L'esplanade des Invalides

Paris 1900 - Architecture, pavilions, gardens, urban furniture, pictures, drawings, videos
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 12084
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Contact :

L'esplanade des Invalides

Message par worldfairs »

Texte de la revue "L'Exposition Illustrée" de 1900

Les Palais des Manufactures Nationales, exécutés par MM. Toudoire et Pradelle, couvrent une superficie de 12,000 mètres carrés. Ils présentent trois parties symétriques par rapport à l’axe de l’Esplanade. La première partie, façade décorative parallèle à la Seine, est reliée aux deux autres, parallèles à l’axe, par des motifs d’architecture, des portiques circulaires formant deux pavillons d'entrée.

Avec leurs pilastres, leurs balcons, les sculptures de leurs cintres, ces pavillons sont d’un très bel aspect.

La partie des palais parallèle à la Seine est également terminée par des pavillons que surmontent des dômes à jour, destinés à éclairer l’étage supérieur. On sait, en effet, que pour augmenter l’étendue des emplacements disponibles, la plupart des palais de 1900 sont composés d’un rez-de-chaussée et d’un étage, ce qui était l’exception en 1889.

Du côté de l’Esplanade, sur une longueur d’environ 100 mètres, les Palais des Manufactures Nationales sont divisés en trois parties, par des pavillons à chacun desquels correspondent un portique et une grande terrasse d'où la vue s’étend sur les jardins. Sur les murs de fond des terrasses ont été exécutées de grandes peintures décoratives d’un effet nouveau et très réussi. Les palais sont terminés par un portique circulaire flanqué de deux pylônes et donnant accès à un escalier monumental, qui sert à les relier aux constructions élevées à la suite, jusqu’à la rue de Grenelle.

Dans ces derniers palais, symétriques sans être semblables, les rez-de-chaussée sont éclairés latéralement, mais reçoivent en outre le jour par des percées pratiquées dans les planchers du premier étage. Ces édifices sont vitrés dans la partie supérieure et offrent une succession de galeries ouvertes et de vestibules recouverts de verrières.

Cette double série de palais est consacrée à la Décoration et au Mobilier des édifices publics et des habitations, qui constituent le groupe XII (classes 66 à 75), et aux Industries diverses, qui constituent le groupe XV (classes 92 à 100) de la classification générale de l'Exposition.

C’est en bordure de la rue de Grenelle que s’étend le Palais du Mobilier, dû à M Troppey-Bailly et présentant, comme ceux des Manufactures Nationales, deux parties symétriques et jumelles.

Tous les bâtiments de l’Esplanade sont édifiés dans l'espace d'environ 133 métrés de largeur qui existe entre les lignes d’ormes en quinconces qui la bordent sur six rangs de chaque côté.

L'avenue médiane ayant 33 mètres de largeur, celle de chacune des deux lignes de bâtiments est donc de 50 mètres.

En arrière de ces palais, les intervalles des quinconces ont été utilisés, du côté de la rue de Constantine, pour l’installation d’annexes des groupes XII et XV, et pour la reconstitution de pittoresques maisons caractéristiques de quelques-unes des provinces françaises; du côté de la rue Fabert, pour les annexes de certaines expositions étrangères.

La nuit, chacune des deux lignes de palais de l'Esplanade des Invalides est éclairée par 1,068 lampes à incandescence ; il y a 25 lampes dans l’allée centrale et 34 lampes dans les quinconces, soit en tout, 2,154 lampes.

Cette partie de l’Exposition, qui était un peu sombre en 1889, est donc, en 1900, aussi brillante que les autres.

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 12084
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Contact :

Re: L'esplanade des Invalides

Message par worldfairs »

Texte de la revue "L'Exposition Illustrée" de 1900

Visite des Palais de l'Esplanade

Après cette vue générale, examinons le détail.

Si le lecteur veut nous en croire, voici comment il procédera pour effectuer cette visite de façon à tout voir d’une manière méthodique, dans les quatre alignements des palais, au rez-de-chaussée et à l’étage, et dans les deux alignements des quinconces.

Voir tout d’abord le Palais des Manufactures nationales, qui présente son entrée monumentale à gauche des jardins lorsqu’on a en face de soi le dôme dés Invalides. Il est particulièrement consacré à l’exposition des magnifiques tapisseries des Gobelins : on ne saurait trop admirer ces merveilles uniques au monde.

Visitons, sur le même côté, toutes les expositions qui se trouvent au rez-de-chaussée du palais, et revenons par les galeries de l’étage au-dessus.

Il n’est pas inutile, pour guider le visiteur, d’indiquer une fois pour toutes l’objet de chacune des classes des groupes qui y figurent.

Douzième groupe. — Décoration et mobilier dos édifices publics et des habitations.

Classe 66, — Décoration fixe des édifices publics et des habitations.
Classe 67. — Vitraux.
Classe 68. — Papiers.peints.
Classe 69. — Meubles à bon marché et meubles de luxe..
Classe 70. — Tapis, tapisseries et autres tissus d’ameublement.
Classe 71. - Décoration mobile et ouvrages du tapissier.
Classe 72. — Céramique.
Classe 73. — Cristaux, verrerie.
Classe 74. — Appareils et procédés du chauffage et de la ventilation.
Classe 75. — Appareils et procédés d’éclairage non électrique.

Quinzième groupe. — Industries diverses.
Classe 92. — Papeterie.
Classe 93. — Coutellerie.
Classe 94. — Orfèvrerie.
Classe 95. — Joaillerie et bijouterie.
Classe 90. — Horlogerie. ......
Classe 97. —Bronzes, fontes et ferronnerie d’art. Métaux repoussés.
Classe 98 — Brosserie, maroquinerie, tabletterie et vannerie.
Classe 99. — Industrie du caoutchouc et de la gulta-percha. Objets de voyage et de campement.
Classe 100.—Bimbeloterie.

Apres avoir visité le rez-de-chaussée du palais de gauche en allant de la Seine vers la rue de Grenelle, et l’étage en revenant vers la Seine, nous remontons de nouveau l’Esplanade par les quinconces en bordure de la rue de Constantine.

Nous y rencontrons tout d’abord une exposition des Arts décoratifs et des grands Magasins de Nouveautés, puis des annexes des classes 70, 75 et 71, et la reconstitution d’une « Maison de Lorraine ».

Plus loin, une « Exposition bretonne » qui mérite une mention spéciale, car on y trouve rassemblées les merveilles de l'art armoricain, art à la fois complexe et naïf qui peut marcher, de front avec le gothique le plus pur et le grec le plus gracieux et le plus raffiné.

