La rue d’Alsace

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worldfairs
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La rue d’Alsace

Message par worldfairs » 05 sept. 2018 02:20 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - La rue d’Alsace - ruealsace.jpg

Sans contredit, parcourir dans l’Exposition les différents secteurs qu’on est convenu d’appeler des rues, tout visiter d’un coup d’œil et tout esquisser d’un trait de plume, toucher à tout comme un enfant terrible, et ne rien approfondir, est une idée originale dont l’honneur revient à notre rédacteur en chef, M. Ducuing, qui, dans un précédent numéro, nous a montré, à propos de la rue de Paris, la méthode qu’il fallait suivre pour utilement accomplir pareil travail.

Somme toute, c’est une tâche agréable et amusante, qui ne laisse pas pourtant que d’offrir de graves embarras et de sérieux inconvénients. Il faudrait avoir la science d’un Pic de la Mirandole pour traiter ainsi des matières les plus diverses; heureusement que l’indulgence de nos lecteurs est inépuisable, et que notre volonté de bien faire est à la hauteur de cette indulgence. Mais il est un autre danger tout aussi redoutable : c’est celui de s'exposer à braconner sur le domaine d’un collaborateur chargé de parler de sujets spéciaux ou de tomber dans des redites. C’est donc une revue d’ensemble qu’il s’agit de faire, la physionomie générale d’une rue qu’il faut noter.

Il est certain que les noms qu’on a choisis pour chaque rue correspondent à l’exposition principale dans la rue même. La rue d’Alsace, pour ne pas multiplier les exemples, est celle qui renferme les tissus de Mulhouse. Voilà qui domine, voilà qui frappe tout d’abord les yeux, voilà qui occupe le plus grand espace, voilà qui justifie la dénomination du secteur.

Après ces précautions oratoires nous pouvons commencer notre promenade; elle n’en sera que mieux comprise.

Donnons un croc-en-jambe à la logique qui, d’après le classement des groupes, voudrait nous faire aborder notre rue par le Jardin central. Suivons plutôt le visiteur qui est entré par la porte d’Iéna, qui a suivi pendant quelques pas le val du quart français et qui s’est trouvé tout à coup, après avoir jeté un regard sur le Pavillon des cloches et les Ruines dissimulant le service des eaux, devant le groupe des maisons ouvrières de Mulhouse. En face même, sous le promenoir, s’ouvre la rue d’Alsace, et ces maisons dont nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot, sont placées là comme les propylées naturels du secteur que nous allons décrire.

Ce groupe est composé de quatre maisons pareilles à celles que M. Jean Dollfus, ce grand philanthrope, fait construire à Mulhouse pour les ouvriers. Ce groupe ne forme à l’œil qu’une maison unique avec quatre façades semblables. Il en résulte de grands avantages pour l’aération et pour l’économie même dans la construction, par suite de l’emploi des murs mitoyens. Les maisons sont entourées de jardins qui viennent expliquer ce mot de Jules Simon : « Je regarde le jardin comme le plus puissant ennemi du cabaret.» De l’air, des fleurs et de l’eau, voilà les grands mérites de ces habitations que nous ne pouvons décrire plus longuement, mais qu’il faut apprendre à connaître, pour les apprécier davantage, dans les livres de MM. Jules Simon, Louis Reybaud et Audiganne.

Entrons enfin dans le Palais même. Sous cette immense galerie qu’un souffle de géant semble avoir audacieusement jetée dans l’espace pour abriter les machines du monde entier, nous trouvons d’abord les métiers à tisser de la classe 56. Bischwiller, et dans cette ville M. Stehelin qui a obtenu une médaille d’or, puis Thann, Mulhouse et Rouen ont fourni leurs appareils les plus compliqués. Le bruit est effroyable. Les bobines tournent en sifflant, les courroies de transmission cinglent l’air; au fond, à droite, la machine Powell [lève ses grands bras vers le ciel. Que dirait le seigneur Don Quichotte, s’il était mis en présence de ces formidables ailes de moulin d’un nouveau genre?

Sur les murs, devant et derrière nous, s’étalent d’heureux et salutaires enseignements. D’un côté une immense nappe tissée en fil rouge et blanc, avec figures allégoriques de la Paix. Ce linge d’une labié homérique a dix mètres de hauteur sur dix mètres de largeur, et a été fabriqué par M. Casse fils, à Lille. De l’autre côté sont groupés sur la muraille les engins de pêche : autre spectacle qui, pour représenter des instruments de destruction, ne rappelle pas moins une occupation toute pacifique. Nous voilà rassuras, et nous pouvons pénétrer plus avant.

A droite et à gauche, sous la deuxième voûte qui nous conduit vers le centre du Palais, s’ouvrent de vastes salles.

