Les arts de la femme

Paris 1925 - Arts, design, furniture, fashion, shows
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 12084
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Contact :

Les arts de la femme

Message par worldfairs »

Texte de "L'art vivant" de 1925

Poupées fauteuils, Maria Wassilieff
Poupées fauteuils, Maria Wassilieff

L’ “ Ouvrage de dames ” n’abonde pas aux Arts Décoratifs, mais les œuvres de femme y sont nombreuses et de qualité. Seulement elles brisent le cadre, elles ne s’enferment plus dans les limites où naguère elles étaient parquées.

Chambre d'enfant, Claire Fargue, éditée par "Primavera"
Chambre d'enfant, Claire Fargue, éditée par "Primavera"

La femme ne se contente plus de faire de jolis abat-jour, d’agréables coussins, de petites broderies patientes, elle s’attaque aux œuvres larges et solides et quand on voit les ensembles mobiliers réalisés par Madame J.-B. Klotz, par Madame Chauchet-Guilleré, par Lucie Renaudot, on se trouve géné devant les œuvres de détail qui sont perdues, éparpillées dans ces grands décors où tout est soumis à une pensée directrice, où les collaborateurs ne sont plus que des capitaines qui exécutent les ordres du général.

Tapis paysages, Rij Rousseau
Tapis paysages, Rij Rousseau

Il faut chercher à travers la multitude des sections, des pavillons, des galeries et des boutiques ces manifestations personnelles du goût et de l’adresse féminins et l'on n’est point assuré, au milieu de ce papillotement de kaléidoscope, de ne pas laisser échapper l’œuvre séduisante qui révèle un tempérament ou qui affirme une maîtrise.

Décor de fenêtre, Clotilde du Puigaudeau
Décor de fenêtre, Clotilde du Puigaudeau

Peut-être est-ce au Grand Palais que les Arts de la Femme trouvent le refuge le plus favorable. L’atmosphère assez discrète qui y règne leur est propice. Mais ou est frappé de retrouver là tout d’abord les noms qui sont familiers à qui suit, depuis quelques années, cet effort féminin pour la rénovation des travaux de l’aiguille ou du pinceau.

Tapis paysages, Rij Rousseau
Tapis paysages, Rij Rousseau

On ne peut circuler dans le Grand Palais sans être frappé par l’abondance et la beauté réelle des dentelles de Nice de Madame Chabert-Dupont. Non seulement elle expose dans un stand quelques-uns des morceaux de choix sortis de son atelier, mais à chaque instant, ici ou là, ou aperçoit, dans tel ou tel stand un jeté de table, un tapis, une portière. Bien mieux, si l’on pénètre dans la section de la Céramique Française, on voit aussitôt que les grandes baies qui prennent jour sur les verdures des Champs-Elysées sont voilées par de vastes stores qui sont, eux aussi, l’œuvre de Madame Chabert-Dupont. C’est là une consécration officielle des succès que ces intéressantes et robustes dentelles ont remporté dès leur apparition. Ces stores attestent la richesse d’inspiration de l’artiste; ils sont d’une variété charmante et ménagent les jeux de l’ombre et de la lumière selon les rythmes les plus capricieux et les plus imprévus.

Dentelle à l'aiguille, Mildeova Palickova
Dentelle à l'aiguille, Mildeova Palickova

Ce sont, d’ailleurs, les artistes au tempérament puissant et prodigue qui triomphent dans cette exposition. Ce que l'on voit d’abord, ce sont les œuvres qui viennent d’elles-mêmes vers le visiteur, celles qui constamment jettent aux yeux un même nom, une même formule, celles qui imposent la personnalité de leur créateur avec force, avec insistance, je dirais presque — sans qu’il y ait rien de péjoratif dans le terme avec indiscrétion.

De même que l'abondance des dentelles de Nice force l’attention des plus distraits, de même le nom de Madame Marguerite Pangon, cent fois répété par ses triomphants batiks, affirme une fois de plus l’autorité de l’artiste qui a développé en France ce somptueux procédé d’impressions. Chauds, ensoleillés, éblouissants, ces batiks rayonnent de tous côtés. Isolé dans une vitrine centrale, un châle magnifique fait chatoyer ses arcs-en-ciel et ses volutes incandescentes. Ailleurs des rideaux, des coussins, des portières indiquent quelle part le batik peut prendre dans les décorations d’ameublement , plus loin, d’autres batiks, de dimensions plus modestes, prouvent que, réduits aux proportions de l’écharpe, ils gardent encore leurs chatoiements fastueux ou délicats.

