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worldfairs
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Les Eventails

Message par worldfairs » 16 sept. 2018 06:52 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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L’éventail est aussi vieux que l’homme et plus vieux que la femme. On ne conçoit pas la femme sans éventail. Pendant que le serpent cherchait à séduire Ève la blonde, l’aïeule du genre humain dut s’éventer avec une feuille de figuier.

Les éventails de Mme Abel et des demoiselles Caïn périrent dans le déluge : on ne put tout mettre dans l’arche. Les éléphants tenaient trop de place. Mais la nécessité rend ingénieux : il fallut bien trouver un remède aux torrides ardeurs d’un soleil encore tout jeune, et qui n’avait pas eu le temps de se refroidir. On réinventa l’éventail.

On en attribue la gloire à la fille aux petits pieds d’un mandarin au bouton de cristal.

Des feuilles d’arbres et des plumes d’oiseaux durent être les premiers éventails des coquettes primitives. Les dames grecques empruntaient pour s’éventer la plume constellée du paon, ce qui dut les mettre en délicatesse avec Junon, dont le paon était, comme on sait, l’oiseau favori.

L’éventail fat mis à la mode en France par les parfumeurs italiens venus à la suite de Catherine de Médicis. On les appelait alors des esventoires. L’éventail n’eut point de peine à franchir le détroit : il est si léger! Les Anglaises s’en servirent beaucoup, pour se persuader qu’il faisait chaud chez elles. Il n’est question dans l’histoire des cours, que du magnifique éventail offert à la grande Elisabeth — cette Reine-Vesfale, comme l’appelle Shakespeare.

Les belles dames de la cour de Louis XIV sentirent tellement le besoin de s’éventer, — ce que l’on conçoit aisément dans le voisinage du Roi-Soleil — que ce grand monarque, qui réglementait tout, éprouva, lui, le besoin de constituer en corps de jurande les maîtres éventaillistes de sa bonne ville de Paris. L’éventail était alors partie indispensable et intégrante d’une toilette de femme; on riait, on causait tout bas, on bâillait même derrière ce fragile mais inviolable rempart dont les grandes coquettes seules connurent les inépuisables ressources. On ne comptait pas moins de cent trois manières de s’en servir, et Racine avait, dit-on, formé le projet de composer un poème didactique, destiné à les faire passer toutes à la postérité avec ses alexandrins sublimes. La mort brisa sa plume avant qu’il ait pu accomplir ce grand œuvre.

L’éventail n’en poursuivit pas moins activement le cours de ses succès. Ces succès furent si grands à fin moment que les hommes même ne craignirent pas d’en faire usage en 1828. Ils peuvent, du reste, s’autoriser d’un exemple sacro-saint : notre saint-père le Pape lui-même se fait éventer pendant certaines cérémonies de la liturgie romaine.

Chez les Orientaux, l’éventail perd de sa légèreté, et, chose étrange, se fait immeuble. C’est une sorte de soufflet gigantesque, attaché au plafond, et que l’on remue à force de bras.

Il y a loin de cette action mécanique à la gentille manœuvre des Espagnoles qui jouent si bien de l’éventail qu’on a dû créer un mot tout exprès pour exprimer l’acte charmant auquel d’habitude elles consacrent les trois quarts de leur vie. On appelle abanicar le jeu de l’éventail, et ojerar le jeu de la prunelle. Les deux jeux font la paire, et il suffit de l’un des deux pour perdre un homme.

La production de l’éventail tient une grande place dans l’industrie parisienne. Un éventail ne passe pas entre moins de quinze mains. Deux feuilles de papier ou d’étoffe, appuyées sur une douzaine de petites flèches de bois, de bois de nacre ou d’ivoire, exigent le concours de quinze ouvriers différents — bel exemple de la division du travail! — Les feuilles de l’éventail se préparent généralement à Paris; quant aux flèches — bois, ivoire, nacre, écaille ou corne — elles sont le privilège à peu près exclusif de certaines communes du département de l’Oise dont les habitants arrivent à une habileté véritablement merveilleuse dans la spécialité de la gravure, de la découpure et de l’incrustation.

La décoration artistique est parfois confiée à des peintres de premier ordre. Les Watteau, les Boucher, les Lebrun ont enrichi quelques éventails des œuvres exquises de leurs pinceaux. MM. Boulanger et Camille Roqueplan s’étaient chargés, à une époque plus récente, d’embellir la jolie collection d’éventails qui fut mise dans la corbeille de la duchesse d’Orléans.

