Texte extrait de "L'Exposition en Famille" du 20 septembre 1900
Jadis, lorsque le peuple demandait du pain ou du plomb, l'autorité lui envoyait volontiers du plomb en attendant qu'elle pût lui donner du pain; de nos jours, le peuple ayant plus de pain, dit-on, qu’il n'en peut manger, demande seulement des circenses, autrement dit, en parisien, des réjouissances.
On l'en comble. Bien mieux, on sème des roses sur ses pas, comme en une Fête-Dieu laïque, ou bien on laisse tomber sur sa tête une pluie flatteuse de pétales de roses et d'oeillets.
Le fait a eu lieu en pleine Exposition. Du premier étage de la Tour Eiffel, on a jeté sur les membres du Tiers Etat, à pleines corbeilles, des pétales de fleurs variées, cela, le jour de la féte de l'horticulture. Mais, le Tiers Etal, toujours de plus en plus exigeant, comme ]a lice de la fable, a déclaré qu'il eut préféré à cette pluie de fleurs, une averse de pièces d'or, lancées par Danaé. Il a fallu toute, l’érudition de quelques pédants pour lui faire comprendre, ainsi que dans la fable du gland et la citrouille, que, tombant d’une hauteur de cent mètres, les louis l’eussent tué.
On serait monté les chercher, répliqua un Normand.
Le peuple a demandé des fêtes; on va lui en servir.
Après le défilé des fruits, des légumes et des orchidées, déjà fourni, il y aura la fête des vendanges, c’est-à-dire le cortège pittoresque des vins de France.
Nous espérons bien voir dans le cortège, non seulement Bacchus et ses bacchantes, mais aussi le char des vins d'Algérie, avec lesquels se fabriquent aujourd’hui nos meilleurs médocs.
Il y aurait ingratitude à l'oublier.
Après la fête du vin, celle des muses.
Un artiste heureux, qui croit avoir invente l'ouvrière de Paris, le trottin, la couturière, la modiste, la brocheuse, la blanchisseuse, etc., a proposé de grouper des échantillons de ce petit monde féminin, si intéressant, si pimpant et si gai, de les asseoir sur des chars de triomphe, au milieu des lyres et des oiseaux et de les promener dans l’Exposition sous la dénomination de fêle des muses.
Nous n'y voyons pas d’inconvénient. Il se peut même que celte fête ait eu lieu lorsque paraîtra la présente tartine.
Ces idées de fêtes sont des réminiscences du calendrier républicain.
Attendons-nous donc au retour des fêtes décadaires de vendémiaire et de brumaire, septembre et octobre, dédiées à l'Etre suprême, au Genre humain, aux Bienfaiteurs de : l'humanité, aux Martyrs de la liberté, etc., sans préjudice des honneurs dus aux carrottes (2 octobre), au potiron (8 octobre), au navet (18 octobre), etc.
Nonobstant, nous nous interrogeons sur le rapport que peuvent avoir ces réjouissances vulgaires avec l’Exposition universelle.
Nous ne voyons pas sous une clarté suffisante le profil du public à.se faire piétiner par les chevaux de la garde républicaine plutôt que de pénétrer dans les galeries et les palais à la recherche des objets exposés, susceptibles de compléter son instruction et d’entretenir l'émulation, qui est Panic du progrès.
Nous ne le voyons pas.
La réflexion que nous nous permettons de publier semble être la condamnation des restaurants à musique et des établissements de divertissement de la rue de Paris. Erreur.
Il faut bien se restaurer, et Dieu sait si les promenades à travers l'Exposition vous y obligent. Il faut bien suivre les transformations imposées aux arts par la mode et les mœurs. Or, l’art de la caricature, de la chanson et de la critique se goûte en la rue de Paris. Ce qui s’y débite d’irrévérencieux, de grivois et d'osé, mérite d’être connu de quiconque se pique d’être au courant de la nouveauté.
Nous avons entendu au Grand Guignol des couplets salés tant sur la forme que sur le fond, lesquels fournissent en mémo temps qu’une distraction un exemple des complaisances de la censure. Nous les avions dégustés à Montmartre, ces couplets, aussi, avons-nous pu consacrer nos regards indiscrets à la revue des spectateurs venus de tous les points ou la langue française et ses subtilités sont appréciées.
