Dans les annales de notre Exposition, le dimanche 14 août marque une date de profonde tristesse. En quelques heures le feu détruisit en partie un laborieux travail de quatre années, transformant en un immense brasier la Section belge, les bureaux du Comité exécutif et du Commissariat général du Gouvernement, la Section anglaise, le Pavillon de la Ville de Paris, le Palais de l’Alimentation française, Bruxelles-Kermesse et toutes les attractions de«Luna-Park », entamant les Galeries de la Section française, anéantissant le Restaurant Duval-Gruber et quelques petits Pavillons situés sur la gauche de l’avenue des Nations, brûlant une quinzaine de villas de l’avenue du Solbosch, sans qu’il fût matériellement possible d’arrêter les ravages de l’élément destructeur.
Ce désastre sans précédent s’abattit sur le pays au moment où l’Exposition de Bruxelles, dont la merveilleuse réussite faisait l’orgueil de la Belgique et l’admiration de l’étranger, était à l’apogée de son succès.
La journée s’était écoulée radieuse, grâce à un bienveillant soleil déversant des flots de lumière et de joie, illuminant de ses ors les uniformes de nos 8,000 gymnastes de la Fédérale, se jouant dans les frondaisons de notre Bois de la Cambre, diamantant les cascatelles de l’escalier d’eau, irisant le grand jet du bassin elliptique. Jamais il n’y avait eu pareille foule au Solbosch. A 6 heures du soir on avait encaissé 91,375 francs !
La température, restée très douce, était particulièrement propice à la flânerie, et la soirée s’annonçait délicieuse. L’animation était extraordinaire. Une explosion d’enthousiasme accueillit l’illumination des jardins de Bruxelles et de la façade principale de la Section belge; la joie fut à son comble lorsque la rutilance des lumières électriques qui festonnaient les pignons et tourelles de Bruxelles-Kermesse eut ajouté au décor son cachet somptueux et pittoresque.
Soudain, en pleine allégresse, il était 8 heures 45 minutes, se répercuta anxieusement ce cri sinistre : Au feu !... provoquant dans la foule une panique folle. Presque aussitôt, la fumée et une immense gerbe de feu s’échappaient du faîte de la grande galerie centrale, au-dessus de l’entrée de la Section belge, à côté des bureaux du Comité exécutif.
Ce fut un moment d’émotion angoissante.
En quelques instants l’incendie s’est propagé avec une telle rapidité que tout le monde en reste stupéfait. La foule, en présence de ce spectacle terrifiant, est comme atterrée.
Bientôt toute l’aile gauche ne forme plus qu’un brasier. Un cordon de feu court en serpentant le long de la corniche de la façade monumentale. En moins d’un quart d’heure c’est l’embrasement général de tout le vaste hall. Des flammèches emportées par le vent vont propager le sinistre. Pendant que d’un côté les flammes gagnent la Section anglaise, une pluie de brandons s’abat sur Bruxelles-Kermesse.
Sous l’action de la chaleur, les poutrelles de fer formant l’ossature de la colonnade se tordent. Toute la façade s’écroule avec fracas, découvrant le brasier sur toute son étendue. En présence de ce spectacle, devant cette mer de feu, on comprenait quels efforts formidables allaient devoir être déployés par les pompiers qu’on voyait arriver de toutes parts avec des dévidoirs, des pompes à vapeur, des auto-pompes, des échelles.
Un immense nuage de fumée planait au-dessus du Solbosch. Sur le ciel se détachait une large bande lumineuse, d’un rouge pourpre d’aurore boréale.
Le sinistre allait-il encore prendre des proportions plus vastes ? L’Exposition tout entière allait-elle disparaître ? C’était la question que se posaient les milliers de curieux, qui, de loin, derrière les cordons de police qu’on avait aussitôt improvisés, assistaient à ce pénible spectacle.
A 10 heures, le grand hall de la Section belge, les bureaux attenants du Comité exécutif et la Section anglaise présentaient l’aspect d’une formidable fournaise. A tout instant on entendait des détonations comme des coups de canon. C’étaient des compteurs à gaz et des bonbonnes d’acide carbonique qui faisaient explosion.
Mais le vent a tourné ; il souffle maintenant dans la direction de Bruxelles-Kermesse. La coquette petite ville est condamnée !
Les flammes attaquent les clôtures du côté de la place du Marché et en même temps les étincelles qui tourbillonnent par-dessus les installations de « Luna Park » y créent de nouveaux foyers d’incendie.
En dépit des efforts des pompiers, la flamme avance, terrible et rapide. Le corps de garde s’embrase et un torrent de flammes balaie au bout de quelques minutes toute la place du Marché, où deux heures auparavant on dansait gaiement aux sons de l’orchestre rustique. Les jolies maisonnettes disparaissent dans un ouragan de feu. Il n’y a plus que les carcasses et ces squelettes s’abattent bientôt à leur tour.
