Les étoffes de Paris

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worldfairs
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Les étoffes de Paris

Message par worldfairs » 03 sept. 2018 01:02 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Informations, renseignements, discussions, questions - Les étoffes de Paris - etoffesparis.jpg

Croyez-vous, en bonne conscience, qu’il soit, non pas facile mais seulement possible d’apprécier la qualité et la valeur d’un tissu, sans le toucher de la main et des yeux, le tourner, le retourner, le considérer sur toutes ses faces, et sans se rendre compte, avant tout, de la nature des divers éléments qui sont entrés dans sa fabrication? Le plus expert déclarerait assurément la chose impossible: il n’est pas d’œil si sûr et si bien exercé qui, à distance, ne soit exposé à mal voir et à se tromper; et, dans un pareil cas, on comprendrait très-bien que le juge le plus compétent se récusât, faute de lumières suffisantes.

Eh bien, ce que ferait le plus habile, ne sommes-nous pas fondé à le faire, et aujourd’hui ne pouvons-nous pas prétexter plus justement que lui de l’insuffisance de nos lumières ?

C’est même la seule voie qui nous soit ouverte, et l’unique moyen que nous ayons d’échapper à tout reproche et de sauvegarder notre responsabilité.

Notre situation est des plus étranges et mérite d’être expliquée. On verra qu’il ne suffit pas d’être confit en bonnes intentions ni animé des résolutions les plus énergiques pour se bien acquitter de la tâche la plus modeste; il faut encore y être aidé; car rien n’est possible à celui qui se brise, comme nous, contre le mauvais vouloir de ceux dont la bienveillance lui semblait assurée.

Expliquons les faits.

Le calepin d’une main et le crayon de l’autre, nous nous étions engagé dans la galerie où Paris a exposé ses plus élégants tissus. Ces produits spéciaux sont là entourés et comme encadrés, par des articles similaires, mais moins éclatants, des principaux centres de production.

Dans cette galerie, nos yeux se promenaient alternativement et avec le même plaisir de droite à gauche: la variété des tissus, leur bon goût, le mélange harmonieux des couleurs, tout nous charmait de loin ; et si nous fussions venu là en simple visiteur, nous serions sorti enchanté et même ébloui des merveilles créées par notre industrie.

Mais nous avions, malheureusement, autre chose à faire qu’à régaler nos yeux du spectacle toujours changeant de ces gracieux et brillants étalages ; il ne nous suffisait pas de regarder en courant, nous étions tenu de voir et de bien voir, d’examiner, de palper et en quelque sorte d’ausculter chacune des étoffes pour en connaître la constitution et en apprécier la durée probable.

Un pareil examen ne pouvait se faire à distance ni même au travers des vitrines contre lesquelles nous sommes allé heurter du front sans trouver d’abord personne pour nous les ouvrir.

Tout ce dont nous avons pu nous rendre compte, en collant nos yeux sur une suite de glaces assez ternes, c’est l’état d’abandon où sont laissées la plupart de ces pauvres étoffes. Personne n’est là pour en prendre soin. La lumière y a marqué son passage, et en a éteint les vives nuances; la poussière qui chaque jour les envahit, y ondule en épais sillons. Encore quelques jours, et leur éclat et leur fraîcheur première, en partie évanouis, auront disparu comme les neiges d’antan.

Contristé d’un pareil spectacle, nous nous éloignions en cherchant à démêler la cause de cet inexplicable abandon, lorsque, dans une galerie voisine, notre bonne fortune nous fit rencontrer deux exposants qui se promenaient, en devisant comme de simples mortels. Après les avoir poliment abordés, nous leur adressâmes, dans les termes les plus mesurés, notre humble requête, et nous nous attendions à obtenir de leur complaisance beaucoup plus que nous ne leur demandions. Quelle déception fut la nôtre !

