La Croix Rouge Française

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worldfairs
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La Croix Rouge Française

Message par worldfairs »

Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

Le lendemain de la clôture de l'Exposition, tandis que je traversais l’esplanade des Invalides, où l’emballage général battait déjà son plein, il m'arriva de passer devant la porte d’un enclos que le delirium du déménagement n'avait pas encore atteint. Cette tranquillité insolite m'arrêta sur le seuil et je m’aperçus, alors seulement, après soixante visites de je ne sais combien d'heures chacune, que j’avais omis la plus intéressante peut-être de toutes : celle à la Société de secours aux blessés.

J'arrivais après l’heure sonnée ; mais, grâce à l'obligeante tolérance d’un agent supérieur de la Société, qui se trouvait sur place, la porte put se rouvrir pour moi.

Par une antithèse probablement voulue, c’est à l’ombre du somptueux et imposant édifice élevé par le ministère de la guerre à la gloire de l’Art de tuer que la Croix-Rouge française avait logé son exposition. Là, dans le voisinage immédiat des engins à donner la mort, elle a montré un échantillon magistral de l'organisation créée par elle en vue de réparer ce qui peut être réparable dans les ruines sanglantes faites par la monstrueuse imbécillité qu’on appelle la guerre.

Je n’apprendrai sans doute à aucun de ceux qui me lisent qu’à la suite des campagnes de Crimée et d’Italie, d’effroyables et inutiles consommations d’hommes ayant été causées par l’insuffisante organisation des secours médicaux et par l'absence de protection internationale pour le soldat mis hors de combat, une grande clameur courut toute l'Europe contre ces boucheries abominables. Quelques philanthropes, plus violemment indignés que les autres, s’assemblèrent à Genève et proposèrent à tous les gouvernements civilisés, ou se disant tels, de proclamer, par une convention solennelle, la neutralité des blessés sur les champs de bataille, ainsi que celle des ambulances, de leur personnel et de leur matériel. Cette convention fut signée en 1864 ; elle fait aujourd'hui partie du droit public européen. La Suisse, où cette innovation bienfaisante avait pris naissance et s’était codifiée, eut l’insigne honneur de lui donner pour signe distinctif sa croix fédérale.

L’idée devint féconde au-delà de tout ce qui se pouvait prévoir ou espérer ; une ardente émulation s’éleva à son sujet entre les nations exposées à devenir un jour ou l’autre belligérantes. Ce fut à qui donnerait à l’institution nouvelle une impulsion plus énergique et un rôle plus efficace. Jamais l’initiative privée ne s'était vue en face d’un but plus utile et plus vaste, elle s’est rarement passionnée davantage à l’atteindre. Ce grand souffle compatissant, traversant le fracas des armements à outrance, n’est pas l'une des preuves les moins originales de l’éternelle incohérence humaine. Mais, ces preuves-là, il n’y a pas dans l’arithmétique assez de chiffres pour en faire le compte.

Cependant, je rougis un peu de le dire, dans cet universel concours d’humanité, la France n’est pas arrivée la première. Sa Société de secours, l'une des mieux organisées d’Europe, n’a encore que 30,000 membres. Elle en aura trois cent mille le jour où elle sera mieux connue ; le jour où l’on saura partout, comme je le sais aujourd’hui seulement, quelle immense utilité est la sienne et à quel point nous pouvons devenir tous, grands ou petits, riches ou pauvres, ses obligés. Si, au lieu de la reléguer dans le coin le moins fréquenté de l'Exposition, où le hasard seul me l’a fait dénicher, on lui avait assigné la place d’honneur à laquelle elle avait droit; si, par exemple, en déplaçant quelques canons (il en serait toujours assez resté), on l'avait mise dans la vaste enceinte qui précédait le Palais de la guerre, nul doute qu’en ces derniers six mois le nombre de ses souscripteurs eût doublé. On a trop oublié que, si nous sommes en France naturellement charitables, nous avons la charité indolente ; on ne la sollicite jamais en vain ; seulement, pour l’émouvoir, il faut nous en montrer distinctement l’objet et nous le faire toucher du doigt.

J’ai pu, grâce à la complaisance dont j’ai parlé tout à l’heure, m’édifier par un long examen, dans le calme des portes closes, sur l’inestimable concours que la Société de la Croix-Rouge est en mesure d’apporter au service médical de l’armée. J’en suis sorti émerveillé et terrifié. On a froid dans les moelles en voyant ces préparatifs, faits avec autant de minutie et d'à-propos que si le premier blessé allait être apporté tout à l’heure : les couchettes où l’on déposera les corps inertes et sanglants ramassés sous la mitraille; les tables d’opération où seront coupés les membres, sciés les os, fouillées les chairs pour retrouver les balles ; le baquet où s’écoulera le sang et seront jetés pêle-mêle les débris des amputations. Tout est là, au complet : les couteaux à dépecer, les scies, les limes, la charpie, les bandages; rien n’y manquera le jour où il plaira à quelque despote maudit de donner le signal du massacre.

