendre au premier rang; mais l’ensemble est si uniformément beau, si parfaitement harmonieux que les infériorités paraissent se noyer dans la splendeur de l’ensemble. Des degrés dans l’achevé ; mais pas une fausse note ; point de tapage ; personne n’y tire de coups de pistolet pour attirer indûment les yeux sur soi. C’est une simple émulation dans le beau, excluant toute supériorité de mauvais aloi. Partout, le dessin d’une correction immuable et d’une inépuisable richesse ; le coloris d’un éclat harmonieux, dont notre teinture Lyonnaise conserve jalousement le secret, et cette pureté de goût si solide que les extravagances de la mode n’ont pu jamais compromettre. Il était impossible de mieux synthétiser et de présenter au monde dans un ordre plus parfait la royale industrie Lyonnaise.

Quiconque a vu, ou verra ce spectacle superbe sera contraint de l’avouer, et j’ose le répéter tout haut, car je ne suis pour rien dans la victoire : ni les suisses, ni les italiens, ni les américains, ni les parisiens même qui, eux aussi l’ont tenté, ne sont de taille à lutter contre ce colosse. Commercialement,- peut-être; artistiquement, jamais.

Je ne parle pas des allemands qui, après avoir inhumainement lapidé notre Exposition avec leurs sarcasmes, s’y sont néanmoins glissés par une fissure pour nous broyer sous le poids deleurs Beaux-Arts, et quels Beaux-Arts, Seigneur ! Je dirai plus tard, deux mots de cet écrasement. Par bonheur pour nous ils ont négligé d’exhiber leur soierie de Crefeld; c’eût été un autre Sedan. Ils ont eu pitié de notre faiblesse ; les soieries de Crefeld sont restées au logis. Merci, mon Dieu !

Grâce à cette magnanimité de l’industrie allemande, la fabrique Lyonnaise est demeurée sans rivale. Elle a montré, une fois de plus que, si quelques nations manufacturières plus éveillées que les autres ont pu suivre de loin ses traces, aucune n’a su encore la précéder. Elle a conservé la première place en tous les genres, les plus modestes comme les plus
opulents. Mais son plus brillant succès est dans le « façonné » qui plus particulièrement chatouille la fibre artistique. Les cinquante ou soixante vitrines qui forment son exposition collective sont tout un musée. On y voit l'art de peindre la fleur dans ce qu’il y a de plus profond et de plus éblouissant; c’est l’aquarelle dans son exquise pureté, embellie encore par l’étincellement du tissu. Toute une école d’artistes spéciaux du plus grand talent a travaillé à en créer les modèles, d’après la nature ; d’autres artistes, qui ennoblissent le titre d’ouvrier, ont tissé ces œuvres d’art avec une habileté incomparable. Quand l'on voit, assemblés à profusion sur un même point, de pareils échantillons on est, à la lettre, ébloui. Malheureusement il faut de rares occasions comme celle-ci pour les mettre en plein jour, au grand ébahissement de millions de gens qui, de leur vie, n’en ont tant vu.

Je ne veux mal dire, à cause des dames, ni du diamant, ni de la dentelle; je n’en pense pas moins que le diamant est un ornement fait pour les jolies femmes sauvages et la dentelle un ouvrage de patience souvent gracieux, quelquefois artistique dans ses grandes lignes, mais d’un art absolument conventionnel ; tandis que les tissus magnifiques dont je viens de parler, sont des œuvres du même ordre que les Gobelins et les Beauvais. Il se peut que le despote imbécile qu’on appelle « la mode » en décide autrement ; mais c’est un juge que je récuse.

Il paraît que le « façonné » n’est plus de mise en France; ceci n'est point à discuter; « on » n’en porte pas, cela suffit. Ce que je sais, c’est que, lorsqu’on vient de parcourir ces belles galeries de l’exposition lyonnaise, on est quasi attristé à la pensée que ces merveilles, une fois le mois de novembre venu, rentreront dans leurs étuis pour n'en plus sortir, sinon pour aller attifer des femmes d'une autre langue et d’une autre couleur que les nôtres. Et cela parce que la mode, en ses arrêts stupides, l'aura décidé ainsi. Elle a ordonné que le sexe élégant ne porterait chez nous que de « l’uni » ; elle lui a, durant quelques années, commandé de n’avoir que des robes de laine ; si l’an prochain elle lui impose de se vêtir de plumes d'oiseaux ou de toiles d’araignées, il faudra bien que nous en passions par là. Dans cette lutte inégale entre le bon goût et l’intérêt de la couturière, c’est toujours celui-ci qui l’emportera.

