par worldfairs » 06 avr. 2025 03:32 pm
Extrait du livre "LE PALAIS DU TROCADÉRO" de 1878
LE COTEAU DE CHAILLOT
Le domaine de Chaillot. — Philippe de Commines. — Catherine de Médicis. — Le président Janin.
Le nouveau palais du Trocadéro s’élève sur le coteau de l’ancien village de Chaillot, dans la partie la plus pittoresque du tournant de la Seine et absorbe, au delà de ses limites, l’ancienne seigneurie de ce nom.
Celle situation, à l’exposition du sud-est pour sa face principale, dominant la campagne avoisinante et commandant le cours du fleuve en aval et en amont, devait désigner ce point topographique des environs de Paris comme un emplacement privilégié pour y élever des constructions répondant aux habitudes et aux mœurs successives des temps. Son histoire, moins patriotique et moins dramatique que celle de la vaste plaine qui lui fait face et où se sont accomplies les plus importantes scènes de la Révolution française, n’en offre pas moins un sujet d’étude et un élément de curiosité.
Successivement manoir féodal, habitation royale, seigneuriale et bourgeoise, lieu de plaisir, asile de retraite religieuse, nécropole de souverains détrônés, théâtre où le malheur, l’ambition et la gloire ont cru trouver un refuge ou un piédestal : telle est en résumé l’histoire de ce coin de Paris.
Le Trocadéro, comme on l’a dit plus haut, fait partie du sol de l’ancien village de Chaillot, dont la première trace date du XIe siècle. Ce village appartenait à une région qui au VIIe siècle s’étendait jusqu’à Boulogne, le bois compris, et portail le nom de Nimio. Le roi Clotaire II avait donné tout ce territoire à l’Église de Paris. L’abbé Lebœuf estime que les habitants de Nimio, plus tard Nijon, par corruption, s’écartèrent, les uns vers les sources et marais, tandis que les autres se rapprochèrent de Paris, en se dirigeant vers l’est dans la partie où l’on avait abattu l'extrémité de la forêt de Rouvray ou de Boulogne. Ce dernier lieu prit, le nom de Chal ou Chail, mot celtique signifiant Destruclio arborum. Deux villages furent ainsi formés des débris de Nijon, dont l’un fut Auteuil et l’autre Chaillot.
Le territoire de Chaillot consistait en quelques vignes et jardinages avec des terres labourées. Au sommet du coteau, l’aspect était fort séduisant; on y apercevait, d’un côté, Paris et, de l’autre, le bois de Meudon. La physionomie de la ville est changée, les horizons de la campagne se sont transformés ; l’art et la nature se sont partagé tour à tour l’attention de l’observateur et de l’artiste; mais le lecteur a certainement constaté que le charme de ce lieu, vanté particulièrement par ses historiens, exerce encore toute sa séduction.
Chaillot eut vraisemblablement une seigneurie. Vers la fin du règne de saint Louis, un bourgeois qui se nommait Arrode ajoutait à son nom celui de Chailloüel; ses descendants, enterrés au cimetière de Saint-Martin-des-Champs, étaient désignés comme seigneurs de Chailleau. Celle terre, possédée successivement par un écuyer, par un avocat au Parlement et par un certain Guy de Levis, sortit des mains de ce dernier à la suite d’une sentence du prévôt de Paris, rendue pour cause d’abus. Louis XI en disposa et en fit don à Philippe de Commines, sire d’Argenton, son conseiller, probablement en récompense de ses services dans la guerre du Bien public. On sait que l’historien de Louis XI, après avoir passé de la cour de Charles le Téméraire à celle du roi de France, fut comblé de pensions et de gratifications. Les lettres de don, datées de 1474, établissent que celte seigneurie était en masure, mais qu’elle contenait 7 arpents de jardins, 3 arpents de vignes, 16 ou 20 arpents de terres ; elles constatent également la présence « d’une tour carrée avec prisons dessous », ce qui établit non-seulement le fait d’une autorité seigneuriale, mais encore l’existence d’un château féodal avec droits de haute et de basse justice .
De Connnines et de ses héritiers la seigneurie passa dans les mains de Catherine de Médicis, et l’historien des Paroisses de Paris dit en propres termes que la reine mère y bâtit « une maison en forme de palais ». Catherine aimait passionnément les arts et les artistes, mais de Thou nous dit dans ses Mémoires que la passion de la superstitieuse reine pour les constructions, entreprises un peu partout, était établie sur la croyance où elle était que le jour qui les verrait achever serait le dernier de sa vie. On compte, en effet, depuis Chenonceaux jusqu’à la chapelle des Valois de Saint-Denis, plus de sept grands palais ou constructions entrepris de ses deniers par Jean Buttant et Philibert De L’Orme, ses architectes; Du Cerceau, dans son ouvrage sur Les plus beaux bâtiments de France, nous a donné les dessins de presque tous, mais le palais de Chaillot manque. Celle résidence fut-elle entreprise vers la fin de la vie de la reine? S’il en était ainsi, on pourrait expliquer son inachèvement par les embarras financiers de Catherine. On sait, en effet, par de récents documents, le nombre et l’importance de ses créanciers elles difficultés qu’elle rencontrait pour satisfaire à leurs légitimes demandes-, aussi nous inclinons à penser que Chaillot fut projeté, que les fondations furent tracées, mais que les nivellements et terrassements furent seuls exécutés.
Henri IV et Marie de Médicis ayant renoncé à la succession de Catherine, il fut procédé à la liquidation de ses biens. Cette opération fut longue et difficile ; mais doit-on en conclure, comme le pensent quelques historiens, que Bassompierre fut le successeur immédiat de la veuve de Henri II dans la possession de Chaillot? Nous ne le pensons pas. Il semble difficile, en effet, qu’il ait pu s’écouler quarante et un ans entre la mort de la reine mère el la transmission de son domaine à un nouveau propriétaire; aussi nous croyons devoir introduire dans cet intervalle un possesseur dont la physionomie n'est pas sans jeter quelque éclat sur ce séjour historique.
Tallemant des Reaux, dans les notes complémentaires de ses historiettes récemment publiées, dit formellement que « le président Janin bastit Chaillot». C’est de ce nouveau « bas tisseur» qu’il nous faut parler maintenant.
Pierre Janin, dit le président, était un honnête homme, d’un grand esprit politique et d’une droiture parfaite. Fils d’un tanneur d’Autun, qui lui avait fait faire de bonnes études à Paris, il ne renia jamais son père, auprès duquel il voulut être enterré. Envoyé comme député aux états généraux de Blois , il en sortit gouverneur de la chancellerie de Bourgogne, puis conseiller au parlement de cette province. Forcé de prendre un parti dans les guerres de la Ligue, il s’unit à M. de Mayenne. Envoyé à Laon, qui résistait à Henri IV, le roi lui criait du bas du rempart qu’il le ferait pendre; il lui fit celle fière réponse : « Vous n’entrerez pas que je ne sois mort, et après je ne me soucie guère de ce que vous ferez. » M. de Mayenne vaincu, le roi le fit appeler et lui dit que, s’il avait bien servi un petit prince, il servirait bien un grand roi. Janin était un esprit pratique, il se soumit et reçut la charge de président à mortier, mais il la vendit et vint se fixer à Paris. Chargé par le roi de négociations importantes, il fut assez heureux pour signer la trêve de douze ans, qui assurait l’indépendance des Provinces-Unies. Sa fortune grandissait, mais n’était pas encore à son apogée. Marie de Médicis, après l’assassinat de Henri, le nomma contrôleur général des finances, fonction qu'il exerça .dignement et pour la sauvegarde du bien public. L'habile conseiller de Henri IV et de sa veuve avait un petit défaut, dont l'honnête homme s’accuse lui-même dans ses mémoires : «... Ma maison serait beaucoup meilleure en commodités et richesses que je ne la laisserai en sortant de ce monde, si j’eusse eu soin de les employer en bonnes acquisitions, au lieu de les consumer en batiments superflus et de grandes dépenses, dont je ne puis alléguer aucunes excuses, sinon que j’ai suivi mon inclination et que je m’y fusse aussi bien laissé aller quand Dieu m’eût donné plusieurs enfants, que quand je irai eu qu’une seule fille. »

- Fig. 2 - Vue du Chateau de Cahillot, proche de Paris (Fac-simile d'une gravure d'Israël Silvestre)
Tallemant des Réaux relève, avec sa verve ordinaire, le côté faible du président : « Ce bon homme— dit-il — a basty et desbaty je ne sais combien de fois ses maisons, cependant elles ne sont pas mal entendues pour le temps. » Il ajoute plus loin : « Il a basty Chaillot. »
Le domaine en question devait donc appartenir à de fougueux amis de la bâtisse. Qu’est-il resté sur le bord de la Seine de l’œuvre du bon président? A-t-il moins respecté les murs de Catherine que les siens? Est-il mort au moment où sa dernière œuvre put trouver grâce devant la sévérité de sa pioche? Ce que nous avons pu trouver sur celte résidence avant les adjonctions de Mansart, dont nous parlerons plus loin, c’est une gravure d’Israël Sylvestre (Fig. 2), dont la date d’exécution, si elle était connue, ne servirait encore que de renseignement incertain. Ce que l'on y voit, vu la petitesse du tracé, peut aussi bien s’appliquera une construction du commencement du XVIIe siècle que de sa dernière moitié. Le bâtiment est rectangulaire et d’une forme symétrique; il est construit à mi-côte sur deux étages de terrasse et semble adossé à deux autres terrasses situées en arrière. La face milieu se compose d’un pavillon central, percé d’une large baie décorée de colonnes à rez-de-chaussée, d’une fenêtre au-dessus s’ouvrant sur un balcon ; le tout surmonté d’une lucarne en pierre, garnie de fronton et de consoles. Les ailes sont percées, au rez-de-chaussée et au premier étage, de cinq fenêtres de chaque côté; le tout couvert d’un comble élevé. Une rampe double, ornée de balustres, conduit au centre du pavilIon. Tout cet ensemble delà construction rappelle bien celle architecture française de la fin de la Renaissance, cette transition du style de Henri II au style de Louis XIV.
Le président Janin mourut en 1623, et le 12 janvier 1630, ainsi qu’il est constaté dans les Mémoires de Bassompierre, l’ancien ami de Henri IV signait l’acquisition du domaine de Chaillot, sans dire toutefois de qui il le tenait.
II
Bassompierre. — Les Dames de la Visitation. — Henriette d’Angleterre. — Bossuet. — Mme de la Vallière. — Mme de Sablé. — Chaillot protégé par les religieuses. — Le champ de la fédération. — Suppression du couvent.