Un peu surpris d'abord, ces auditeurs se remettaient promptement, et tout en communiquant à son voisin un timide schoking, chacun d eux étouffait ses gorges chaudes derrière son éventail ou dans le fond de son chapeau.
En un mot, c’est là une exposition de la chanson française, exposition qui se rattache à l’entreprise générale; tandis que le spectacle des cavalcades, aussi dispendieuses que creuses en intérêt, n'ont rien de commun avec notre grande fête du Travail.
Si les visiteurs n’accourent que pour être amusés de la sorte, pour voir des gerbes et des pampres ambulants, nous les plaignons, et nous plaignons davantage l’Administration obligée de recourir à de tels moyens pour vendre ses tickets.
Il y a pourtant des choses à voir et à examiner à [’Exposition. Les voir toutes nécessiterait une quarantaine d’incursions de dix heures chacune; tâche auprès de laquelle les grandes manœuvres ne sont que des promenades dans les voitures traînées par des chèvres.
L’usage de la carte-postale ornée d’une vue de l’Exposition fait rage. C'est un délire. Il n’est pa sun visiteur qui, à peine entré dans l’enceinte, ne se précipite dans un café, — les économes vont droit à un bureau de poste — afin de tracer sur une carte quelques mots triomphants et narquois qu’il adresse à un ami de là-bas, souvent un pauvre diable pour qui le voyage à Paris est du fruit défendu.
Il est regrettable, que ces cartes-postales soient, la plupart d’une exécution artistique médiocre. Le but est raté. Gardera-t-on un souvenir aussi défectueux ? Le plus maniaque des collectionneurs aura-t-il le courage de commencer une collection? S’imagine-t-on la fortune qu’eut gagnée un artiste graveur avec de jolies eaux-fortes que les estampilleurs de la poste ont désormais l’ordre de respecter?
Vers 1840. le graveur Aies avait mis à la mode la carte de visite, spirituellement et finement illustrée en taille-douce. Quel dommage qu’en ce temps de cartes-postales à outrance, ce même artiste n’ait point surgi et donné satisfaction aux véritables amateurs de jolies choses. On n’aurait pas eu le temps d’en créer beaucoup, mais n'en eut-on créé qu'une vingtaine de types, ces vingt cartes eussent été préférées au fatras actuel.
Que messieurs les artistes en prennent note pour l'Exposition de 1911.
C’est dans deux jours, le 22, qu'aura lieu le fameux banquet des maires dans le jardin des Tuileries.
A en juger par la lente grandiose qui abritera nos officiers municipaux, le coup d'œil n’en sera pas banal.
Nous doutons que l’histoire, même celle de l’Amérique, le pays aux événements extraordinaires, ait vu une table de douze à quinze mille couverts. Pourvu, grands dieux, qu’une pluie torrentielle ne traverse pas la toile et ne change pas le vin en eau.
Il se produira quelques milliers d’abstentions; en revanche, on apercevra dans ce front de bandière de fourchettes quelques tètes de maires étrangers que ce spectacle inusité aura attirés.
N'oublions pas que le service sera assuré par trois mille hommes de troupes... de cuisine, chefs, marmitons, maîtres d'hôtel, etc. Ah, pour les Parisiens demeurés à Paris pendant le siège, la vue de pareilles agapes donnera lieu à des rapprochements philosophiques.
A propos, a-t-on réservé une croix pour les trois ou quatre grands restaurateurs qui auront ordonnancé le repas? Les compliments du Conseil municipal ainsi que ceux de la presse ne leur seront pas marchandés, mais seront-ils à la hauteur d’un pareil extra?
Non.
Puisque nous parlons de faits et de travaux gigantesques se rattachant à l’Exposition, disons un mot rapide sur une œuvre de vaste envergure qui s’accomplit en ce moment à l’insu de la masse des visiteurs.