Celle à droite renferme les produits agricoles non alimentaires de la classe 43. Là, nous trouvons les matières textiles, le lin, le chanvre, le coton dont M. Victor Meunier a déjà parlé; là aussi poussent les feuilles vertes et odoriférantes du tabac, dont M. Jacques Valserres parlera prochainement. Nous n’avons rien à ajouter à propos de ces matières qui sont ou seront traitées avec toute l’autorité qu’elles exigent. Nous ne nous arrêterons pas non plus dans la salle de gauche qui renferme les cuirs et les peaux, dont a également déjà parlé dans notre publication M. Victor Meunier.

Nous voici enfin dans cette vaste salle, divisée en quatre grands compartiments, et contenant les cotons filés d’Alsace, les rouenneries, les cotonnades de Roanne et les rideaux brochés de Saint-Quentin. Là, tout est lumineux et clair; point de vitrines qui viennent resserrer l’espace. Les étoffes tombent en tentures gracieuses et réjouissent l’œil de leurs couleurs bariolées. Le blanc domine. Au milieu du carrefour s’élève le groupe des trois Grâces, modèle en plâtre que M. Ducel doit faire couler en fonte. Notre gravure représente ce point principal de la rue, et le dessinateur a fort ingénieusement entouré son sujet de tout ce qui peut rappeler Strasbourg et l’Alsace fie portrait de Gutemberg, les armoiries de la province, les pots et les tonnelets de bière, les armes blanches du Klingenthal, les fusils de Schirmeck, les canons, et les plans des places fortes de la frontière, les quenouilles de chanvre et les écheveaux de lin. Le pâté de foie gras seul a été oublié par l’ingrat.

Nous traiterons prochainement, dans un article spécial, des étoffes qui sont réunies dans cette salle. La question est importante et mérite, à côté de celles des soieries de Lyon et des étoffes de Paris, un examen particulier. Les noms des Dollfus-Mieg, des Schlumberger Steiner, des Napoléon Kœchlin, des Sellières résument toute l’industrie manufacturière du Haut-Rhin. Mulhouse, Thann et Wesserling ont une fabrication dont les produits se répandent dans le monde entier. Il faut en étudier soigneusement et les qualités et les défauts. Il en est de même des rouenneries représentées par MM. Jules Lepicard, Havas frères, Leroux-Eude, Hazard à Rouen, Eugène Lemaître à Bolbec, Henry à Maromme, etc.

Parmi les rideaux brochés de Saint-Quentin nous avons remarqué, pour le fini du travail et le goût original des dessins, les expositions de MM. Lehault, Victor Dubois, Payen, et les guipures de fil, de coton et de soie de M. Montrouel.

Quittons une salle que nous aurons, comme nous l’avons dit, occasion de visiter en détail, et arrêtons-nous devant les meubles, qui ne sont pas le moindre attrait de la section française. Le goût est la première condition de succès dans cette fabrication, et ce n’est pas cette qualité qui manque à la France.

Dans la rue d’Alsace ne se trouvent que deux exposants : MM. Racault et Kriéger et MM. Mazaroz et Ribailler; mais notre regard plonge dans les immenses galeries où se côtoient les Lemoine, les Fourdinois, les Beurdeley. Les meubles s’entassent comme des Ossas sur des Pélions. La foule circule en poussant des cris d’admiration, mais aussi des exclamations de regrets. Tous ces lits somptueux, tous ces meubles compliqués de forme, composés de bois divers, à larges dorures, ne sont pas même accessibles aux personnes aisées. Une princesse — fût-ce une princesse de théâtre — peut seule aspirer après un pareil luxe.

MM. Racault et Kriéger, dont nous avons publié le dessin d’une bibliothèque en bois de poirier, ontexposé une très-grande variété de meubles de différents styles, la plupart fort bien réussis. Une console style Louis XVI, mérite surtout pour son ornementation originale d’être examinée avec attention. MM. Racault et Kriéger ont eu en outre l’heureuse idée d’exposer le plan relief de leur établissement.

C’est le modèle par excellence de la maison unissant le commerce à l’industrie. Plus de 600 ouvriers (sculpteurs, ébénistes, tapissiers, décorateurs, dessinateurs, etc.) sont réunis dans de vastes ateliers. Cet établissement rappelle les grandes manufactures et donne une haute idée de l’importance de la fabrication du meuble à Paris.

Mais comme le Juif errant légendaire, il nous faut marcher toujours; il nous faut même revenir sur nos pas pour mentionner à notre gauche les tapis et étoffes pour ameublements de M. Arnaud-Gaidan, à Nîmes, qui a obtenu une médaille d’or, et le velours-savonnerie sur toile de MM. Berchoud et Gueneau. Notre ami Octave Lacroix appréciera tous ces chefs-d’œuvre en prenant pour thème principal les Gobelins, et notre ami Victor Cosse analysera prochainement les mérites du mobilier français.