François, baron de Bassompierre, avait quarante-neuf ans quand il résolut d’acheter Chaillot; il était maréchal de France, grand-maître de l’artillerie, après s’être distingué en Savoie et à la Rochelle comme militaire, et en Espagne comme ambassadeur. L’ancien compagnon de soupers et de galanterie de Henri était brave, spirituel, toujours ardent à la lutte et au plaisir. Le maréchal ne pouvait rester en place, et, bien qu’il aimât Paris par-dessus toutes choses, on le voit semant sa vie, son esprit, ses intrigues et ses amours un peu partout. S’il se décide à acheter Chaillot, ce n’est pas pour s’y reposer et vivre aux champs, comme on disait alors, mais au contraire pour se dispenser d’aller dans ses terres, tout en restant à deux pas des agitations de la cour, près de cette société qui le charmait.

- Fig.3 - Vue du couvent des Dames de la Visitation, en 1777, d'après la gravure de Lespinasse
Voici donc ce domaine passé des mains honnêtes et prosaïques de Janin dans celles d’un grand seigneur aux habitudes élégantes, mais quelque peu corrompues. Hélas! cette occupation fut de courte durée. Bassompierre, dont les Mémoires sont écrits à peu près au jour le jour, raconte l’usage qu’il fit de sa maison des champs ; il n’en décrit ni le charme ni l’état; il y est entré sans plaisir apparent et la quitte sans regret, sans même prendre le temps de maudire celui qui l’en séparait, son implacable ennemi, le cardinal de Richelieu. Gomme nous l’avons dit, il avait signé le contrat le 10 janvier 1630; il y vient le 12 août et s’amuse, comme il le raconte, « à faire bastir Chaillot » ; puis il part pour son ambassade de Suisse. Le 12 novembre de la même année, il y vient passer une journée; deux jours après, il y donne un souper à trois amis, et, le 24 février 1631, il y accourt pour en tirer six mille lettres d’amour qu’il y avait enfermées et pour les brûler, ne voulant pas, dit-il, compromettre les personnes qu’elles concernaient. Le lendemain, le maréchal de Bassompierre entrait à la Bastille, où, pendant de longues années, la vengeance du cardinal le tint enfermé. Il sort enfin de sa prison en 16Z|3, après la mort de celui qui l'y avait mis, et meurt lui-même trois ans après, sans nous avoir dit s’il était revenu à celte chère maison de Chaillot, dont la reine mère avait voulu le détourner.
Quel fut, pendant cette longue absence, le sort du domaine de Commines et de Catherine? On le sait par de courts récits du maréchal, qui, du fond de sa prison, raconte, sans avoir l’air d’y songer, ce qui se passait loin de lui du côté du coteau de Chaillot. Fidèle aux usages du temps et aux habitudes d’hospitalité des grands seigneurs, il prêtait sa maison. Sa belle-sœur l’avait occupée; Mme de Nemours s’y était installée l’année d’après, et son ennemi, le cardinal de Richelieu, s’était souvenu y avoir logé lorsque le roi habitait le château de Madrid, et cela en 1629, avant l’acquisition du maréchal.
Un jour que le grand ministre revenait de Charonne et passait près de la Bastille, il envoya demander au prisonnier de lui prêter son logis d’été; le maréchal s’empressa d’accéder à son désir, et voilà l’hôte de la Bastille pressant Mme de Nemours de céder la place au cardinal. Il est difficile, si l’on songe aux situations réciproques des trois personnes en cause, d’imaginer un sans-gêne, une servilité et une inconvenance pareils. La pauvre duchesse est obligée de faire ses paquets en toute hâte, parce que le logeur de la Bastille veut être hébergé à son tour par celui qui reçoit son hospitalité forcée !
Le cardinal y demeura cette troisième fois plus de six semaines. Avait-il besoin de ce séjour enchanteur pour calmer les irritations de son esprit, à la suite des conspirations qui, de toutes parts, se fomentaient autour de lui? Ce qui est certain, c’est qu’il n’y revint pas et que c’est l’illustre chancelier Séguier qui, l’année d’après, vint respirer à son tour sous les ombrages du prisonnier.
Bassompierre a-t-il transformé le domaine? Oui, si nous en croyons une certaine phrase de ses Mémoires, Le maître des requêtes avait fait prendre dans sa maison de Harouël les blés, qui étaient au nombre de 1,500 resaux; cette saisie avait sans doute pour effet de satisfaire les créanciers du maréchal, qui étaient nombreux; seulement le prisonnier redemande la valeur de ses blés, et le cardinal la lui refuse, sous prétexte qu’il était assez riche pour « bastir de somptueux édifices à Chailliau et en garnir les appartements de meubles si riches que le roi n’en avait pas de pareils» ; il ajoutait que le train de maison du prisonnier était si grand, qu’il désespérait de le pouvoir mater. La raison du cardinal pour refuser la restitution des sommes dues nous semble bien mauvaise, mais elle établit, pour nous, que l’hôte de la Bastille ne perdait pas de vue sa maison des champs et qu’il y faisait, bien qu’éloigné, de grandes dépenses.
Si l’on compare la gravure d’Israël Sylvestre (fig. 2) avec celle de Lespinasse (fig. 3), qui fut faite en 1777, après l’occupation par les Dames de la Visitation, on reconnaît que le domaine est devenu un vaste château. Une aile perpendiculaire à la façade sur le fleuve a été construite vers l’est; de nouveaux corps de bâtiments ont été élevés vers l’ouest, et l’on peut se demander si, dans cet accroissement de propriété, le maréchal n’est pas intervenu.
Bassompierre étant mort en 1646 sans héritiers directs, le domaine passa dans les mains d’un certain comte de Tillière, fut vendu ensuite par autorité royale et acheté en 1651 par Henriette-Marie de France, veuve de Charles 1er, roi d’Angleterre. On sait les malheurs de cette princesse, son courage, sa persévérance, sa charité, sa piété: on sait de plus quel sort l’attendait dans son pays natal lorsqu’elle revint, veuve de son mari décapité, trouver un asile à la cour d’Anne d’Autriche. Il semble difficile que Henriette ait pu acquérir en 1651 un domaine quelconque, vu son état de pauvreté; mais il suffit qu’elle ail fondé cette retraite après ses malheurs, pour que les bâtiments du mondain Bassompierre apparaissent aux yeux du lecteur sous un aspect régénéré.

- Fig. 4. — Plan du couvent des Dames de la Visitation, d’après Verniquet
Dans la longue liste des travaux exécutés par François Mansart, on voit que cet habile architecte construisit la chapelle des Dames de la Visitation Sainte-Marie de Chaillot ; en effet, si les religieuses ont pu trouver de suffisants logis dans les bâtiments de Bassompierre, la chapelle, s’il en existait une, devait être insuffisante. Dans le plan (fig. h) qui nous a été conservé par Verniquet, on comprend que la chapelle ail pu être ajustée après coup. Elle est établie à l’extrémité de l’aile eu retour, et l’on s’explique que le sanctuaire, s’accusant à l’extérieur par un dôme, ait dû à son tour être construit plus lard, comme nous le verrons ci-après. Mansart a pu, conformément aux traditions monastiques, accoler aux bâtiments de «tanin et de Bassompierre ce portique intérieur, formant cloître, qui est figuré au plan dont nous parlons; mais nous croyons que là s’arrêtent les travaux sérieux de cet architecte.
Bien que Henriette aimât plus cette humble maison que ses palais, suivant la propre expression de Bossuet, elle n’y est pas morte, mais elle voulut que sa dépouille y fût conservée. Aussi ce fut dans la chapelle même de François Mansart qu’elle apparut de nouveau le 16 novembre 1669, transfigurée par l’éloquence, en passant à la postérité sous la figure dont l’a revêtue son panégyriste.
Un grand orateur de la chaire venait d’être nommé à l’évêché de Condom; il voulait n’y plus remonter pour se consacrer tout entier à son devoir pastoral, lorsque Louis XIV le désigna pour prononcer l’éloge de celle reine, fille, femme et mère de rois, qui avait eu toutes les énergies d’un homme et tous les malheurs de l’épouse.
L’évêque obéit, et il parle, et, dès les premiers mots, l'auditoire est subjugué; quand il se lait, l’oraison funèbre est créée! Triomphe du génie, qui fait vivre tout ce qu’il louche, qui rend immortel tout ce qu’il loue, et qui possède toutes les libertés, car Bossuet n’a-t-il pas dit là, en pleine monarchie absolue, en présence de toute la cour et du frère du roi : « En donnant aux princes sa puissance, Dieu leur commande d’en user comme il le fait pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en la retirant, que leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône, ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. » Et il parle une heure durant dans cette langue que l’on sait, passant tour à tour de la politique à la religion et de la religion à l’histoire, prophétisant en quelque sorte, car il s’exprime en face d’une tribune qui n’est pas encore dressée, mais du haut de laquelle, cent vingt ans plus tard, le dernier roi de France viendra prêter serment à une constitution nouvelle, en présence d’une révolution qui se prépare.
Après la mort de Henriette, une nouvelle infortune vint essayer de trouver à Chaillot un abri contre les douleurs qui l’accablaient. Ce n’était cette fois ni une reine ni même une princesse, c’était une simple fille d’honneur, de famille noble, qui avait été aimée du grand roi, alors qu’il était dans tout l’éclat de sa jeunesse. Ce n’était pas une résolution qui amenait celte jeune femme à Chaillot, mais une émeute de cœurs. Mme de La Vallière avait une rivale en la personne de Mme de Montespan ! Celle découverte fut-elle spontanée, nul ne le sait; ce qui est certain, c’est que le dépit de la femme, le chagrin de l'amante ou le remords de la chrétienne amena, le 11 février 1671, à six heures du matin, la belle délaissée chez les religieuses de Sainte-Marie de Chaillot Elle se fait ouvrir les portes, se précipite aux pieds de l’abbesse, la prie de la recevoir et lui demande la permission d’écrire au roi sa détermination. Quelques heures après, le maréchal de Bellefond accourt à Chaillot, chargé de presser, de conjurer, de ramener. La duchesse refuse de le suivre et le charge de dire au roi qu’elle n’a pas trop du reste de sa vie pour s’occuper de son salut.
