Les panoramas autour de l'Exposition

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worldfairs
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Les panoramas autour de l'Exposition

Message par worldfairs »

Texte de "La construction moderne - 4 janvier 1890"

L’illusion, quelle que soit la cause qui la produit, art ou science, a toujours exercé sur l'homme une grande séduction.

C'est à ce goût indiscutable que l'on doit attribuer le succès toujours obtenu par les trompe-l’œil, la prestidigitation, les musées de cire, les panoramas, et aussi par cet art spécial et captivant du décor. Ce dernier produit un charme si parliculier qu’il n'est pas rare, d’entendre lui comparer la nature elle-même, comme par exemple un effet de lune, un intérieur de cathédrale, une forêt, un lac, etc.

Les panoramas ont toujours excité grandement la curiosité publique, et l'art qu’on apporte aujourd’hui à ce genre de peinture est bien fait pour lui mériter un regain de faveur.

C’est à Robert Barker, peintre d’Edimbourg, qu’on en doit invention, et c’est le hasard, ce dieu des inventeurs qui, lui en suggéra l’idée. La légende prétend qu’étant en prison pour dettes, il fut frappé de l’effet particulier produit sur une lettre par l’éclairage de sa cellule. Après sa sortie de prison, il s’assura la priorité de sa découverte, et vers 1799 exposa à Leicester un panorama représentant la ville de Londres.

Vers la même époque, Robert Fulton montra en France une vue de Paris, et de 1800 à 1831 un grand nombre de panoramas furent exposés dans des rotondes construites à cet effet sur le boulevard Montmartre, aux environs du passage qui en a tiré son nom.

Le colonel Langlois lit élever en 1831 une rotonde rue du Marais-Saint-Germain. C’est lui également qui obtint aux Champs-Elysées la concession, jusqu'en 1897, du terrain où il fit construire en 1860, par Davioud, le panorama où fut représentée la Bataille de Solférino, et où l'on peut admirer aujourd’hui le Siège de Paris, œuvre de Philippoteaux.

Depuis quelques années, les vues panoramiques ont retrouvé leur ancienne vogue. Les épisodes de la guerre de, 1870 ont donné naissance à plusieurs reproductions de scènes militaires, dont une des plus réussies fut la Bataille de Champigny, par Détaille et de Neuville.

Mais, il faut bien le dire, en principe, les scènes animées ne conviennent pas à cet art, qui demande pour produire l’illusion de la nature, des paysages calmes et sans trop de personnages en action. — A première vue, l’impression sera toujours saisissante, car les figures humaines prennent dans les perspectives aérées des reliefs qui leur donnent l'apparence de la réalité et de la vie.

Mais plus cette illusion est grande au premier abord, plus la seconde impression est choquante lorsqu’on voit les personnages garder continuellement la même posture. Ici, un soldat court, la même jambe toujours en l’air; cet autre, tombé en glissant, semble mettre un véritable entêtement à ne pas se relever; là des chevaux lancés au galop demeurent immobilisés dans un équilibre impossible, et même quelquefois ne touchent pas du tout le sol.

Cela n'est pas sans provoquer un effet légèrement ridicule et qui nuit à l’impression troublante et non sans charme du paysage et des lointains.

Faut-il alors renoncer à faire entrer des figures humaines dans un panorama?

Non pas; c'est seulement une difficulté à vaincre; et nous trouvons, parmi les nombreux panoramas que l’Exposition a fait naître à Paris, plusieurs exemples où la manière dont cet écueil peut être évité donne lieu à des réflexions intéressantes.

Prenons le panorama des Tuileries où MM. Stevens et Gervex ont personnifié l'histoire du siècle par les hommes les plus illustres en art, en littérature, en science et en politique.

Voilà donc un panorama dont l’intérêt capital réside justement dans les figures. L’exécution était d’une grande difficullé, et MM. Stevens et Gervex s’en sont fort habilement tirés. Leur composition est très ingénieuse et mêle agréablement la nature exacte à la fantaisie.

