Le Domaine de Theneuille

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worldfairs
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Le Domaine de Theneuille

Message par worldfairs » 29 déc. 2018 09:26 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - Le Domaine de Theneuille - exploitationagricolebignon.jpg

Les visiteurs de l’Exposition auront sans doute remarqué le hangar que M. Bignon aîné avait fait élever dans le Parc, du côté de l’École militaire. Ce hangar était en petit la représentation du domaine de Theneuille, situé dans l’Ailier, dont il a été question si souvent depuis quelques années, à propos du métayage. A droite, en entrant, se trouvait un spécimen de bouverie avec ses hôtes habituels; à gauche, un spécimen de bergerie avec quelques têtes ovines; au centre, une vitrine renfermant tous les produits du sol. Sur les parois, un plan du domaine à vol d’oiseau, des portraits d’animaux élevés par les métayers, des légendes indiquant l’état de la propriété au moment où elle fut acquise par M. Bignon, en 1849, et l’état où elle se trouve aujourd’hui. Au premier aspect cet ensemble surprenait, puis, lorsqu’on l’avait étudié avec soin, on comprenait les transformations dont Theneuille avait été l’objet, et on s’expliquait la polémique à laquelle ce domaine avait donné lieu.

C’est que sous la question du métayage, si simple en apparence, se cache un des plus rudes problèmes de l’économie sociale : l’amélioration du sort de 15 millions de cultivateurs qui vivent aujourd’hui dans un état voisin de la misère. Quels sont les moyens proposés par les économistes pour changer la condition morale et matérielle des classes laborieuses? C’est l’association. Les sociétés coopératives sont considérées à juste titre comme l’instrument qui doit rendre la propriété accessible aux classes laborieuses, constituer leur bien-être et assurer leur éducation morale. Or, qu’est ce que le métayage, si ce n’est une association coopérative entre le propriétaire foncier et le cultivateur qui n’a que ses bras, une alliance intime du travail, du capital et de l’intelligence, ces trois éléments qui continuent l’œuvre de la création sur la terre !

Le métayage est vieux comme le monde, et cependant peu de personnes se doutent encore de quel puissant secours il peut être aux économistes pour accomplir les réformes sociales qu’ils méditent. De quoi s’agit-il maintenant? C’est de rapprocher le plus possible les ouvriers des patrons en leur donnant une part plus forte dans les produits. Le beau idéal serait de les faire participer aux bénéfices. Eh bien! ce beau idéal que les socialistes intelligents poursuivent, le métayage depuis longtemps l’a réalisé. Ce contrat n’est autre que l’association d’un propriétaire qui apporte une ferme tout outillée et d’un cultivateur qui apporte son travail et son expérience. Les produits obtenus sont partagés par égales portions entre le propriétaire et le cultivateur. Ce partage ne constitue-t-il pas une véritable participation aux bénéfices que les manufacturiers n’ont pu encore atteindre en ce qui les concerne ? L’agriculture offre donc pour améliorer le sort des classes laborieuses plus de ressources que l’industrie.

C’est ce qu’a très-bien compris M. Bignon, l'heureux propriétaire de Theneuille. A une époque où le métayage était encore méprisé par les économistes, il entrevoyait déjà tous ses avantages comme moyen de racheter les populations rurales du centre et du Midi, de l’état voisin de l'indigence dans lequel elles vivaient. Sorti lui-même des rangs du peuple, il n’a pu résister à la tentation de placer la modeste fortune qu’il avait si laborieusement acquise, en immeubles dans un pays où le métayage était le seul mode d’exploitation du sol. Il a accepté le métayage avec toutes ses imperfections, il s’est efforcé de le réformer.