Le même jour, un second ambassadeur se fait recevoir au couvent. Cette fois, c’est Colbert; le maître envoie son premier ministre, qui, plus éloquent, plus pressant, ramène à Versailles la faible repentante. Le roi la reçoit, « pleure fort, dit Mme de Sévigné, tandis que Mme de Montespan allait au-devant d’elle, les bras ouverts et les larmes aux yeux. »
Celle comédie à trois personnages, qui avait duré douze heures à Chaillot et quelques heures à Versailles devant toute la cour, se continua encore trois années. Après ce temps, la pauvre La Vallière cédait définitivement la place à sa belle et spirituelle rivale, et devenait à tout jamais sœur Louise de la Miséricorde, non pas aux Visitandines de Chaillot, mais aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques.
En 1704, l’église de la communauté fut considérablement augmentée, soit que l’étendue ne répondît pas aux besoins du culte, soit que la chapelle de François Mansart ne fût plus en harmonie avec la richesse de la communauté; une annexe importante fut construite sous forme d’un chœur voûté, autant que l’on en peut juger sur le plan de Verniquet. La dépense d’une pareille construction fut faite par les époux Fremond, Nicolas Fremond, garde du trésor royal, et Geneviève Damond, sa femme, lesquels furent enterrés dans la nouvelle église, dont la porte principale, en dehors de l’ensemble des bâtiments cloîtrés, paraît avoir été du côté de la Seine, avec une entrée quasi publique, par la rampe à retour d’équerre dont l’accès était du côté du quai des Bons-Hommes. Il résulte de la lecture des ouvrages spéciaux du temps que le comble de la nouvelle église n’était pas sans exciter la critique. L’abbé Lebœuf, qui généralement est très-réservé sur l’appréciation des édifices, dit : « ... Ce comble n’a aucune proportion avec les autres bâtiments; il est d’autant plus choquant qu’on l’aperçoit de loin. » Germain Brice est encore plus vif, il le compare à un panier à mouches (?). La gravure de Lespinasse(fig. 3) nous montre en effet une chapelle carrée, très-importante comme proportions par rapport aux bâtiments voisins, laquelle est surmontée d’un comble, également carré, de la forme dite à la Mansart.
A part le grand événement historique de l’éloquence française, l’oraison funèbre de Henriette de France prononcée dans la chapelle de la communauté, et la fugue de Mme de La Vallière, le couvent des Dames de la Visitation Sainte-Marie de Chaillot n’a pas d’histoire, et c’est
là le plus bel éloge que l’on puisse faire d’un lieu de retraite et de prières. Un seul fait mérite d’être cité, car il touche à l’histoire de Paris. En acquérant le domaine de Bassompierre, la communauté prenait possession des droits de la seigneurie, et, par arrêt du parlement du 1er juillet 1651, les Visitandines étaient hautes justicières de Chaillot; mais on représenta à Louis XIV que, s’il lui plaisait d’ériger le village de Chaillot en faubourg de Paris, il augmenterait ses revenus en changeant la taille, qu'on imposait sur ce village, en droits d’entrée. Chaillot fut érigé en faubourg sous le nom de Confèrence, par arrêt du conseil du mois de juillet 1689; toutefois le Roi voulut que ce lieu continuât d’être regardé comme village et que la taille n’en fût pas changée. Les maîtres et gardes-jurés des divers métiers de Paris n acceptèrent pas cette décision, et attaquèrent les ouvriers et les marchands de Chaillot pour les obliger à prendre des lettres de maîtrise; la supérieure et les religieuses de la Visitation intervinrent alors, et, comme propriétaires de la moyenne et de la basse justice et en gagistes de la haute, s’adressèrent au roi pour faire cesser ce trouble. Un nouvel arrêt du conseil intervint en 1707, qui déclara qu’en érigeant le village de Chaillot en faubourg de Paris, Sa Majesté n’avait pas prétendu assujettir les habitants aux charges et statuts des communautés des arts et métiers, et qu'en conséquence il fut défendu aux gardes et maîtres jurés de ces communautés de les troubler à l’avenir dans l’exercice de leur profession. Chaillot eut donc, grâce à la protection des Dames Visitandines, une situation exceptionnelle. C’était un faubourg de Paris et en même temps un village avec ses libertés commerciales relatives.
Dans les travaux exécutés dernièrement au Trocadéro, la présence de vastes carrières sous le sol s’est révélée. Cette situation était connue du service des carrières sous Paris; elle avait fait même l’objet de plans dressés au commencement de ce siècle: le plan de Verniquet seul, par sa précision et son exactitude, pouvait faire mention de ce détail. Effectivement, il indique des orifices par lesquels on pénétrait dans ces cavités sous le sol; mais ces orifices sont en dehors de la limite du terrain dont nous nous occupons.
A quelle époque ces carrières furent-elles exploitées? Un seul fait se rattache à leur présence et mérite d’être rapporté; c’est une anecdote que nous lirons, celle fois encore, de Tallemant des Réaux.
Mlle de Rambouillet, la célèbre Julie, que sa beauté et sa haute intelligence avaient placée au premier rang de la société d’alors, comme elle continua de l’être à la cour de Louis XIV, venait de céder à la constance de M. de Montosier et consentait à l’épouser; le mariage devait se faire à Rueil, et les invitations avaient été lancées. La marquise de Sablé, une des habituées de l’hôtel de Rambouillet, fut étonnée de ne pas y être conviée. Or, la marquise était d’une corpulence exceptionnelle et peu ingambe; elle se plaignit à la future duchesse de
Montosier, la belle princesse, de cet oubli, et, connue dit Tallemant, elle eut une querelle pour cette noce. Mlle de Rambouillet «jurait qu’elle lui avait dit que ce serait une incivilité de lui donner la peine de faire six lieues, à elle qui estait quasy toujours sur son lit et qui n'estait pas autrement portative. Ce fut ce mot qui la choqua le plus. La marquise, irritée, quoiqu’on l’eust reconviée après, n'en voulut point ouyr parler, et, pour monstrer qu’elle estait aussi portative qu’une autre, elle monte en carrosse, en dessin daller voltiger et se faire voir autour de Rueil. Pour cela une demoiselle à elle, appelée La Morinière, à qui elle avait fait apprendre à connaisse les vents, regarde bien la girouette, et, après lui avoir assuré qu’il n’y avait point d’orage à craindre, on part; mais elle ne fut pas plus tôt au delà du.pont de Neuilly que voilà tout le ciel brillant d’éclairs. La frayeur la prend, elle fait toucher Paris, et, le tonnerre étant assez fort, quoiqu'elle eus! une grosse bourse de reliques, elle se cache dans les carrières de Chaillot avec protestation de ne songer plus à se venger. A quelques jours de là, la paix se fit. »
Pendant que les compagnes de Henriette de France passaient leurs jours dans la résidence dont nous avons décrit les transformations, de l’autre côté de la Seine une modification importante s’opérait. Le grand espace qui séparait Grenelle de Paris, et qui était vraisemblablement occupé par des terrains incultes, venait d’être acquis pour l’établissement d’un Champ de Mars et d’une École militaire. Le roi Louis XV avait ordonné cet établissement d’instruction, et Jacques-Ange Gabriel avait été chargé de dresser les plans de l'École et de ses annexes. L’École fut longue à construire, car l’œuvre était colossale. Pendant ce temps, les cultures maraîchères qui formaient les horizons du couvent en face de la Seine disparaissaient peu à peu, et un vaste espace se nivelait sous les yeux des sœurs. Les plus clairvoyantes d’entre elles auraient pu, de la fenêtre de leur cellule, voir dans celte transformation inattendue le présage d’événements solennels et y entrevoir le théâtre que la monarchie au déclin préparait pour les représentations d’une révolution à son aurore-, mais, ignorantes des agitations de la France, elles vivaient dans une atmosphère recueillie, dégagées des bruits extérieurs ; la Providence épargna à leurs béates contemplations le spectacle, qui eût été incompris pour elles, du champ de la Fédération; car, quelques mois avant le là juillet 1790, le couvent des Visitandines était supprimé, et les religieuses étaient dispersées.
Pendant la tourmente révolutionnaire, les tombes royales du couvent des Visitandines furent violées, les œuvres d’art, qui étaient contenues dans la chapelle et que Piganiol de la Force décrit complaisamment, furent enlevées et les bâtiments employés à divers usages au service de la nation; ils ne furent démolis que pour donner place au projet gigantesque de Napoléon.
III
Palais du roi de Rome. —Prise du Trocadéro. — Le Trocadéro en 1807.
Percier et Fontaine, les architectes de l’empereur, nous ont laissé un récit très-curieux des projets de leur maître louchant les hauteurs de Chaillot.
L’empereur les avait chargés de trouver à Lyon un emplacement digne de lui élever un palais; mais les difficultés de trouver dans cette ville un sol qui ne fût ni sujet aux inondations ni malsain, les ayant rejetés sur la montagne de Sainte-Foi, firent longuement discuter le projet. D’autre part, les événements politiques, qui se précipitaient, avaient fait abandonner Lyon comme centre du gouvernement impérial; c’est alors que les deux artistes proposèrent un emplacement à Paris. «... Nous proposâmes en échange un autre lieu aux portes de Paris dans la plus belle exposition connue, la montagne de Chaillot, en face de l’École militaire, et bientôt, après quelques légères hésitations, notre proposition fut agréée. Les maisons, les terrains nécessaires ont été de suite achetés sur estimations faites à l'amiable, non sans difficultés de la part des vendeurs, avec lesquels il était ordonné de traiter comme auraient fait des particuliers entre eux. » Comme on le voit, d’après le texte de Percier et Fontaine, il semblerait que tous les terrains furent acquis; cependant la totalité de l’ancien couvent de la Visitation n’avait pas été aliénée, et il ne s’agissait pour le moment que d’équarrir le sol nécessaire à l’exécution du projet de l’empereur, il est probable qu’à celle époque fut acquise la parcelle située entre la ruelle Sainte-Marie et le quai des Bons-Hommes, d’une part, le couvent et la ruelle d’Héricourt, d'autre part; terrain sur lequel, dès 1777, on voit sur la gravure de l’Espinasse des constructions élevées (fig. 3).
Le palais dont Percier et Fontaine avaient ordre de poursuivre l’exécution, avait une étendue de 430 mètres de large en façade sur le quai de Billy, c’est-à-dire exactement les dimensions du palais actuel du Trocadéro.
II se composait de deux corps de bâtiments en aile, renfermant les écuries; en arrière-plan, une cour elliptique précédait le palais proprement dit, dont la largeur n’était que de 140 mètres. On montait au niveau de la cour à l’aide de rampes et d’escaliers parallèles au quai. Cette disposition était assez malheureuse, car elle avait l'inconvénient de placer l’habitation proprement dite au fond d’une série de bâtiments se retraitant; de sorte que la vue des appartements aurait pu s’étendre sur le Champ de Mars, mais elle eût été bornée latéralement par les portiques et les écuries, qui auraient obstrué le spectacle du fleuve en aval et en amont. Toute la plaine de Passy, peu construite à celte époque et située derrière le palais, devait être transformée en parc, et le bois de Boulogne, réuni à celte plaine, devait en être le complément.