Lesquels citer parmi les cent noms qui forment cette admirable collectivité, résumé quintessencié du grand art lyonnais ? Outre que ma médiocre compétence dans la matière m’interdit de leur assigner des rangs de mérite, les bornes de ces lettres ne permettraient pas d’écrire tous ceux qui en sont dignes. 11 y a parmi eux des degrés, sans doute, d’inévitables différences de talent et de renommée ; mais le moindre d’entre eux est encore éminent ; surtout si on le compare à ceux de ses compétiteurs des nationalités circonvoisines.

Je n'oserais donc, étant profane, prononcer sur ce prestigieux ensemble des jugements qui n’appartiennent qu’aux spécialistes; seulement je demeure saisi devant l'élévation et la pureté de son caractère artistique. Là-dessus je puis parler avec plus d’assurance. Il y a dans les vitrines de MM. Permezel, Mathevon et Bouvard, Schulze, Audibert, Lamy et Giraud, Brunet-Lecomte, Poncet, Bresson-Agnès, Bérard et Ferrand, A. Gourd, Tresca-Beraud, et de dix autres encore, des tableaux de fleurs de premier ordre. Quelques-uns ont imité avec une habileté rare ces vieilles étoffes à ramage que portaient, avec la poudre, nos arrière-grand-mères et qui se paient aujourd’hui leurs poids de billets de banque. Je vois dans les étalages de MM. Chatel et Tassinari, Emery, Piotet et Roque, un autre genre de rajeunissement, celui des étoffes d’ameublement du XVIIIe siècle; on ne saurait pousser plus loin l'art d’imiter en perfectionnant.

Les étoffes simples et unies ne sont pas moins parfaites. Il n’y a qu’à voir les moires de M. Poncet, de MM. Thomasset et Gerin ; les satins de MM. Gindre et Cie et de M. Brosset-Heckel ; les tissus de fantaisie de MM. Champagne, Caquet-Vauzelle, Trapadoux ; les impeccables soieries noires des Petits-fils de C.-J. Bonnet, et tant d'autres produits superbes dont je ne pourrais citer les auteurs sans donner à ce chapitre les dimensions d’un catalogue, pour comprendre que la fabrique lyonnaise est bien toujours le chef de file de la soierie des deux mondes, aussi bien dans les riches étoffes de grande toilette et d’ameublement princier que dans l’étoffe démocratique, dans les tissus à 5o centimes comme dans ceux à 500fr. le mètre.

Enfin, comme accessoire magistral de cette grandiose industrie, il faut signaler la spécialité que s’est faite M. Henry dans les riches étoffes mixtes où l’or et l’argent apportent
leurs chatoiements. M. Henry a exposé des imitations des vieux tissus pour ornements sacrés qui sont des chefs-d'œuvres de restitution archaïque ; son œuvre est à la fois celle d’un savant et d’un artiste.

Les exposants de matières premières ont, eux aussi, collaboré d’une façon superbe à la commune victoire, quoiqu'avec un éclat moins accessible au vulgaire. Les Blanchon, les Armandy, les Payen, les Palluat, les Testenoire ont montré des soies grèges et ouvrées dont la beauté, si elle est atteinte, ne sera sûrement pas dépassée.Quant à la teinture, nul n’ignore que c’est un art lyonnais dont la perfection n’admet plus de compétition. Quand on a parlé des ateliers Gillet, Bonnet, Ramel, Savignyet Marnas, il ne peut plus être question de concours. Si quelqu’un en doutait encore, l’Exposition de 1S89 a levé, je pense, toutes les incertitudes.

