Rue des Nations
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Palais de la Turquie et des Etats-Unis
Texte et illustrations de "La construction moderne - 9 juin 1900"
Les palais de la Turquie et des Etats-Unis sont situés côte à côte. Ce voisinage a même failli, parait-il, amener des incidents diplomatiques, les dômes de l'un portant ombrage à ceux de l’autre. M. Dubuisson est l’architecte du pavillon ottoman. MM. Coolidge et Morin-Goustiaux ont édifié le palais des Etats-Unis.
Les palais de la Turquie et des Etats-Unis sont situés côte à côte. Ce voisinage a même failli, parait-il, amener des incidents diplomatiques, les dômes de l'un portant ombrage à ceux de l’autre. M. Dubuisson est l’architecte du pavillon ottoman. MM. Coolidge et Morin-Goustiaux ont édifié le palais des Etats-Unis.
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Illustrations de "A travers l'Exposition de 1900"
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La rue des Nations
Texte et illustrations de "L'exposition en famille"
...Trois heures de l'après-midi. Je rentre à l’Exposition par le Cours-la-Reine, me dirigeant vers le pavillon de la Ville de Paris, mais voilà que là-bas, sur la rive gauche, un décor magnifique de façades imprévues me fait marcher vers la Seine. Ce sont les palais des Nations. C’est vraiment d’ici, dans ce court éloignement, qu’on peut admirer la majesté monumentale de ces pavillons étrangers, le pittoresque joli de certains, le coude à coude inattendu de ces styles divers de tous les temps et de tous les pays.
Quelqu’un, à côté de moi, dit :
— Qu’il est beau, le palais Russe, oh ! qu’il est beau ! et son index tendu désigne le premier palais au commencement du Pont des Invalides, un palais immense, le plus grand de tous, le plus imposant, dômé de coupoles d’or comme une église de Moscou.
Je regarde de tous mes yeux, émerveillé également, mais bientôt surpris car la bannière d’Italie flotte aux fenêtres de ce palais.
Cela m’intrigue. L'attirance s'en mêle et je passe sur une passerelle de fer jetée sur la rivière perpendiculairement au Pont des Invalides et réservée aux seuls visiteurs de l'Exposition. Oh ! n’ayez crainte, elle est solide et ne s’effondrera point.
Plus je m’approche, mieux se précisent les détails d’une fine façade italienne. Et sur ce petit pont, avec l’eau de la Seine à mes pieds, j’ai tout de suite une illusion de calme Adriatique. Ce palais, je le vois maintenant, c’est la reproduction en bien de points, du fameux palais des Doges à Venise; c’est le pur style gothique vénitien du XVIe siècle. Voici la porte Delia Caria, un porche immense, cintré, flamboyant de vitrai], surmonté d’un vaste fronton, ciselé à même la pierre, flanqué de deux clochetons aigus. Cette porte qui se reproduit en réduction aux deux bouts latéraux, c’était la porte redoutable que seuls franchissaient les solliciteurs munis de lettres d’audience chez les terribles doges. Elle ne nous inspire pas d’effroi, elle ne nous inspire que de l’admiration, comme aussi le développement fleuri, guilloché de la vaste façade, l'élancement des clochetons, des piliers à nervures, la profusion des tourelles, des fenêtres, des baies tréflées, des crossettes, des statues de saints et de saintes. Mais le plus étrange encore, ce sont les hautes coupoles dorées, couronnées de bulbes à côtes ; ce sont les frises de mosaïque, l’égrènement de mufles de lions, divers sur divers, le guillochis de l’ornementation, le peinturlurage vibrant de tous les murs, de toutes les niches, de tous les couronnements.
Entrons, après avoir salué, au premier plan de la façade, les statues ou bustes de Michel-Ange, du Dante, du Titien, de Léonard de Vinci, et autres grands hommes italiens.
A l’intérieur, ce n’est qu’une nef, un vaisseau immense, décoré de fresques, égayé de vitraux chatoyants, autour duquel circule une galerie haute soutenue par des arcades légères. Et sous le tamisement du grand jour, les manufactures italiennes montrent la richesse de leurs produits : dentelles de Florence et de Venise, glaces de Salviati, céramiques de Naples, bronzes artistiques de Rome.