Ils ont supposé, à la place du bassin des Tuileries, un portique demi-circulaire, dont le contre est occupé par un frontispice faisant face à l’avenue des Champs-Elysées, qui s’étend jusqu’à l’Arc-de-Triomphe, qu’on aperçoit au loin, encore inachevé. Le spectateur a devant lui les deux terrasses de Tuileries, avec les rampes qui y donnent accès et qui malheureusement sont trop rapelissées.

Los personnages sont habilement groupés suivant l’ordre chronologique, devant et sous les arcades du portique, à travers lesquelles on aperçoit, se silhouettant à l'horizon, de
vues de Paris correspondant à chaque époque. Les hommes de la Révolution commencent la série, à gauche du frontispice: on remarque principalement le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, dont les costumes de cour jettent une note claire au milieu des habits sombres de Mirabeau, de Danton, de Robespierre et de Marat, que Charlotte Corday observe, un poignard à la main. Viennent ensuite les généraux de la République, puis les personnages du premier Empire, ceux du règne de Louis XVIII, de Charles X, el tous les héros de cette remarquable époque de 1830 avec sa pléiade d'artistes, de littérateurs et d’hommes politiques. Voici Georges Sand. Alfred de Musset, Alexandre Dumas. Rachel, Frédéric Lemaître. Rude. Baudelaire, Théophile Gautier. Barbey d'Aurevilly. et tant d'autres.

L'Empire étale les robes élégantes et claires de la princesse Mathilde et de toutes les jolies mondaines qui dictaient les modes de cette époque; un poupins loin, voilà la période triste de la guerre de 1870. avec Gambetta au milieu de la Défense nationale : puis M. Thiers entouré de ses ministres ; le maréchal de Mac-Mahon, M. Grévy viennent ensuite, toujours escortés des célébrités contemporaines: enfin, M. Carnot termine cette histoire du siècle, dont la fin est illustrée par ces hommes de science qui s’appellent Pasteur et Chevreul, et que Victor Hugo, appuyé seul contre la statue de la France, a illuminée de l'auréole de son génie.

Eh bien, ce que je disais tout à l’heure est frappant dans ce panorama.

Napoléon Ier est figuré à cheval à la tète de ses troupes, défilant devant l'impératrice Joséphine.

Tout d’abord l’œil est séduit par le mouvement des cavaliers et des chevaux. Cela brille, c’est entraînant, c’est vivant; et tant qu’on regarde seulement cet épisode comme un tableau isolé, le charme survit. Mais celle sensation disparaît bientôt lorsqu'on considère l’ensemble du panorama, et l’on est alors troublé, si je puis m’exprimer ainsi, par l’immobilité de ces mouvements. Ce qui serait une qualité dans une peinture ordinaire, devient quelquefois choquant dans un panorama où l’on recherche les effets d’illusion.

M. Poilpot a évité l'écueil en question dans son magnifique panorama transatlantique, où les personnages gardent cependant leurs qualités de vie et de sentiment. Voyez les dioramas situés au rez-de-chaussée. Quelques-uns sont admirables, et principalement « le carré des 3eme classes, sur la Gascogne » et « l’embarquement des passagers au Havre. »

Ces deux tableaux de M. Poilpot sont remplis de personnages, et dans le second surtout, il semblait que les mouvements un peu accentués étaient difficiles à éviter. Un embarquement ne devait-il pas forcément nécessiter une foule pressée et bousculée? Rien de tout cela dans la manière dont l’artiste a interprété son sujet. La plupart des personnages sont calmes, sans gestes exagérés; pourtant tous ces gens-là sont bien vivants par leurs attitudes, leurs expressions et les émotions qui les animent. Tous, on le sent, vont entreprendre un voyage lointain vers l’inconnu, et la séparation est également pénible pour les deux vieillards du premier plan qui ne se reverront peut-être plus, et pour ces jeunes amoureux auxquels l’espoir du retour possible donne un peu plus de courage. Toute cette scène est empreinte d’un grand sentiment produit avec des effets simples. De même, « le carré des troisièmes ». ce côté des pauvres émigrants qui tous ont une plaie an cœur, et que le désespoir, le découragement, la misère ont poussés à tenter l’inconnu.