Voici un baraquement pour infirmerie de gare, qui est assurément un chef-d’œuvre de légèreté et de simplification. La charpente en fers minces est recouverte d’une double enveloppe de toile incombustible qui, lorsqu’on veut la changer de place, peut se fermer comme un parapluie. Elle renferme vingt lits spacieusement disposés, où pas un accessoire ne fait défaut, pas même la tasse à tisane dans sa soucoupe, pas même le classique bonnet de coton. Un compartiment isolé y est réservé au chirurgien, qui peut ainsi accomplir sa douloureuse besogne à huis-clos sans en donner le triste spectacle et les émotions aux autres blessés. En quelques heures, cet hôpital volant, son mobilier et son outillage peuvent être emballés dans des caisses (qui, vides, sont disposées de façon à lui former un plancher hygiénique) et expédiés de toutes pièces sur un point plus rapproché des hostilités.

Son complément nécessaire est le Train-ambulance, destiné à lui amener sa lugubre clientèle. Ce train (que nous avions déjà vu en 1878, mais combien moins perfectionné!) est lui-même un hôpital véritable et complet, où deux ou trois cents grands blessés peuvent être casés commodément et recevoir les premiers soins durant le voyage. Par un long couloir central, les chirurgiens et les infirmiers circulent en cours de route, à l’abri d’un bout à l’autre du train. Le Train-ambulance suit l'armée en ligne, d’aussi près que le permet l’inévitable encombrement des voies en temps de guerre. Les brancardiers vont et viennent, du champ de bataille au wagon ; les blessés légèrement atteints sont pansés et renvoyés au combat ; si la blessure est grave et l’opération urgente, le chirurgien fait son œuvre et le patient est déposé au prochain hôpital de gare, puis dirigé sur les hôpitaux fixes ou sur les ambulances des villes. Tous ces mouvements sont prévus et réglés avec une précision remarquable ; l'on ne saurait croire à quel point y est poussée la recherche de tout ce qui peut augmenter le bien-être du blessé, adoucir ses souffrances, remonter son moral et contribuer ainsi au succès des opérations. On ne fait pas de ces trouvailles-là pour de l’argent; seuls des bienfaiteurs désintéresses sont capables de tels raffinements dans la compassion et dans la charité.

Les perfectionnements sont nombreux dans cet ordre d'idées ; je m'attarderais volontiers dans leur description, si je ne craignais d'allonger encore ces lettres interminables. Je veux citer cependant la très intéressante innovation des bateaux employés pour le
transport des blessés sur les canaux et les rivières, chaque fois que les circonstances géographiques s’y prêteront. L’idée de venir de cette façon en aide au service des voies ferrées, tout en réduisant à son minimum la fatigue du voyage pour les blessés, est une inspiration des plus heureuses et les spécialistes en attendent d’inappréciables résultats.

Il est malheureux que la Société n’ait pu compléter sa magnifique exposition en plaçant au chevet de ces petits lits, si généreusement hospitaliers, leur complément naturel : la douce figure, la robe grise et la cornette blanche de la Sœur de charité. Si les convenances l'eussent permis, c’eût été un spectacle fait pour l’éducation de certains corps élus. Ils ont jeté la Sœur, de charité hors des hôpitaux civils que la loi soumet encore à leur autorité ; ils ne la chasseront pas des endroits où il y a des blessés de guerre à soigner et des éclats d’obus à recevoir. C’est là son domaine inaliénable et inexpugnable ; les folles entreprises de laïcisation de l’Assistance publique s’arrêteront toujours en deçà de ce poste d’honneur et de péril, où la fille de Vincent de Paul est chez elle, de par une loi supérieure à toutes les lois municipales connues, et d'où nul ne parviendra jamais à la déloger.

On ne peut se défendre d'une émotion respectueuse en présence du puissant et silencieux effort d’initiative privée révélé par cette superbe autant que modeste entreprise. Modeste, en effet, car c’est à peine si, dans le grand public, on en connaît les principaux artisans. Leurs noms comptent pourtant parmi les plus éminents, parfois les plus illustres de l’armée et des professions libérales. J’en ai la liste sous les yeux ; j’y vois, à la vérité, que son président d’honneur est un réactionnaire avéré, le duc de Nemours ; mais, quand je regarde son œuvre, j’avoue que son opinion politique est le plus mince de mes soucis.

