L'Histoire du Travail

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worldfairs
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L'Histoire du Travail

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Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

L'idée de mettre sous une forme plastique et tangible la série des progrès accomplis par 1 homme en vue d’accroître son bien-être et d’affiner son intelligence, n’est pas précisément nouvelle. Déjà en 1867, nous avions vu, assemblés méthodiquement, des spécimens de son industrie de tous les temps. Nous les avons revus en 1878, plus nombreux, plus brillants encore. Mais la partie de ces intéressantes révélations sur les arts primitifs ne dépassait pas celle d'un musée rétrospectif plus ou moins vaste et malheureusement éphémère.

Il n’en a pas été ainsi en 1889. Cette « Histoire du travail » a eu sur les autres une supériorité qui peut se traduire en un seul mot : la vie.

En effet, si j'osais employer un barbarisme aujourd’hui passé dans le langage, je dirais qu’elle était « vécue ». Elle palpitait. Partant des origines les plus obscures de l'humanité, l’on pouvait, en quelques heures, la suivre d’âge en âge, ayant sous les yeux, à la fois, l’œuvre et les artisans, jusqu’à l’invention d'hier. Et cela avec une abondance de démonstrations palpables et une richesse de mise en scène incomparables.

J’ose même dire qu’elle a poussé cette opulence jusqu’à l’excès. Elle avait, en effet, tant de chapitres, cette Histoire du travail, et d’une telle ampleur que, tôt ou tard, on finissait par demander grâce. Pour peu que l’on voulût prêter quelque attention à chacun d’eux, on sortait de là radicalement hébété. Histoire de la peinture, de la sculpture, de l’architecture, histoire de la chimie, de l'astronomie, de l’imprimerie, de la chirurgie, de la photographie ; de toutes les sciences, grandes ou petites ; de tous les arts, nobles ou vilains ; de toutes les productions manuelles ou immatérielles, prises à leur genèse et conduites à travers les siècles jusqu’au perfectionnement d’hier, avec un déluge de documents à noyer la raison la plus vigoureusement constituée. Une telle visite équivalait à un coup de marteau à forger sur la tète.

Je parle ici comme un gourmet qui, invité à un repas de vingt-cinq plats exquis, a dû, faute d’un assez robuste estomac, sortir de table les ayant à peine effleurés du bout des dents. Si, au lieu de m’obliger à tout manger le même jour, on m’eût laissé savourer à loisir les mets du festin, si cette collection merveilleuse eût pu être conservée, même réduite par sélection au centième de son importance, et livrée au public d'une façon-permanente, c'eût été pour l’enseignement philosophique de l’histoire un trésor sans prix.

Celui qui fût parvenu, je l’ai tenté moi-même sans le moindre succès, à suivre avec méthode cet enseignement tel qu'il nous a été donné, sans se laisser divertir par les distractions de droite et de gauche, celui-là y eût trouvé des satisfactions intellectuelles de
premier ordre; mais au prix d’un labeur insensé. Aussi j’estime que la richesse même de son outillage a rendu cette grande et belle entreprise de vulgarisation à peu près stérile.

Cependant l'idée demeure, dont on peut, si l’on veut, tirer un parti précieux. Il ne peut plus être question de conserver dans son intégrité cette collection sans pareille. La plupart des objets de haute valeur qui la composaient ont été d’ailleurs restitués déjà aux collections privées ou publiques qui les avaient prêtés. Mais, rien qu’avec le noyau qui en reste, on pourrait encore, je crois, reconstituer un enseignement de l’histoire universelle du travail, moins étourdissant et, par là, plus pratique. Il serait vraiment dommage que ce grand effort de diffusion, aujourd’hui épuisé, restât infécond.