Un autre beau diorama représente le paquebot la Ville de Borne sortant du port d’Alger; c’est éblouissant de lumière et de couleur, et le navire se reflétant dans la transparence bleue de la Méditerranée a une belle allure. M. Montenart. l'auteur de cette œuvre, a d’ailleurs, toujours des rayons de soleil sur sa palette.

Mais où le charme est complet, c’est lorsqu’on se trouve sur la passerelle de la Touraine, le nouveau paquebot de la Compagnie transatlantique qui forme le centre et le point de vue du panorama. L’idée est neuve et originale.

Le spectateur est placé sur le pont du navire dont l’avant et l’arrière se continuent, sur la toile. L’effet d’illusion, habilement ménagé, est très curieux. On est à un kilomètre environ de la ville du Havre dont toute la côte se silhouette très exactement. Autour la flotte entière de la Compagnie plaque, sur l’immensité de la mer, des notes vives et amusantes; au loin, des falaises se dessinent vaguement dans les vapeurs bleues de l'horizon : c’est Trouville et Honfleur; de l’autre côté, la pleine mer. Sur le pont de la Touraine sont groupés de nombreux passagers parmi lesquels on aperçoit des figures de connaissance.

Ce panorama qui a eu, d’ailleurs, un succès énorme auprès du public de l'Exposition, est certainement le plus original et le plus réussi. Vu posément et en dehors de la foule qui s'y presse, il donne bien l’impression grande de la mer qui est rendue avec une habileté surprenante. C'est de l’art véritable, et qui contraste singulièrement avec l’exhibition étrange à laquelle M. Castellani a donné le nom de panorama du Tout-Paris.

L'idée de ce panorama est analogue à celle qui a inspiré l’Histoire du siècle de MM. Gervex et Stevens. C’est le groupement sur la place de l’Opéra de toutes les célébrités actuelles de Paris. Déjà ce sujet avait été étudié par le peintre André Gill dont on se rappelle peut-être les maquettes. M. Castellani a repris ce projet; mais le résultat est plus que médiocre, et je n’en parle que pour en regretter l’exécution lâchée et insuffisante, et l’inexactitude des po: traits dont la ressemblance est le plus souvent fort douteuse.

Les derniers événements du Brésil pourront attirer l’attention sur le panorama de Rio-de-Janeiro, situé avenue Suffren. Il n’est pas sans valeur. Les passagers, les verdures et les lointains sont joliment traités; la ville elle-même qui s’étend aux pieds du spectateur est d’un rendu un peu sec, et les maisons sont contuses ; mais l’ensemble est lumineux et chaud.

C'est l'œuvre d’un artiste belge, M. Langerock, et de M. Meirelles de Lima, professeur à l’école des Beaux-Arts de Rio-Janeiro.

Faut-il parler du panorama de Jeanne-d’Arc? Ce qu’on en voit de l'extérieur, c'est-a-dire la grande construction en décor qui, sur l’avenue Bosquet, attire l’attention des promeneurs, est plus intéressante que les peintures sans l’ombre d’illusion panoramique qui se déroulent à l’intérieur. C’est une suite de huit dioramas montrant les points saillants de l’histoire de Jeanne d'Arc, vraies illustrations d’histoire de France populaire.

En résumé, de toutes ces entreprises « commerciales » qui ont poussé autour de l'Exposition comme des champignons, il faut seulement mettre à part les deux panoramas de l’Histoire du siècle et de la Compagnie transatlantique, qui sont œuvres d’artistes et peuvent prendre place parmi les panoramas célèbres.

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