Les Arabes ou les Aïssaoua au théâtre international

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Les Arabes ou les Aïssaoua au théâtre international

Message par worldfairs » 08 juil. 2018 07:28 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Les jongleries algériennes, dont le théâtre international donne une exhibition aux Parisiens étonnés, passent dans le monde musulman du nord de l’Afrique pour de véritables miracles, et, par privilège spécial du prophète Mohammed — que la bénédiction de Dieu soit sur lui ! — ces miracles ne peuvent être accomplis que par les membres de la confrérie religieuse des Aïssaoua, très-répandue aujourd’hui au Maroc, en Algérie et en Tunisie.

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Cette confrérie fut fondée, il y a trois siècles environ, sous le règne de l’empereur Mouley-Ismaël, par un pauvre marabout du nom de Mahmmed-ben-Aïssa, originaire de Mekinez, l’une des trois villes capitales de l’empire du Maroc.

Ce marabout avait une foi inébranlable dans la toute-puissance de la miséricorde divine: aussi s’en rapportait-il exclusivement à elle pour assurer son existence et celle de sa famille, et, s’il faut en croire la tradition, sa confiance ne fut jamais trompée. Dans les circonstances les plus Antiques, un miracle s’opérait à la demande du saint homme.

A la suite d’un de ces miracles, dans la nuit, le prophète Mohammed apparut au marabout et lui enjoignit, par ordre du Tout-Puissant, de faire des prosélytes, de les constituer en confrérie, lui promettant de continuera ses disciples, jusqu’à la fin des siècles, la protection toute spéciale dont il avait entouré son serviteur Aïssa.

En notre langue, Aïssa doit être traduit par le mot Jésus. Aïssaoua, qui est le nom des disciples, correspond littéralement à celui de jésuites.

Ainsi qu’il arrive souvent aux saints doués du don des miracles, Sidi-Aïssa en abusa, à ce qu’il paraît, pour faire échec au pouvoir de l’empereur Mouley-Ismaël; aussi ce souverain ne l'aimait-il pas et cherchait-il par tous les moyens à sa disposition à éloigner un voisin aussi incommode. Mais que faire contre un marabout aux ordres duquel Allah lui-même obéissait?

Cependant Aïssa n’était qu’un homme, et, comme tous les hommes, il vint à mourir. L’empereur le laissa enterrer avec la plus grande pompe dans la mosquée d’El-Hameria, construite par le marabout lui-même, et où il repose encore aujourd’hui ; mais, la cérémonie des funérailles terminée, le prince voulut profiter de la réunion des disciples pour en finir d’un seul coup avec leurs menées et leurs agitations. A cet effet, il avait fait creuser en terre une immense fosse, qu’il remplit de serpents, de vipères, de scorpions, d’aliments empoisonnés, de bêtes féroces, de barres de fer rouge, de lames et de pointes de fer tranchantes, en un mot de tout ce qu’il jugea de plus propre à faire périr tous ceux qui seraient jetés dans cet arsenal de tous les maléfices du diable. Ismaël se flattait que, mort le chef de la confrérie, morte devait être aussi la puissance surnaturelle dont il avait donné jusque-là tant de témoignages éclatants.

A la nouvelle de l’épreuve que l’empereur leur réservait, les disciples eux-mêmes doutèrent de leur pouvoir et s’empressèrent de prendre la fuite dans toutes les directions. Mais, avant qu’ils fussent dispersés, une femme, du nom de Khamsia, -— qui avait été la très-humble servante du marabout défunt, — les harangua pour leur reprocher leur manque de foi et les entraîner à affronter de nouveau les machinations sataniques de Mouley-Ismaël. «Je ne suis qu’une femme, leur dit-elle en terminant, et, je vais vous donner l’exemple. »

A peine dit, Khamsia jette un regard de dédain sur la présomptueuse cour du sultan, et s’élance, échevelée et presque nue, dans la fosse qui devait, d'après les vœux de son souverain, lui servir de tombeau.

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D’une main, elle a saisi le serpent réputé le plus venimeux, lui croque la tête et l'avale sans sourciller; de l’autre, elle s’est emparée d’un morceau de viande couvert de poison et le fait disparaître dans son estomac en un clin d’œil.

A la vue de ce miracle nouveau, les Aïssaoua viennent entourer Khamsia : l’un éteint, en les léchant de sa langue, le feu des
fers rougis à blanc; un autre danse à pieds nus sur les lames des sabres et sur les pointes des poignards; un troisième se précipite sur un yatagan; tousse ruent sur les bêtes féroces, les animaux venimeux et les déchirent à belles dents; enfin, au bout de quelques instants, il ne reste, de tous les éléments de mort accumulés par l’empereur Mouley-Ismaël, que des Aïssaoua bien portants faisant cortège à dame Khamsia et prêts à affronter mille morts pour affirmer leur foi.