On voit là, reconstitués avec une rigoureuse fidélité : les maisons à pans de bois de Morlaix, l'édicule de l’église de Saint-Jean-du-Doigt; la fontaine de Sainte-Barbe, du Faouët; la colonnade du cloître de la Forêt, à Quimper; la porte du cimetière de La Martyne, à Landerneau ; l’autel de granit de Notre-Dame de Folgoët, etc.

Outre une exposition très complète de costumes bretons, on y trouve une rarissime collection de broderies anciennes et modernes, de bijoux d’étain, de cuivre, d’argent et d’or, de vieux meubles, d’armes anciennes, de poterie et d’objets usuels. Notons un splendide cabinet, de style florentin, mais de travail breton.

Une exposition rétrospective des œuvres les plus remarquables dues au génie breton renferme, entre autres choses, ce merveilleux calvaire de Plougastel, dont on ne possède que des fragments ou des photographies et qui cependant marque une phase définitive dans l’art de la Bretagne ; des œuvres de peintres bretons anciens et modernes, et même des chansons et des poèmes rédigés en langue armoricaine.

A côté d’une annexe de la classe 97, voici un « Mas provençal », séparé par un kiosque à musique d’une « Maison de Gascogne » et d'annexes des classes 94 et 95.

Nous arrivons ainsi à l’extrémité des quinconces sur la rue de Grenelle où se trouvent encore des annexes des classes 93 et 96.

Nous avons vu, et bien vu, tout un côté de l’Esplanade. Passons à l'autre.

Pour cela, nous traversons l'avenue médiane, où nous nous arrêtons pour contempler d’un côté la majestueuse façade de l’Hôtel des Invalides, de l’autre la perspective qui s’allonge entre les palais de l’Esplanade sur une distance d’environ 270 mètres ; le regard, guidé par les pylônes du pont Alexandre III, retrouve dans l’éloignement les façades des palais des Champs-Elysées.

Ce point de vue, inverse de celui du début, présente un réel intérêt, par le nouvel aspect qu’il donne aux choses déjà observées sous un autre angle.

Nous allons faire maintenant, pour les palais de droite, ce que nous avons fait pour ceux de gauche. D’abord, visite des galeries du rez-de-chaussée, en nous dirigeant vers la Seine. Nous arrivons ainsi au Palais des Manufactures Nationales plus particulièrement consacré à la Manufacture de Sèvres. On y admire de gracieuses statuettes en biscuit, chefs-d’œuvre de notre fabrication française; de fins émaux translucides, capables de rivaliser avec les plus beaux émaux de Pierre Limosin.

Pendant que nous y sommes, nous forons bien de visiter, derrière le palais, les fours pour la verrerie et la céramique, qui se rattachent à la même industrie.

Parcourons ensuite les galeries de l’étage des palais dont nous n’avons vu que le rez-de-chaussée, et revenons vers la Seine par les quinconces, en bordure de la rue Fabert, au milieu desquels nous rencontrons quelques annexes étrangères, dans l’ordre suivant: Belgique, Russie, Allemagne, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Italie, Danemark, Hongrie, Autriche, Japon.

Pendant cette visite, on remarquera, sur la gauche, la double ligne de la plate-forme mobile et du chemin de fer électrique. Comme nous aurons recours, à un moment donné, à ces moyens de transport dans l’enceinte de l’Exposition, nous donnerons alors quelques détails à leur sujet.

Mais, pour se rendre de l’Esplanade des Invalides à la « Rue des Nations », qui se trouve maintenant sur notre itinéraire, leur secours nous est absolument inutile.

On contourne, près des fours de la verrerie et de la céramique que nous avons déjà vus, les bâtiments de la douane, de l’octroi et de la manutention, et l’on arrive sur le quai d'Orsay, à l'entrée duquel se trouvent de ce côté plusieurs édifices à signaler : un poste médical, un poste de police, un bureau de postes et télégraphes, un pavillon de tabacs étrangers, et un autre édicule des plus utiles.

Avant de quitter l'Esplanade des Invalides, indiquons qu'outre le pont Alexandre III neuf portes permettent d'y pénétrer de l’extérieur : deux sur le quai d’Orsay du côté dé la place de la Concorde, quatre sur la rue de Constantine, une en face de l’Hôtel des Invalides, une au milieu de la rue Fabert, la dernière à l’extrémité du pont des Invalides, sur le quai d’Orsay, A proximité de cette dernière est installé, extérieurement, un garage de bicyclettes de cinquante mètres de longueur, aménagé de la même façon que celui qui se trouve près de la place de la Concorde, et dont nous avons déjà parlé précédemment. Les tarifs de garage ne doivent pas non plus y dépasser 50 centimes par machine et par jour.

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 12084
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Contact :

Re: L'esplanade des Invalides

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "L'Exposition en Famille"

C’est par un matin de beau soleil que je décide d’aller visiter cette partie de l’Exposition. Je jouis d’un autre effet imprévu de la Perspective, car il faut désormais l’appeler ainsi. Et en traversant le pont, dans la fraîcheur matinale, sous cette levée d’un beau jour, les deux rives de la Seine sont d’une beauté merveilleuse.

En débouchant du pont Alexandre III, je me trouve de nouveau dans des jardins. Mais chose singulière, ces jardins semblent danser, le sol roule des vibrations sonores et mes pieds ressentent un balancement métallique. Entre les massifs, cette espèce de parquet est en verre. Je me creuse un moment l’esprit pour chercher ce que c’est, savoir quel souterrain est là-dessous. Et bien vite, je me rappelle que cet immense tablier de fonte et de fer couvre la gare des Invalides, prolongement de la ligne de l’Ouest par les Moulineaux et le Champ-dc-Mars, essai de métropolitain vers le Palais-Bourbon et la nouvelle gare d'Orléans.

Ces jardins, au nombre de six, sont uniquement plantés de rosiers. La reine des fleurs y triomphe dans son ampleur, sa diversité de nuances, sa délicatesse de parfum.

Dans ce coin fleuri, le tableau est aussi délicieux qu’imposant.

Si l’on se met à regarder — spectacle dont on ne se lasse pas — le pont Alexandre III et l’avenue Nicolas II avec les deux palais des Champs-Elysées, cela, reculé dans le loin, est d'une impression tranquille et magnifique,, qui concentre l’âme en soi-même, tandis que les deux pylônes de la rive gauche vous présentent, à leur base, deux personnifications altières de la France; en amont, la France de la Renaissance, par Coutan ; en aval, la France de Louis XIV, par Marqueste. — Les lions ici sont superbes de toute la vigueur de ciseau du maître Dalou.