A côté se trouve le très curieux pavillon Ottoman, murs blancs, panneaux et frises en faïence émaillée, boiseries peintes, galeries simples des rampes desquelles partent des tapis tendus comme pour une fêle. Des dômes à croissants surmontent l’ensemble percé d'arcades ogivales. Mais l’attrait est surtout sur la terrasse : café syrien, au rez-de-chaussée où grouille la vie turque avec les boutiques et ateliers d’artisans travaillant sous les yeux des visiteurs. A l’intérieur, au milieu des produits de Turquie, je vais voir le panorama du Bosphore, le musée des Janissaires, des reconstitutions de la vie orientale, d’effet curieux.
Voici maintenant un Panthéon de cinquante et un mètres de haut et dont la coupole a vingt mètres de diamètre. C’est un édifice dominateur, de proportions majestueuses, sur lequel plane l’aigle américain. Voici donc les triomphants Etats-Unis. Et comme je passe sous le portique à colonnes corinthiennes, je contemple avec émotion le quadrige qui le surmonte : la Libel le sur le char du Progrès; ce symbole, c'est toute l’explication du développement prodigieux de la jeune république sœur, comme la statue équestre de 'Washington qui se dresse à l'entrée de cet arc-de-triomphe est toute la personnification de la haute valeur du citoyen américain.
Mais l’intérieur de ce monument est plus explicite encore. Au centre, un vaste hall, avec coupole décorée de peintures historiques, trois étages de galeries, avec escaliers circulaires, mais, avec surtout cette utilité moderne qui existe dans n’importe quelle maison de l’Amérique du Nord, des ascenseurs. Partout, c’est le bien-être et le confortable, le seul élément de vie des Américains. A droite, à gauche, au fond du hall, s’ouvrent des salons artistement meublés. Ceux du rez-de-chaussée servent aux réceptions, mais ceux du premier étage, consacrés aux différents états, ont un caractère intime ; l’Américain s’y trouve chez lui, peut satisfaire ses habitudes, ses facilités de correspondance et ses exigences d’informations rapides : téléphones, dactylographes, sténographie, journaux, guides, cours de Bourse, tout est à sa disposition, les dernières nouvelles de New-York comme les dernières fluctuations commerciales de Chicago.
Restez longtemps ici. Vous apprendrez comment nous pourrons nous faire une meilleure vie. Vous verrez ce que ces états neufs ont su produire de meilleur dans toutes les industries et sur toute l’étendue du territoire. Le travail colossal du fer en Pennsylvanie vous surprendra autant que les phénoménales cultures de la Floride. Et la déliquescence raffinée des articles de Boston vous charmera autant que les magnifiques travaux d’art des peintres et statuaires des autres villes. El si vous éludiez l'Exposition rétrospective, vous pourrez suivre chaque étape de la civilisation américaine.
Le palais de l’Autriche semble modeste en comparaison de l’opulence américaine, mais il est charmant. C’est la caractéristique de l’architecture, dite baroque viennoise qui flotissait vers le milieu du XVIIIe, siècle, avec le célèbre architecte Fischer von Erlach. Plusieurs parties de ce monument rappellent les constructions impériales édifiées à Vienne par Fischer von Erlach, mais l’ensemble et surtout une très heureuse composition de M. L. Baumann, architecte en chef du commissariat général d’Autriche. C’est principalement à l’intérieur que le grandiose apparaît, dans la salle de réception du rez-de-chaussée où dès l’abord, les yeux sont frappés par des hercules énormes et hauts, dont la puissante musculature soutient la voûte arquée du premier étage. Un escalier monumental y monte. Des meubles riches installés par une des premières maisons viennoises, la garnissent. C’est ici que seront reçus les membres de la famille impériale, lorsqu’ils viendront à Paris. Dans le pourtour, la presse autrichienne a ses salles de lecture, ses collections de journaux, la ville de Vienne montre son exposition aussi intéressante que variée.
L’art autrichien vous séduit au premier étage, tandis que le Musée ethnographique, avec ses pittoresques paysages dalmates, vous instruit de l'histoire très étrange d’une des plus nobles nations d’Europe,
En cette rue des Nations, unique au monde, et qu’il faudrait pouvoir conserver, l’imprévu s’ajoute à l’imprévu. Comme nous sortons du pavillon autrichien, nous voyons là un manoir, un donjon fortifié on dirait, puisqu’une tour massive met sa menace au milieu de mâchicoulis nombreux. Cependant, il'y a dans ces murs de vastes percées de loggias, des sculptures en bois du pays. Des balcons élégants y courent. Des cages grillagées de bois treillis y mettent leur mystère. Quel est donc ce pavillon qu’on croirait trouvé dans un champ calme de pays inconnu ? C’est le palais de la Bosnie-Herzégovine.