Tapis d'autel en point d'Aubusson, Pauline Peugniez, édité par la maison Braquenié
Tapis d'autel en point d'Aubusson, Pauline Peugniez, édité par la maison Braquenié

Dans la classe du vêtement, ou se heurte encore à des batiks de Madame Pangon; sur le pont Alexandre la boutique de Mme Pangon arrête le flâneur hésitant et le séduit par la grâce d’une robe aérienne, par la fluidité des voiles aux tons de fleurs, par un abat-jour amusant, par des coussins fleuris connue des parterres.

Le batik n’est cependant pas monopolisé par cette artiste infatigable. D’autres exposants plus modestes expriment assez heureusement leur personnalité dans cette forme brillante de la décoration. Mlle Berthe Vergne a créé des écharpes et des sacs qui sont en excellente harmonie avec l’élégance de la femme contemporaine ; Mlle Couyba, Mlle Alice Kleinmann apportent l’une et l’autre une note très personnelle dans la composition de leurs tissus. Mlle Mab expose des batiks joyeux, colorés, empreints d’une fougue un pen sauvage qui fait songer à des fêtes champêtres; à des danses rustiques de peuples insouciants: ils ont une originalité franche et savoureuse.

Manches brodées, Slovaquie
Manches brodées, Slovaquie

La femme excelle dans ces sortes de travaux parce qu’elle adore la couleur et qu’elle a depuis longtemps acquis par l’attention qu’elle apporte à sa toilette, une salutaire expérience sur ce point.

Cette expérience on la retrouve dans les beaux tissus imprimés exposés par Mme Paule Marrot, par Mlles Suzanne Bertillon et Renée Vautier. Les tissus de Mme Paule Marrot sont d’une grâce charmante, ingénue, et naïve; ceux de Mlle Suzanne Bertillon, très chargés d’or et d’argent, sont d’une richesse complexe qui se prête aussi bien aux décorations d’ameublement qu’à la toilette. Les tissus de Mlle Renée Vautier sont à la fois légers et somptueux et la ligne aérienne de leurs arabesques fait songer à Marie Laurencin. La métallisation discrète et fondue de ces tissus leur prête un caractère séduisant d’irréalité et Mlle Renée Vautier affirme là un jeune talent dont on avait pu, en de précédentes expositions, au Pavillon de Marsan notamment, pressentir le développement prochain. Mlle de Félice expose aussi quelques tissus décorés dans une note sobre et retenue, Mlle Suzanne Roussy a exposé d’agréables ensembles de sacs et d’écharpes qui ont de la fantaisie et de la gaîté.

Tissus et broderies simultanés, Sonia Delaunay
Tissus et broderies simultanés, Sonia Delaunay

Mais un trop grand nombre de ces œuvres sont groupées pêle-mêle clans une même vitrine; elles ne se font pas toujours valoir mutuellement et l’on ne sait plus, une heure après les avoir vues, si l'on préfère les oeuvres de Mlle Berthe Vergue à celles de Mlle T'argue, ou celles de Mme Bonfils à celles de Mlle Yvonne Binet.

Si les tissus imprimés sont intéressants les tissus décorés à l’aiguille ne le sont pas moins, qu'il s'agisse de tissus brodés, ou de tissus ornés d’applications.

Dans les tissus brodés, il faut remarquer les beaux châles de Mme Vasticar aux coloris vigoureux et barbares, les broderies sur haïk de Mlle Evelyne Dufau, les broderies perlées de Mme Entité Poubelle. Mais il faut mentionner tout particulièrement les tissus décorés par applications de Mlle Margarita Classen-Smith. Ces tissus à décors géométriques sont extrêmement intéressants. Mlle Classen-Smith compose ainsi non seulement de jolis accessoires de toilette comme l’écharpe, le sac, l’ombrelle, l’éventail mais encore d’admirables manteaux du soir d’une très haute élégance. Dans divers stands de couturiers on retrouve toujours avec un égal plaisir, ses créations qui ont de la hardiesse et de la maîtrise et qui attestent une inspiration très personnelle. C’est un nom à retenir.