En se retournant, l’œil est tout de suite frappé par le haut caractère architectural de l’allée centrale, d’une largeur de trente-trois mètres. Et le pourtour des jardins forme de majestueuses façades vers les deux côtés du quai d’Orsay, tandis que les deux ailes, de part et d’autre, se courbent en succession de portiques élégantes, qu’animent des surfaces murales où la palette des peintres exprime sur trois grandes toiles à droite, trois autres à gauche, l’effort tantôt d’une simplicité biblique, tantôt d’une complexité moderne, des différents arts industriels. Ces fresques en plein air, qu’on voit si rarement à Paris, sont déjà un des attraits de cette partie de l’Exposition. Des galeries à ciel ouvert passent au-dessous, au premier étage, se suivent sous les campaniles des pavillons d’un élancement si léger et fantaisiste. Et sur les toits, le pavoisement des drapeaux français claque gaiement dans le vent, pendant (pie sur les corniches supérieures éclate le coloris vif des armes des principales villes de France et des nations représentées.

Les deux palais que je regarde, sont ceux des Manufactures nationales. Ils sont l'œuvre de MM. Toudoire et Pradelle qui ont su leur donner une séduction gracieuse, s'harmonisant avec la beauté somptueuse du Pont Alexandre III.

Les palais latéraux que se profilent vers le dôme des Invalides ont pour auteurs, celui de gauche, M. Esquié, celui de droite, MM. Larché et Nachon. Ils participent heureusement à la symétrie de l’ensemble.

Par où vais-je entrer? Pour bien voir, il faut une méthode de circulation.

Prenons à gauche. Nous passerons ainsi dans la section française.

« Classe 66 », dit le guide. Décoration fixe des édifices publics et des habitations, s’exprime le jargon administratif du catalogue.

Laissons notre catalogue. Est-il bien nécessaire de le consulter lorsque les merveilles s’étalent, là, à profusion, en tous sens, à droite, à gauche, au plafond, sur le mur, sur le parquet, sur les vitres?

La sculpture décorative nous agréé beaucoup mieux (pie l’exposition de la charpenterie, de la menuiserie décorée, de la ferronnerie et serrurerie appliquées. Un beau panneau sculpté de M. Dagonnet, l'artistique porte monumentale en bois sculpté d’après les dessins de Paul Sédille se remarquent dans le salon central. Je passe au hasard dans les salles. Je m'absorbe devant une frise quelque peu étrange qu’on dirait volée au Musée du Louvre, section de l'art chaldéen; c’est une reconstitution par la Tuilerie d'Ivry de la Frise desLions rapportée de Suze par la mission Dieulafoy.— La même maison montre une composition décorative en panneau : les Sylphes d’Albert Lefeuvre.

La mosaïque française, riche et variée, émaillé le parquet en mille endroits, cependant qu’un autel en marbre et bronze, exécuté pour la cathédrale de Sens, par la maison Poussielgue, met sa richesse à côté d’une statue de l’archange saint Michel en cuivre martelé d’après Frémiet, exposée par la maison Mondait fils. Et les objets d’art sont nombreux. Je ne sais que citer. Je ne fais qu’admirer. C’est même le plus grand bien que je souhaite à mes lecteurs : venir ici voir, et prendre des notes eux-mêmes.

Maintenant, c’est la décoration mobile, tapisserie et ameublement. Je commence à être un peu effraye. Aurai-je le temps? et je consulte ma montre, et devant les meubles si gracieux, devant les tissus si chatoyants, les tapis si clairs, j’ai des convoitises. Autant avoir tout cela à soi, et en finir dans la contemplation égoïste sinon dans l’admiration.

Je note les belles étoffes d’ameublement de Saint frères, des panneaux des manufactures d'Aubusson et de Felletin ; la Muse antique et la danse moderne, jolies tapisseries d'après G. Dubufe fils, de Braquenié et Cie, les lapis incrustés de la Cie française du Linoléum. Et dans un coin, quelque chose d'intéressant et de gai, l’intérieur d'une maison de tisseur de velours à Utrecht, exposé par Nicolas Piquier. Dans la vieille maison, sous les poutres, prés du râtelier de l’étable, un métier à tisser fonctionne tel qu’il fonctionnait jadis. Et par la porte a claire-voie du jardin de l'humble artisan, on aperçoit dans le bleu, au loin, l'élégante cathédrale d’Utrecht. Voila un reposant souvenir du hou vieux temps.

Un peu à côté, classe 75, se voient les motifs pour décorations lumineuses, toutes les variétés de lampes à huile, à pétrole et à gaz ; les accessoires de l’éclairage.

Mais beaucoup plus intéressante est l’exposition centenale de cette classe. D’ailleurs, de distance en distance, chaque classe possède ainsi son musée rétrospectif, qui, pour les rassasiés des innovations modernes, les blasés du confort, ont un réel cachet de nouveauté.

Les Palais de l'Esplanade des Invalides
Les Palais de l'Esplanade des Invalides

Cette histoire de l’éclairage pourrait commencer aux antiques lampes gallo-romaines en terre, les colombes en bronze des premiers chrétiens, en passant par les curieux bougeoirs de voyage du treizième siècle, en émail de Limoges, les flambeaux des quatorzième, quinzième et seizième siècles, jusqu’aux chandelles et remonter jusqu'aux quinquets du dernier siècle.

Que distinguer dans l’amas des buffets, bibliothèques, tables, lits, toilettes, sièges, billards? Tout fart éminemment parisien du faubourg Saint-Antoine triomphe ici. Mais c’est surtout la maison Krieger qui domine avec son salon à boiseries peintes en blanc et panneaux en étoffe, ses sièges en bois dorés, ses petits meubles artistiques ; puis encore sa salle à manger en chêne clair, boiseries travaillées, panneaux en marqueterie, tenture murale, plafond peint, grande cheminée décorative. — Une curiosité : le petit salon à déjeuner de la manufacture Emile Gallé, de Nancy. Mobilier, tentures, ornementation, service de table sont exécutés d’après la clématite et ses fruits ; d’autres œuvres d’ébénisterie imitent les primevères.

