L'art indochinois

Paris 1925 - Arts, design, fashion, shows
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worldfairs
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L'art indochinois

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Texte de "L'art vivant" de 1925

Les familiers de l’Exposition reconnaissent volontiers que le Pavillon indochinois est une des parties les plus intéressantes de cette grande manifestation internationale. Là, en effet, sont rassemblés pour la première fois, des exemples qui montrent les possibilités d’utilisation dans un sens nouveau de formes esthétiques anciennes. Devant les ensembles annamites et tonkinois on comprend qu'il y a en Indochine à côté d’une richesse artistique réelle, acquise, une richesse artistique en formation et que le génie décoratif de ces pays peut apporter au renouvellement de nos styles une contribution précieuse. Mais, dans ce domaine comme dans d’autres, le progrès des peuples annamites et cambodgiens ne se réalisera que s'il est intelligemment dirigé par l’éducateur français.

Le pavillon de l'Indochine
Le pavillon de l'Indochine
indochinepavillon.jpg (107.09 Kio) Vu 626 fois

A notre arrivée en Indochine les arts indigènes s’épuisaient en des redites, ils n’étaient plus à même de se renouveler. Il eût fallu susciter la curiosité et l’esprit de recherche de ces artisans prisonniers de formules et de routines. Loin d’agir dans ce sens, avec une juste connaissance des traditions, nous imposâmes nos conceptions, l’imitation des formes occidentales. Il en résulta un style composite baroque qui offensait à la fois la raison et le goût. L’indigène perdit de vue les grandes leçons du passé, sans parvenir à sentir, à penser comme nous. Une réaction se fit, il y a quelques années, quand l’instruction publique fut réorganisée, contre cette trop longue méconnaissance du génie des races indochinoises.

Dans l’enseignement professionnel, les écoles d'art décoratif visèrent à former des ouvriers et artisans capables d’aider au relèvement des traditions artistiques locales.

L’exposition du Pavillon indochinois marque la première tentative sérieuse pour plier à des besoins et à des goûts nouveaux des arts décoratifs demeurés fidèles à l’esprit des deux grandes traditions hindoue et chinoise. Un commissariat dirigé par M. Pierre Guesde s’est attaché, avec le concours actif de M. Henri Gourdon, ancien inspecteur général de l’enseignement en Indochine.

Salle à manger coloniale, Pierre Chareau
Salle à manger coloniale, Pierre Chareau

à mettre en valeur cette tendance vers un modernisme raisonné, pratique et de bon aloi. Œuvre de l'architecte Délavai qui à Marseille restitua — véritable prodige ! — le temple d'Angkor, il a été édifié sous la direction de l'architecte Blanche, et ses principaux morceaux — charpentes, portes, colonnes, balustres, frises, velum, motifs décoratifs — ont été exécutés en Indochine par des artisans annamites et des élèves des écoles professionnelles.

Un large atrium, entouré d’alvéoles, bordé de colonnes robustes et ouvragées, accueille le visiteur. A droite le Tonkin expose une salle à manger et un fumoir, à gauche l'Annam présente un "salon d’attente d'une maison mandarinale".

Les deux pièces d’habitation tonkinoise, création de M. Marcel Bernanose, délégué du Tonkin, sont dans une note discrète, intime.

Leurs confrères d’Annam sont leurs dignes émules. Invités à participer à un concours en vue de la manifestation de 1925, tous s'intéressèrent au programme proposé. Ce fut pour l'administration une heureuse surprise de voir qu’elle n’avait pas en vain essayé d’éveiller la curiosité de ces artisans dont les mains reproduisaient toujours, sans que l’outil déviât d’une ligne, les modèles consacrés. Avec son plafond en voussure et son parquet en marqueterie, avec ses portes en bronze damasquiné, avec ses lambris qui encadrent les toiles lumineuses de Geo Michel, avec ses divers meubles, le salon annamite est réellement un chef-d’œuvre de composition et d’exécution. L’ensemble et les détails, à l’exécution desquels M. Albert Durier, délégué de l'Annam, a présidé avec un soin attentif, répondent exactement à la règle formulée : accord des besoins d’une société indigène évoluée avec ce qui peut être conservé de l’ameublement et du décor traditionnels. Tout a cette clarté, cette sobriété, ce goût qui sont la marque d’un peuple de grande et ancienne civilisation. Mais que de nouveautés ! Plus de ces colonnes qui encombrent les demeures des hauts fonctionnaires ; d’où agrandissement du salon ; on l’embrasse dès l’entrée dans son entier ; on y circule à l’aise. Le parquet de bois de rose et d’amarante remplace le vulgaire carrelage des demeures mandarinales. Bahut, table, divan, fauteuils, vitrines conservent leur cachet national, mais leur forme dénote un souci de confort et de commodité ; les sièges n'imposent plus une attitude raidie, on peut y prendre une pose familière...