Tapisserie d'Aubusson, Pauline Peugniez, édité par la Masion Braquenié
Tapisserie d'Aubusson, Pauline Peugniez, édité par la Masion Braquenié

Un des genres les plus classiques des travaux d’aiguille est abondamment représenté à l’Exposition : je veux dire la tapisserie. Durant un quart de siècle cet art charmant et minutieux avait été dédaigné; des doigts patients l’ont relevé et les beaux exemplaires de tapisserie ne manquent pas sous les plafonds du Grand Palais. Toutefois le petit point et le point croisé sont peu cultivés. C’est le point d’Aubusson surtout qui triomphe, le point de Hongrie, et le point de tapis ou point de Smyrne ont aussi leurs partisans.

Un grand panneau allégorique de Mme Denise Le Bec retient l’attention II a patiemment été composé à la glorification des sport's : — “ Force, abats le mensonge ou fais le pourriture. ” — commente la légende qui souligne cet important morceau dans lequel ont été assemblés tous les jeux dont se pare notre vie moderne. Mme Rij-Rousseau brûle aussi de l’encens sur l’autel des sports. Elle glorifie le ring dans un vigoureux panneau au point d’Aubusson. D’autres tapisseries au point noué sont plus confuses mais demeurent dans une tonalité chaude et solidement équilibrée Mme Pauline Peugniez excelle également dans les belles compositions de tapisserie, Mme Berthe Lassudrie a fourni le carton d’un écran en Aubusson dans lequel chantent à profusion des rouges et des orangés pétris de lumière. Mlle Yvonne Sjoëstedt fait preuve, en de nombreux panneaux. d’un sens très juste du rôle de la tapisserie dans le décor. Mais la tapisserie est applicable aussi aux bibelots délicats de la toilette : au sac, au poudrier, aux boîtes précieuses: c’est une technique toute particulière que réclament ces ouvrages délicats. Rien de plus charmant dans cet ordre que les minutieux Aubusson de Mme Béon, que les vibrantes peintures à l’aiguille de Mme Mathilde Fischer exécutées d’après les compositions de M. Maurice Testard.

Stores en dentelle de Nice, Mme Chabert-Dupont
Stores en dentelle de Nice, Mme Chabert-Dupont

La dentelle occupe une place importante au Grand Palais mais ce n’est que très exceptionnellement que viennent jusqu'à nous les noms de ces fées de l’aiguille qui, dans le fond de nos provinces françaises, dans les vallées des Vosges, des Pyrénées, de l’Auvergne, accomplissent modestement leur tâche et créent ces parures d’un luxe si précieux qu’il n’est accessible qu’aux puissantes royautés modernes. Pourtant quelques artistes de l’aiguille signent leurs oeuvres. Mme Clotilde du Puigaudeau expose de grands panneaux de broderie sur filet : La chasse fi courre : Mlle Nelly Hemery de délicates dentelles, Mme Yvonne Fourgeaud de beaux stores brodés sur filet d’une composition large et très franchement décorative. Pour une salle de bain Mlle. Solange Patry à composé une très intéressante portière en filet brodé d’une inspiration très personnelle. Le macramé, qui offre pourtant de si nombreuses ressources d'ornement, paraît assez délaissé, toutefois Mlle Madeleine Marseille présente quelques échantillons fort bien venus de ce genre d’ouvrage qu’elle a su adapter aux tendances nouvelles et qu’elle a traité d’une manière large et très dégagée de complications prétentieuses.

Parmi les boutiques du pont Alexandre, je mettrai hors de pair celle qui a été organisée par Madame Sonia Delaunay qui y expose ses tissus simultanés et ses admirables broderies, conçus dans un même esprit d’équilibre et d'harmonie colorée. Ses somptueux manteaux aux nuances dégradées, qui sont comme un reflet des splendeurs automnales ou des délicatesses des brouillards matinaux, sont faits pour des épaules souveraines ; elle travaille aussi la fourrure d’une manière qui lui est essentiellement personnelle et elle fait jouer les tons neutres des pelleteries avec une étonnante virtuosité ; elle mêle les fourrures à la broderie, le métal à la laine ou à la soie, mais e'Ie n’emploie le métal que dans des tons mats et assourdis et lui fait rendre tout son maximum d’élégance riche et discrète.