Mais voilà des salons plus riches, plus orgueilleux. C’est une débauche de bronze, de fonte et de ferronnerie d’art, Voici Barbedienne avec sa monumentale cheminée Louis XVI, en marbre fleur de pécher, aux fines ciselures de bronze vieil or, ses figures allégoriques : la Jeanne d'Arc, de Paul Dubois, reproduite en argent ; l'Enlèvement de Déjanire, par Franck. Voici Susse frères avec ses extraordinaires combinaisons d’argent, bronze doré, patine et ivoire, reproduisant les œuvres de Barrias et de Dalou. — Et voici des étains modernes; des bronzes patines, des torchères, des lustres, des candélabres, des jardinières, des vases d’émail cloisonne à monture d’or. Jamais l’industrie d’art n’est arrivée à une telle perfection comme à une telle diversité d’expression.

Et cependant la décoration et le mobilier sont d’essence essentiellement française. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à visiter l’exposition rétrospective du groupe XII où nous nous trouvons. Cette reconstitution historique, œuvre de MM. Caïn, Le Corbeiller et François Carnot est consciencieuse. Elle occupe ici un vaste emplacement. Et les salons sont authentiques, disposés selon le goût de l’époque, les pièces en ont été fournies par le Mobilier National ou par des particuliers. Comme moi vous resterez longtemps ici.

L’orfèvrerie semble n’être que la célèbre maison Chris-Iode et Cæ. On la voit partout avec ses grandes vitrines de petite orfèvrerie, puis son orfèvrerie de luxe, ses charmants services à thé, ses pièces d’art en argent massif, son surtout composé par le sculpteur Rozet dans lequel le métal précieux, l’ivoire, les émaux et le cristal est travaillé avec un art délicat et rare.

Mais d’autres maisons apprennent la supériorité de l’orfèvrerie française : Froment-Meurice montre un surtout de table de marbre blanc et vermeil, style empire, un grand seau à palmier en marbre blanc et bronze doré, régence ; une table-bureau d’ivoire et vermeil, orné de pierreries (propriété de Carmen Sylva, reine de Roumanie); un reliquaire en argent émaillé, avec pierreries, commandé pour la basilique de Sainte-Clotilde. — Boulenger se distingue avec son grand surtout Louis XV, modelé par Coupré, tandis que la maison Marmuse se recommande pour son orfèvrerie bon marché, d'un goût artistique.

Quelques lampes d'autrefois
Quelques lampes d'autrefois

Voilà la classe prestigieuse, celle qui suscite bien des envies, qui fait rêver les femmes, les fait s’attarder éblouies. C’est la joaillerie et bijouterie. C’est un ensemble de fines vitrines, d’architecture élégante. El derrière les grandes glaces étincellent les bagues, les rivières de diamant, les parures, les boucles d’oreilles, les pendelonques, des opales, des rubis, des émeraudes, des saphirs, des améthystes, toutes les pierres précieuses, plus nombreuses et belles que jadis celles de Golconde. Ce sont des sertissements d’or, des joailleries d'argent, des menus travaux d’une finesse inouïe. Voici une vitrine qui attire tous les yeux, et que des agents secrets semblent garder derrière nous; il contient un diamant énorme, trouvé dans le sud de l’Afrique et dont on estime la valeur à dix millions. Il est la propriété d’un syndicat. Mais beaucoup plus belle en sa grande richesse de diamants, sa beauté de joaillerie d’art est l’imposante exposition de M. Boucheron.

A côté, exposition intéressante de coutellerie de table, horticole, cisellerie, petits nécessaires, quincaillerie fine.

Nous avons terminé la première aile avec son rez-de-chaussée. Montons au premier.

Beaucoup de vitraux à remarquer, ceux surtout d’après Grasset, L.-O-Merson, par Félix Gaudin, un joli vitrail de M. Ader, cinq fenêtres de l’église de Bougival, trois fenêtres de l'église Sainte-Croix, à Bordeaux, par Leprevost d’après les cartons de Marcel Magne.

Puis, c’est la brosserie, la maroquinerie, la tabletterie, la vannerie, l’article de Paris dans de ravissantes vitrines Louis XVI. Ensuite, le paradis des enfants, dont d’intéressantes fresques murales de chaque côté de l’exposition de bimbeloterie, célèbrent de façon originale la variété des jeux, la tranquillité touchante des amusements. Sur de vastes pelouses, sous le soleil, c'est un vaste ébat de tout petits et d'adolescents, et pas de grandes personnes, qu'une bonne maman surveillant l’effort d’un joli garçonnet mettant une petite, frégate dans un petit lac.

Nombreux sont les joujoux, les jouets mécaniques, les jeux pour grandes personnes. Intéressants le matériel et les procédés de fabrication.

Après avoir traversé la galerie consacrée à l’industrie toute moderne du caoutchouc et du gutta-percha : malles, valises, sacs, trousses, nécessaires, vêlements et chaussures imperméables, matériel portatif de voyage et d’expédition, lentes et accessoires, nous débouchons dans la classe très importante de l’horlogerie. C’est une des plus remarquables parties des Palais de l’Esplanade. Tous les centres horlogers français y figurent : Paris, Besançon, Montbéliard, Morteau, Villers-le-Lac, la Haute-Savoie et Saint-Nicolas d’Arliemont. Et si nombreuses sont les maisons que nous ne pouvons faire un choix. Il y a là de belles horloges publiques, des régulateurs astronomiques, des chronomètres de marine, des montres de haute précision, des pendules. Les procédés de fabrication sont démontrés par des outils et des machines, mais surtout par les belles expositions des produits pratiques et de dessins des écoles d’horlogerie de Paris et de Besançon qui ont installé au milieu même de la classe un atelier d’horlogerie où les élèves travaillent sous les yeux des visiteurs.

Ici, chapeau bas! Nous sommes chez nous, nous Français. Nous pourrions loucher à tout puisque tout ici est notre propriété. Mais prenez garde, les gardiens sont nombreux et inquisiteurs, et les pancartes Défense de toucher s’étalent à profusion.

Nous sommes dans le domaine national. La Manufacture des Gobelins expose la gloire souveraine de ses tapis, d’une exquise vibrance de nuances, d’une merveilleuse finesse de fil. Il faut admirer dans la salle d’entrée les Armes de la République, par J. Blanc ; le Génie des Arts, des Sciences et des Lettres au Moyen-Age, par F. Ehrmann; l'Audience du Légat, par Ch. Lebrun ; les Explorateurs français en Afrique, par Rochegrosse ; la Sirène et le Poète, de G. Moreau, dont je voudrais bien qu’on me fasse cadeau ; Marie-Antoinette et ses enfants, par Mme Vigée-Lebrun ; une Scène de tournoi, par J.-P. Laurens ; Amiante et Sylvie, par Boucher; le Mariage civil en 1792, par G. Claude ; d’autres encore, sans compter les tapis de la Savonnerie exposés à terre, le canapé d’après Tessier, les six fauteuils d’après Maloisel, le paravent en Savonnerie d’après Jacques.