« Un examen, une étude, aujourd’hui, s’écria l’un d’eux, pourquoi faire? Êtes-vous chargé par la Commission de réparer le tort que sa négligence a pu causer à vingt d’entre nous ? Lorsqu’elle est passée devant ma vitrine et celle de monsieur, ajouta-t-il en désignant son compagnon, elle n’y a pas même porté les yeux, et cependant elle nous avait convoqués, et nous étions là, l’un et l’autre, tout prêts à la bien renseigner. Et voilà que maintenant, quand prix, médailles et mentions ont été distribués, et que nous n’avons plus rien à espérer ni à attendre, vous voulez procéder à une sorte d’enquête; permettez-moi de vous le dire, je trouve, pour mon compte, la demande d’assez mauvais goût, et je vous engage à vous adresser pour les renseignements dont vous avez besoin à des exposants qui, ayant été mieux traités, se trouveront plus disposés et plus intéressés à vous être agréables. »

Il y a des choses qu’on ne se fait pas dire deux fois, aussi nous prîmes immédiatement congé de ce malcontent, dont nous aurions été désolé d’augmenter la mauvaise humeur par la plus légère et la plus humble objection.

Après un pareil échec, un autre eût abandonné la place et résigné son mandat; nous, au contraire, piqué au jeu, nous sommes revenu sur nos pas, et passant en revue toutes les pièces du plus près qu’il nous fut possible, nous avons pu enfin, après un long et pénible examen, établir notre opinion.

Nous la donnons ici en permettant qu’on en discute la valeur, mais non la sincérité.

Les principaux centres de fabrication pour les tissus et les étoffes employés dans la confection des vêtements de femmes, sont : Reims, Roubaix, Saint-Quentin, Amiens, Mulhouse, Sainte-Marie-aux-Mines, Rouen, Fourmies-le-Cateau, Guise et enfin Paris.

Le- nom qui clôt cette liste aurait dû se trouver en tête ; mais plus tard il reprendra sa place.

Les étoffes de fantaisie sont généralement de laine cardée et légèrement foulée comme les flanelles, les mérinos et les cachemires d’Ecosse.

Les tissus sont tous de laine mélangée d’autres matières.

Presque toutes les étoffes de laine pure ou mélangée, fabriquées en France pour le marché intérieur, sont adoptées par les autres nations. De là est résulté le très-grand développement de nos manufactures, lequel a souvent occasionné la dépréciation des produits fabriqués par suite de leur trop grande abondance; aussi n’est-ce que dans le perfectionnement continu des méthodes et des procédés industriels que le manufacturier doit chercher et peut trouver ses économies et ses bénéfices.

De notables améliorations dans le mode et les procédés de fabrication ont puissamment contribué au développement de notre production et de notre commerce d’exportation. De nouvelles méthodes de peignage et de filature, d’ingénieux moyens d’impression facilitant le travail de l’ouvrier ou de la machine, l’application des produits d’aniline comme matière colorante, enfin l’adoption de nouveaux procédés d’apprêt, ont permis à l’industrie de la laine peignée d’abaisser constamment le prix de ses produits, tout en leur conservant leur supériorité.

Paris est le grand foyer de cette production : il n’a pas, comme Lyon, ses travailleurs dans ses faubourgs et sous la main; mais tous les centres manufacturiers ne sont que de grandes usines qui attendent ses ordres, s’inspirant de son esprit, de son activité et vivant de la vie qu’il leur communique.

On doit diviser en trois catégories bien distinctes les étoffes et les tissus qui se fabriquent chaque année pour les différentes saisons dans nos diverses manufactures.

1° Les tissus de hautes nouveautés, de luxe et de riche fantaisie pour robes : mérinos, cachemire d Écosse, gaze de soie, tissus de poil de chèvre brochés, etc., particulièrement destinés à la vente de Paris ;
2° Les tissus, les étoffes et les nouveautés de goût, pour la vente courante;
3° Les tissus spécialement fabriqués pour l’exportation.

Les étoffes et les tissus de la première catégorie destinés, d’une manière exclusive, nous l’avons dit, à la riche clientèle de Paris, sont généralement faits sur commande et exécutés conformément aux dessins et aux dispositions arrêtés et prescrits par nos grands établissements de nouveautés. Les chefs de ces maisons sont les vrais créateurs, les éditeurs réels de tous les élégants tissus et des splendides étoffes que renferment leurs magasins; les fabricants ne sont que les metteurs en œuvre, dont l’intelligence et l’habileté sont uniquement appliquées à suivre les instructions qui leur ont été transmises.

Les tissus de la seconde catégorie résultent du travail libre des fabricants qui combinent de leur côté, en vue de placements probables, des dispositions nouvelles, afin de livrer directement au commerce des étoffes qui se distinguent par l’élégance et le bon goût.