Œuvre silencieuse, occulte, patiente, savante, à laquelle collaborent plusieurs centaines de personnes, œuvre admirable, instructive, patriotique, cosmopolite, encyclopédique, grandissime, une œuvre, un monument qui survivra de plusieurs siècles à l’Exposition; les palais internationaux, y compris le grand et petit, la Tour Eiffel, etc., seront tombés, rasés, oubliés, mais l’œuvre dont nous parlons subsistera et fera revivre dans les yeux de nos descendants les plus éloignés l’Exposition actuelle jugée par tant de gens avec une légèreté déplorable.
Cette œuvre, on l’a deviné, est le compte rendu officiel et complet.
Elle comprend, en outre des lois et règlements qui en forment l’introduction, le catalogue, les rapports des commissaires, des monographies, le palmarès, les procès-verbaux des congrès et des fêtes, etc., etc., etc.
Le compte rendu de l’Exposition de 1867 formait quinze volumes, celui de 1878, vingt-cinq volumes et celui de 1889 trente; l'historique de l’Exposition de 1900 aura la matière de cinquante.
Non seulement, le document offre l’histoire des hommes et des choses vus, il publie encore sur toutes les branches de l’art, de l’industrie, du commerce et de l’archéologie, des monographies, des exposés précis et complets d’un intérêt vital. Exemple, le meilleur livre qui ait été écrit sur l’industrie de la soie est celui de Natalis Rondot, or, en leur première forme, les deux volumes dont il se compose, ont été modestement insérés avec les rapports sur l’Exposition de 1878.
Il y en aura ainsi des centaines dans le compte rendu général de 1900.
Remarque curieuse : c’est en feuilletant le monument imprimé que l'on se rend le mieux compte des proportions et de l’importance d’une Exposition. Les attractions, les pantalonnades, ont disparu, et l’on se prend de respect pour l’œuvre sérieuse de cette colossale collaboration humaine.
Chronique de la quinzaine
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Re: Chronique de la quinzaine
Texte et illustrations de la revue 'L'exposition en famille" du 5 octobre 1900
La presse est bonne à quelque chose.
Nous nous étions fait volontiers le porte-parole d'amateurs délicats qui nous avaient exprimé le désir de voir donner par les artistes de la Comédie-Française une seconde audition de fables de La Fontaine dites par eux à la salle des fêtes du Trocadéro.
Satisfaction nous a été donnée ces jours-ci. C’est avec une jouissance morale délectable que nous avons entendu dire avec humour, esprit, finesse et bonhomie La Jeune Veuve par Mlle Brandès, l’Amour et la Folie par Mlle du Minil, les Animaux malades de la peste, par M. Worms, le Savetier et le Financier, par M. de Féraudy, etc.
On se demandait si cette littérature serrée, substantielle, exquise, ne l’emportait pas sur quelques tirades ou réparties dites par les mêmes artistes obligés d’interpréter le théâtre moderne, souvent prétentieux et tiré par les cheveux, par les cheveux qui n’existent pas.
Une scène assez gaie de l’Exposition, qui se renouvelait tous les matins, est celle-ci :
La foule, à pied ou en voiture, s’agglomérant devant les portes des maisons de banque, Crédit lyonnais, Société générale, Comptoir d’escompte, etc., etc.; en un mot, tous visiteurs de l’Exposition venant se ravitailler de galette, pour faire honneur aux dépenses extraordinaires provoquées par notre great exhibicheune.
Hélas, en dehors des cochers et des hôteliers, est-il beaucoup de gens ayant bénéficié de ce delta du Pactole?
La scène est close, les visiteurs d’octobre apportent leurs quatre sous, les guichets sont redevenus silencieux.
Revenons un instant au banquet des vingt-deux mille maires. Le fait en vaut la peine; c’est le fait le plus caractéristique de toute la période de l'Exposition. On ne trouvera aucune scène semblable ni dans la Mythologie ni dans la Bible, non plus qu’en Amérique ou que pendant les folies républicaines de Paris de 1792.