Parfois l’éventail est sans feuille, de papier ou d’étoffe, composé seulement de ses flèches, sculptées, incrustées ou peintes, réunies en bas par un petit écrou, en haut par un ruban.

L’éventail est, par excellence, ce que l’on appelle l'article de Paris. Aucun pays ne sait lui donner son inimitable cachet d’élégance, de distinction et de grâce françaises.

La section de l’Exposition universelle consacrée aux éventails est certainement une des plus curieuses, et des plus charmantes.

Parcourons-la rapidement.

Nous voici tout d’abord devant la vitrine de M. Charles Meyer — qui fait un commerce d’exportation des plus considérables.

Je remarque, pour commencer, un éventail en ivoire d’une très-grande finesse, et d’une légèreté aérienne; un second—catalogué n° 9 — nous offre une assez jolie application de dentelles sur fond bleu; celui-ci est fort joliment peint par Besson; cet autre nous fait voir une nacre très-ardemment coloriée par la nature — de cette nuance que, dans le commerce, on appelle Burgos.

M. Alexandre est le fournisseur de S. M. l’impératrice, et il sait donner à ses produits une véritable valeur artistique.

Nous avons admiré dans sa vitrine des peintures Louis XV et Louis XIV d’un très-beau style, et une fantaisie ravissante qui pourrait être signée par Hamon. Ce sont des Amours qui se balancent sous les yeux d’un groupe de jeunes femmes belles comme des Muses, drapées comme des statues, et d’une tournure toute poétique.

MM. James, père et fils, exposent un très-joli éventail de jeune fille, étoffe blanche, avec une légère guirlande de fleurs, bordure de dentelle, monture de nacre. C’est à regretter de n’être pas père ou parrain.

Il est difficile de voir de plus merveilleuses découpures que celles des ciseaux habiles qui emportent la pièce dans le sandal et l’ivoire des montures de M. Caumont.

M. Guérin-Brécheux, en collaboration avec M. Karl-Muller a fait un petit chef-d’œuvre. Il a fourni la matière, admirablement préparée d ailleurs, et Karl-Muller, lui, a peint les infortunes d’Actéon changé en cerf, en trois petits sujets qui témoignent d’un vrai talent de miniaturiste.

M. Guérin-Brécheux expose aussi des nacres peintes, merveilleuses de lumière et d’éclat.

N’oublions pas chez M. Vanier les adieux d’Hector et d’Andromaque, d’un coloris remarquable, par M. Parmentier; un joli Besson, genre Louis XV — et une gracieuse scène de patinage, empruntée à la vie galante de la même époque.

Mais j’ai hâte d’arriver à notre grande réputation parisienne, française, européenne, universelle, Duvelleroy.

Duvelleroy est le prince des éventaillistes, et les plus belles mains du monde se disputent les produits merveilleux de son art accompli. Les premiers artistes parmi les meilleurs, voilà ceux qui travaillent pour M. Duvelleroy. Que devrai-je ajouter à l’éloge quand j’aurai cité les noms de MM. Chaplin, Hamon, Compte-Calix, Ph. Rousseau, Nanteuil, Gavarni, Soldé, Garnier, Karl Müller? Où s’arrêter? Qui prendre? Qui choisir? Avez-vous vu rien de plus éclatant que cet ivoire incrusté de pierres fines? et que dites-vous de ces niellages prolongeant sur la nacre la dentelle noire dont le réseau couvre la feuille de l’éventail? Ceci, c’est de la nacre peinte : ne faites pas le dédaigneux. La nacra peinte est la nouveauté de l’année. N’en a pas qui veut.

Mais vous êtes comme moi, vous préférez à toute chose l’œuvre d’art. Eh bien, regardez ces écrans. Jamais le pinceau de Corot n’a eu plus de flore, plus de poésie, plus de charme rêveur, et ceux-ci, des enfants dodus, dont le contour s’accuse par un si puissant relief que l’on craint toujours qu’ils ne défoncent le tissu léger qui les porte ! Gavarni est là, avec ses types à la désinvolture élégante, Soldé avec ses chasses qu’il ordonne si bien ; Chaplain avec ses jeunes filles qui ressemblent à des boutons de roses; Karl Müller avec Faust et Marguerite, ces créations immortelles, animées du souffle de la poésie et qui tentent tour à tour le pinceau du peintre et la lyre du musicien. Mais ce ne sont point là des éventails, monsieur; ce sont des tableaux. Votre vitrine est un musée.
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