Les chemins de Schlitte

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worldfairs
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Les chemins de Schlitte

Message par worldfairs » 12 mai 2018 09:09 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

chemindeschlitte.jpg

Un escalier dont les marches sont en rondins de bois; là-dessus, glissant comme une avalanche, un traîneau aux branches recourbées à l’avant: tel est l’ensemble du chemin de Schlitte et de sa voiture. N’attendez pas de sa grossière mais naïve exécution des pentes douces et ménagées, non : il passe partout ; il court au fond de la vallée dans le lit à sec du ruisseau d’hiver, il glisse sur des pentes effroyables tournant brusquement ici pour éviter un rocher ou un précipice, se faufilant entre les arbres comme un long serpent, ce qui ne l’empêche pas de reparaître plus loin vers le fond de la vallée; car, tandis que nous le décrivons, il a marché, il est arrivé en bas...Naïf, avons-nous dit, par sa structure, rien n’est plus remarquable que l’intuition qui a guidé les bûcherons dans le tracé de leur singulier chemin : livrés à leurs yeux seuls pour guides, n’ayant que leur expérience pour jalons et pour instruments géométriques, ils vont quand même, passent là où il faut, conservant leur pente uniforme; rarement un ingénieur pourrait faire mieux.

Une série de bûches transversales placées sur le sol et retenues à chaque extrémité par un piquet enfoncé dans la terre, forme le sol du chemin : c’est un chemin de fer dont les rails sont en bois et placés en travers. Là-dessus figurons-nous une sorte de charrette sans roues portant sur ses brancards une corde de bois empilé régulièrement, ou des planches, des bois débités, si le chemin descend d’une scierie vers la plaine. A l’avant de la Schlitte, car c’est proprement le traîneau qui porte ce nom, le Schlitteur se ménage une place : il s’assied sur une banquette transversale entre les deux pointes des brancards relevées en bec de traîneau et, les tenant de chaque main, le dos appuyé contre le bois qu’il amène, il dirige son véhicule en heurtant, lorsqu’il le faut, du talon chaque rondin du chemin.

Malheur à lui si le pied lui manque, si le rondin s’échappe, si, au tournant, la vitesse fail dérailler son rustique wagon, la mort est là pour lui, guettant à chaque détour du. chemin.... et ils sont nombreux! Broyé contre les rochers Ou les troncs d’arbres, le pauvre Schlitteur est bientôt relevé par les camarades, un convoi passe de l’église au cimetière, une veuve et des orphelins de plus pleurent au village !

Le chemin lui-même porte dans les Vosges le nom de Vovton, car c’est dans nos montagnes vosgiennes que se perpétue surtout ce mode de vider les coupes de bois de montagnes à la fois si difficiles et si belles. C’est à ce moyen simple et ingénieux que la France doit de tirer parti des richesses accumulées dans ses montagnes, et les habitants de vivre des forêts qui couvrent leur pays. Quel est l’homme de génie qui a inventé le chemin de Schlitte? C’est personne et c’est tout le monde. Cette invention se perd dans la nuit des temps. Ce qui semblerait donner à penser que l’inventeur fut un voisin des Vosges ou un Vosgien même, c’est que le schlittage est inconnu dans la plupart des montagnes de l'Europe, et ne se pratique de la même manière que dans les massifs allemands et suisses qui avoisinent nos Vosges françaises.

Pourquoi un semblable système n’est-il pas établi en Corse, par exemple, dans ce pays si riche en forêts magnifiques, mais vierges pour la plupart, parce que l’exploitation sans routes est impossible, et que les routes, sur un terrain aussi accidenté, coûtent des sommes fabuleuses ? Quel malheur que le simple meneur de Schlitte vosgien ne puisse être transplanté là-bas ! Mais ce ne serait pas tout, il faudrait y transporter avec lui ses bœufs patients et si bien dressés, son chariot qui semble toujours disloqué et cependant porte des poids incroyables, sa maison, sa famille et le reste, et peut-être le brave Sagar, ainsi dépaysé, regretterait-il son ciel et se sentirait-il bien vite atteint de la maladie du pays.

Combien de fois, dans ces heureuses montagnes, ne nous sommes-nous pas arrêtés les heures entières à contempler le travail, les efforts surprenants de ces trois amis que l’on nomme le Vosgien et ses deux bœufs ! Rien n’est plus intéressant après le chemin de Schlitte dont nous venons de parler. Coupés au sommet des montagnes, les grands sapins de quarante mètres sont tombés ébranchés sur les pentes. Il faut les amener à la scierie, ou les réunir au pied de la montagne dans la vallée, pour en faire un train dans la rivière, ou en charger les chariots qui les mèneront au prochain chemin de fer.