Ce n’est pas dans un pays comme le nôtre, où personne ne croit plus aux miracles, que des jongleurs africains parviendront à convaincre, même les plus crédules, que, grâce à l’intervention du prophète Mohammed, ils soient doués d’une puissance surnaturelle; cependant, il est incontestable qu’ils croquent des scorpions ; qu’ils lèchent avec leur langue des lames de fer rougies à blanc ; qu’ils mordent dans des raquettes épineuses de cactus; il est incontestable encore que, dans les dordeba ou saturnales de leurs fêtes en Algérie, on a vu des troupes d’Aïssaoua se ruer comme des bêtes affamées sur un mouton vivant, couvert de sa toison et le dévorer en entier, moins les os, comme pourraient le faire des hyènes ou des chacals, en mangeant laine, peau, chair, graisse, intestins avec tout ce qu’ils contiennent.

Comme toutes les personnes qui, en Algérie, ont eu l’occasion d’assister à la célébration des fêtes des Aïssaoua, j’ai été profondément humilié de voir des hommes, mes semblables, faire de si grands efforts pour se rapprocher le plus possible de la brute, mais, en ma qualité de médecin observateur, j’ai voulu me rendre compte de ce qui se passait sous mes yeux.

D’abord, j’ai constaté que les soi-disant serpents venimeux, mis en scène sous le nom de lefaa (vipères) n’étaient que d’innocentes couleuvres très-engourdies. Je demandai aux charmeurs pourquoi ils n’allaient pas exercer leur puissance magique dans les contrées du Sahara, infestées de cérastes ou vipères cornues ; ils me répondirent, en véritables jongleurs, que Sidi-Aïssa ne les avait institués que pour les pays peuplés de vrais croyants, et non pour les déserts habités par des schismatiques. C’est le schisme, à ce qu’il paraît, qui produit le venin des vipères.

J’examinai ensuite les scorpions et je pus m’assurer, par l’expérience, in anima vili, qu’ils avaient perdu leur venin. Les manger était donc innocent.

Ainsi, le pouvoir de neutraliser les poisons animaux était donc réduit à zéro.

Les poisons végétaux, sem, que les Aïssaoua prétendent absorber impunément, sont aussi inoffensifs que leur couleuvres. Je leur offris, pour me convaincre de leur puissance contre ces poisons, de choisir moi-même de véritables plantes vénéneuses; ils me répondirent, comme pour les cérastes du Sahara, que Sidi-Aïssa ne leur avait assuré l’innocuité que pour les poisons contenus dans la fosse de Mouley-Ismaël,c’est à dire seulement pour ceux fournis par les plantes du territoire de Mekinez, dont la flore n’a encore été explorée par aucun botaniste européen, et qui ne le sera pas de longtemps, après les dangers que M. Balança vient de courir dans l’Atlas.

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Leur pouvoir sur les animaux féroces est à peu près de même nature. Le lion, le roi des animaux, a le privilège d’être préféré pour les démonstrations en public. Souvent, dans les villes algériennes et sur les marchés arabes, on voit des indigènes promener un lion, au son du tambour, entre deux rangs de bannières aux armes de Sidi-Aïssa. Le cortège est toujours composé de manière à appeler l’attention ; mais le lion, le héros de la parade, n’est qu’une rosse qui tient à peine sur ses quatre pattes, qui veut toujours se coucher pour dormir et qu’on assomme à grands coups de bâton et grand renfort d’injures pour le faire marcher, bien lentement, bien lourdement. Pauvre roi des forêts : Quantum mutatus ab illo !

Reste le fer et le feu.

Je vais expliquer le miracle.

On pourra se convaincre au théâtre chinois et dans les baraques de nos saltimbanques de foires qu’il n’est pas nécessaire d’être membre de la célèbre confrérie des Aïssaoua pour avaler des sabres ou se passer des yatagans à travers le corps; le procédé en usage est le même dans tous les cas : une illusion.

Pour le feu, c’est autre chose. On sent la chaleur des plaques rouges et l’odorat ne tarde pas à avertir le spectateur qu’un parfum de chair ou de corne brûlées s’est répandu dans la salle. Il y a donc brûlure, mais brûlure sans douleur.

Ordinairement c’est, ou la langue, ou la plante des pieds, qui est soumise à cette épreuve.

La langue, qu’on me pardonne ces détails, est un corps charnu muni d’une membrane muqueuse et de papilles très-peu sensibles, et qui peuvent devenir presque insensibles par l’habitude de certaines pratiques. La langue de l’âne n’est jamais blessée par les piquants du chardon, et celle du chameau affronte les épines les plus ligneuses. De même, la langue des Aïssaoua s’habitue à lécher impunément des plaques de fer rouge.

Chacun sait que, pour bien ferrer un cheval, on applique le fer à chaud, afin que la corne prenne bien l’empreinte du fer. Il y a brûlure, mais comme la corne est insensible, le cheval ne témoigne aucune douleur. C’est parce que les Aïssaoua ont des cornes à la plante des pieds, comme les chevaux, qu’ils peuvent marcher sans souffrance sur des plaques de fer chauffées jusqu’à l’incandescence.