La foule s’y presse. J’ai du mal à m’y faufiler. C’est dans le vaste hall, sous lequel un plafond vitré fait tomber une lumière atténuée, des vitrines remplies d’objets d’art damasquinés, de produits du pays, des étoffes fines et claires. J’admire surtout la frise représentant la Bosnie à travers les âges. Outre que c’est instructif, c’est surtout d’une belle beauté d’art moderne, de dessin enlevé et rare. C’est presque un enfant du pays, qui a conquis sa grande maîtrise parisienne, le prestigieux artiste slave Mucha, qui a peint celte frise. Mais regardez dans le fond de l’édifice, l’extraordinaire panorama de Sarajevo, la capitale, avec, au premier plan, le bariolage des habitants, en cire, grandeur naturelle, un jour de marché, dans la fin d’un beau jour. Regardez aussi de jolies Bosniaques, en chair fraîche et rose, vivantes, habillées du curieux costume national aux tons vifs. Elles sont là qui tissent des tapis au métier, qui brodent des étoffes de soie. Regardez encore ces ouvriers, en culotte turque, à vestes courtes, à brandebourgs, coiffés d’un fez, et qui travaillent le bois, damasquinent le métal le plus grossier avec un art infini ; regardez ces intérieurs bosniaques, d’une somptuosité qui étonne, surtout dans les costumes des femmes. Et vous serez, comme moi, pris du désir de revenir souvent ici, de vous asseoir sur une chaise et de rêver au pied du panorama des chutes de la Pliva, devant les sites fameux des Balkans.
De ce palais d’un tel charme agreste vous sortez et vous vous trouvez face à face avec un pavillon d'ancienne ville romane, aux motifs de sculpture religieuse, aux murs d’une vétusté séculaire. C’est une reproduction de la façade de l’abbaye de Jaàk en Hongrie; je tourne le monument d’architectures si curieuses, et du côté de la Seine, c’est une beauté de deux façades diverses, mais s’harmonisant en un triomphe du gothique, une profusion de niches et de dentelures de pierre, une réminiscence du château de Vajdahunyad et de la chapelle de Csütartokhlély. En reconstituant un pareil ensemble de styles des différentes époques de l’histoire hongroise, les architectes MM. Zoltan-Balint et Louis Jambor ont fait un travail d’art réellement merveilleux.
Entrons, montons au premier. La première salle est d’une décoration intéressante qui rappelle l’origine des hussards, cette vive, légère, impétueuse cavalerie hongroise qui a servi de modèle à toutes les meilleures cavaleries du monde. Les étendards, les armes, les armures, les sabres, tout l’attirail des hussards tapissent les murs, remplissent des vitrines. Deux grandes peintures de Paul Vajo éclatent près de médaillons, de fresques, de portraits d’illustres capitaines de la cavalerie hongroise. Et à côté, les autres salles sont tellement pleines de collections historiques que vous n’avez guère le temps de vous en aller, d’autant plus qu’en basil y a d'autres collections de vaisselle en argent, en métal, en faïence ayant appartenu à des personnages historiques, des documents, des chartes, des reliures, des cartes, des gravures, et des vases sacrés, des ostensoirs en métaux précieux, des riches ornements d'église, toute la somptuosité catholique des Magyars.
Dehors, brusque antithèse encore. Autant l’architecture hongroise semble lourde en son opulence, autant l’architecture anglaise semble fine en sa froideur apparente. Mais il est sérieux en son élégance anglaise ce château de Braford-sur-Avon. Et il est solide. Sa charpente est en fer anglais apporté de Londres, sa plate-forme est en fer, les escaliers sont en fer. Il est vraiment d’aspect plus rassurant que les constructions voisines. Son style est sobre avec ses tourelles d'angle, le couronnement ornemental de ses baies vitrées, très hautes, sa terrasse si large qui tombe d’aplomb sur la Seine, l'audace de ses deux bow-windows avancés et percés de deux grandes ouvertures. C’est bien la demeure princière d’un seigneur du XVIe siècle et il ne m’étonne pas que l'héritier du trône d'Angleterre, ce parisien qu’est le prince de Galles s’en soit réservé presque toutes les salles pour y montrer ses superbes 'collections, les merveilles d’art qu’il possède dans ses résidences royales.