Ce n’est point le problème arithmétique résolu vaillamment par M. Legrand, directeur des cuisines Potel et Chabot qui doit faire l’admiration, non. Dix assiettes par convive font 220,000 assiettes; un demi-perdreau par bouche multiplié par 22,000 produit une compagnie de onze mille perdreaux, c’est-à-dire plus que nos chasseurs n’en auront tirés durant la saison.
22,000 gosiers dégustant chacun une quantité de vin équivalant à deux bouteilles demandaient quarante-quatre mille bouteilles, abstraction faite du feu d’artifice des pousse-cafés.
22,000 cure-dents à dix centimes le paquet de 25, ci : 88 francs.
Tout cela n’est rien. Le premier écolier venu, le plus cancre, eut fourni la solution.
Et qu’est-ce que 22,592 bouches de plus à remplir pour Paris qui en garnit actuellement, trois fois par jour, quatre millions?
Tout cela n’est rien.
Ce qui a démontré le talent de M. Legrand, et ce qui nous émerveille, c’est l’organisation, la coordination des services, la levée spontanée de trois mille mailles d’hôtel en un moment où tous ceux que Paris emploie sont occupés, c’est l’observation d'un menu suivi sans le moindre accroc, c’est l’application pour la première fois de la bicyclette à la mise de ce couvert monstre.
Croyez-vous que ce généralissime de la cuisine française n’ait pas mérité la croix? « Forcez sur les vins », s'est-il écrié dans son ordre du jour, et ses troupes ont obéi. Le mot restera. Il n’est pas un bourgeois, traitant des amis, qui, déjà, ne répète à son maître d’hôtel ce cri de guerre désormais français : Forcez sur les vins!
Cri plus gai, certes, que ceux de Montjoie Saint-Denis et de Coucy à la rescousse.
On connaît maintenant le chiffre maximum des visiteurs de l’Exposition atteint en un jour : il est de 600,000, et s’est produit le dimanche 9 septembre.
Le dimanche 23, on a compté plus de 570,000 expositionnistes. Ce qui est assez respectable.
Forcez sur les tickets.
En dépit de cette affluence folle, les concessionnaires d’établissements de victuailles, de musique, de curiosités, etc., gémissent. Le million rêvé par quelques-uns d’entr’eux n’a pu être réalisé: d’autres concessionnaires n’ont pas fait leurs frais, enfin, la plupart ont perdu de l’argent. L’Exposition est trop vaste, les concessions furent trop nombreuses. Le Commissariat général a trop forcé sur les concessions.
Plusieurs de ces infortunés impressarii ont passé, ou tenté de passer la main. Chose difficile. On trouve aisément amateur en matière de participation aux bénéfices, mais, pour la participation aux pertes, les gens ont le mauvais goût de demander à réfléchir. Et puis, l'Administration s’est mise en travers.
— Je n'ai pas fait fortune, lui avait dit un entrepreneur de spectacle, à exhiber de jolies femmes, peut-être que Monsieur réussira en montrant des singes.
— Nous en avons bien assez dans l’Exposition, aurait répondu l’autorité nerveuse.
Si le malheur des autres console un peu, que les concessionnaires malheureux tous ne l’ont pas été — jettent un regard sur le palais Evans, dans l’Avenue du Bois de Boulogne, loué et meublé somptueusement par l'Etat afin d'héberger les souverains de marque nous faisant l’honneur de nous venir voir.
Un seul, le Shah, l’a jusqu’ici habité.
Serait-ce un échec? Si c’en est un, il y a eu fissure dans le budget. Mais, il est entendu que le tonneau de l'État est inépuisable.
Le pauvre petit bénéfice obtenu par l'Etat sur son Exposition n’est il pas déjà englouti avec les millions que nous coûte l’expédition de Chine?
Que nous rapportera cette expédition?
Il n'y a rien à vendre aux Chinois puisqu'ils ont tout en surabondance, l’article fabriqué par exemple, l'article de Paris que l'on pourrait appeler l’article de Pékin.
Seuls, les ingénieurs, en fouillant la terre, sauraient y trouver de l'or. Si notre agriculture manque de bras, la Chine manque d’égouts; toutes les villes de la race jaune sont des cloaques, des foyers de fange et de poussière pestilentielle; or, la construction d’égouts est l’œuvre exclusive que peuvent désirer effectuer les Européens. Hormis cela, rien.