Le château de la Petite-Muette, englobé dans le palais, en devenait la vénerie, et de vastes constructions, entre le parc et le bois, contenaient une faisanderie et une ménagerie impériales. Les parterres entourant le palais étaient joints à l’avenue de Neuilly, à l'Arc de Triomphe et à la grande route de Saint-Germain par de vastes avenues rectilignes plantées d’arbres.
De l’autre côté de la Seine, le Champ de Mars et l’École militaire étaient complétés par deux casernes, cavalerie et infanterie, un hôpital militaire et un palais d’archives, symétriquement placés aux angles du champ de manoeuvres; tandis que, latéralement aux bâtiments de Gabriel, on avait disposé des édifices pour les écoles d’art et d’industrie. L’Université elle-même avait sa place dans ce projet, dont le coteau de Chaillot avait été la raison d’être.
Cet ensemble était grand, majestueux, digne d’un souverain comme Napoléon, mais il fallait du temps pour le réaliser, et les événements marchaient plus vite que ces œuvres de patience et de paix qu’on appelle des édifices. La désastreuse campagne de Moscou vint tout suspendre. Le palais que Napoléon avait placé sous l’invocation de son fils, en lui donnant le nom de palais du roi de Rome, était à peine aux fondations, lorsque l’ordre fut donné aux architectes de restreindre les dépenses et aux ministres de réserver une partie des crédits ouverts, pour faire face à de nouveaux combats. Ce ne fut que l’année suivante, en 1813, après la défaite de Leipzig, que les constructions de Chaillot, le palais d’un souverain devint... « un petit Sans-Souci, une retraite de convalescent-, » en s’exprimant ainsi, Napoléon, après les deux revers consécutifs qu’il venait d’éprouver, voulut probablement trouver dans le sort de Frédéric le Grand, quoique bien différent, quelque chose d’analogue au sien.
Mais les projets du Sans-Souci de Napoléon étaient à peine achevés et approuvés, les travaux de terrassement repris, que la prise de Paris, l’abdication de l’empereur et son exil à l’île d’Elbe mirent fin à toutes les illusions et à toutes les espérances. Pendant les Cent-Jours, quelques ouvriers furent occupés à continuer les terrassements et les fouilles du palais, mais, comme le disent Percier et Fontaine, il leur fut impossible de retrouver « les illusions du rêve qui venait de finir ».
Le gouvernement de la Restauration ne devait pas reprendre les travaux du palais projeté. Les Tuileries devaient suffire à ce gouvernement traditionnel ; là où Louis XIV avait habité pouvait vivre Louis XVIII, mais une fêle nationale vint, en 1826, ramener l’attention sur le coteau de Chaillot et lui donner le nom qu’il porte aujourd’hui, celui de Trocadéro.
Le gouvernement avait décidé que l’ancien emplacement du palais du roi de Rome serait affecté à une caserne. Cet édifice était l’un des plus importants que la Restauration eût encore entrepris. Il fut arrêté que la pose de la première pierre se ferait solennellement. On fixa un programme : il consistait dans la cérémonie principale, précédée du simulacre du combat de la prise du fort de Cadix, appelé Trocadéro, et dont la reddition avait mis fin, d’une façon glorieuse pour nos armes, à la campagne d’Espagne. On choisit pour date de cette fête guerrière le troisième anniversaire delà prise du Trocadéro par le duc d’Angoùlême, c’est-à-dire le 31 août 1826.
Sur l’endroit où devait être posée la première pierre, c’est-à-dire au sommet de la seconde terrasse, on avait élevé un arc de triomphe de cent pieds de hauteur. Des bas-reliefs y simulaient les actes importants de la vie du duc d’Angoùlême; cinq figures y représentaient les principales villes d’Espagne, et deux trophées et un quadrige, portant la France entre deux Renommées, couronnaient le monument.
Le dauphin et la dauphine, les ministres, le corps diplomatique, les principaux fonctionnaires de la cour et du gouvernement avaient été placés sous des tentes disposées sur des tertres élevés à droite et à gauche de remplacement de la caserne. Le Champ de Mars avait été préparé pour y recevoir les invités privilégiés et toute la population de Paris, qui pouvait être contenue dans son développement.
A neuf heures, le simulacre du combat commença, et dix bataillons de la garde royale firent un feu de mousqueterie, soutenus par des pièces de canon. D’autres bataillons, postés sur la rive opposée et appuyés également par de l’artillerie, répondirent à ce feu ; après un quart d’heure d’engagement, les assaillants, formés en colonnes d’attaque, eurent traversé le pont et enlevé les quais de la rive droite.
C’est après ce simulacre de combat que le dauphin et la dauphine posèrent la première pierre de la caserne, avec l’accompagnement obligé de feux de Bengale et de feux d’artifice.
En 1830, la caserne n’était pas bâtie, mais le nom de Trocadéro, qui avait été donné au coteau de Chaillot, fut maintenu par le gouvernement de juillet. Il est à remarquer, d’ailleurs, que le peuple parisien conserve volontiers, à ses voies publiques, le nom d’un fait d’armes; celui de la campagne de 1823 aura passé cinq ou six gouvernements sans avoir subi aucune atteinte.
Les rampes de Chaillot, ou plutôt du Trocadéro, telles que les avaient faites le palais inachevé du roi de Rome et la caserne interrompue des Bourbons, furent maintenues pendant longtemps dans un état de ruine pittoresque que la nature s’était chargée d’embellir par de vigoureuses végétations. Les contemporains se souviennent de ce plateau élevé, situé entre la barrière Sainte-Marie et la barrière Franklin, auquel on parvenait par des escaliers bordant le nouveau chemin de Passy, celui qu’on avait percé dans le chemin de ronde, côté nord de l’ancien couvent des Bons-Hommes. On se souvient également de ces matériaux abandonnés, de ces murs à moitié démolis portant encore quelques restes des constructions de Bassompierre et de Mansart pour les dépendances du couvent de Chaillot, et de ces épures tracées sur les murs du chemin de ronde par les ouvriers qui se disposaient à tailler la pierre, pour édifier les constructions du palais d’un souverain. L’histoire de ce coin de Paris pouvait se résumer dans ce spectacle : des ruines et des projets; quelque chose avait été, et la volonté, le temps ou la sécurité avaient empêché que quelque chose ne fût. Mais le second Empire vint, et avec lui, la transformation de Paris, œuvre gigantesque qui sera l’honneur de l’administration municipale de celle époque.
L’annexion des faubourgs de Paris à la capitale était dans l’esprit général et décidée depuis longtemps; on avait compris que le beau quartier de Passy était séparé par une zone inhabitée qui devenait un obstacle à son développement. Tout le monde comprenait qu’en face de celle splendide salle de réunion populaire, ayant pour voûte le ciel, qu’on appelle le Champ de Mars, il manquait une scène, et l’administration fit étudier des projets pour créer vis-à-vis de l’ancien Champ de la Fédération un autre espace découvert permettant aux habitants d’une ville comme Paris de devenir tour à tour acteurs ou spectateurs dans les fêtes nationales. On résolut donc, dès 1856, de transformer les ruines de Chaillot en amphithéâtre d’une pente régulière, du quai à l’ancienne barrière de Longchamps, et d’étendre la place projetée non-seulement à toute la surface acquise pour le palais du roi de Rome, mais à la largeur même du Champ de Mars. Le rond-point de la place du Roi-de-Rome fut tracé, ainsi que les avenues de l’Empereur, d’Iéna, du Roi-de-Rome et de Malakoff. Seul le cimetière de Passy était un obstacle, car il constituait une zone de terrain que l’expropriation ne peut loucher et que le temps seul peut permettre de transformer. Les projets de 1856 ne consistaient pas seulement dans la création d’une place, ils comportaient l’érection d’un monument à la gloire de la jeune armée d’Italie, celle qui venait de remporter les victoires de Solférino et de Magenta ; une colonne monumentale devait y être élevée, dont les dimensions eussent surpassé tout ce qu’on avait fait de plus grand jusqu’ici; au pied de ce monument, une abondante fontaine et une vaste cascade devaient transformer l’ancien coteau de Chaillot, y permettre des ombrages et y entretenir de la verdure et la fraîcheur.

- Fig. 5. — Le Trocadéro en 1867.
Nous ignorons à quelle circonstance ce projet dut de ne pas être suivi d’exécution ; mais, en 1865, une Exposition universelle venant d’être décrétée, et le Champ de Mars ayant été choisi comme terrain d’exhibition, l’administration municipale d’alors, à la tête de laquelle le baron Haussmann était encore, comprit que les deux opérations, celle de la construction d’un palais de l’industrie dans la plaine militaire et l’abaissement des bulles de Chaillot, pouvaient se prêter un mutuel secours; il y avait, en effet, d’un côté, de vastes remblais à faire pour niveler convenablement le Champ de Mars, et, d’autre part, une masse considérable de terres à enlever et à replacer dans un lieu voisin. En conséquence, des rails furent établis sur le pont d’Iéna, et la terre du jardin des Visitandines, les débris des murs de leur couvent furent transportés par la vapeur sur l’ancien sol du Champ de la Fédération ; peu à peu, les projets des ingénieurs apparurent, et l'on vit surgir, au moment de l’Exposition, de grands parterres de verdure, bordés de fleurs, ayant dans la partie haute la forme d’un éventail coupé au milieu par un grand perron en marches de granit Fig. 5), conduisant à la place du Roi-de-Rome. Les parterres inférieurs, ceux près du quai avaient leurs contours déterminés par des avenues et des voies carrossables, destinées à rendre commode l’accès du seizième arrondissement; malheureusement, si les promeneurs franchissant le sommet du coteau jouissaient d’un beau point de vue, puisqu’ils dominaient le cours du fleuve, l’aspect du Trocadéro, pris du pont d’Iéna, était sans charmes; de vastes parterres, bien entretenus de fleurs et de candélabres, terminés par un horizon de masures et par les murs d’un cimetière aux arbres verts significatifs, ne pouvaient constituer un élément d’attraction. Aussi, le Champ de Mars ayant de nouveau été choisi pour l’emplacement de la troisième Exposition universelle, le programme du concours de mai 1876 comporta-t-il l’utilisation du Trocadéro et l’étude de constructions capables de compléter la décoration de celle partie de la capitale.