Or, le sentier qu’il faut faire suivre, le long de la pente, à cette longue et lourde poutre, serpente entre d’autres sapins encore debout, entre des rochers qui lui barrent le passage : il fait de brusques détours, il est rempli de pierres éboulées, car il n’est souvent lui-même que le lit d’un torrent desséché. Tous ces obstacles, le paysan les tourne avec son attelage. Mais que d’entente, que de patience, que d’adresse dans les efforts des petits bœufs blancs et roux, dont les yeux songeurs et fixes n’ont jamais l'air d’écouter et encore moins de comprendre ce que leur dit leur conducteur! Voyez: le joug des deux bêtes est attaché à une simple chaîne de fer munie d’un crochet pointu qui s’enfoncera dans l’extrémité de la longue poutre. Tout bonnement cela glissera cahin-caha sur le sol jusqu’en bas. Mais voyez, lorsqu’il faut retenir l’élan qui emporterait dans le précipice bêtes et gens, voyez comme les bœufs savent se mettre en travers, s’accrochant des sabots à chaque aspérité du chemin. Admirez la savante manœuvre des bouviers qui d’un écart de l’un de ces animaux a su dévier la poutre, et offrant, un seul instant, le travers à la pente, anéantir l’impulsion qui allait devenir irrésistible ! C’est prodigieux de simplicité, de difficulté vaincue, et de mécanique appliquée!

Depuis quelques années, ce patriarcal mode de transport tend à disparaître,—il en est là-bas des coutumes comme à Paris des vieilles maisons! — les routes empierrées montent chaque année plus haut dans les montagnes, les chemins de fer à traction de cheval les suivent et souvent les précèdent, modification heureuse du Schlitte au .point de vue économique, mais non pittoresque. Tout cet ensemble apporte aux bois la plus grande amélioration qu’on puisse leur donner, une vidange et un transport facile, prompt et sans danger, vers les lieux de consommation. L’exposition forestière française est la seule qui ait pensé à l’intérêt immense que ces méthodes offraient pour tous les exploitants; et elle a fait établir des reliefs fort bien traités qui donnent une idée très-exacte de tout l’ensemble que l’on pourrait appeler la vidange rapide des coupes en montagnes. Comment se fait-il que la Suisse qui, elle aussi, a de curieuses méthodes, ne fût-ce due de lancer les poutres du haut en bas des montagnes, que l’Ertzgebirge, que la Forêt-Noire, — autres grands massifs allemands qui ont chacun leur méthode, — ne nous aient rien envoyé?

Le plus considérable des reliefs dont nous voulons parler est celui qui représente l’ensemble d’un contre-fort se détachant de la belle montagne du Champ du feu — l’une des trois plus hautes des Vosges, avec le Ballon et le Donon — et comprenant les vallées d’Andlau et de Kirneck, débouchant dans la plaine d’Alsace à Andlau et à Barr. La communication entre les deux vallons se fait à une altitude de 800 mètres, par le col de la Welschbruck qui les relie et dans lequel on a établi un véritable chemin de fer à rails de bois doublés de fer sur lequel les wagons ou les trucs sont mis en mouvement par des chevaux.

Dans la vallée d’Andlau ce chemin de fer se relie à un ensemble remarquable de voies de vidange dû aux efforts combinés de la ville de Strasbourg, de l’État et des grands propriétaires des magnifiques sapinières qui couvrent ces montagnes. Une belle route, construite par la ville de Strasbourg, parcourt la vallée d’Andlau dans toute sa longueur jusqu’au delà du Hohwald, et forme le grand courant auquel viennent se souder à chaque pas des chemins de Schlitte descendant des hauteurs, et réunissant dans des chantiers espacés et déterminés, assis dans les lieux les plus convenables, les bois marchands, les planches, solives, poutres, etc., que débitent les scieries, les charbons, les bois de feu préparés dans les environs sur le parterre des coupes.

De l’autre côté de la montagne, la ville de Barr n’est pas restée en arrière pour sa vallée de Kirneck. Au centre a été établi un chemin de Schlitte permanent et parfaitement réglé sur lequel se ramifient et s’élèvent, en suivant chaque versant, des chemins de Schlitte secondaires et mobiles qui aboutissent aux différents lieux d’exploitation, et changent chaque année de place. Au bas de la vallée, près d’une scierie, auprès d’un petit cirque de la montagne, comme il en existe tant dans les Vosges, le chemin de Schlitte se termine en une véritable gare qu’il contourne, où il se bifurque plusieurs fois afin de faciliter le tri et le placement des produits.

Rien de mieux entendu, de plus pratique et de plus intéressant que cette exploitation en grand par des villes usufruitières, rien de plus digne d’étude et d’attention.

Nous recommandons spécialement aux visiteurs non initiés à ces curieuses manœuvres, un petit relief montrant, à une plus grande échelle, une Schlitte chargée descendant la vallée de Kirneck et conduite par son Schlitteur assis à l’avant en costume traditionnel de Sagar. C’est une petite scène fort bien réussie et reproduite, d’après l’album de M Schuler, par M. Volz de Colmar auquel nous adressons tous nos éloges.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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