Les galeries qui suivent nous font voir des tapis, encore dés tapis, mais ils viennent de l’industrie privée.

Et c’est toujours de la décoration mobile, des objets de literie, des baldaquins, des rideaux, des sièges garnis, des glaces encadrées, de l’ameublement de style : le Bon Marché, le Printemps, le Louvre, la Samaritaine, Dufayel, etc. Et je sors du palais de gauche...

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 12084
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Contact :

Re: L'esplanade des Invalides

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "L'Exposition en Famille"

Le palais du mobilier aux Invalides
Le palais du mobilier aux Invalides

Passons à l’étranger en pénétrant clans la section suisse.

Le Salon d’horlogerie est surmonté d’une coupole à jour très pittoresque, rehaussée de peintures décoratives et supportée par des piliers gracieux.

L’horlogerie y est remarquable, comme aussi la bijouterie, l'orfèvrerie et les bois sculptés. A noter le beau salon destiné au palais fédéral de Berne.

Le Japon qui vient ensuite montre bien par l’étendue qu’il occupe qu’il est une puissance de premier ordre tout en étant une nation délicate et fine. Les étagères sont d’une petitesse et d’une gracilité extrêmes, dans l’architecture du pays, faites avec des essences de bois spéciaux. Cette exposition est pimpante. Les papiers décorés, les lanternes, les écrans se mêlent en un fouillis adorable avec des bijoux, des émaux, des perles, des coquilles de nacre, des oiseaux variés, de petits meubles de laque, de bois de rose, d’une préciosité rare.

L’Autriche présente surtout la magnificence de ses meubles en bois courbés, les mille et un chatoiements de mille et une formes de ses verreries renommées, de sa cristallerie taillée. A remarquer au salon central un escalier monumental en marbre.

Bois sculpté et doré
Bois sculpté et doré

La Hongrie marque nettement son cachet local avec un intérieur du château royal de Bude. un autre du Parlement de Budapest dans lesquels des objets d argenterie, des verreries aussi, des faïences artistiques incitent leur éclat atténué sous les vitraux.

Le Danemark est dans un cadre d'une douce originalité qu’une belle exposition céramique de la fabrique royale de porcelaine de Copenhague . celle aussi de la maison Bing et Grœndahl avec la translucidité claire, hiératique de ses vases, accentue encore. A remarquer un magnifique mobilier en bois de rose de S.-A. Jensen d’une valeur de 18.000 francs.

Et voici la charmante Italie avec ses marbres, ses statuettes. ses verreries de Venise, ses billards de Turin, ses meubles de Milan, sa fine orfèvrerie, ses tapis genre gobelins.

La Grande-Bretagne semble n’avoir ici qu’une petite partie de son importance. Elle doit avoir de la place ailleurs. Mais les meubles sont riches, les faïenceries de Dalton sont d’une certaine richesse.

Façade de la section des Etats-Unis
Façade de la section des Etats-Unis

Je veux sortir un peu sur l'avenue pour voir les façades. Et la façade de la section des Etats-Unis me frappe par son
grand air Renaissance avec ornements blanc et or, tandis qu'un aigle déploie ses ailes majestueuses au-dessus du fronton central. Je rentre. Tout est joli, d’un caractère artistique très prononcé. Les exhibitions sont superbes et riches, décèlent le prodigieux avancement de ce pays, son goût pour le confort somptueux, la facilité avec laquelle ses industries d'ameublement, d'objets d'art, de porcelaine, sont arrivées à conquérir une place prépondérante sur le marché du monde.

Mais voici quelque chose de majestueux, de hautain on dirait : un parvis de marbre, un bronze monumental représentant un dragon tordu de rage que terrasse un aigle magnifique aux serres formidables, de vastes escaliers à droite, à gauche, chargés d’objets d’art, puis au centre en avant d'une vaste toile du peintre Max Koch, deux statues équestres colossales de cavaliers bardés de fer. lance au poing. Nous sommes dans la section d’Allemagne. Je m’attarde longtemps dans les cinq salles richement meublées et décorées par des artistes de Munich. J’admire surtout un peu plus loin un escalier en bois sculpté représentant des incidents de chasse fouillés puissamment.

palais de la décoration étrangère
palais de la décoration étrangère

L’exposition de la Russie est d'une variété superbe. Ce n’est qu'or et argent, pierres précieuses et émaux. La joaillerie nationale étincelle autant (pic de merveilleuses icônes en or et argent. A voir à côté des bronzes d’art de la maison Berteaux (d’origine française) de jolis objets en majolique russe, des meubles de style russe.

La Belgique tient bellement son rang, surtout avec ses meubles de style moderne, ses lapis de Flandre, ses vitraux décoratifs, ses bronzes, sa ferronnerie d’art, son horlogerie et bijouterie.

Je suis au bout de l’aile droite. Je monte au premier. C’est toujours la suite des sections étrangères. Et c’est toujours beau, mais je ne puis suivre en détail. Je passe et je note la caoutchouterie belge, les laques russes, les écoles Stroganoff cl Stieglitz, les jouets de Nuremberg, les arts décoratifs de Copenhague.

La galerie des tapisseries de Beauvais mesure trente-trois mètres de long sur huit de large, et elle est intéressante à parcourir. Mais celles de Sèvres vous attirent de toutes les manières avec leurs vitrines de porcelaines tendres, leurs couvertes colorées, leurs biscuits, leurs grands vases. Au bout de la galerie principale une belle cheminée en grès cérame de sept mètres de hauteur attire l'attention. L’architecte de la manufacture de Sèvres. Paul Sédille, en est l’auteur avec la collaboration du statuaire Allar et de l’ornementateur Devéche. Un laboureur accoudé sur sa charrue et une moissonneuse tenant sa faucille soutiennent le manteau delà cheminée surmonté d’une grande niche criblée d’étoiles, de laquelle s’élance une saisissante figure de la Flamme.