Mais dans le fond, du côté des attractions de « Luna Park », on entend des rugissements épouvantables. Dans la foule qui, de l’avenue du Solbosch, contemple le désastre, c’est une nouvelle crainte. La ménagerie Bostock brûle ! Les fauves vont s’échapper !
Le personnel de la ménagerie a déjà sauvé tous les animaux inoffensifs. Le reste est voué à la mort. Bientôt, de la vaste arène Bostock il ne reste plus que les ferrailles rougies et tordues des cages.
Le « Scenic Railway » et toutes les autres attractions de « Luna Park » flambent également. Le feu n’épargne de Bruxelles-Kermesse qu’une rangée de maisons de la rue de la Senne et le quartier situé en contre-bas du Chien-Vert. Une nouvelle saute de vent s’est produite. C’est à cette circonstance que cette partie ainsi que le restaurant du Chien-Vert doivent d’échapper à la destruction.
Mais l’incendie poursuit ses ravages. Le grand restaurant Duval, situé près du Palais de l’Alimentation française, devient la proie des flammes et celles-ci se communiquent, vers i i heures i 5 minutes, au Palais de l’Alimentation française. Au bout d’une vingtaine de minutes, de tout le bâtiment plus rien ne reste debout.
Pendant que le feu ravage le Pavillon de la Ville de Paris, contigu au Pavillon de l’Alimentation, le pont qui sépare la Section française du restaurant Duval s’écroule, miné par les flammes. Des pompiers arrosent sans relâche les ruines du pont. L’incendie est arrêté de ce côté, mais un autre sinistre, tout aussi grave, est signalé. Quinze maisons de l’avenue du Sol-bosch, pour ainsi dire enclavées dans les terrains de l’Exposition, prennent feu. Et les pompiers doivent combattre ce nouveau désastre.
A l’avenue des Nations, où est massée une véritable armée de pompiers, l’incendie est coupé également. Quelques petits pavillons seulement sont réduits en cendres.
A 2 heures et demie tout danger d’extension du sinistre a disparu. La part du feu était faite.

Tout sera reconstitué !
Le Comité exécutif, s’étant réuni le lundi, à 4 heures du matin, dans le corps de garde, éclairé par un misérable lumignon, décida, à l’unanimité, de laisser l’Exposition ouverte et de reconstituer les parties endommagées. La douleur était sur tous les visages, mais il n’y eut chez personne un moment de faiblesse ou de désespérance.
Trois jours après le Comité exécutif adoptait le projet de façade nouvelle qu’on avait demandé à M. Acker.
La veille s’était tenue, à la Direction du Ministère de l’Industrie et du Travail, une réunion des Présidents de groupes et des Présidents de classes de la Section belge; une soixantaine de personnes y assistaient. M. Hubert, ministre de l’Industrie et du Travail, présidait, assisté de MM. le duc d’Ursel, commissaire général du Gouvernement; Gody, commissaire général adjoint; Storms, secrétaire général ; Amelin, directeur général de l’industrie ; O. Mavaut, directeur; Bastenier, directeur à la Section belge, et Gellé, architecte de la Section belge.
M. Hubert, en ouvrant la séance et après avoir déploré l’événement, ajouta aussitôt que l’heure n’était pas aux vains regrets, mais à une action prompte et énergique. Le Ministre annonça que divers exposants et non des moindres étaient venus lui offrir déjà de reconstituer leur stand.
Les architectes du Commissariat se mirent immédiatement à l’œuvre pour dresser des plans d’aménagement et de lotissement de la nouvelle Section belge à installer dans les halls des concours temporaires annexés au Palais de l’Agriculture.
La France prit des mesures immédiates pour réparer la partie endommagée de sa participation. Enfin, l’Angleterre annonça sa décision de-reconstituer son compartiment, et le Comité exécutif mit la Salle des Fêtes à sa disposition. A Bruxelles-Kermesse on s’était mis au travail le lendemain même de l’incendie.
L’exemple du Comité exécutif gagna tout le monde, et il y eut une véritable émulation. Bientôt les traces du désastre étaient effacées, sinon entièrement réparées. On réinaugurait la Section anglaise, la Section belge, la Section française, Bruxelles-Kermesse. Et cet assaut de dévouements assurait le succès de l’Exposition jusqu’au jour fixé pour la clôture.
La volonté raisonnée des hommes avait vaincu la rage destructrice des éléments aveugles. L’incendie du 14 août fut un incident, et, malgré tout, la Belgique a donné la mesure de sa vitalité et de son énergie.

Nouvelle façade de la Section Belge