- Fig. 6. — Mascaron de la cascade. (Modèle de M. Legrain.)
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Fig. 6. — Mascaron de la cascade. (Modèle de M. Legrain.)

- Fig.7 Plan général du Trocadéro, en 1878
Extrait du livre "LE PALAIS DU TROCADÉRO" de 1878
LE COTEAU DE CHAILLOT
Le domaine de Chaillot. — Philippe de Commines. — Catherine de Médicis. — Le président Janin.
Le nouveau palais du Trocadéro s’élève sur le coteau de l’ancien village de Chaillot, dans la partie la plus pittoresque du tournant de la Seine et absorbe, au delà de ses limites, l’ancienne seigneurie de ce nom.
Celle situation, à l’exposition du sud-est pour sa face principale, dominant la campagne avoisinante et commandant le cours du fleuve en aval et en amont, devait désigner ce point topographique des environs de Paris comme un emplacement privilégié pour y élever des constructions répondant aux habitudes et aux mœurs successives des temps. Son histoire, moins patriotique et moins dramatique que celle de la vaste plaine qui lui fait face et où se sont accomplies les plus importantes scènes de la Révolution française, n’en offre pas moins un sujet d’étude et un élément de curiosité.
Successivement manoir féodal, habitation royale, seigneuriale et bourgeoise, lieu de plaisir, asile de retraite religieuse, nécropole de souverains détrônés, théâtre où le malheur, l’ambition et la gloire ont cru trouver un refuge ou un piédestal : telle est en résumé l’histoire de ce coin de Paris.
Le Trocadéro, comme on l’a dit plus haut, fait partie du sol de l’ancien village de Chaillot, dont la première trace date du XIe siècle. Ce village appartenait à une région qui au VIIe siècle s’étendait jusqu’à Boulogne, le bois compris, et portail le nom de Nimio. Le roi Clotaire II avait donné tout ce territoire à l’Église de Paris. L’abbé Lebœuf estime que les habitants de Nimio, plus tard Nijon, par corruption, s’écartèrent, les uns vers les sources et marais, tandis que les autres se rapprochèrent de Paris, en se dirigeant vers l’est dans la partie où l’on avait abattu l'extrémité de la forêt de Rouvray ou de Boulogne. Ce dernier lieu prit, le nom de Chal ou Chail, mot celtique signifiant Destruclio arborum. Deux villages furent ainsi formés des débris de Nijon, dont l’un fut Auteuil et l’autre Chaillot.
Le territoire de Chaillot consistait en quelques vignes et jardinages avec des terres labourées. Au sommet du coteau, l’aspect était fort séduisant; on y apercevait, d’un côté, Paris et, de l’autre, le bois de Meudon. La physionomie de la ville est changée, les horizons de la campagne se sont transformés ; l’art et la nature se sont partagé tour à tour l’attention de l’observateur et de l’artiste; mais le lecteur a certainement constaté que le charme de ce lieu, vanté particulièrement par ses historiens, exerce encore toute sa séduction.
Chaillot eut vraisemblablement une seigneurie. Vers la fin du règne de saint Louis, un bourgeois qui se nommait Arrode ajoutait à son nom celui de Chailloüel; ses descendants, enterrés au cimetière de Saint-Martin-des-Champs, étaient désignés comme seigneurs de Chailleau. Celle terre, possédée successivement par un écuyer, par un avocat au Parlement et par un certain Guy de Levis, sortit des mains de ce dernier à la suite d’une sentence du prévôt de Paris, rendue pour cause d’abus. Louis XI en disposa et en fit don à Philippe de Commines, sire d’Argenton, son conseiller, probablement en récompense de ses services dans la guerre du Bien public. On sait que l’historien de Louis XI, après avoir passé de la cour de Charles le Téméraire à celle du roi de France, fut comblé de pensions et de gratifications. Les lettres de don, datées de 1474, établissent que celte seigneurie était en masure, mais qu’elle contenait 7 arpents de jardins, 3 arpents de vignes, 16 ou 20 arpents de terres ; elles constatent également la présence « d’une tour carrée avec prisons dessous », ce qui établit non-seulement le fait d’une autorité seigneuriale, mais encore l’existence d’un château féodal avec droits de haute et de basse justice .
De Connnines et de ses héritiers la seigneurie passa dans les mains de Catherine de Médicis, et l’historien des Paroisses de Paris dit en propres termes que la reine mère y bâtit « une maison en forme de palais ». Catherine aimait passionnément les arts et les artistes, mais de Thou nous dit dans ses Mémoires que la passion de la superstitieuse reine pour les constructions, entreprises un peu partout, était établie sur la croyance où elle était que le jour qui les verrait achever serait le dernier de sa vie. On compte, en effet, depuis Chenonceaux jusqu’à la chapelle des Valois de Saint-Denis, plus de sept grands palais ou constructions entrepris de ses deniers par Jean Buttant et Philibert De L’Orme, ses architectes; Du Cerceau, dans son ouvrage sur Les plus beaux bâtiments de France, nous a donné les dessins de presque tous, mais le palais de Chaillot manque. Celle résidence fut-elle entreprise vers la fin de la vie de la reine? S’il en était ainsi, on pourrait expliquer son inachèvement par les embarras financiers de Catherine. On sait, en effet, par de récents documents, le nombre et l’importance de ses créanciers elles difficultés qu’elle rencontrait pour satisfaire à leurs légitimes demandes-, aussi nous inclinons à penser que Chaillot fut projeté, que les fondations furent tracées, mais que les nivellements et terrassements furent seuls exécutés.
Henri IV et Marie de Médicis ayant renoncé à la succession de Catherine, il fut procédé à la liquidation de ses biens. Cette opération fut longue et difficile ; mais doit-on en conclure, comme le pensent quelques historiens, que Bassompierre fut le successeur immédiat de la veuve de Henri II dans la possession de Chaillot? Nous ne le pensons pas. Il semble difficile, en effet, qu’il ait pu s’écouler quarante et un ans entre la mort de la reine mère el la transmission de son domaine à un nouveau propriétaire; aussi nous croyons devoir introduire dans cet intervalle un possesseur dont la physionomie n'est pas sans jeter quelque éclat sur ce séjour historique.
Tallemant des Reaux, dans les notes complémentaires de ses historiettes récemment publiées, dit formellement que « le président Janin bastit Chaillot». C’est de ce nouveau « bas tisseur» qu’il nous faut parler maintenant.
Pierre Janin, dit le président, était un honnête homme, d’un grand esprit politique et d’une droiture parfaite. Fils d’un tanneur d’Autun, qui lui avait fait faire de bonnes études à Paris, il ne renia jamais son père, auprès duquel il voulut être enterré. Envoyé comme député aux états généraux de Blois , il en sortit gouverneur de la chancellerie de Bourgogne, puis conseiller au parlement de cette province. Forcé de prendre un parti dans les guerres de la Ligue, il s’unit à M. de Mayenne. Envoyé à Laon, qui résistait à Henri IV, le roi lui criait du bas du rempart qu’il le ferait pendre; il lui fit celle fière réponse : « Vous n’entrerez pas que je ne sois mort, et après je ne me soucie guère de ce que vous ferez. » M. de Mayenne vaincu, le roi le fit appeler et lui dit que, s’il avait bien servi un petit prince, il servirait bien un grand roi. Janin était un esprit pratique, il se soumit et reçut la charge de président à mortier, mais il la vendit et vint se fixer à Paris. Chargé par le roi de négociations importantes, il fut assez heureux pour signer la trêve de douze ans, qui assurait l’indépendance des Provinces-Unies. Sa fortune grandissait, mais n’était pas encore à son apogée. Marie de Médicis, après l’assassinat de Henri, le nomma contrôleur général des finances, fonction qu'il exerça .dignement et pour la sauvegarde du bien public. L'habile conseiller de Henri IV et de sa veuve avait un petit défaut, dont l'honnête homme s’accuse lui-même dans ses mémoires : «... Ma maison serait beaucoup meilleure en commodités et richesses que je ne la laisserai en sortant de ce monde, si j’eusse eu soin de les employer en bonnes acquisitions, au lieu de les consumer en batiments superflus et de grandes dépenses, dont je ne puis alléguer aucunes excuses, sinon que j’ai suivi mon inclination et que je m’y fusse aussi bien laissé aller quand Dieu m’eût donné plusieurs enfants, que quand je irai eu qu’une seule fille. »
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Tallemant des Réaux relève, avec sa verve ordinaire, le côté faible du président : « Ce bon homme— dit-il — a basty et desbaty je ne sais combien de fois ses maisons, cependant elles ne sont pas mal entendues pour le temps. » Il ajoute plus loin : « Il a basty Chaillot. »
Le domaine en question devait donc appartenir à de fougueux amis de la bâtisse. Qu’est-il resté sur le bord de la Seine de l’œuvre du bon président? A-t-il moins respecté les murs de Catherine que les siens? Est-il mort au moment où sa dernière œuvre put trouver grâce devant la sévérité de sa pioche? Ce que nous avons pu trouver sur celte résidence avant les adjonctions de Mansart, dont nous parlerons plus loin, c’est une gravure d’Israël Sylvestre (Fig. 2), dont la date d’exécution, si elle était connue, ne servirait encore que de renseignement incertain. Ce que l'on y voit, vu la petitesse du tracé, peut aussi bien s’appliquera une construction du commencement du XVIIe siècle que de sa dernière moitié. Le bâtiment est rectangulaire et d’une forme symétrique; il est construit à mi-côte sur deux étages de terrasse et semble adossé à deux autres terrasses situées en arrière. La face milieu se compose d’un pavillon central, percé d’une large baie décorée de colonnes à rez-de-chaussée, d’une fenêtre au-dessus s’ouvrant sur un balcon ; le tout surmonté d’une lucarne en pierre, garnie de fronton et de consoles. Les ailes sont percées, au rez-de-chaussée et au premier étage, de cinq fenêtres de chaque côté; le tout couvert d’un comble élevé. Une rampe double, ornée de balustres, conduit au centre du pavilIon. Tout cet ensemble delà construction rappelle bien celle architecture française de la fin de la Renaissance, cette transition du style de Henri II au style de Louis XIV.
Le président Janin mourut en 1623, et le 12 janvier 1630, ainsi qu’il est constaté dans les Mémoires de Bassompierre, l’ancien ami de Henri IV signait l’acquisition du domaine de Chaillot, sans dire toutefois de qui il le tenait.