Elle excelle aussi dans les bibelots précieux ; le petit chapeau, le sac, la ceinture prennent sous ses doigts un caractère de raffinement et de perfection qu’on ne peut guère dépasser; rien n'a plus de chic, ni plus d’opulente sobriété que certains sacs brodés de métal de plusieurs tons dans la gamme des ors, dont le travail est d’une précision, d’un achevé aussi parfait que celui d'une pièce d’orfèvrerie.

Jeté de table point français, Mademoiselle C. du Puigaudeau édition "Art et dentelle"
Jeté de table point français, Mademoiselle C. du Puigaudeau édition "Art et dentelle"

Toutes ces choses portent en elles l’indiscutable empreinte d’une vraie nature d'artiste.

Ainsi cette partie de l’exposition apporte la confirmation de talents déjà reconnus, de réputations bien établies ; on y chercherait en vain la note nouvelle qui fait éclair, qui charme et qui choque, mais qui enchante l’esprit et les yeux et révèle une orientation nouvelle des tendances et du goût. On ne trouve là que le résumé de tout ce que, depuis dix ans. nous ont fait connaître les multiples expositions du Salon d’Automne ou du Pavillon de Marsan. C’est un peu comme si l’on feuilletait un dictionnaire agréablement illustré.

Dans d’autres arts mineurs l’adresse féminine trouve à s’exercer, dans la maroquinerie excellent Mlles Eve Clarice, Moullade, Germain, Mmes de Parceval, Juliette Pelletier, Merin, Lioty, de Félice.

Dans les cartonnages, on rencontre des boîtes fort amusantes exécutées par Mlle Yvonne Boucly et qui jouent, — sans qu’on s’v laisse prendre—la marqueterie d’Alsace. La jeune artiste a dépensé dans la composition de ces boîtes une imagination pleine de verve; il sera plaisant de recevoir, au Jour de l’An, des chocolats enfermés dans ces coffrets sur lesquels se dressent le Chevalier errant, la Châtelaine solitaire, l’Amour messager, l’Escalier désert, la Chimère à tête de bélier.

Statuette, Marguerite Crissay
Statuette, Marguerite Crissay
statuettecrissay.jpg (47.96 Kio) Vu 2758 fois

L’art du jouet devrait aussi solliciter l’invention féminine.

Rien de nouveau pourtant ne se révèle au village du jouet. On y peut admirer les poupées de Mme Lazarska et d’autres de Mme. Rouxel, de Mme de Kasparek sans découvrir une orientation nouvelle dans l’existence de la poupée. On sera toutefois amusé par le palais des Fées de Mme Consuelo Fould, par la rue à Marseille de Mlle. Louise Deverin qui a groupé avec humour des personnages pittoresques, par les poupées de Mme Wassilieff, dans une chambre de l’ambassade.

On ne devra pas négliger de reconnaître la participation féminine dans les manifestations d’Art sacré. Dans l'Eglise du Village ces collaborations sont nombreuses. Mme Peugniez y expose un fort beau tapis d’autel composé sur le Cantique des Cantiques. Les chasubles de Mlles Cléry, Desvallières, Fauchon sont à la fois rituelles et fort modernisées, les étendards de Mme Paule Marrot, les cierges peints de Mlle Hélène Saint-René Taillandier témoignent de l’esprit de renouveau qui se fait sentir dans l’art religieux.

Beaucoup d’autres preuves de l’adresse et du goût féminins sont éparpillées dans ces lieux éphémères, mais comme les fleurs des champs, elles sont trop; on ne peut les cueillir toutes et les lier en gerbe. Chacun selon son tempérament et ses préférences saura cueillir celles qui lui plaisent et garder dans sa mémoire les noms des bonnes ouvrières qui excellent à cultiver ces plantes modestes des jardins de l’art.

Retourner vers « Paris 1925 - Arts, design, mobilier, mode, spectacles »