Mais, les Chinois, nés malins, savent que les armées alliées leur en construiront gratuitement pour se préserver elles-mêmes du fléau; alors, ils se gardent bien de commander des travaux dont on leur fera fatalement cadeau.
Alors?
L'Exposition tire son dernier mois. Ses visiteurs ont changé d’aspect. Plus de collégiens gantés, bousculant la foule, ils ont réintégré le bahut; moins de paysans, ils sont repartis pour les vendanges.
Un lieu de fête que le public, commence à déserter, est toujours mélancolique, et de même que l’on s'est montré mouton de Panurge pour y venir, on s’y constitue mouton encore pour en déguerpir. On a tort dans le second cas; en effet, s’il est un mois favorable aux visites fructueuses, c’est bien ce mois d'octobre, frais sans être froid et chaud sans chaleur.
Le visiteur sérieux l'a attendu. Il le tient, il va le mettre à profit.
Le visiteur sérieux ne fait pas nombre, hélas, et quelle que soit son assiduité, il n’empêchera pas le prix des tickets de baisser à vue d’œil. Les tickets sont a quatre sous, demain, on les vendra trois sous et qui sait à quel minimum ils seront tombés aux derniers jours, à dix pour un sou vraisemblablement.
La loi des choses le voudra ainsi.
Qu'importe, et sans nous piquer du titre de visiteur sérieux, nous, allons commencer, oui, commencer nos promenades. Car, pour notre profil personnel nous n’avons rien vu encore, rien examiné à l'aise, rien goûté, — si ce n’est au palais de l'alimentation. Tous les coins intéressants, toutes les vitrines suggestives, étaient assaillis dés le matin, on ne s'en approchait que par la force des coudes, et l’on en était aussitôt chassé par une force égale. De plus, impossible de respirer. Quiconque voulait de l’air était obligé de se réfugier à la métallurgie, ou dans des groupes encore moins chatoyants. Tandis qu’au cours de cet octobre paternel, on sera bien partout. Vive le mois d'octobre.
Avec le présent numéro, le douzième, l'Exposition en famille clot sa publication.
C’est le moment d’emprunter au théâtre l'une de ses meilleures et plus touchantes traditions en remerciant le public d’avoir bien voulu nous accorder son attention pendant tout un semestre. Nous avons travaillé et suivi de notre mieux le programme annoncé; si nous n’avons pas atteint la perfection, nous aurons du moins produit un volume illustré, où sont réunies les impressions les plus diverses et les plus vibrantes de la grande fêle de 1900.
Que nos lecteurs nous réservent le bénéfice de leur indulgence et qu’ils daignent surtout conserver le volume. On apprécie mieux les faits lorsqu’ils se sont éloignés; ce volume sera un guide pour la mémoire, on le feuillettera, et la magie du souvenir aidant, ce feuilletage, d’abord distrait, se transformera en un plaisir.
Les livres illustrés sont comme le vin, ils gagnent à vieillir.
La presse est bonne à quelque chose.
Nous nous étions fait volontiers le porte-parole d'amateurs délicats qui nous avaient exprimé le désir de voir donner par les artistes de la Comédie-Française une seconde audition de fables de La Fontaine dites par eux à la salle des fêtes du Trocadéro.
Satisfaction nous a été donnée ces jours-ci. C’est avec une jouissance morale délectable que nous avons entendu dire avec humour, esprit, finesse et bonhomie La Jeune Veuve par Mlle Brandès, l’Amour et la Folie par Mlle du Minil, les Animaux malades de la peste, par M. Worms, le Savetier et le Financier, par M. de Féraudy, etc.
On se demandait si cette littérature serrée, substantielle, exquise, ne l’emportait pas sur quelques tirades ou réparties dites par les mêmes artistes obligés d’interpréter le théâtre moderne, souvent prétentieux et tiré par les cheveux, par les cheveux qui n’existent pas.