La tâche était difficile, il fallait lutter à la fois contre l’inertie des vieux métayers et les railleries des propriétaires. M. Bignon, en homme valeureux, accepta ce double combat Il changea les conditions du bail à colonat partiaire qui faisait au bailleur la part du lion, il supprima les redevances qui, sous le nom d'impôt, écrasaient le métayer et le maintenaient dans une gêne perpétuelle; tout en se réservant la direction des cultures et le choix du bétail, il établit entre lui et ses auxiliaires la plus entière égalité quant au partage des fruits. Ce n’est pas tout encore. Après avoir assuré leur bien-être matériel, il voulut pourvoir à leur bien-être moral. Persuadé que la valeur productive de l’homme s’accroît en raison directe de son instruction et de son intelligence, il fonda un cours pour les adultes, une bibliothèque communale, et dans chacune de ses métairies, une bibliothèque composée d’ouvrages d’agriculture à l’usage de son personnel; il obligea ses métayers à envoyer leurs enfants à l’école et paya la rétribution pour ceux qui ne pouvaient la payer. C’est ainsi qu’il a pu former des praticiens habiles, les élever en quelque sorte jusqu’à lui, en leur donnant des idées et en leur inspirant cette dignité personnelle qui fait d’abord Je citoyen libre, puis le cultivateur progressif.

Le mérite de M. Bignon n’est pas d’avoir découvert le métayage perfectionné : non, il existait déjà dans la Mayenne, mais il l’a introduit dans son arrondissement, et par ses efforts il a contribué à former une nouvelle génération de propriétaires et de métayers qui déjà marchent sur ses traces. En prenant l’initiative, il a fait voir à ses concitoyens, que le métayage tant décrié par les économistes, comme un obstacle au progrès, pouvait, au contraire, devenir un instrument très-énergique de progrès.

Bien que le domaine de Theneuille ait donné lieu à de nombreuses discussions, et qu’il soit très-connu dans le monde agronomique, M. Bignon n’a voulu rien avancer qu’en s’appuyant sur des chiffres. C’est pourquoi il a placé sous son hangar deux notices comparatives, indiquant l’une l’état du domaine lorsqu’il en prit possession; l’autre faisant connaître l’état actuel. La gravure qui accompagne le texte n’est que la mise en scène de ses deux notices, moins les chiffres qu’il est facile de rétablir. En tête, de chaque côté, figurent les deux dates de 1849 et de 1867, point de départ et point d’arrivée. A gauche les anciennes constructions qui rappellent les huttes des sauvages et se trouvent dans un état de délabrement indescriptible. Le cheptel est d’un aspect misérable par sa maigreur et l’abandon dans lequel on le laissait.
L’extérieur des étables excite la pitié, tandis que l’intérieur est repoussant de saleté. Logés dans de pareils réduits, les hommes et les animaux devaient être bien mal à l’aise.

Vers la droite, la gravure nous montre les nouvelles constructions qui réjouissent la vue par leur architecture simple mais élégante. Les métairies offrent des logements bien distribués et confortables; les granges sont parfaitement entendues pour serrer les pailles et les fourrages; les étables, percées de nombreuses fenêtres, reçoivent l’air et la lumière par torrents; à l’intérieur, des crèches et des Tateliers, convenablement disposés, empêchent le gaspillage de la nourriture; un chemin ménagé entre les deux lignes abrège le service.

Au centre figure l’ensemble du domaine, pris à vol d’oiseau : on y distingue les six métairies qui le composent. Enfin, au-dessous de ce tableau, on remarque deux sujets qui représentent, l’un, à gauche, des attelages de bœufs qui défrichent les landes de Theneuille, l’autre, à droite, les mêmes attelages qui ont figuré au concours de labourage de Billancourt.

Au point de départ, le domaine se composait de trois cent quatre-vingt sept hectares, dont seulement soixante-dix étaient misérablement cultivés. Il y avait quatre vingt deux hectares de pâtures et broussailles, cinquante de prairies humides et marécageuses, et cent quatre-vingt deux hectares de terres incultes. On ne récoltait ni froment ni orge. La première année se réduisit à cent quarante quatre hectolitres de seigle et soixante-douze d’avoine. Les prairies artificielles et les plantes racines étaient inconnues. On fauchait quatre-vingt-deux mille kilos de mauvais fourrage, avec lequel on nourrissait, tant bien que mal, cinquante grosses têtes d’un bétail qui faisait
pitié, tant il était maigre et chétif. On avait estimé ces cinquante têtes 5100fr. Le domaine avait coûté 214090 fr.; le produit en céréales était de 1134,1e croît des animaux de 1050, soit un revenu de 2184 fr. pour le propriétaire, ce qui lui donnait un intérêt de 1,016 pour 100 du capital engagé.