Je ne répéterai pas une vingtième fois que, là, comme presque partout dans cette Exposition insondable, un examen de détail était simplement impossible ; même en en éliminant quelques parasites dont la présence n’ajoutait rien à la splendeur de la fête et ne faisait qu’en aggraver les complications. L’« Histoire de l’affiche » m’a paru, en ce lieu du moins, une chinoiserie d’un à-propos douteux. L’« Histoire du Théâtre » qui eût pu offrir de l’intérêt, et n’en manquait pas en certaines de ses parties, m’a semblé se perdre dans des puérilités voisines du cabotinage. Mais, à côté de ces encombrantes inutilités, que de monographies animées et superbes, que de restitutions ingénieuses et vivantes des arts et des industries du passé ! Quelle moisson de souvenirs désormais burinés dans les mémoires, même les moins complaisantes.

Voyez d’abord le travail préhistorique dans sa simplicité génésiaque, premières lueurs d'invention dans la cervelle humaine; la taille du caillou destiné aux usages domestiques ou à la défense du foyer; la construction et l’aménagement de l’abri primitif ; les laborieuses tentatives faites pour remplacer, dans le vêtement, la dépouille des bêtes par l’étoffe encore grossièrement manufacturée; ces rudiments extrêmes de l’industrie de l’homme lui ont plus coûté de génie qu’à nos générations modernes la machine à vapeur ou le télégraphe électrique. Aussi était-il extraordinairement attrayant de le voir, en chair et en os, au fonds de sa grotte ou dans sa tente de peau de renne, besognant sur ces ouvrages embryonnaires qui furent à l’industrie ce que le « deux et deux font quatre » est à l'arithmétique.

Venait ensuite, mise en scène avec les mêmes procédés plastiques, l’anthropologie des âges métalliques ; la civilisation du bronze, puis celle du fer. C’est d’après le degré d’avancement de sa métallurgie guerrière qu'un peuple est tenu pour plus ou moins policé, aussi bien l’homme des cavernes que le contemporain de M. de Bismarck. La brutalité des antagonismes de frontières, à quelques raffinements près, est la même. On s’égorgeait alors en se prenant corps à corps et en s’enfonçant dans le ventre des silex aiguisés; on se tue aujourd’hui à quatre lieues de distance et sans s’apercevoir; c’est plus propre et plus élégant. Cependant, travailler pendant une centaine de siècles pour arriver à ce merveilleux résultat de pouvoir exterminer de loin et en quelques heures soixante mille hommes qu’on ne voit pas, dussé-je être disqualifié comme patriote, je ne puis me persuader que le travail avait été prescrit à l'homme pour cette misérable fin.
Heureusement l’histoire du travail à d’autres exploits à citer et d’autres progrès dont il lui est permis de s’enorgueillir. Si l’homme a des jours de férocité où il se livre à l’espèce d’assassinat collectif qu’il appelle la guerre, il a de temps en temps des périodes lucides.
Dans les heures où ses accès sanguinaires le prennent, toutes les notions de devoir et de justice se trouvent subitement perverties.
L’homicide ne le mène plus en cour d’assises, mais à la gloire. Plus il a tué plus il est applaudi et récompensé. S’il a répandu des fleuves de sang et semé de cadavres les plaines ravagées, la place de son nom est marquée dans les apothéoses de l’histoire. Mais, il arrive parfois que sa folie furieuse s'apaise et que, pendant un temps, il s’occupe à créer au lieu de détruire ; c'est dans ces intervalles que l’histoire du travail trouve ses matériaux et qu'en les soudant ensemble elle a pu former cet enchaînement merveilleux dont la mise en spectacle a produit sur tous ceux qui l’ont vu une impression profonde.

On y suivait des yeux, en effet, et l'on pouvait y toucher de la main cette accidentée et longue existence de l’art et de l’industrie, qui sort informe de la brume des premiers âges pour venir, à la fin, s’épanouir en des raffinements de civilisation matérielle que rien ne
semble pouvoir plus dépasser. Le chaos d’abord; le puissant effort, tâtonnant et indécis, de l’homme jeté avec son intelligence pour tout patrimoine au milieu de la création, forcé de se suffire à lui-même, privé des enseignements et des secours d’un passé qui n’existe pas encore. Ce qu’il a fallu de génie au premier ingénieur pour tailler, empiler les pierres destinées à lui servir d’abri, passe toute mesure imaginable.