Je prévois que ma théorie des cornes humaines ne sera pas acceptée sans discussion. Rien n’est plus commun cependant que
licorne aux pieds, en Algérie du moins, chez ceux des indigènes qui, de leur vie, n’ont porté aucune chaussure. Mais, pour attester le bien fondé de mon affirmation, je dirai que, plusieurs fois, j’ai été appelé, comme chirurgien, à extraire des pieds de malheureux Arabes, des plaques de corne pesant jusqu'a 50 grammes et empêchant complètement la marche. Ces malheureux encornés comme le cheval et comme l’âne, auraient très-bien pu, avant l'opération, marcher sur un plancher de tôle rougie à blanc.

Cependant, je dois le dire comme atténuation de ce qui précède, les Aïssaoua n’abordent jamais leurs miraculeux exercices sans s’y être préparés par une sorte d’ahurissement et d’hébétement qui les fait ressembler plus à des animaux qu’à des hommes, quand ils se soumettent aux épreuves réelles qui leur confèrent le titre de frère en Sidi-Aïssa.

Voici en quoi consiste cette préparation.

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Pendant des heures entières, dans une salle étroite et sans air, les frères, après avoir invoqué l’esprit de Sidi-Aïssa, se rangent en deux catégories : ceux qui doivent entraîner et ceux qui doivent être entraînés.

Les premiers, armés de cymbales en fer et de tambours, rangés en cercle et accroupis autour du foyer de la représentation, marquent la mesure et le rythme de l’entraînement, en même temps qu’ils provoquent par leurs cris l’exaltation des entraînés.

Les seconds, les héros de la fête, debout au milieu de l’assemblée, tournent sur eux-mêmes, en marquant chaque cadence par une inflexion du tronc sur les membres inférieurs et en proférant, du fond de leur poitrine, — en vue d’imiter les hurlements des bêles fauves — le nom d’Allah, Allah, Allah.

Bientôt entraînants et entraînés sont couverts de sueur ; pour la provoquer, on ajoute l'action de l’encens brûlé sur des brazeros.

Bientôt encore, on ne respire plus, toutes les poitrines sont haletantes, la soif dévore les assistants; le moment approche où l’homme va devenir une machine inconsciente, obéissant à l’ordre du tambour et de la voix.

Déjà quelques-uns des entraînés ralentissent leurs mouvements, les entraîneurs précipitent la mesure de la musique infernale. D’autres s’affaissent à bout de forces, les yeux hors de la tête, la voix impuissante à proférer le plus petit Allah; on les soutient et on les oblige à marquer machinalement la mesure.

Enfin, les uns tombent, on les relève; les autres tiennent encore sur leurs jambes, parce qu’on les maintient, pour ainsi dire, dans la position verticale, mais ils sont dans l’impossibilité de faire un mouvement volontaire. Alors les tambours et les cymbales redoublent leur tintamarre infernal et les voix des entraîneurs s’en mêlent, en criant à tue-tête, mais toujours en cadence:
Oui, ce sont des Aïssaoua!
Oui, ce sont bien des Aïssaoua!
De vrais, de très-vrais Aïssaoua !

Alors on présente aux entraînés des lames de fer rouges, des scorpions, des raquettes de cactus, ils les avalent; on leur apporte des moutons en laine, en chair et en os, et ils les dévorent. Ivres de soif, de mouvement, de sons, de sons surtout, ils ne savent pas ce qu’ils font, ils ne sentent rien.

Ceux-là seuls qui ont monté à l’assaut ou ont chargé à la baïonnette, entraînés par le bruit de centaines de tambours battant le pas de charge, comprendront l’effet que deux heures de cymbales en 1er et de tambours, unis aux hurlements des uns et des autres, peuvent produire sur le cerceau de malheureux qui, en outre, y joignent l’action de la danse tournoyante, avec flexion du corps sur les jambes à chaque mouvement.

On est déjà fou et à moitié enragé rien que d’assister immobile à un pareil spectacle.

Nos mœurs ne permettaient pas de donner sur le théâtre international une représentation complète d’une dordeba d’Aïssaoua. On ne sert donc aux visiteurs de l’Exposition universelle qu’une pièce revue, corrigée et amendée déjà en Algérie pour être acceptable par des spectateurs européens, et encore atténuée à Paris par l’introduction de danseuses mauresques.

Nous regrettons pour les indigènes de l’Algérie, et surtout pour leurs confréries religieuses, qu’elles n aient pas à offrir à l’admiration de l’Europe des originalités un peu plus nobles, plus humaines et pli s dignes de la sympathie que nous leur témoignons; mais nous sommes très-heureux de voir que la France va enfin être éclairée sur l’état vrai de la civilisation des indigènes de l’Algérie.

Les artistes algériens du théâtre international ne sont pas que des jongleurs, comme on en voit en tout pays et appartenant à une classe hors cadre dans une société. Non. Les Aïssaoua sont les membres d’une confrérie religieuse, organisée, hiérarchisée, possédant des mosquées, ayant des lieux de réunion, et comptant des affiliés, des frères, dans chaque ville, dans les grandes tribus. Abuno disce omnes.
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