En prenant possession de Theneuille, M Bignon trouva un sol profondément raviné par les eaux, couvert de landes et de bruyères, qu’il fallait mettre en valeur. Les parties en culture étaient envahies par les mauvaises herbes, les prairies par des plantes marécageuses. Tout était donc à faire sur cette propriété, qui disposait de si faibles ressources en fourrages et en animaux de travail.

M. Bignon se mit résolument à l’œuvre. Il commença par faire avec ses métayers un bail par lequel il se réservait la direction des travaux, et supprimait les anciennes redevances qui ruinaient les colons et empêchaient toute espèce de progrès. Cette charte, que nous recommandons aux pays d; métayages, ne se compose que de six articles. Nous sommes fâchés de ne pouvoir la reproduire.

Les travaux commencèrent aussitôt. On défricha les landes, on combla les ravins, on nivela le sol, on éleva une fabrique de tuyaux de drainage pour assainir les parties humides, on chaula celles qui manquaient de calcaire, on ouvrit des fossés d’écoulement pour les eaux et on les recueillit dans des réservoirs pour les faire servir à l’irrigation ; on construisit des routes, on créa des prairies naturelles, on établit des prairies artificielles, on fit des plantations, on reconstruisit les maisons de métayers, les granges et les étables, enfin diverses acquisitions portèrent l’étendue du domaine à 496 hectares. Toutes ces améliorations, ainsi que les terrains ajoutés, ont coûté 137 370 francs. Le chaulage de 340 hectares seul a exigé 44370 francs ; l’aménagement des eaux, 8000 francs; les semis et plantations, 6000 francs; les acquisitions nouvelles, 42 000 francs; les primes données aux colons pour création de prairies, 3000 francs; en outre, M. Bignon a abandonné à ses métayers. 4775 francs de primes qu’il avait obtenues dans les concours; il s’est seulement réservé les médailles; enfin, il estime qu’il aura à peine dépensé 10 000 fr. pour fonder des écoles, des bibliothèques, une fontaine et une horloge publique, y compris la rétribution scolaire pour Ls enfants qui ne peuvent la payer. M. Bignon nous a déclaré que de toutes les dépenses faites par lui, la plus productive était celle consacrée aux écoles et aux bibliothèques.

Aujourd’hui le domaine comprend 340 hectares de terres labourables soumises à l’assolement quinquennal, qui se compose de racines, de blé, de trèfle et d’avoine. U y a 95 hectares de prairies naturelles, 43 de bois et 8 de chemins, cours et bâtiments; 136 hectares seulement sont couverts de céréales, et 159 de racines et de prairies artificielles. En y comprenant les prairies naturelles, 254 hectares sont consacrés à l’alimentation du bétail.

D’après l’inventaire fait au mois de novembre 1866, il y avait eu cette année 237 000 kilos de fourrages artificiels; 250 000 kilos de fourrages naturels, et 450 000 de racines, au total, 937 000 kilos de nourriture pour le cheptel, non compris les pailles. La récolte en grains s’élevait à 810 hectolitres de froment, 214 d’orge, 286 de seigle et 896 d’avoine. Cette récolte avait rendu 30350 francs. Le cheptel se composait de 204 grosses têtes, évaluées 76 000 francs. Le croît du bétail s’élevait à 15 590 francs, dont moitié, ou 7795 francs, pour le propriétaire. Ainsi, en dix-sept ans, le cheptel était' monté de 50 têtes à 204 têtes; les grains, de 216 hectolitres à 2206; le fourrage, de 82 000 kilos à 937 000, racines comprises. L’intérêt du capital engagé, s’élevant dès l’origine à 214090 francs, n’était alors que de 1,016 pour 100. En 1866, le capital engagé donnait un intérêt de 6,45 pour 100 qui se décompose de la manière suivante : la moitié des céréales, 15175 francs; la part du cheptel, 7796 francs; au total, 22 970 francs de revenu pour un capital de 355 460 francs. Voilà, certes, un très-beau résultat. Ajoutons que chaque année le sol acquiert une plus value considérable qu’il est difficile de chiffrer.