Enfin les tissus de la troisième catégorie, très-distincts de tous les autres par leurs couleurs d’une vivacité tout à fait éclatante, diffèrent encore entre eux selon leurs destinations différentes. C’est pour l’étranger qu’ils sont fabriqués : il faut donc qu’ils répondent aux nécessités et aux goûts des diverses localités où on les expédie.

Il est inutile de dire qu’aucune de ces étoffes n’a de placement ni de vente possible sur les marchés de l’intérieur.

Mais tous ces tissus, à quelque catégorie qu’ils appartiennent, sont fabriqués avec un soin égal, et dans l’Exposition tout entière on ne trouverait pas une seule pièce qui ait été exécutée en dehors des habitudes de la fabrication ordinaire.

C’est une des gloires de la fabrique française de faire toujours bien en cherchant les moyens de faire mieux, et de ne livrer sur tous les marchés que des produits qu’elle peut avouer, et dont elle ne déguise jamais la provenance en y appliquant la marque d’une fabrique étrangère.

Cent trois fabrications de tissus ont pris part au grand concours du Champ de Mars.

Dans ce nombre, Paris en compte trente, Reims vingt-deux, Roubaix dix neuf, Amiens, Sainte-Marie-aux-Mines, Rouen et quelques autres lieux de fabrique, moins importants se partagent le reste.

MM. Seydoux, Liéber et Cie, MM. Larsonnier frères et Cie de Paris, et MM. Villeminot-Stuart, Roger et Cie de Reims, ont été mis hors de concours.
La grande importance de ces maisons, établies depuis de longues années, n’est contestée par personne.

Les deux premières marchent à la tête de la fabrique de Paris pour leurs mérinos, leurs cachemires d’Ecosse et leurs riches nouveautés de fantaisie pour robes; et nous ne connaissons pas de rivaux à MM. Villeminot-Stuart et Roger pour leurs beaux tissus de laine peignée.
La médaille d’or a été très-justement accordéè à MM. George Hooper, Carroz, Tabourier et Cie de Paris.

Les riches tissus, les étoffes de haute fantaisie, les beaux brochés sur poil de chèvre et les châles élégants exposés par cette maison sont d’une exécution au-dessus de tout éloge. Nous ne croyons pas impossible à d’autres de faire aussi bien, mais nous doutons que personne puisse faire mieux.

Nous sommes profondément étonné que MM. Pénicaud et Naudé de Paris n’aient obtenu du jury aucune distinction.

Quoiqu’ils aient très-franchement avoué que leurs beaux tissus de laine sont exécutés à la mécanique par MM. Graudremy et Français, de Reims, teints et apprêtés par M. Bernadotte de Suresnes, il n’en reste pas moins établi qu’ils sont les vrais promoteurs et les principaux agents de cette belle industrie qui leur est particulièrement redevable de sa prospérité et de son éclat.

MM. Beschet et Cie, qui ont une grande réputation sur la place de Paris pour leurs tissus de laine et soie qui tiennent le premier rang parmi les nouveautés riches, n’ont pas été beaucoup plus heureux.

Le public s’empressera de dédommager les uns d’un inexplicable oubli, les autres de la maigre part que leur a faite le jury dans la distribution de ses récompenses.

La médaille d’argent a été accordée pour leurs différents tissus de laine, de laine et soie et de laine et coton, à MM. Bossuat, Gustave Hess, Novières et Fourrier, Perrin, Piedanna et Jumeaux, Poulain frères, Rodier, Sabran et Jessé.

MM. Planche et Cie ont obtenu la même distinction pour leurs tissus de laine et leurs dentelles à la mécanique, et MM. Vatin et Cie pour leurs gazes et les étoffes de nouveautés qu’ils fabriquent pour l’exportation.

Un très-grand nombre de médailles de bronze et de mentions honorables ont été en outre accordées à cette industrie; mais, à tort ou à raison, la plupart de ceux qui les ont obtenues ont protesté à voix plus ou moins haute contre les décisions souveraines et définitives du jury.

Nous ne terminerons pas cet article sans remercier M. Gustave Larsonnier des renseignements qu’il nous a fournis sur une industrie dans laquelle il est depuis longtemps passé maître.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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