II
Bassompierre. — Les Dames de la Visitation. — Henriette d’Angleterre. — Bossuet. — Mme de la Vallière. — Mme de Sablé. — Chaillot protégé par les religieuses. — Le champ de la fédération. — Suppression du couvent.
François, baron de Bassompierre, avait quarante-neuf ans quand il résolut d’acheter Chaillot; il était maréchal de France, grand-maître de l’artillerie, après s’être distingué en Savoie et à la Rochelle comme militaire, et en Espagne comme ambassadeur. L’ancien compagnon de soupers et de galanterie de Henri était brave, spirituel, toujours ardent à la lutte et au plaisir. Le maréchal ne pouvait rester en place, et, bien qu’il aimât Paris par-dessus toutes choses, on le voit semant sa vie, son esprit, ses intrigues et ses amours un peu partout. S’il se décide à acheter Chaillot, ce n’est pas pour s’y reposer et vivre aux champs, comme on disait alors, mais au contraire pour se dispenser d’aller dans ses terres, tout en restant à deux pas des agitations de la cour, près de cette société qui le charmait.
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Voici donc ce domaine passé des mains honnêtes et prosaïques de Janin dans celles d’un grand seigneur aux habitudes élégantes, mais quelque peu corrompues. Hélas! cette occupation fut de courte durée. Bassompierre, dont les Mémoires sont écrits à peu près au jour le jour, raconte l’usage qu’il fit de sa maison des champs ; il n’en décrit ni le charme ni l’état; il y est entré sans plaisir apparent et la quitte sans regret, sans même prendre le temps de maudire celui qui l’en séparait, son implacable ennemi, le cardinal de Richelieu. Gomme nous l’avons dit, il avait signé le contrat le 10 janvier 1630; il y vient le 12 août et s’amuse, comme il le raconte, « à faire bastir Chaillot » ; puis il part pour son ambassade de Suisse. Le 12 novembre de la même année, il y vient passer une journée; deux jours après, il y donne un souper à trois amis, et, le 24 février 1631, il y accourt pour en tirer six mille lettres d’amour qu’il y avait enfermées et pour les brûler, ne voulant pas, dit-il, compromettre les personnes qu’elles concernaient. Le lendemain, le maréchal de Bassompierre entrait à la Bastille, où, pendant de longues années, la vengeance du cardinal le tint enfermé. Il sort enfin de sa prison en 16Z|3, après la mort de celui qui l'y avait mis, et meurt lui-même trois ans après, sans nous avoir dit s’il était revenu à celte chère maison de Chaillot, dont la reine mère avait voulu le détourner.
Quel fut, pendant cette longue absence, le sort du domaine de Commines et de Catherine? On le sait par de courts récits du maréchal, qui, du fond de sa prison, raconte, sans avoir l’air d’y songer, ce qui se passait loin de lui du côté du coteau de Chaillot. Fidèle aux usages du temps et aux habitudes d’hospitalité des grands seigneurs, il prêtait sa maison. Sa belle-sœur l’avait occupée; Mme de Nemours s’y était installée l’année d’après, et son ennemi, le cardinal de Richelieu, s’était souvenu y avoir logé lorsque le roi habitait le château de Madrid, et cela en 1629, avant l’acquisition du maréchal.
Un jour que le grand ministre revenait de Charonne et passait près de la Bastille, il envoya demander au prisonnier de lui prêter son logis d’été; le maréchal s’empressa d’accéder à son désir, et voilà l’hôte de la Bastille pressant Mme de Nemours de céder la place au cardinal. Il est difficile, si l’on songe aux situations réciproques des trois personnes en cause, d’imaginer un sans-gêne, une servilité et une inconvenance pareils. La pauvre duchesse est obligée de faire ses paquets en toute hâte, parce que le logeur de la Bastille veut être hébergé à son tour par celui qui reçoit son hospitalité forcée !
Le cardinal y demeura cette troisième fois plus de six semaines. Avait-il besoin de ce séjour enchanteur pour calmer les irritations de son esprit, à la suite des conspirations qui, de toutes parts, se fomentaient autour de lui? Ce qui est certain, c’est qu’il n’y revint pas et que c’est l’illustre chancelier Séguier qui, l’année d’après, vint respirer à son tour sous les ombrages du prisonnier.
Bassompierre a-t-il transformé le domaine? Oui, si nous en croyons une certaine phrase de ses Mémoires, Le maître des requêtes avait fait prendre dans sa maison de Harouël les blés, qui étaient au nombre de 1,500 resaux; cette saisie avait sans doute pour effet de satisfaire les créanciers du maréchal, qui étaient nombreux; seulement le prisonnier redemande la valeur de ses blés, et le cardinal la lui refuse, sous prétexte qu’il était assez riche pour « bastir de somptueux édifices à Chailliau et en garnir les appartements de meubles si riches que le roi n’en avait pas de pareils» ; il ajoutait que le train de maison du prisonnier était si grand, qu’il désespérait de le pouvoir mater. La raison du cardinal pour refuser la restitution des sommes dues nous semble bien mauvaise, mais elle établit, pour nous, que l’hôte de la Bastille ne perdait pas de vue sa maison des champs et qu’il y faisait, bien qu’éloigné, de grandes dépenses.
Si l’on compare la gravure d’Israël Sylvestre (fig. 2) avec celle de Lespinasse (fig. 3), qui fut faite en 1777, après l’occupation par les Dames de la Visitation, on reconnaît que le domaine est devenu un vaste château. Une aile perpendiculaire à la façade sur le fleuve a été construite vers l’est; de nouveaux corps de bâtiments ont été élevés vers l’ouest, et l’on peut se demander si, dans cet accroissement de propriété, le maréchal n’est pas intervenu.
Bassompierre étant mort en 1646 sans héritiers directs, le domaine passa dans les mains d’un certain comte de Tillière, fut vendu ensuite par autorité royale et acheté en 1651 par Henriette-Marie de France, veuve de Charles 1er, roi d’Angleterre. On sait les malheurs de cette princesse, son courage, sa persévérance, sa charité, sa piété: on sait de plus quel sort l’attendait dans son pays natal lorsqu’elle revint, veuve de son mari décapité, trouver un asile à la cour d’Anne d’Autriche. Il semble difficile que Henriette ait pu acquérir en 1651 un domaine quelconque, vu son état de pauvreté; mais il suffit qu’elle ail fondé cette retraite après ses malheurs, pour que les bâtiments du mondain Bassompierre apparaissent aux yeux du lecteur sous un aspect régénéré.
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Dans la longue liste des travaux exécutés par François Mansart, on voit que cet habile architecte construisit la chapelle des Dames de la Visitation Sainte-Marie de Chaillot ; en effet, si les religieuses ont pu trouver de suffisants logis dans les bâtiments de Bassompierre, la chapelle, s’il en existait une, devait être insuffisante. Dans le plan (fig. h) qui nous a été conservé par Verniquet, on comprend que la chapelle ail pu être ajustée après coup. Elle est établie à l’extrémité de l’aile eu retour, et l’on s’explique que le sanctuaire, s’accusant à l’extérieur par un dôme, ait dû à son tour être construit plus lard, comme nous le verrons ci-après. Mansart a pu, conformément aux traditions monastiques, accoler aux bâtiments de «tanin et de Bassompierre ce portique intérieur, formant cloître, qui est figuré au plan dont nous parlons; mais nous croyons que là s’arrêtent les travaux sérieux de cet architecte.
Bien que Henriette aimât plus cette humble maison que ses palais, suivant la propre expression de Bossuet, elle n’y est pas morte, mais elle voulut que sa dépouille y fût conservée. Aussi ce fut dans la chapelle même de François Mansart qu’elle apparut de nouveau le 16 novembre 1669, transfigurée par l’éloquence, en passant à la postérité sous la figure dont l’a revêtue son panégyriste.
Un grand orateur de la chaire venait d’être nommé à l’évêché de Condom; il voulait n’y plus remonter pour se consacrer tout entier à son devoir pastoral, lorsque Louis XIV le désigna pour prononcer l’éloge de celle reine, fille, femme et mère de rois, qui avait eu toutes les énergies d’un homme et tous les malheurs de l’épouse.
L’évêque obéit, et il parle, et, dès les premiers mots, l'auditoire est subjugué; quand il se lait, l’oraison funèbre est créée! Triomphe du génie, qui fait vivre tout ce qu’il louche, qui rend immortel tout ce qu’il loue, et qui possède toutes les libertés, car Bossuet n’a-t-il pas dit là, en pleine monarchie absolue, en présence de toute la cour et du frère du roi : « En donnant aux princes sa puissance, Dieu leur commande d’en user comme il le fait pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en la retirant, que leur majesté est empruntée, et que, pour être assis sur le trône, ils n’en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. » Et il parle une heure durant dans cette langue que l’on sait, passant tour à tour de la politique à la religion et de la religion à l’histoire, prophétisant en quelque sorte, car il s’exprime en face d’une tribune qui n’est pas encore dressée, mais du haut de laquelle, cent vingt ans plus tard, le dernier roi de France viendra prêter serment à une constitution nouvelle, en présence d’une révolution qui se prépare.
Après la mort de Henriette, une nouvelle infortune vint essayer de trouver à Chaillot un abri contre les douleurs qui l’accablaient. Ce n’était cette fois ni une reine ni même une princesse, c’était une simple fille d’honneur, de famille noble, qui avait été aimée du grand roi, alors qu’il était dans tout l’éclat de sa jeunesse. Ce n’était pas une résolution qui amenait celte jeune femme à Chaillot, mais une émeute de cœurs. Mme de La Vallière avait une rivale en la personne de Mme de Montespan ! Celle découverte fut-elle spontanée, nul ne le sait; ce qui est certain, c’est que le dépit de la femme, le chagrin de l'amante ou le remords de la chrétienne amena, le 11 février 1671, à six heures du matin, la belle délaissée chez les religieuses de Sainte-Marie de Chaillot Elle se fait ouvrir les portes, se précipite aux pieds de l’abbesse, la prie de la recevoir et lui demande la permission d’écrire au roi sa détermination. Quelques heures après, le maréchal de Bellefond accourt à Chaillot, chargé de presser, de conjurer, de ramener. La duchesse refuse de le suivre et le charge de dire au roi qu’elle n’a pas trop du reste de sa vie pour s’occuper de son salut.
