La rue de Provence

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worldfairs
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La rue de Provence

Message par worldfairs » 09 sept. 2018 06:15 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - La rue de Provence - rueprovence.jpg

Pour découvrir et trouver la rue de Provence dans le dédale de secteurs qui coupent et divisent le Palais de l’Exposition, il n’est pas besoin de consulter le plan, il n’est pas nécessaire d’avoir l’intuition topographique.

Il s’agit simplement d’avoir du nez, dans l’acception la plus rigoureuse du mot.

Bien plus sûrement que le fil d’Ariane, tracé sur vélin par les soins de M. Dentu, le sens olfactif doit guider le curieux vers ce coin que l’industrie du parfumeur s’est donné la tâche d’embaumer.

Je dois l’avouer cependant, on ne trouve point là ces orangers en fleurs qui verdoient au bord de la Méditerranée et qui répandent leurs senteurs énervantes dans les îles d’Hyères, ni les jasmins accrochant leurs pétales, odorantes comme le miel, aux tonnelles méridionales.

On peut élever un palais à l’Industrie, mais on n’emprisonne pas la nature.

Là où les fontaines laissent couler des parfums, les plantes qui ont chargé le soleil d’aromatiser leurs sucs, s’étioleraient comme s’étiolent les créoles transplantés sous un ciel brumeux.

Mais si dans la rue de Provence on ne voit ni orangers ni jasmins, on ne saurait trop s’en plaindre, car on trouve là, emprisonnées dans les plus élégants flacons, des essences qui enivreraient les sultanes blasées de la Corne d'Or.

A respirer ces odorants effluves, on penserait n’avoir plus rien à envier à l’Orient, on croirait ne plus avoir le droit de demander à la Perse la plus innocente de ses roses.

Ils semblent avoir voulu tenter Flore elle-même ces distillateurs émérites qui, sous leurs élégantes vitrines, ont entassé les richesses aromatiques dérobées parleur science à la substance des fleurs. Quelques-»uns ont séduit le jury, M. A. Chiris, de Grasse, entre autres, qui a obtenu une médaille d’or.

A côté des flacons de M. Chiris, on trouve les eaux de Cologne de Jean-Marie-Farina, l'alcool de menthe de Ricqulès, le vinaigre de Bully, les essences de Muraour, de Grasse, les savons de Pivert, Violet, Pinard, etc.

La maison Botot, dont la réputation est plus que centenaire, a eu une heureuse idée. Au centre du carrefour pratiqué en face de la section de parfumerie, elle a fait placer une statue, de nymphe probablement, qui verse à tout venant et, comme si cela ne lui coûtait rien, des parfums que tous les mouchoirs se disputent.

Il faut voir combien cette gracieuse fontaine fait des heureux. On court, on se presse, on se bouscule pour obtenir quelques gouttes de cette eau parfumée que la naïade Botot distribue à tous avec impartialité. Devant les essences qu’elle prodigue tous les jours, la batiste et la cotonnade sont égales. Il y en a pour la duchesse comme pour le mouchoir à carreaux du paysan.

Dans tout cela je ne plains que l’infiniment complaisant commis chargé de présenter à l’amphore d’où s’échappe cette pluie odorante le fin lin et le coton grossier qui veulent s’en humecter. Le bras de ce serviteur dévoué est condamné à un continuel va-et-vient qui doit être bien fatigant lorsque sonnent cinq heures et demi.

Espérons que la maison Botot, si savante dans l’art de conserver les dents contemporaines, ne négligera pas l’avenir d’un employé que la science mécanique aurait beaucoup de peine à remplacer.

Une femme, attirée dans la rue de Provence par les suaves émanations de la parfumerie, ne sait plus en sortir.

A côté des essences elle trouve les éventails, ces confidents de toutes les pudeurs et de toutes les malices féminines; car il ne faut pas croire qu’un éventail soit simplement ce complément de toilette qui se compose de petites baguettes de bois, de nacre, d’ivoire ou d’os, assemblées à leurs extrémités pour former la gorge de l’instrument, et d’une feuille de vélin, de canepin, de satin ou de taffetas ornée d’un dessin plus ou moins fini. Non. L’éventail n’est plus le simple esmouchoir, l'esventoir, l'esventeur des nobles dames du douzième siècle.

Introduit de Chine en Europe par les Portugais dans le courant du dix-septième siècle, l’éventail en quart de cercle eut bientôt conquis le monde élégant. Encore quelque temps et c’est à son éventail que Mme de Maintenon confessera ses derniers péchés; c’est de son éventail, transformé en sceptre du plaisir, que la Dubarry se servira pour gouverner Louis XV et la France.