Un chapiteau au Palais des Industries d'Art
Un chapiteau au Palais des Industries d'Art

Une statue de la République en grès cérame d’après Alfred Boucher, s’adosse au centre. Des frises en porcelaine, des maquettes, des bas-reliefs en pâte de verre, œuvre d’Henry Cros, des groupes en biscuit de Frémiet, des figurines de Léonard, des porcelaines décorées au grand feu de four, des sujets d’après Chéret. Desbois, Gardet, des tons de toutes nuances, du bleu turquoise, du trait brun au fond jaune, tout cela est à voir et à admirer sur sept-cent quarante mètres de surface.

Décoration du Palais des Industries d'Art
Décoration du Palais des Industries d'Art

Vers le côté droit, d'autres sections étrangères nous captivent : les Pays-Bas avec des tapis et la vieille argenterie hollandaise; la Norwège avec des travaux originaux en tissus, des ouvrages d'intérieur faits à la main : l' Espagne et ses carrelages et une très belle porte d'entrée copiée sur la Porte du Vin à Grenade, la Suède avec ses tissus et ses miniatures.

Et nous repassons dans la section française : verrerie, cristaux : la manufacture de Saint-Gobain, les cristalleries de Pantin, Sèvres et Clichy, avec leurs riches services de table en cristal taillé cl gravé, leurs vases érisés, polychromes, blancs, noirs, rouges.



VISITE AUX DEUX PALAIS

Je ne sais à quelle suggestion. J’obéis. Je m’étais promis le lendemain de passer par la rue des Nations, et voilà que je me surprends rentrant dans l’Exposition par les Champs-Elysées. C’est à coup sûr la suggestion du beau qui me domine. Maintenant l'avenue Triomphale éclate de magnificence, la pureté des lignes des deux palais se précise, la richesse inconcevable de ses statues s’étale à profusion dans la belle clarté du soleil, l'ornementation somptuaire de sculptures de la grande porte centrale reçoit la foule avec cette espèce d'expression muette des choses faites pour les hautes destinées. Elle reçoit impérialement le peuple de France et les peuples étrangers.

A la base d'un pilier du Grand Palais
A la base d'un pilier du Grand Palais

LA DÉCENNALE SCULPTURE


Mais sitôt entré quel aveuglement de blancheurs blanches! C’est une débauche de plâtres, un prodigieux entassement de statues, dont quelques-unes atteignent à des hauteurs qui stupéfient, qu’on n’avait pas encore vues aux Salons annuels. Dans la pleine lumière qui tombe de l’extraordinaire vitrage comme de la coupole audacieuse du hall, tout cela prend des nettetés vigoureuses qui accentuent le talent des sculpteurs français. Et ils sont nombreux, leurs œuvres sont les meilleures de ces dix dernières années. Vais-je pouvoir vous les passer en re-du hall, tout cela prend des nettetés vigoureuses qui vue? Il me faudrait des pages et des pages. Aussi l’indécision s’empare-t-elle de moi. Allons toujours au hasard, Et voilà que mon esprit s’assombrit, que mon cœur se serre; là, à la place habituelle où il montrait ses chefs d’œuvre aux Salons, un groupe de nu, une maquette de deux beaux corps aux formes imprécises, mais où le pouce du maître a laissé ses empreintes d’énergique modelé, et au bas du groupe de larges voiles de crêpe noire, sombrement noire. C’est la dernière oeuvre de Falguière. Tout à côté, même piédestal funèbre, mais avec un bouquet de roses, et un évêque colossal dessus, très vivant, très expressif et qui bénit d’une main pendant que l’autres appuie sur la crosse pastorale : la statue de Dupanloup. Oh! qu'il bénisse l’âme du regretté et grand artiste qui n a pu jouir de ce spectacle : l’éclosion d’œuvres de tant de jeunes maitres formés à son école.

La Galerie de l'Architecture
La Galerie de l'Architecture

Des Vénus, des Diane, des Armides, des Nymphes, des bergères d'églogues se mêlent à côté d'études consciencieuses de beaux corps d’éphèbes, d’Antinoüs et d’Apollon, de Mercure ailés, de gladiateurs et de guerriers. C’est toute la mythologie classique que nous évoquent les artistes de tout temps. Et c’est aussi des personnifications modernes : une belle danseuse de Mercié, des médecins, des hommes politiques fameux. Voici du marbre clair. Voici du bronze; voici du porphyre, de fines statuettes ; voici des bustes en argent. C’est du fouillis, une dispersion d’œuvres de toutes sortes et de toutes dimensions. El sur tout cela, au centre, domine le monument du plus grand artiste du XlX'siècle, de celui qui a presque vu tous ces cent ans d’efforts artistiques, qui a le plus énergiquement bataillé pour le triomphe du beau, la belle expression du vrai et du juste, et qui a œuvré lui-même des chefs-d'œuvre célèbres dans tout l'univers, que personne jamais n'égalera : Victor Hugo. Ce monument est de proportions immenses, d’une conception magistrale. Barrias en est l’auteur : Sur un rocher, le génial poète semble monter, tandis que deux muses, la Poésie jouant de la lyre, et l’Histoire écrivant sur ses tablettes, l'accompagnent et le regardent dans une religieuse admiration. Victor Hugo n’a pas sa figure des derniers jours, celle plus familière à notre génération, mais celle de 1840 à 1850, plus caractéristique et léonine.

Il y a encore un peu partout des statues monumentales, des chevaux énormes, un César équestre, un Vercingétorix lancé sur un coursier impétueux, des anges, des Christs en croix; et surtout, autour des massifs d’arbustes, des bustes, d’une rare expression de vie, tel celui de Paul Deschanel, par F. Charpentier. Mais je vous le répète, je ne puis tout passer en revue. Je ne puis que vous donner des sensations. Dans toutes les salles de la sculpture étrangère, du côté de la Seine, je ne verrai que des bustes et des statues, mais j’admirerai l’effort d’art des nations représentées. Si, du moins, elles montrent moins d'œuvres que la France, elles ont en revanche, la chance de faire voir ce qu’elles ont produit de mieux et on peut les étudier plus facilement et constater que l’art, partout maintenant, monte vers une apogée universelle.


LA DÉCENNALE, PEINTURE


Je monte le superbe escalier monumental en continuant à contempler le spectacle de celle mer de blanc floconneux. Sur le premier palier, c’est vraiment reposant à regarder.