Une scène assez gaie de l’Exposition, qui se renouvelait tous les matins, est celle-ci :
La foule, à pied ou en voiture, s’agglomérant devant les portes des maisons de banque, Crédit lyonnais, Société générale, Comptoir d’escompte, etc., etc.; en un mot, tous visiteurs de l’Exposition venant se ravitailler de galette, pour faire honneur aux dépenses extraordinaires provoquées par notre great exhibicheune.
Hélas, en dehors des cochers et des hôteliers, est-il beaucoup de gens ayant bénéficié de ce delta du Pactole?
La scène est close, les visiteurs d’octobre apportent leurs quatre sous, les guichets sont redevenus silencieux.
Revenons un instant au banquet des vingt-deux mille maires. Le fait en vaut la peine; c’est le fait le plus caractéristique de toute la période de l'Exposition. On ne trouvera aucune scène semblable ni dans la Mythologie ni dans la Bible, non plus qu’en Amérique ou que pendant les folies républicaines de Paris de 1792.
Ce n’est point le problème arithmétique résolu vaillamment par M. Legrand, directeur des cuisines Potel et Chabot qui doit faire l’admiration, non. Dix assiettes par convive font 220,000 assiettes; un demi-perdreau par bouche multiplié par 22,000 produit une compagnie de onze mille perdreaux, c’est-à-dire plus que nos chasseurs n’en auront tirés durant la saison.
22,000 gosiers dégustant chacun une quantité de vin équivalant à deux bouteilles demandaient quarante-quatre mille bouteilles, abstraction faite du feu d’artifice des pousse-cafés.
22,000 cure-dents à dix centimes le paquet de 25, ci : 88 francs.
Tout cela n’est rien. Le premier écolier venu, le plus cancre, eut fourni la solution.
Et qu’est-ce que 22,592 bouches de plus à remplir pour Paris qui en garnit actuellement, trois fois par jour, quatre millions?
Tout cela n’est rien.
Ce qui a démontré le talent de M. Legrand, et ce qui nous émerveille, c’est l’organisation, la coordination des services, la levée spontanée de trois mille mailles d’hôtel en un moment où tous ceux que Paris emploie sont occupés, c’est l’observation d'un menu suivi sans le moindre accroc, c’est l’application pour la première fois de la bicyclette à la mise de ce couvert monstre.
Croyez-vous que ce généralissime de la cuisine française n’ait pas mérité la croix? « Forcez sur les vins », s'est-il écrié dans son ordre du jour, et ses troupes ont obéi. Le mot restera. Il n’est pas un bourgeois, traitant des amis, qui, déjà, ne répète à son maître d’hôtel ce cri de guerre désormais français : Forcez sur les vins!
Cri plus gai, certes, que ceux de Montjoie Saint-Denis et de Coucy à la rescousse.
On connaît maintenant le chiffre maximum des visiteurs de l’Exposition atteint en un jour : il est de 600,000, et s’est produit le dimanche 9 septembre.
Le dimanche 23, on a compté plus de 570,000 expositionnistes. Ce qui est assez respectable.
Forcez sur les tickets.
En dépit de cette affluence folle, les concessionnaires d’établissements de victuailles, de musique, de curiosités, etc., gémissent. Le million rêvé par quelques-uns d’entr’eux n’a pu être réalisé: d’autres concessionnaires n’ont pas fait leurs frais, enfin, la plupart ont perdu de l’argent. L’Exposition est trop vaste, les concessions furent trop nombreuses. Le Commissariat général a trop forcé sur les concessions.
Plusieurs de ces infortunés impressarii ont passé, ou tenté de passer la main. Chose difficile. On trouve aisément amateur en matière de participation aux bénéfices, mais, pour la participation aux pertes, les gens ont le mauvais goût de demander à réfléchir. Et puis, l'Administration s’est mise en travers.
— Je n'ai pas fait fortune, lui avait dit un entrepreneur de spectacle, à exhiber de jolies femmes, peut-être que Monsieur réussira en montrant des singes.
— Nous en avons bien assez dans l’Exposition, aurait répondu l’autorité nerveuse.