Le même jour, un second ambassadeur se fait recevoir au couvent. Cette fois, c’est Colbert; le maître envoie son premier ministre, qui, plus éloquent, plus pressant, ramène à Versailles la faible repentante. Le roi la reçoit, « pleure fort, dit Mme de Sévigné, tandis que Mme de Montespan allait au-devant d’elle, les bras ouverts et les larmes aux yeux. »
Celle comédie à trois personnages, qui avait duré douze heures à Chaillot et quelques heures à Versailles devant toute la cour, se continua encore trois années. Après ce temps, la pauvre La Vallière cédait définitivement la place à sa belle et spirituelle rivale, et devenait à tout jamais sœur Louise de la Miséricorde, non pas aux Visitandines de Chaillot, mais aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques.
En 1704, l’église de la communauté fut considérablement augmentée, soit que l’étendue ne répondît pas aux besoins du culte, soit que la chapelle de François Mansart ne fût plus en harmonie avec la richesse de la communauté; une annexe importante fut construite sous forme d’un chœur voûté, autant que l’on en peut juger sur le plan de Verniquet. La dépense d’une pareille construction fut faite par les époux Fremond, Nicolas Fremond, garde du trésor royal, et Geneviève Damond, sa femme, lesquels furent enterrés dans la nouvelle église, dont la porte principale, en dehors de l’ensemble des bâtiments cloîtrés, paraît avoir été du côté de la Seine, avec une entrée quasi publique, par la rampe à retour d’équerre dont l’accès était du côté du quai des Bons-Hommes. Il résulte de la lecture des ouvrages spéciaux du temps que le comble de la nouvelle église n’était pas sans exciter la critique. L’abbé Lebœuf, qui généralement est très-réservé sur l’appréciation des édifices, dit : « ... Ce comble n’a aucune proportion avec les autres bâtiments; il est d’autant plus choquant qu’on l’aperçoit de loin. » Germain Brice est encore plus vif, il le compare à un panier à mouches (?). La gravure de Lespinasse(fig. 3) nous montre en effet une chapelle carrée, très-importante comme proportions par rapport aux bâtiments voisins, laquelle est surmontée d’un comble, également carré, de la forme dite à la Mansart.
A part le grand événement historique de l’éloquence française, l’oraison funèbre de Henriette de France prononcée dans la chapelle de la communauté, et la fugue de Mme de La Vallière, le couvent des Dames de la Visitation Sainte-Marie de Chaillot n’a pas d’histoire, et c’est
là le plus bel éloge que l’on puisse faire d’un lieu de retraite et de prières. Un seul fait mérite d’être cité, car il touche à l’histoire de Paris. En acquérant le domaine de Bassompierre, la communauté prenait possession des droits de la seigneurie, et, par arrêt du parlement du 1er juillet 1651, les Visitandines étaient hautes justicières de Chaillot; mais on représenta à Louis XIV que, s’il lui plaisait d’ériger le village de Chaillot en faubourg de Paris, il augmenterait ses revenus en changeant la taille, qu'on imposait sur ce village, en droits d’entrée. Chaillot fut érigé en faubourg sous le nom de Confèrence, par arrêt du conseil du mois de juillet 1689; toutefois le Roi voulut que ce lieu continuât d’être regardé comme village et que la taille n’en fût pas changée. Les maîtres et gardes-jurés des divers métiers de Paris n acceptèrent pas cette décision, et attaquèrent les ouvriers et les marchands de Chaillot pour les obliger à prendre des lettres de maîtrise; la supérieure et les religieuses de la Visitation intervinrent alors, et, comme propriétaires de la moyenne et de la basse justice et en gagistes de la haute, s’adressèrent au roi pour faire cesser ce trouble. Un nouvel arrêt du conseil intervint en 1707, qui déclara qu’en érigeant le village de Chaillot en faubourg de Paris, Sa Majesté n’avait pas prétendu assujettir les habitants aux charges et statuts des communautés des arts et métiers, et qu'en conséquence il fut défendu aux gardes et maîtres jurés de ces communautés de les troubler à l’avenir dans l’exercice de leur profession. Chaillot eut donc, grâce à la protection des Dames Visitandines, une situation exceptionnelle. C’était un faubourg de Paris et en même temps un village avec ses libertés commerciales relatives.
Dans les travaux exécutés dernièrement au Trocadéro, la présence de vastes carrières sous le sol s’est révélée. Cette situation était connue du service des carrières sous Paris; elle avait fait même l’objet de plans dressés au commencement de ce siècle: le plan de Verniquet seul, par sa précision et son exactitude, pouvait faire mention de ce détail. Effectivement, il indique des orifices par lesquels on pénétrait dans ces cavités sous le sol; mais ces orifices sont en dehors de la limite du terrain dont nous nous occupons.
A quelle époque ces carrières furent-elles exploitées? Un seul fait se rattache à leur présence et mérite d’être rapporté; c’est une anecdote que nous lirons, celle fois encore, de Tallemant des Réaux.
Mlle de Rambouillet, la célèbre Julie, que sa beauté et sa haute intelligence avaient placée au premier rang de la société d’alors, comme elle continua de l’être à la cour de Louis XIV, venait de céder à la constance de M. de Montosier et consentait à l’épouser; le mariage devait se faire à Rueil, et les invitations avaient été lancées. La marquise de Sablé, une des habituées de l’hôtel de Rambouillet, fut étonnée de ne pas y être conviée. Or, la marquise était d’une corpulence exceptionnelle et peu ingambe; elle se plaignit à la future duchesse de
Montosier, la belle princesse, de cet oubli, et, connue dit Tallemant, elle eut une querelle pour cette noce. Mlle de Rambouillet «jurait qu’elle lui avait dit que ce serait une incivilité de lui donner la peine de faire six lieues, à elle qui estait quasy toujours sur son lit et qui n'estait pas autrement portative. Ce fut ce mot qui la choqua le plus. La marquise, irritée, quoiqu’on l’eust reconviée après, n'en voulut point ouyr parler, et, pour monstrer qu’elle estait aussi portative qu’une autre, elle monte en carrosse, en dessin daller voltiger et se faire voir autour de Rueil. Pour cela une demoiselle à elle, appelée La Morinière, à qui elle avait fait apprendre à connaisse les vents, regarde bien la girouette, et, après lui avoir assuré qu’il n’y avait point d’orage à craindre, on part; mais elle ne fut pas plus tôt au delà du.pont de Neuilly que voilà tout le ciel brillant d’éclairs. La frayeur la prend, elle fait toucher Paris, et, le tonnerre étant assez fort, quoiqu'elle eus! une grosse bourse de reliques, elle se cache dans les carrières de Chaillot avec protestation de ne songer plus à se venger. A quelques jours de là, la paix se fit. »
Pendant que les compagnes de Henriette de France passaient leurs jours dans la résidence dont nous avons décrit les transformations, de l’autre côté de la Seine une modification importante s’opérait. Le grand espace qui séparait Grenelle de Paris, et qui était vraisemblablement occupé par des terrains incultes, venait d’être acquis pour l’établissement d’un Champ de Mars et d’une École militaire. Le roi Louis XV avait ordonné cet établissement d’instruction, et Jacques-Ange Gabriel avait été chargé de dresser les plans de l'École et de ses annexes. L’École fut longue à construire, car l’œuvre était colossale. Pendant ce temps, les cultures maraîchères qui formaient les horizons du couvent en face de la Seine disparaissaient peu à peu, et un vaste espace se nivelait sous les yeux des sœurs. Les plus clairvoyantes d’entre elles auraient pu, de la fenêtre de leur cellule, voir dans celte transformation inattendue le présage d’événements solennels et y entrevoir le théâtre que la monarchie au déclin préparait pour les représentations d’une révolution à son aurore-, mais, ignorantes des agitations de la France, elles vivaient dans une atmosphère recueillie, dégagées des bruits extérieurs ; la Providence épargna à leurs béates contemplations le spectacle, qui eût été incompris pour elles, du champ de la Fédération; car, quelques mois avant le là juillet 1790, le couvent des Visitandines était supprimé, et les religieuses étaient dispersées.
Pendant la tourmente révolutionnaire, les tombes royales du couvent des Visitandines furent violées, les œuvres d’art, qui étaient contenues dans la chapelle et que Piganiol de la Force décrit complaisamment, furent enlevées et les bâtiments employés à divers usages au service de la nation; ils ne furent démolis que pour donner place au projet gigantesque de Napoléon.
III
Palais du roi de Rome. —Prise du Trocadéro. — Le Trocadéro en 1807.
Percier et Fontaine, les architectes de l’empereur, nous ont laissé un récit très-curieux des projets de leur maître louchant les hauteurs de Chaillot.
L’empereur les avait chargés de trouver à Lyon un emplacement digne de lui élever un palais; mais les difficultés de trouver dans cette ville un sol qui ne fût ni sujet aux inondations ni malsain, les ayant rejetés sur la montagne de Sainte-Foi, firent longuement discuter le projet. D’autre part, les événements politiques, qui se précipitaient, avaient fait abandonner Lyon comme centre du gouvernement impérial; c’est alors que les deux artistes proposèrent un emplacement à Paris. «... Nous proposâmes en échange un autre lieu aux portes de Paris dans la plus belle exposition connue, la montagne de Chaillot, en face de l’École militaire, et bientôt, après quelques légères hésitations, notre proposition fut agréée. Les maisons, les terrains nécessaires ont été de suite achetés sur estimations faites à l'amiable, non sans difficultés de la part des vendeurs, avec lesquels il était ordonné de traiter comme auraient fait des particuliers entre eux. » Comme on le voit, d’après le texte de Percier et Fontaine, il semblerait que tous les terrains furent acquis; cependant la totalité de l’ancien couvent de la Visitation n’avait pas été aliénée, et il ne s’agissait pour le moment que d’équarrir le sol nécessaire à l’exécution du projet de l’empereur, il est probable qu’à celle époque fut acquise la parcelle située entre la ruelle Sainte-Marie et le quai des Bons-Hommes, d’une part, le couvent et la ruelle d’Héricourt, d'autre part; terrain sur lequel, dès 1777, on voit sur la gravure de l’Espinasse des constructions élevées (fig. 3).
Le palais dont Percier et Fontaine avaient ordre de poursuivre l’exécution, avait une étendue de 430 mètres de large en façade sur le quai de Billy, c’est-à-dire exactement les dimensions du palais actuel du Trocadéro.
II se composait de deux corps de bâtiments en aile, renfermant les écuries; en arrière-plan, une cour elliptique précédait le palais proprement dit, dont la largeur n’était que de 140 mètres. On montait au niveau de la cour à l’aide de rampes et d’escaliers parallèles au quai. Cette disposition était assez malheureuse, car elle avait l'inconvénient de placer l’habitation proprement dite au fond d’une série de bâtiments se retraitant; de sorte que la vue des appartements aurait pu s’étendre sur le Champ de Mars, mais elle eût été bornée latéralement par les portiques et les écuries, qui auraient obstrué le spectacle du fleuve en aval et en amont. Toute la plaine de Passy, peu construite à celte époque et située derrière le palais, devait être transformée en parc, et le bois de Boulogne, réuni à celte plaine, devait en être le complément.