Les galeries bordant la nef m’attirent un moment, parce que la gravure règne là en maîtresse, tandis que de l'autre côté c’est l’architecture avec ses plans et ses épures, ses projets divers. Pourtant, une tête me regarde, enveloppée d'une nue de rêve, d’un paysage des temps chrétiens primitifs, avec des femmes hiératiques et fines. C'est Puvis de Chavannes dont on a peint le portrait sur le mur de la première salle, avec cet auréolement symbolique de gloire posthume. Hommage très juste rendu à la mémoire du maître de ces dix ans de peinture.

Dix ans de peinture ! C’est le résumé des dix salons annuels depuis 1889, c’est l’exposition de tout ce que les peintres arrivés de ce temps-ci ont produit. Et comme ils sont nombreux, et comme ils exposent chacun jusqu’à six ou huit toiles, quelques-unes de proportions très vastes, vous jugez ce que votre narrateur aura à fournir de copie pour peu que vous en témoigniez le désir.

Il y a là des toiles envoyées par le Musée du Luxembourg, d'autres par des musées de province. Une, entr’autres, revient du Musée de Boston à qui elle appartient et où elle retournera, c’est le fameux ,-1/ni des Humbles, de L. Lhermitte, le Christ aux yeux visionnaires, disant une parabole à trois disciples attentifs avec lesquels il partage le modeste pain d’un frugal déjeuner dans des jattes de terre.

Il faut voir ceci pas à pas, catalogue en main, des journées entières. Je parcours rapidement les salles : les toiles immenses, chatoyantes de couleurs vives, aux femmes fleuries de Bochegrosse me frappent autant que le vaste épisode de Roybet : Charles-le-Téméraire, frémissant de mouvement, que celui de Détaille : la Reddition d'Huningue si émouvante, la Distribution des Récompenses de Gervex, si étudiée, les grandes compositions d’Henri Martin. L'Enterrement de Tattegrain, le Ravin de Waterloo de Rouffet. Mais j’aimerai mieux parler longuement des toiles moyennes, vous dire la carnation délicate des nudités d’Henner, celle trop blanche des académies classiques de Jules Lefebvre ; vous parler du vivant, de l’exactitude de rendu des portraits de Bonnat, Carolus Durand et leurs élèves ; vous initier à la magie de couleur de Besnard et Carrière ; vous faire savourer les pleins-airs naturistes et vrais des jeunes, des chercheurs émancipés d'hier ; vous dire la noblesse impeccable des lignes de Bouguereau et de ses vierges, et de ses portraits ; et vous intéresser avec de nombreux tableaux de genre, d’histoire, ceux de Jean-Paul Laurens, si tragiques, comme les imprécations de Saint-Christophorien, d’une telle note personnelle ceux d’Albert Maignan, de Chartran ; la Cène, de Dagnan-Bouveret, le Moyen-Age, d’Ehrmann ; vous loucher avec la grâce imprévue et ingénue des enfants de Lobrichon ; et vous faire voir des paysages, encore des paysages, des troupeaux, des bœufs robustes, d’une saine fraîcheur de terroir, comme ceux de Princeteau ; vous effrayer avec des scènes terribles d’inquisition, d’autres d’hôpital; vous charmer avec des chats et des chiens d’Hébert, des fleurs de Madeleine Lemaire; vous dire ce que sont les œuvres de Raffaeli, de Latouche, d’Harpignies, de Bouligny, de Cesbron, de Doucet, de Dubufe, de Dupré, de Fourié, de Franc-Lamy, de Frappa, de Frère, de Grolleron, de Lemarié des Landelles, des Leroux, de Luminais, de Mazerolle, de Luc-Olivier Merson, de Monchablon, de Roll, de Saint, de Tondouze, de Vayson, de Weerts, de Yon, et de Jules Breton, et de Louise Abbéma, de tous et de tous. Mais le puis-je ? Allez voir.


LA CENTENNALE.

Comme je traverse une des salles du côté avenue d’Antin, j’ai la curiosité de jeter un coup d’œil par-dessus la balustrade d’un carré d’ouverture vers les salles du rez-de-chaussée. Et mon regard est brusquement rafraîchi de la vibrance des couleurs de la peinture de l’heure présente par des teintes un peu plus sombres, des nuances assagies, d’un ton archaïque. Je vois aussi des statues, des meubles, des objets d’art d’une manière différente de celle de nos jours. Un escalier est justement ici. Je descends. Ce n’est qu’en bas, sur les dalles de marbre que je comprends que je suis dans l’Exposition centennale, c’est-à-dire des œuvres des principaux artistes depuis cent ans, exposition très intelligemment groupée par l’éminent critique d'art Roger Marx. Le mobilier de chaque salle est afférent comme style à l’époque même des artistes représentés. Comme je vais vers un portrait de jeune femme, très sage, très décente du second Empire, je suis surpris d’y voir la signature de Bouguereau. Mais ce n'est pas sa façon. Est-ce bien lui, pourtant, quoique ce soit un portrait, genre dans lequel il excelle? Mais oui. C'est une de ses œuvres de jeunesse Voilà donc toute l’explication de ces sections : Certains artistes arrives actuels figurent à côté de peintres en renom du temps. On a ainsi voulu montrer les différences de leur talent d’époque en époque. Ce que je dis de Bouguereau, peut, tout aussi bien, s’appliquer à Puvis de Chavannes, à Bonnat et aux autres, comme Watteau et Fragonard qui sont surtout du XVIIIe siècle, mais qui sont morts dans le XIXe, y figurent avec des œuvres de leur déclin. Je vous avoue que cette exposition a l’heur de m’intéresser d’une façon bien captivante, me remet dans le passé et me fait dénier une histoire de l’art d’une très incisive émotion. Des morts ressuscitent ici. Il y a des œuvres absolument inconnues que l'activité chercheuse de Roger Marx a su découvrir dans des musées de province ou des cabinets de collectionneurs.