Peu à peu, les branches de l’industrie naissante se séparent pour aller chercher fortune, chacune de son côté. Les spécialités se dessinent ; leurs protagonistes apparaissent ; l’architecture se développe, se complique, s’épure, et, sans cesser d’être une industrie de première nécessité, devient l’une des plus admirables manifestations de l’art de réjouir les yeux. La statuaire brutale des époques mythologiques s’affine dans la civilisation grecque, s’alourdit dans la décadence romaine, disparaît dans la tourmente du moyen-âge où l’art semble sombrer, reparaît plus parfaite et plus superbe que jamais avec la radieuse éclaircie de la Renaissance, pour venir après tant de ballottements, prendre la place magistrale que l'Ecole française contemporaine lui a préparée.
H
La peinture fournit une semblable carrière. Les arts dérivés de l’une et de l'autre, la poterie, la céramique, la verrerie, la mosaïque, sont pareillement pris à leur origine et conduits, avec des haltes habilement ménagées dans les ateliers de tous les temps, jusqu’aux chefs-d’œuvre achevés de Sèvres et de Murano.
Puis c’est l’industrie textile et tous ses accessoires décoratifs; voici des fabriques d’orfèvrerie et de bijouterie primitives; plus loin, des spécimens de forges peuplées d’artisans qui aiguisent la pointe des flèches, ou modèlent ces grilles exquises de fer martelé, dont le secret s’est perdu en route, le long du xvi° siècle. Ici est la coutellerie avec l’outillage et les procédés de trempe en usage aux différentes époques. Ailleurs, c’est la chimie à côté de sa grand-mère l’Alchimie, personnifiées, celle-ci par un spécimen de l’antre où Rug-gieri préparait ses philtres ; celle-là par une reproduction exacte, toujours en grandeur naturelle, du laboratoire de Lavoisier.

Que sais-je encore? Imprimerie, physique, gravure, ébénisterie, outillage du travail de la terre, du bois, -de la pierre et du métal ; ouvrages de construction archaïques et modernes. C’était déjà tout un travail que de ne point s'égarer dans cette encyclopédie sans issue; on se retrouverait mieux dans les Catacombes. A elle seule, l’histoire de la photographie, et de celle-là, pourtant, la carrière n’est pas encore bien longue, eût pris une bonne journée d’étude, et d’étude souverainement attrayante ; car, en dépit du vernis désobligeant que l’abus des portraits de famille a jeté sur l’admirable trouvaille de Niepce, il en est peu qui aient prêté à l’art et à la science un plus utile secours ; peu qui tiennent encore en réserve des secrets plus précieux et des révélations plus inattendues.