Au dix-huitième siècle l’éventail est devenu une puissance. Les premiers artistes de l'époque, les Boucher, les Lancret, les Fragonard ne dédaignent pas de lui consacrer leurs plus gracieuses compositions. Il faut voir la collection qui se trouve dans la Galerie du travail, et qui touche à la rue de Provence, pour juger les délicieuses gouaches que ces maîtres peintres ont tracées sur le vélin, et quel prix on attachait alors à l’élégance artistique de ces objets fragiles. Aujourd’hui, l’éventail n'est pas moins aristocratique. Il prend à son service les pinceaux les plus fameux. Hamon, Baron, nos premiers aquarellistes, sont chargés de les décorer. Quelques-uns sont de vrais tableaux. Cherchez les vitrines d’Alexandre, les plus remarquables de toutes ; celles de Vanier, Taveaux, Bethmont, Fayet, Kees, et étudiez les scènes fantaisistes retracées sur la feuille de ce léger instrument, qui entre les mains de nos duchesses de la Finance ou du théâtre devient un bâton de commandement. C’est pour l’éventail que les femmes conservent encore leur plus gracieux sourire, c’est de l’éventail qu’elles font leur plus intime confident; c’est toujours lui qui reste leur enfant gâté.

Si elle résiste à la tentation que doit exercer sur elle la vue des éventails, la femme qui parcourt la rue de Provence s’intéressera vivement aux expositions de lingerie, de corsets, de crinolines, d’ombrelles, de gants. Il y a là des chemises, des jupons simples et brodés, mais tous d’un fini à défier l’aiguille d’une fée. Il y a surtout des demi-corsets, des ceintures, comme on les appelle aujourd’hui, faites de satin et de broderies qui font regretter que nos élégantes portent des robes par-dessus.

Ah! la civilisation a bien marché depuis le temps où nos premiers parents se vêtissaient exclusivement de peaux de bêtes ! A l’heure qu’il est, la fourrure n’est plus qu’un accessoire du vêtement féminin, mais quel accessoire! C’est encore dans les dépendances de la rue de Provence qu’on a réuni les riches dépouilles du vison du Canada, de la martre zibeline et de tant d’autres pelleteries amoureuses du velours et des soieries piquées. Au milieu de ces manchons, de ces dolmans fourrés, on pense au givre, à la neige qui peut venir, et on est tenté de demander à M. Leplay l’autorisation de passer ses deux termes d’hiver dans ce salon où l’on s’emmitouflerait si commodément dans un paletot doublé de renard bleu. S’il pouvait exister un paradis d'hiver, c’est bien certainement chez MM. les fourreurs qu’on l’établirait, et le salon de fourrures de l’Exposition en serait la plus riche succursale. La vue de ces chaudes pelleteries vous donne l’intrépiditédes voyages, et, sans transition, en faisant simplement un pas, on se transvase, comme on dit dans les Rendez-vous bourgeois, dans la classe des objets de voyage et de campement.

Ici, on n’a plus que l’embarras du choix. Depuis la gibecière qu’on porte en bandoulière jusqu’à la grande malle de dame, tout se rencontre dans ce dock. On y trouve et le portefeuille du banquier reposant encore innocent à côté de la simple guêtre du chasseur, et l'énorme coffre qui aurait pu servir à Marie-Antoinette, cette reine qui voulait avoir une robe nouvelle pour chaque jour de l’année. Ces-coffres, dont le plus ordinaire doit exiger au moins un wagon à lui tout seul lorsqu’il voyage, sont appelés boîtes à robes. J’en ai vu une cotée onze cents francs!

Ah! mesdames, la belle occasion que je laisse échapper là de sermonner, ainsi que le faisait si naïvement feu M. Dupin, votre luxe et les habitudes qu’il entraîne avec lui !

Mais nous ne sommes pas ici pour faire de la morale. Notre devoir est de visiter la rue de Provence et de continuer notre promenade en jetant un regard sur les toiles cirées et les reproductions des cuirs de Cordoue, de Venise et des Flandres. Ce dernier article appartient bien à cette branche de l’industrie moderne qui a voulu mettre le faux luxe à la portée de toutes les bourses. Je préfère m’arrêter devant les couvertures de laine et de coton, c’est un hommage que nous devons aux bons et loyaux services que rendent journellement ces modestes produits.

Un instrument utile aussi et dont nous avons fait un objet de luxe, c’est la montre qui nous sert à émietter l’existence, à compter les heures et les minutes que nous vivons.