Le président effectif et agissant est le glorieux vaincu de Reischoffen. Il a pensé, saris doute, celui-là, que lorsqu’on s’appelle Mac-Mahon, on ne se repose bien des fatigues de la guerre qu’en consacrant le reste de sa vie au soulagement des maux qu’elle fait.
Un nom encore à relever parmi ceux de ces soldats du dévouement est celui de M. Ellissen, ingénieur de l’Ecole centrale, secrétaire de la Société et l’un de ses plus infatigables ouvriers. C’est M. Ellissen, m’a-t-on dit, qui a étudié et organisé l’exposition de la Société ; l’ouvrage lui fait grand honneur.

La Société ne borne pas ses devoirs à préparer l'assistance pour les temps de guerre ; elle utilise en temps de paix ses forces inactives et ses ressources disponibles au traitement des blessés civils et aux secours à donner aux victimes des accidents ordinaires. Outre la satisfaction platonique du bienfait, elle y trouve l’avantage de ne pas laisser se rouiller les rouages, si habilement disposés, de son organisation générale. Son personnel de bonne volonté est, d’ailleurs, tenu sans cesse en haleine. Des cours vulgarisateurs de médecine et de chirurgie, des exercices pratiques sur les premiers soins à donner aux blessés, un enseignement spécial et permanent pour les infirmiers, des leçons aux dames pour la préparation et l’entretien de la lingerie d’ambulances, avivent le feu sacré chez les adhérents et les tiennent toujours prêts pour le u moment psychologique ». De nombreux comités et sous-comités créés dans les départements travaillent, sous la haute impulsion du comité central, mais dans la pleine indépendance de leur initiative personnelle, à accroître ce capital de matériel, de science, d'expérience et d’abnégation qu’il faudra dépenser en prodigues le jour de la lutte suprême.

En attendant ce jour-là, s’il est dans les secrets desseins de la Providence qu’il arrive jamais, il y a encore de belle et noble besogne pour la Croix-Rouge française. Sans parler des dernières cicatrices de nos désastres de 1870, quelle n’a pas encore fini de panser, elle accompagne sans cesse de sa maternelle sollicitude les victimes des guerres coloniales. Si elle ne peut aller si loin soigner et réconforter les blessés, elle s’applique du moins à leur adoucir la convalescence et à leur diminuer les tristesses des l'exil.

Une partie importante de ses revenus prend chaque année la route du Tonkin, sous forme de bons vins de France, de tabac, de cigares, de livres, d’aliments de choix, de douceurs dont la provenance double le prix pour les pauvres absents. Et elle ne juge pas encore sa tâche terminée. Le soldat revenu infirme, ou simplement affaibli par les climats épuisants, trouve chez elle une protectrice jamais
lassée. Elle lui cherche quelque emploi ; elle lui procure des instruments de travail ; elle lui alloue des secours temporaires pour lui permettre d’attendre des temps meilleurs ; elle ne prend congé de lui définitivement que lorsqu'elle le sent rétabli et hors des plus poignants soucis de l'existence.

Mais, pour entretenir cette oeuvre immense, pour empêcher de se vider cette bourse toujours ouverte, il faut de l’argent, beaucoup d’argent. Aussi la Société demande-t-elle à ses adhérents un sacrifice annuel de six francs.

Six francs ! Moins qu’une soirée au théâtre; à peine plus qu'une livre de marrons glacés. Combien sommes-nous, dont le budget s’aperçoit, à la fin de l’année, d’une libéralité de six francs ?

Si, ce qu’à Dieu ne plaise, l’éventualité,' qu’il n’est plus permis de regarder comme inadmissible, d’une guerre d’extermination plus ou moins prochaine venait à se réaliser, il n’y aurait plus parmi les valides, enfants et vieillards compris, que deux classes : les soldats et les infirmiers. Honte à qui, ne pouvant être au premier poste, déserterait le second ! Il n’y aurait donc pas de famille qui
n’eût dans la mêlée un fils, un frère, un père ou un mari exposé à tomber blessé et à mourir misérablement, dans le tas, faute d’être immédiatement secouru.

Or, si l’on peut compter par milliards les sommes consacrées à armer les militants, c’est par centaines de mille francs tout au plus que se chiffre le budget destiné à munir de leur outillage professionnel ceux dont la mission sera d’arracher à l’horrible agonie des soirs de batailles tant d’êtres qui nous sont chers. Il y a là une disproportion répugnante à signaler.

Il faut la signaler pourtant et la crier si haut que les porte-monnaie s'en ouvrent tout seuls. C’est pour être insuffisamment ou mal connue que l’œuvre admirable à laquelle j’ai consacré cette lettre n'a pas dans sa caisse tous les millions qui lui sont dus par la reconnaissance publique. Si les lignes que je viens d'écrire avaient eu la bonne fortune de lui servir de réclame, j’aurais peut-être moins de remords d'avoir vécu jusqu'à hier sans lui envoyer mes six francs.

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