Mais, de toutes, la plus curieuse, celle dont la carrière fut la plus mouvementée est certainement k l’Histoire du Transport ». Avec une habileté et une persévérance dont il convient de les louer sans réserves, les organisateurs de cette étonnante manifestation sont parvenus à réunir, en nature, en imitations ou en images, des spécimens de tous les engins de transport en usage depuis les âges rudimentaires; du char mérovingien, et même déplus loin, à la locomotive, en passant par la chaise à porteur de la Dubarry et par la chaise de poste du XVIIIe siècle, qui fut peut-être attaquée par Mandrin. Mais tout ce qui précède les chemins de fer est simple pâture de curiosité; l’intérêt véritable commence aux premières voitures à vapeur, aux embryons de locomotives, et croît en intensité jusqu’aux géants magnifiques qui, aujourd’hui font, sans transpirer, leurs 90 kilomètres à l’heure. Je me suis fait un plaisir d’enfant, en infraction aux pancartes comminatoires qui ornaient ses flancs, de passer la main sur le dos de cette Fusée qui fut la mère des locomotives à voyageurs, et qui paraissait tout étourdie de se voir revenue au monde au milieu d’une si extraordinaire progéniture. En dépit de ses airs de tournebroche, elle m’imposait, cette vieille relique, et je suis plus fier de l'avoir caressée que si l’on m’eût mis dans la main le diamant de cinq millions. J’ai quitté ces galeries de l’histoire du travail avec les regrets de l’impuissance où je me sentais d’en tirer tout le profit que moins d’abondance dans les matériaux didactiques m’eût certainement permis de recueillir. Trop de richesses en vérité; on en était comblé jusqu’à l’écrasement. Il a fallu plus d’un jour pour loger dans ma tête à leur vraie place, les enseignements péniblement recueillis et rapportés pêle-mêle, non sans que beaucoup et des plus précieux se soient perdus en route. Je ne voudrais pas jurer qu’à l’heure qu’il est ce laborieux emménagement soit terminé.

Mais ce qui, surtout, m’y a séduit et ce qui m’a laissé du moins une impression claire et précise, c’est que j’y ai vu la glorification d’un devoir à l’accomplissement duquel des préjugés, grâce à Dieu démodés aujourd’hui, avaient pendant tant de siècles attaché un caractère dégradant. Il n’est pas besoin de remonter à des dates bien reculées pour trouver en honneur cette croyance que l’art de tuer son semblable est le seul métier dont la pratique ne déshonore pas l’homme de sang bleu ; tout autre travail étant de nature avilissante pour lui. Je ne voudrais pas jurer que cette prétention ne hante pas encore l’esprit de quelques retardataires. Ceux-ci désobéissent d’une façon flagrante à l’injonction que Dieu a faite à l’homme le jour où il l’a congédié du Paradis terrestre pour les méfaits que l’Écriture nous a révélés.
Cette désobéissance est d’autant plus blâmable que le travail a cessé d’être œuvre de brute, comme il était aux âges primitifs. Et puis, si cette obligation divine a ses peines, elle a aussi ses joies et ses récompenses. L’Exposition du Champ-de-Mars a raconté aux yeux, en un langage que le plus borné pouvait comprendre, l’histoire des découvertes successives qui ont été le prix accordé au fidèle accomplissement du grand devoir. La série en est merveilleuse et enchaînée avec une logique écrasante.

A de certaines dates fixées par la loi d’harmonie universelle, certaines découvertes éclatent comme des bolides et viennent ajouter leur lumière au foyer que chaque siècle transmet au siècle suivant, et qui s’appelle le progrès. La cause mystérieuse de ces explosions, les fortes têtes la nomment hasard. Les simples, dont je suis, s’imaginent qu’une volonté supérieure, enveloppée d’impénétrables ténèbres, règle ces choses à sa guise, mesurant à l’homme les secrets qu’il lui plaît de lui révéler, ne lui ouvrant des jours sur la science de la vie et des choses que selon le labeur et la persévérance qu’il a déployés pour s’en rendre digne.

Malgré sa fatigante pléthore de documents, l’Exposition des arts libéraux a eu le grand mérite de donner une forme tangible à cette impression et d’imposer cette croyance aux récalcitrants de bonne foi. Elle aura eu aussi celui de réagir contre l’absurde usage qui réserve d'ordinaire le burin de l'histoire aux discussions politiques des peuples., aux actes de sauvagerie magnifiés sous le nom de batailles et à la biographie de rois dont bon nombre n’étaient pas, si l’histoire est véridique, le dessus du panier des honnêtes gens. Il y a mieux que cela à nous apprendre, et ce que nous avons vu au Champ-de-Mars prouve qu’au demeurant, l’histoire des vertus de l'homme est au moins aussi édifiante que l’histoire de ses crimes et celle de ses sottises.


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