Le château de la Petite-Muette, englobé dans le palais, en devenait la vénerie, et de vastes constructions, entre le parc et le bois, contenaient une faisanderie et une ménagerie impériales. Les parterres entourant le palais étaient joints à l’avenue de Neuilly, à l'Arc de Triomphe et à la grande route de Saint-Germain par de vastes avenues rectilignes plantées d’arbres.
De l’autre côté de la Seine, le Champ de Mars et l’École militaire étaient complétés par deux casernes, cavalerie et infanterie, un hôpital militaire et un palais d’archives, symétriquement placés aux angles du champ de manoeuvres; tandis que, latéralement aux bâtiments de Gabriel, on avait disposé des édifices pour les écoles d’art et d’industrie. L’Université elle-même avait sa place dans ce projet, dont le coteau de Chaillot avait été la raison d’être.
Cet ensemble était grand, majestueux, digne d’un souverain comme Napoléon, mais il fallait du temps pour le réaliser, et les événements marchaient plus vite que ces œuvres de patience et de paix qu’on appelle des édifices. La désastreuse campagne de Moscou vint tout suspendre. Le palais que Napoléon avait placé sous l’invocation de son fils, en lui donnant le nom de palais du roi de Rome, était à peine aux fondations, lorsque l’ordre fut donné aux architectes de restreindre les dépenses et aux ministres de réserver une partie des crédits ouverts, pour faire face à de nouveaux combats. Ce ne fut que l’année suivante, en 1813, après la défaite de Leipzig, que les constructions de Chaillot, le palais d’un souverain devint... « un petit Sans-Souci, une retraite de convalescent-, » en s’exprimant ainsi, Napoléon, après les deux revers consécutifs qu’il venait d’éprouver, voulut probablement trouver dans le sort de Frédéric le Grand, quoique bien différent, quelque chose d’analogue au sien.
Mais les projets du Sans-Souci de Napoléon étaient à peine achevés et approuvés, les travaux de terrassement repris, que la prise de Paris, l’abdication de l’empereur et son exil à l’île d’Elbe mirent fin à toutes les illusions et à toutes les espérances. Pendant les Cent-Jours, quelques ouvriers furent occupés à continuer les terrassements et les fouilles du palais, mais, comme le disent Percier et Fontaine, il leur fut impossible de retrouver « les illusions du rêve qui venait de finir ».
Le gouvernement de la Restauration ne devait pas reprendre les travaux du palais projeté. Les Tuileries devaient suffire à ce gouvernement traditionnel ; là où Louis XIV avait habité pouvait vivre Louis XVIII, mais une fêle nationale vint, en 1826, ramener l’attention sur le coteau de Chaillot et lui donner le nom qu’il porte aujourd’hui, celui de Trocadéro.
Le gouvernement avait décidé que l’ancien emplacement du palais du roi de Rome serait affecté à une caserne. Cet édifice était l’un des plus importants que la Restauration eût encore entrepris. Il fut arrêté que la pose de la première pierre se ferait solennellement. On fixa un programme : il consistait dans la cérémonie principale, précédée du simulacre du combat de la prise du fort de Cadix, appelé Trocadéro, et dont la reddition avait mis fin, d’une façon glorieuse pour nos armes, à la campagne d’Espagne. On choisit pour date de cette fête guerrière le troisième anniversaire delà prise du Trocadéro par le duc d’Angoùlême, c’est-à-dire le 31 août 1826.
Sur l’endroit où devait être posée la première pierre, c’est-à-dire au sommet de la seconde terrasse, on avait élevé un arc de triomphe de cent pieds de hauteur. Des bas-reliefs y simulaient les actes importants de la vie du duc d’Angoùlême; cinq figures y représentaient les principales villes d’Espagne, et deux trophées et un quadrige, portant la France entre deux Renommées, couronnaient le monument.
Le dauphin et la dauphine, les ministres, le corps diplomatique, les principaux fonctionnaires de la cour et du gouvernement avaient été placés sous des tentes disposées sur des tertres élevés à droite et à gauche de remplacement de la caserne. Le Champ de Mars avait été préparé pour y recevoir les invités privilégiés et toute la population de Paris, qui pouvait être contenue dans son développement.
A neuf heures, le simulacre du combat commença, et dix bataillons de la garde royale firent un feu de mousqueterie, soutenus par des pièces de canon. D’autres bataillons, postés sur la rive opposée et appuyés également par de l’artillerie, répondirent à ce feu ; après un quart d’heure d’engagement, les assaillants, formés en colonnes d’attaque, eurent traversé le pont et enlevé les quais de la rive droite.
C’est après ce simulacre de combat que le dauphin et la dauphine posèrent la première pierre de la caserne, avec l’accompagnement obligé de feux de Bengale et de feux d’artifice.
En 1830, la caserne n’était pas bâtie, mais le nom de Trocadéro, qui avait été donné au coteau de Chaillot, fut maintenu par le gouvernement de juillet. Il est à remarquer, d’ailleurs, que le peuple parisien conserve volontiers, à ses voies publiques, le nom d’un fait d’armes; celui de la campagne de 1823 aura passé cinq ou six gouvernements sans avoir subi aucune atteinte.
Les rampes de Chaillot, ou plutôt du Trocadéro, telles que les avaient faites le palais inachevé du roi de Rome et la caserne interrompue des Bourbons, furent maintenues pendant longtemps dans un état de ruine pittoresque que la nature s’était chargée d’embellir par de vigoureuses végétations. Les contemporains se souviennent de ce plateau élevé, situé entre la barrière Sainte-Marie et la barrière Franklin, auquel on parvenait par des escaliers bordant le nouveau chemin de Passy, celui qu’on avait percé dans le chemin de ronde, côté nord de l’ancien couvent des Bons-Hommes. On se souvient également de ces matériaux abandonnés, de ces murs à moitié démolis portant encore quelques restes des constructions de Bassompierre et de Mansart pour les dépendances du couvent de Chaillot, et de ces épures tracées sur les murs du chemin de ronde par les ouvriers qui se disposaient à tailler la pierre, pour édifier les constructions du palais d’un souverain. L’histoire de ce coin de Paris pouvait se résumer dans ce spectacle : des ruines et des projets; quelque chose avait été, et la volonté, le temps ou la sécurité avaient empêché que quelque chose ne fût. Mais le second Empire vint, et avec lui, la transformation de Paris, œuvre gigantesque qui sera l’honneur de l’administration municipale de celle époque.
L’annexion des faubourgs de Paris à la capitale était dans l’esprit général et décidée depuis longtemps; on avait compris que le beau quartier de Passy était séparé par une zone inhabitée qui devenait un obstacle à son développement. Tout le monde comprenait qu’en face de celle splendide salle de réunion populaire, ayant pour voûte le ciel, qu’on appelle le Champ de Mars, il manquait une scène, et l’administration fit étudier des projets pour créer vis-à-vis de l’ancien Champ de la Fédération un autre espace découvert permettant aux habitants d’une ville comme Paris de devenir tour à tour acteurs ou spectateurs dans les fêtes nationales. On résolut donc, dès 1856, de transformer les ruines de Chaillot en amphithéâtre d’une pente régulière, du quai à l’ancienne barrière de Longchamps, et d’étendre la place projetée non-seulement à toute la surface acquise pour le palais du roi de Rome, mais à la largeur même du Champ de Mars. Le rond-point de la place du Roi-de-Rome fut tracé, ainsi que les avenues de l’Empereur, d’Iéna, du Roi-de-Rome et de Malakoff. Seul le cimetière de Passy était un obstacle, car il constituait une zone de terrain que l’expropriation ne peut loucher et que le temps seul peut permettre de transformer. Les projets de 1856 ne consistaient pas seulement dans la création d’une place, ils comportaient l’érection d’un monument à la gloire de la jeune armée d’Italie, celle qui venait de remporter les victoires de Solférino et de Magenta ; une colonne monumentale devait y être élevée, dont les dimensions eussent surpassé tout ce qu’on avait fait de plus grand jusqu’ici; au pied de ce monument, une abondante fontaine et une vaste cascade devaient transformer l’ancien coteau de Chaillot, y permettre des ombrages et y entretenir de la verdure et la fraîcheur.
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Nous ignorons à quelle circonstance ce projet dut de ne pas être suivi d’exécution ; mais, en 1865, une Exposition universelle venant d’être décrétée, et le Champ de Mars ayant été choisi comme terrain d’exhibition, l’administration municipale d’alors, à la tête de laquelle le baron Haussmann était encore, comprit que les deux opérations, celle de la construction d’un palais de l’industrie dans la plaine militaire et l’abaissement des bulles de Chaillot, pouvaient se prêter un mutuel secours; il y avait, en effet, d’un côté, de vastes remblais à faire pour niveler convenablement le Champ de Mars, et, d’autre part, une masse considérable de terres à enlever et à replacer dans un lieu voisin. En conséquence, des rails furent établis sur le pont d’Iéna, et la terre du jardin des Visitandines, les débris des murs de leur couvent furent transportés par la vapeur sur l’ancien sol du Champ de la Fédération ; peu à peu, les projets des ingénieurs apparurent, et l'on vit surgir, au moment de l’Exposition, de grands parterres de verdure, bordés de fleurs, ayant dans la partie haute la forme d’un éventail coupé au milieu par un grand perron en marches de granit Fig. 5), conduisant à la place du Roi-de-Rome. Les parterres inférieurs, ceux près du quai avaient leurs contours déterminés par des avenues et des voies carrossables, destinées à rendre commode l’accès du seizième arrondissement; malheureusement, si les promeneurs franchissant le sommet du coteau jouissaient d’un beau point de vue, puisqu’ils dominaient le cours du fleuve, l’aspect du Trocadéro, pris du pont d’Iéna, était sans charmes; de vastes parterres, bien entretenus de fleurs et de candélabres, terminés par un horizon de masures et par les murs d’un cimetière aux arbres verts significatifs, ne pouvaient constituer un élément d’attraction. Aussi, le Champ de Mars ayant de nouveau été choisi pour l’emplacement de la troisième Exposition universelle, le programme du concours de mai 1876 comporta-t-il l’utilisation du Trocadéro et l’étude de constructions capables de compléter la décoration de celle partie de la capitale.
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Fig. 6. — Mascaron de la cascade. (Modèle de M. Legrain.)
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