Si le malheur des autres console un peu, que les concessionnaires malheureux tous ne l’ont pas été — jettent un regard sur le palais Evans, dans l’Avenue du Bois de Boulogne, loué et meublé somptueusement par l'Etat afin d'héberger les souverains de marque nous faisant l’honneur de nous venir voir.
Un seul, le Shah, l’a jusqu’ici habité.
Serait-ce un échec? Si c’en est un, il y a eu fissure dans le budget. Mais, il est entendu que le tonneau de l'État est inépuisable.
Le pauvre petit bénéfice obtenu par l'Etat sur son Exposition n’est il pas déjà englouti avec les millions que nous coûte l’expédition de Chine?
Que nous rapportera cette expédition?
Il n'y a rien à vendre aux Chinois puisqu'ils ont tout en surabondance, l’article fabriqué par exemple, l'article de Paris que l'on pourrait appeler l’article de Pékin.
Seuls, les ingénieurs, en fouillant la terre, sauraient y trouver de l'or. Si notre agriculture manque de bras, la Chine manque d’égouts; toutes les villes de la race jaune sont des cloaques, des foyers de fange et de poussière pestilentielle; or, la construction d’égouts est l’œuvre exclusive que peuvent désirer effectuer les Européens. Hormis cela, rien.
Mais, les Chinois, nés malins, savent que les armées alliées leur en construiront gratuitement pour se préserver elles-mêmes du fléau; alors, ils se gardent bien de commander des travaux dont on leur fera fatalement cadeau.
Alors?
L'Exposition tire son dernier mois. Ses visiteurs ont changé d’aspect. Plus de collégiens gantés, bousculant la foule, ils ont réintégré le bahut; moins de paysans, ils sont repartis pour les vendanges.
Un lieu de fête que le public, commence à déserter, est toujours mélancolique, et de même que l’on s'est montré mouton de Panurge pour y venir, on s’y constitue mouton encore pour en déguerpir. On a tort dans le second cas; en effet, s’il est un mois favorable aux visites fructueuses, c’est bien ce mois d'octobre, frais sans être froid et chaud sans chaleur.
Le visiteur sérieux l'a attendu. Il le tient, il va le mettre à profit.
Le visiteur sérieux ne fait pas nombre, hélas, et quelle que soit son assiduité, il n’empêchera pas le prix des tickets de baisser à vue d’œil. Les tickets sont a quatre sous, demain, on les vendra trois sous et qui sait à quel minimum ils seront tombés aux derniers jours, à dix pour un sou vraisemblablement.
La loi des choses le voudra ainsi.
Qu'importe, et sans nous piquer du titre de visiteur sérieux, nous, allons commencer, oui, commencer nos promenades. Car, pour notre profil personnel nous n’avons rien vu encore, rien examiné à l'aise, rien goûté, — si ce n’est au palais de l'alimentation. Tous les coins intéressants, toutes les vitrines suggestives, étaient assaillis dés le matin, on ne s'en approchait que par la force des coudes, et l’on en était aussitôt chassé par une force égale. De plus, impossible de respirer. Quiconque voulait de l’air était obligé de se réfugier à la métallurgie, ou dans des groupes encore moins chatoyants. Tandis qu’au cours de cet octobre paternel, on sera bien partout. Vive le mois d'octobre.
Avec le présent numéro, le douzième, l'Exposition en famille clot sa publication.
C’est le moment d’emprunter au théâtre l'une de ses meilleures et plus touchantes traditions en remerciant le public d’avoir bien voulu nous accorder son attention pendant tout un semestre. Nous avons travaillé et suivi de notre mieux le programme annoncé; si nous n’avons pas atteint la perfection, nous aurons du moins produit un volume illustré, où sont réunies les impressions les plus diverses et les plus vibrantes de la grande fêle de 1900.
Que nos lecteurs nous réservent le bénéfice de leur indulgence et qu’ils daignent surtout conserver le volume. On apprécie mieux les faits lorsqu’ils se sont éloignés; ce volume sera un guide pour la mémoire, on le feuillettera, et la magie du souvenir aidant, ce feuilletage, d’abord distrait, se transformera en un plaisir.
Les livres illustrés sont comme le vin, ils gagnent à vieillir.