Le chemin nous est encore une fois barré par un kiosque-orchestre exposé par le Bazar des Voyages, que dirige avec tant d’habileté M. Walcker. En attendant que la musique de Hérold ou de Meyerbeer résonne sous cette élégante construction, les visiteurs fatigués viennent s’y reposer et échappent ainsi à l’impôt vexatoire du monopole des chaises.

De leur place ils pourront contempler la triple exposition de MM. Cordier, Parfonry-Dupuis, et Landeau et Cie. M. Landeau produit cinq variétés de marbres qu’il tire de la Sarthe : les marbres noir, rose, gris veiné de rouge, gris Louverné et gris cendre. MM. Dupuis et Parfonry ont exécuté diverses cheminées avec beaucoup de bonheur. Deux, entre autres, se font remarquer : l’une en marbre noir de Belgique, style renaissance -, l’autre en marbre rouge antique des Pyrénées style Louis XIII. M. Cordier, statuaire bien connu, reproduit en couleur sur le marbre les différents types des peuples. On pourrait l’appeler un sculpteur ethnographique. Si ses deux femmes fellahs, qui soutiennent des lampes, sont d’une heureuse composition, on n’en peut pas dire autant d’un bas-relief représentant par neuf figures différentes le type de la jeune fille grecque. Du marbre blanc colorié nous paraît une triste chose, et encore nous gardons-nous de parler du choix des couleurs et du mérite de la composition. Trouver dans les différentes nuances du marbre même des combinaisons agréables à l’œil, c’est chose acceptable; mais voir forcer la nature par des tons criards qui ne sont accouplés que pour mieux hurler, c’est un manque de tact étonnant au moins de la part d’un artiste.

Nous voyons déjà par une échappée le Jardin central; nous sommes donc tout au bout de notre rue, et que de choses pourtant encore à voir, que de mondes d’idées à remuer. Nous sommes arrivés dans la galerie des arts libéraux. La librairie et l’imprimerie françaises sont à notre droite, la reliure et la papeterie à notre gauche. De celles-là j’ai longtemps entretenu les lecteurs de cette publication; de celles-ci, la plume compétente de M. Asseline jugera les productions. Le côté pittoresque de cette salle est la grande carte géographique dont l’Imprimerie impériale a orné les murs, et le kiosque octogone à quatre pans ouverts, dans lequel les éditeurs Dupuy, Testu et Massin ont exposé leurs lithographies et leurs impressions en couleur à l’instar de celles de M. Silbermann, de Strasbourg.

L’espace se resserre; un couloir étroit, rendu plus difficile encore pour la circulation par trois statues qui sont placées au milieu du chemin, mène au Jardin central. Quatre salles pourtant s’ouvrent encore sur ce passage. Les deux premières, à droite et à gauche, sont garnies de tableaux de Fécule française. Un coup d’œil, jeté de la porte même, nous permet d’admirer la saisissante composition de M. Schreyer, qu'il a intitulée : Abandonnée, et la singulière et émouvante peinture de M. Giraud : Un marchand d'esclaves.

Les deux autres salles appartiennent au musée rétrospectif, dans lequel M. Du Sommerard nous a introduits récemment et dont nos collaborateurs vont exploiter toutes les richesses. La salle de gauche renferme les objets trouvés dans la Gaule avant l’emploi des métaux. Ce sont des pierres taillées de la façon la plus bizarre pour les usages journaliers. La salle de droite contient des monnaies, des bracelets, des colliers, des anneaux, des vases, des poteries, des statuettes, des ustensiles de ménage, des lampes remontant aux époques celtique, gauloise et gallo-romaine. Ces curiosités archéologiques, débris d’un autre âge, sont d’un grand prix et n’ont pu être réunies que par le zèle de l’organisateur de cette galerie, M. Du Sommerard, et par l’obligeance des musées municipaux et des particuliers auxquels il a fallu emprunter pour un temps toutes ces richesses dont on n’aime pas à se priver.

Les trois statues du couloir; dont nous avons parlé plus haut, sont un chevrier qui sonne de la trompe, de M. Feugère des Forts; un Gaulois blessé, implorant Teutatès, de M. Delhomme, et une statue de femme, intitulée : la Somnolence, de M. Leroux. La statue de M. Delhomme ne manque pas de mouvement et de virilité.

Nous sortons enfin par une porte ornée de vieilles tapisseries, et nous sommes dans le Jardin central, où, au milieu des fleurs, s’épanouissent des statues.

Nous cherchons en vain un abri.

Ah! la logique a du bon, et M. Ducuing avait raison de commencer sa fatigante promenade par le Jardin central, pour aboutir sous le Promenoir, qui offre tous les délassements et toutes les récréations.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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