Le domaine, dans son ensemble, ne comprend encore qu’ un peu plus d’une demi-grosse tête par hectare. Lorsqu’on l'aura doté d une grosse tête par hectare, ce qui existe déjà sur la métairie de La Croix, le revenu du propriétaire sera doublé, et la terre aura acquis une valeur vénale triple du capital engagé. Or, 46000 francs de rente en immeubles représentent, à 21/2 ou à 3 pour 100, une mise de près d’un million. Le métayage réformé offre donc aux capitalistes un moyen certain de faire des placements très-avantageux et d’une sûreté sans égale, puisqu’ils reposeront sur le sol, qui ne peut périr.

Quant aux petits cultivateurs, qui ne possèdent que leurs bras, le métayage ne leur est pas moins favorable. S’ils enrichissent les propriétaires par leurs travaux mieux dirigés, ils peuvent, eux aussi, se constituer un petit patrimoine, tout en élevant et en dotant leur progéniture. Le domaine de Theneuille nous en fournit autant d’exemples qu’il y a de métayers. J’en citerai deux seulement à l’appui de ma thèse.

M. Souchot, qui exploite la métairie de Grandfit, en avait d’abord été fermier. Comme, malgré un faible fermage, il ne pouvait suffire aux besoins de sa famille, en 1855, il voulut devenir métayer. A cette époque, il possédait un patrimoine de 12 000 francs qui était grevé de 10 000 francs d’hypothèques. Durant les douze années écoulées depuis, il a pu, avec la moitié des produits de cette métairie, rembourser ses dettes, accroître d’environ 4000 francs sa part de cheptel, payer à sa mère une rente annuelle de 400 francs, marier deux de ses enfants et leur donner 300 francs de dot à chacun. Le dernier inventaire lui attribue 4075 francs pour sa part de céréales et de bétail. Mais après avoir pourvu aux besoins de sa famille et de ses serviteurs, il vend encore pour environ 1200 francs de laitage, de volailles, d’œufs, de laine, de châtaignes, de fruits, de chanvre, etc. Il ne donne à M. Bignon que 3 kilogrammes de beurre, bien qu’il possède plusieurs vaches.

La métairie de Bonneau avait également un fermier qui, en 1852, résilia son bail, parce qu'il était toujours en perte. Son fermage n’était cependant que de 1600 francs et le propriétaire lui fournissait pour 600 francs d’engrais. M. Guet, le métayer actuel, remplaça le fermier sortant. Il possédait alors une petite locature de 2000, sur laquelle il devait 800 francs. Depuis lors, il a payé ses dettes, il est aujourd’hui propriétaire d'une locature de 6000 francs sur laquelle il existe un outillage de 1500 francs; il a marié deux de ses filles et leur a donné à chacune 300 francs de dot; il a fait assurer ses garçons contre les chances du recrutement; enfin, le métayer de Bonneau qui, au début, n’avait pas pu fournir la moitié du cheptel estimé 5291 francs, possède aujourd’hui la moitié de la différence du même cheptel estimé 12 215 francs. Le dernier inventaire lui attribuait 5667 fr. pour sa part de céréales et de bétail; ses recettes en menus produits s’élèvent également à 1200 francs, déduction faite des besoins du ménage. Ainsi Bonneau qui rendait à peine 1000 francs sous le régime du fermage, en rend aujourd’hui 5667.

Voilà des résultats positifs ; ils établissent que le métayage réformé est utile, non-seulement au propriétaire, mais encore au métayer. Le métayage s’offre donc aux économistes comme un moyen certain d’améliorer la condition morale et matérielle des populations rurales. En les associant avec les propriétaires fonciers, au moyen du métayage, on mettrait entre leurs mains l’instrument de travail et on leur donnerait une position honorable. Avec de l’activité et de l’économie, ils arriveraient facilement à l'aisance et finiraient eux-mêmes par devenir propriétaires. N’est-ce point là la solution la plus heureuse, la plus complète que l’on puisse donner au redoutable problème posé par les économistes?

Le jury international l’a pensé en attribuant à M. Bignon un grand prix consistant en une œuvre d’art, une grande médaille d’or de 1000 francs, et plusieurs médailles d’or, d’argent et de bronze. Les métayers coopérateurs ont également obtenu des récompenses. Jamais distinctions ne furent mieux méritées. Nous venons d’en fournir les preuves éclatantes.
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