Il existe dans la classe d’horlogerie de la rue de Provence un compteur qui marque les millièmes de seconde. Il est dû à M. Balliman. Devant ce compteur si consciencieux, je me suis, demandé à quelle opération de physique ou d’astronomie pouvait servir ce régulateur. M. Le Verrier seul pourrait peut-être me renseigner, mais je ne l’ai pas là sous la main. Il faudrait courir à l’Observatoire, et j’ai encore à enregistrer l’exposition de ressorts de montres de M. Moniandon, qui a obtenu une médaille d’or. C’est le même qui possède à Gœtzenbruck, dans la Moselle, une usine fabriquant jusqu’à 150000 verres par jour, dont la grosse se vend depuis 0,15 cent, jusqu’à 50 francs.

Une œuvre de patience devant laquelle les connaisseurs s’extasient, c’est l’horloge fabriquée par M. A. Alleaume, d’Angers, horloge qui lui a coûté dix ans de travail et qui marque tout ce que l’homme le plus rangé peut demander à la mécanique.

Besançon a une exposition d’horlogerie considérable. Réputation oblige. L’industrie horlogère, qui tient actuellement le premier rang à Besançon, occupe 15 000 ouvriers ou ouvrières. L’an dernier (1866), le nombre des montres exécutées a été de 305 435, dont 101 309 en or et 204 126 en argent.
En 1849, Besançon fabriquait seulement 6149 montres en or et 32 449 en argent. Ces chiffres seuls démontrent assez les progrès que cette industrie a faits en moins de vingt ans.

Les vitrines de l’école municipale d’horlogerie de Besançon sont des plus intéressantes. Cette école, créée en 1862 seulement et placée sous la direction de M. Sire, a concouru efficacement au développement et au perfectionnement de la fabrique d’horlogerie bisontine. Qu’elle perfectionne l’éducation professionnelle des ouvriers, mais qu’elle se méfie de la camelote.

A côté de l’exposition municipale, nous avons remarqué, et elles méritent de l’être, les montres de chasse de M. Charles Houdin, de Paris. C’est une heureuse innovation qui a trouvé sa raison d’être.

Dans la rue de Provence, on voit encore les appareils de chauffage et pour la cuisine. MM. F. Baudon et fils ont exposé des cheminées monumentales dans lesquelles Gargantua aurait pu faire cuire ses inénarrables dîners. Il y a encore une collection de mâchoires que je ne recommande ni aux gens sensibles ni aux natures nerveuses. Ces maxillaires qui grimacent avec ou sans dents sont d’un aspect peu gai. Rien qu’à les voir on sent pousser le mal aux dents. Il est vrai que c’est à un dentiste qu’appartient cette vitrine, remarquable dans sa spécialité, je l’avoue, mais dont la place aurait été mieux trouvée à côté des expositions chirurgicales.

On a voulu atténuer cette inconséquence en plaçant à deux pas la classe de coutellerie, qui, par un certain côté, celui des instruments chirurgicaux, touche à l’anatomie, mais cela ne fait pas que le public, en passant devant tant de dentiers malades, ne coure vite dans la crainte de prendre la carie des molaires.

Mais finissons gaiement cette promenade dans la rue de Provence.

Sans trembler devant le lion empaillé et les aigles noir et blanc des naturalistes Verreaux et Lefèvre, sans nous arrêter devant la classe des cuirs, auxquels l'Exposition illustrée a déjà consacré un article spécial, saluons en passant M. Polichinelle qui garde l’entrée du Paradis des enfants et qui maintient, de par la puissance de sa trique, l’immobilité de tous ces pantins qui ne demandent qu’à sauter pour tout le monde. Dans la collection des joujoux qui est exposée à l’entrée de la classe 46, on voit des sénateurs, des députés, des conseillers d’Etat en costume officiel et qui, comme de simples mortels à qui n’incombent pas les responsabilités de la politique, font la cour à de sémillantes poupées de carton non moins brillantes que leurs uniformes brodés.

Et maintenant si vous voulez que je vous apprenne pourquoi la rue que nous venons de parcourir a été baptisée rue de Provence, je vous dirai, mais ceci entre nous et sans que s’en doute la Commission impériale, qui ne l’a peut-être jamais soupçonné, que ce n'est pas parce que dans cette rue on entend chanter le refrain du félibre Gaut :
O moun païs, bello Prouvenço,
Toun dons parla pou pas mouri.
(O mon pays, belle Provence,
Ton doux parler ne peut mourir);

mais parce que, dans un coin de la galerie des Beaux-Arts, qui avoisine l’entrée de cette rue, se trouve un remarquable buste de Houdon, envoyé par le musée d’Aix, et représentant un Inconnu. Le port de tête de ce buste rappelle, à s’y méprendre, l’attitude oratoire du grand Mirabeau, ce puissant représentant de la Provence à l’Assemblée nationale de 89.

C’est la seule explication plausible que j’aie trouvée, et je vous la livre, mettant de côté tout amour-propre d’auteur, et sans prétendre pour cela à la médaille d’honneur.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

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