Salle à manger tonkinoise
Salle à manger tonkinoise

Si le vieux pays khmer n’a pas de mobilier, il est en revanche extraordinairement riche en motifs de décoration ; on n’a pour les découvrir qu’à examiner le détail des bas-reliefs, des soubassements des murailles sculptées de tous les monuments. Ces éléments multiples et variés sont utilisables, mais encore faut-il un cadre où l’on puisse rationnellement les ordonner, les combiner. Le service des arts cambodgiens, dirigé par M. Groslier, a résolu le problème, Un mobilier a été créé, dont la structure répond aux exigences du jour et dont la décoration est purement archaïque. L’exposition du Cambodge organisée par M. Herbst, sur les indications de M. Groslier, offre en ce sens un grand intérêt. Elle groupe quelques meubles tout modernes, puisqu’il ne saurait être question d’un mobilier cambodgien, mais dans l'incrustation et dans la marqueterie l’on retrouve les motifs khmers. Le tissage est représenté par les meilleurs pièces sorties des ateliers familiaux ; elles forment une gamme de tons d’une harmonie vive, chaude, vibrante ; à les regarder de près, 011 apprécie la délicatesse de leurs nuances, on juge de la fantaisie des tisseuses dans les combinaisons des dessins et des couleurs. Des objets choisis sont des exemples d’application, d’adaptation des motifs ornementaux classiques, ils font connaître la souplesse du ciseau de l’orfèvre, la précision, l'adresse de tous les artisans qui travaillent l’or, l’écaille, l’ivoire.

Les collections laotiennes sont l'expression d’un art plus humble et qui a conservé la fraîcheur d’expression des premiers âges. Elles comprennent mille objets d’usage journalier: poignards, sabres, coupes, boîtes, coffrets, bagues, épingles, bracelets, boucles d’oreilles, gongs, plateaux, masques, instruments de musique, boucliers... Tout à un caractère naïf et charmant. Une rosace de ces étoffes multicolores de soie et de coton que jeunes filles et jeunes femmes tissent après les soins du ménage couvre toute une surface murale.

L’exposition cochinchinoise présente des céramiques, des ensembles de mobiliers, des surtouts de table, des appareils d’éclairage, des pièces de bronze à cire perdue... Les œuvres des artisans de cette Cochinchine où la France a abordé pour la première fois la presqu’île indochinoise, voici près de 70 ans, témoignent à la fois d’un sens aigu de l’observation des formes vivantes et d’une extraordinaire dextérité d’exécution. Dans une autre salle un groupement d’ouvriers d’art tonkinois a réuni un choix des meilleures productions des arts du fil, du bois, du métal, de la laque, de nombreux spécimens du travail de l’écaille, de l’ivoire.

La porte octogonale de la fumerie
La porte octogonale de la fumerie

Ou croyait que l’art asiatique était un art figé, un art épuisé avec la société qui l’avait fait naître. On croyait que l’esthétique des pays annamites et cambodgiens était pratiquement négligeable parce qu’étrangère à l'esprit de notre race... Deux opinions qui ne résistent pas à l’enseignement qui se dégage de la manifestation indochinoise du Cours Albert Ier. De tous les pays d'Extrême-Orient, l’Indochine française est le seul où l’on tente de faire correctement du nouveau avec des formes et des modèles anciens.


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