L'Escalier de la Centennale
L'Escalier de la Centennale

Je commence à 1800 et ma joie première est de voir le tableau de Fragonard (en collaboration avec son élève Marie Gérard) dont par ailleurs un joli tableautin de jolie jeune fille : l'Eté me ravit et celui de Watteau, curieuse fête galante, masques et bergamasques farandolant sous des arbres. Et voici Greuze avec son Egine aimée de Jupiter. son Bonaparte; Prud’hon avec la liberté de son amour des formes et des expressions ; David et ses élèves disciplinés, si disciplinés que ce sont eux qui ont imposé à l’école des Beaux-Arts les fortes règles qui subsistent encore. Elles font sans doute de bons peintres, mais ne font pas surgir les individualités. Si je vous dis que les toiles qui sont là sont celles de Reuter, Gamelin. Vincent, Gallet, Drolling, Lariviere, Cochereau, et quelles sont intéressantes, mais sous l'influence de David, je ne vous apprendrai que des noms d'illustres inconnus. .Jugez du commencement du siècle pour bien comprendre la suite d'art de tous ceux qui sont sortis de l’école nationale. Toujours ceux qui ont une renommée ont été des émancipés. L'un des plus grands est sans doute Gros dont on montre une toile peinte alors qu'il avait dix-sept ans et demi, un sujet inspiré par l’Ecriture sainte, mais d’un tel drame, d une si riche exécution qu'il obtint le second prix de Rome. Or, avecA’Embarquement de la Duchesse d'Angoulème, à côté de là, Gros prouve qu’il est le premier des peintres d’histoire, qu’il sait la voir avec la vision capable d'émouvoir la postérité. Voyez aussi sa Bataille de Nazareth. Géricault et Gérard sont dans la même salle, le premier avec de fortes éludes de cheval et une réduction de son fameux Radeau de la Méduse.

Voici la salle des deux ennemis, mais des deux plus grands peintres vers 1830 : Ingres et Delacroix. Maintenant ils triomphent d'une manière incontestée, réconcilies dans la mort et dans la gloire. .Je ne puis cacher ma préférence pour Ingres. Ah! ce qu’il sait dessiner, ce qu'il aime la forme, l’expression de son duc d'Orléans m’absorbe longtemps. Toutes ses peintures, ses ébauches mêmes sont fermes, admirables. Scs portraits de femmes : Mme de Senones, Mme Panckoucke, la princesse de Broglie, une odalisque, une femme sur fresque, dénotent que Ingres était un féministe ardent très amoureux des formes de ses modèles.

Si Delacroix ne pense pas que le dessin soit la franchise de l’art, en revanche il témoigne que la peinture en est la dissimulation. Pourtant, Delacroix est un grand artiste lui aussi. Il a la couleur vive, emportée, brûlante de passion, exaspérée de vérité; il sait le mouvement, la mise en scène dramatique. Voyez sa Grèce, son Saint-Sébastien de Nantua,le Brigand des Abruzzes, le Prisonnier de Chillon, les Croisés, les Femmes d'Alger, très belles. Voyez aussi son Poêle incomparable, ses paysages.

Les peintures qui suivent sont des deux écoles rivales. Dehodencq a des toiles impressionnantes qui se recommandent de Delacroix. Mais Cabanel qui débute vers 1818, se distingue dans le genre de Ingres. Puis les deux écoles se mêlent avec Chasseriau et ses Deux sœurs, Bouchot et ses Funérailles de Marceau et son Dix-huit Brumaire.

Jusqu’ici, c’était la peinture d’histoire, si mouvementée et si intéressante. Les salles suivantes vont nous montrer des tentatives moins attrayantes, pour beaucoup, mais plus passionnantes pour les épris d’art et les amoureux de la nature. C’est la grande école des paysagistes. De salle en salle, de tableau en tableau, d’artiste en artiste, vous passez insensiblement par toutes les graduations de la peinture, par tous les essais d’affranchissement vers Irréalisme, des rendus, vers la poésie des choses et des êtres : Valenciennes, Bruandet, Bidault, Berlin, Bonington, Constable, Huet, Michel, puis Jules Dupré, Théodore Rousseau, Diaz, Corot, Daubigny sont à prendre les uns après les autres. Corot surtout qui a une exposition exceptionnelle, choisie à grands frais et qui peint ses femmes nues sous les arbres avec une poésie savante qui reflète la nuance des ciels d’aurore ou les tons d’or du crépuscule.


Voici le révolutionnaire Gustave Courbet. Sa peinture m’intéresse sans m’enthousiasmer. Son vaste paysage est sans doute curieux, les Cribleuses de blé sont rendues avec vérité, mais son Nu, j’avoue ne l’avoir vu nulle part dans la Nature.

Combien différente l’exposition de J.-E. .Millet. On dirait qu'il peint avec de la terre délayée. N’empêche que le dessin soit pur, que l’émotion terrienne, la plus frappante, régne dans l'Homme à la Veste, le Reloue des Champs, la Barrière, et que la vie humble mais affectueuse se respire dans la Soupe, cette jeune paysanne pas jolie donnant la cuillerée à son poupon emmailloté.

Ici c’est un journaliste, le premier des dessinateurs modernes, le plus critique de nos caricaturistes, et c’est cependant un grand peintre. Il aurait pu laisser une œuvre plus étendue, si le journal ne l'avait pris tout entier. J’ai nommé Honoré Daumier. Il a là de grandes esquisses : une Foule, le Théâtre, la Femme au linge, et des petits tableaux, très raides de vérité et d’humour, comme les Amateurs, les Comédiens, la Chanteuse des rues, les Saltimbanques, etc., qui sont à voir par les curieux de l'histoire sociale moderne.

Je suis forcé de passer rapidement. Aussi bien l'évolution se précise et elle nous conduit au radieux éclat de nos jours, au triomphe de la lumière, de la vérité et de la grâce. Voilà Edouard Manet, Fantin-Latour, Claude Monel, Renoir, Cézanne, Pissaro, Basile, Sisley, Berthe Morizot, Lebourg, Gauguin, Vignon, Seurat, Degas, Forain, Willette. C’est beau, fin, imprévu et surtout impartial, d’une impartialité qui fait honneur à M. Roger Marx.

Et je passe. Je vois ici des marines de Cazin, des Orientales de Gustave Moreau, des tableaux de Paris de Raffaëlli si naturalistes.

Je vois aussi les estampes, les affiches, les imprévus de couleur de Chéret face à des murs où s’étalent des études de Gavarni.

Allez voir. Je reviendrai.

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 12084
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Contact :

Re: L'esplanade des Invalides

Message par worldfairs »

Esplanade des Invalides<br />©Héliotypes - Exposition Universelle de 1900
Esplanade des Invalides
©Héliotypes - Exposition Universelle de 1900

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 12084
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Contact :

Re: L'esplanade des Invalides

Message par worldfairs »

Décoration murale de l'Esplanade des Invalides<br />©Héliotypes - Exposition Universelle de 1900
Décoration murale de l'Esplanade des Invalides
©Héliotypes - Exposition Universelle de 1900

Répondre

Retourner vers « Paris 1900 - Architecture, pavillons, jardins, mobilier urbain, photos, illustrations, vidéos »