Ce que malheureusement, la Chambre de commerce n’a pas pu exposer, ce dont cependant la fabrique lyonnaise eût tiré plus grande gloire encore, c’est la technique de son industrie ; c’est son outillage incessamment amélioré ; c’est sa main-d'œuvre modèle ; ce sont ses milliers de métiers battant en liberté dans la salutaire atmosphère du foyer domestique; c’est ce travail intelligent et moralisateur accompli en pleine famille, sainement, pacifiquement, lorsque la politique sociale sociale n’y vient pas fourrer ses doigts venimeux. Ce sont aussi ses écoles spéciales de dessin et de tissage, ses filatures perfectionnées, ses teintureries savantes, les premières du monde ; c'est sa précieuse pratique, fruit de tant de recherches et de si longues études ; c’est, enfin, cette chose impondérable, indéfinissable, cette âme, ce je ne sais quoi de deviné seulement, qu’on appelle le génie et qui a fait à la soierie lyonnaise une couronne dont les révolutions ne la déposséderont pas.

On a pu, dans certains centres étrangers, à Zurich, à Milan, à Crefeld, créer à son image, grâce au bas prix delà main-d’œuvre, grâce à la multiplication des engins mécaniques, grâce aussi à certaines aptitudes pour « l’adaptation », imiter avec quelque habileté ses procédés et son outillage. On a débauché ses ouvriers, qui sont allés perdre leur talent dans les pays où l’artiste n’est plus qu'un artisan. A Crefeld, par exemple, où l’on fait métier de copier notre marchandise et de contrefaire nos marques, on est parvenu ainsi, dans une certaine mesure, à nous créer une concurrence portant principalement sur le prix, et, peut-être, nous a-t-on commercialement fait quelque tort. Mais là se borne et se bornera le dommage. 11 est bien défendu à la lourde esthétique allemande d’atteindre jamais au goût exquis, à l’art suprême qui font l’universelle renommée de notre fabrique et ne peuvent naître et croître que sur la terre française.

Nos voisins d’outre-Rhin croient que l’on peut caporaliser une industrie artistique comme une landwehr ; ils s’imaginent peut-être qu’en l'enserrant dans la grande manufacture à mécanique, on peut la faire marcher automatiquement, à la manière d’un régiment prussien. Ils se trompent. L’étincelle ne s’allume que dans certaines conditions et chez certains peuples. Les Allemands sont libres de venir nous prendre nos inventions, et de les copier pour nous en renvoyer, à vil prix, la contrefaçon ; il ne faut pas même leur en vouloir; c’est leur genre de commerce. Mais ils doivent s’en tenir là. Copier est une chose; créer en est une autre. L’art créateur ne s’emporte pas à Berlin, comme une pendule ; le grand ressort se casse en passant la frontière.

Ce qui ne peut s’exposer non plus, c'est la bienfaisante action produite sur la population ouvrière par la dispersion de la fabrique, de plus en plus disséminée dans les campagnes. Jadis, celui-là seul pouvait se dire tisseur qui travaillait dans une des cases de ces maisons à huit étages qui font de la Croix-Rousse un quartier si profondément original. Maintenant ces bouges se dépeuplent, et l’industrie lyonnaise se répand dans les départements limitrophes, au grand bénéfice de la santé et du bien-être des ouvriers, au grand déplaisir des entrepreneurs de démolition sociale, dont la clientèle ordinaire, en s'éparpillant, échappe à leur discipline. Je ne dis pas qu’elle soit pour cela gagnée à la cause conservatrice, qui est la sienne plus encore que la nôtre ; mais dans les montagnes de l’Isère, de la Savoie et de l’Ardèche, l’air est plus pur, la haine plus malaisée à cultiver. Ce lent exode est l’œuvre de la fabrique lyonnaise ; il constitue un progrès d’un intérêt immense.

En ce moment surtout, où une politique insensée pousse les déclassés de la campagne à venir mourir de faim dans les villes, il faut féliciter les initiatives privées qui s’efforcent d’enrayer ce mouvement dangereux. Dans cette merveilleuse exposition collective de la soierie lyonnaise, il y a, comme disait Bastiat, « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ». Si ce « qu’on voit » est d’une grande beauté, « ce qu’on ne voit pas » est d’une grande sagesse. Elle mérite donc doublement son magnifique succès.
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