La reproduction de la chambre d’argent du roi Jacques Ier au château de Knole avec ses précieuses boiseries, ses objets rares, ses armes, ses joyaux, est absolument remarquable. Dans toutes les chambres, il y a des boiseries sculptées. Les grandes maisons anglaises y font admirer tout ce qu’elles ne cessent de produire de beau et de riche en fait d’ameublement et d’ornementation. Mais ce qui intéresse grandement, c’est le curieux plan en relief de la ville de Londres et de sa banlieue. Edifices, ponts, monuments publics, squares, gares, palais, chemins de fer, la Tamise, les parcs du pourtour sont reproduits avec une exactitude parfaite. Vous dominez la capitale du Royaume-Uni à vol d'oiseau, et si vous vous absorbez sur ce relief si précis vous connaîtrez rapidement les détours de Picadilly, les allées d’Hyde-Park, au point que si jamais vous deviez aller à Londres vous pourrez y circuler comme en pays connu, sans le secours d’aucun guide.
De la grâce anglaise vous vous heurtez à la magnificence flamande. Pendant que vos pas foulent un large parvis, vos yeux s’extasient d’admiration devant un superbe hôtel de ville du moyen âge : un portique saillant de sept étages s’allongeant en façade; l'arcade du milieu, se répétant en tour carrée à chaque étage; et là-haut, à la base du toit, s’épanouissant en campanile octogone, couronné à quarante mètres du sol par un dôme contourné de membrures saillantes et fleuronnées et sur lequel s'effile une aiguille de beffroi qui est surmontée d’un guerrier du temps, tenant l'étendard des communes, semblant surveiller la campagne au loin. De chaque côté du beffroi, à chaque étage, trois baies s’ordonnancent, accostées de contreforts décorés de niches et de dais.
Une balustrade découpée en dentelles court le long de la corniche, passe devant la haute lucarne du beffroi, devant une horloge immense, ce pendant que la toiture en pente hardie s’élève avec deux étages de lucarnes plus petites et simples, se terminant de chaque côté par des pignons aigus flanqués de pinacles pyramidaux. Mais ce qui flamboie dans cet édifice inouï qui n’est que la reproduction, à l’échelle exacte de l’hôtel de ville d'Audenarde, c’est le travail de la pierre; pas une muraille ne reste nue; tout est fouillé, travaillé, guilloché, ouvragé de dentelles, de clochetons, d'ornements, de chapiteaux, surchargé de statues; c’est une complication étonnante et admirable de sculpté gothique. Si vous apprenez que le travail de moulage exécuté par le sculpteur bruxellois Goyen a duré un an, que tous les morceaux, toutes les pièces ont été moulées sur l’original, à l’hôtel de ville d'Audenarde même, vous reconnaîtrez combien a été admirable l'effort de reconstitution accompli par les architectes Acker et Munkels.
Au rez-de-chaussée, à l’intérieur du pavillon, un escalier monumental à angles droits, puis à droite deux salles réservées à l'exposition particulière des villes, avec des vues très suggestives de Bruxelles, Dinan, Audenarde, Namur, Gand, Bruges, Anvers, Spa, Liège, etc., l’exhibition des chemins de fer belges si économiques; à gauche, la salle de la presse, décorée de précieux tableaux de l’école flamande.
Au premier, une grande salle, longue de toute la largeur du palais et donnant sur le parvis : c’est la salle des Echevins, restituée avec sa cheminée dont le manteau marque la date : 1529. -Les murs sont revêtus de tapisseries anciennes d'une grande beauté. A remarquer dans celle salle la châsse de saint Antoine et de saint Nicolas, le beau portrait du roi Léopold II par Lecmpaels. Dans le salon à côté autres peintures, entr’autres le prince Albert par Mast, et deux bustes de Vinsotte : le roi et la reine des Belges.
Dans d'autres salles, le commerce et l’industrie belges montrent le développement qu'ils ne cessent de prendre.
Les contrastes se suivent. C’est un vrai voyage au tour du monde que je fais avec les sautes brusques de nation en nation, les inattendus les plus invraisemblables. Me voici maintenant devant une maison de bois, vernie et coloriée, des décrochés de toits et de façades d’une coupe caractéristique. C’est le pavillon de Norvège : un ravissant chalet entièrement édifié en bois du pays. Et lorsque j’entre, une odeur de pèche me saisit, une odeur aussi de sapin, de goudron ; l'industrie, l’agriculture spéciales aux régions du nord ne peuvent guère montrer, en effet, que des engins de pêche, de chasse, des bois ouvragés, des articles de sports, des produits des forêts, des cueillettes. Il y a cependant un clou dans ce pavillon, c’est le modèle du célèbre navire Fram avec des objets qui ont servi à l’explorateur Nansen pour son audacieuse excursion dans les glaces arctiques.
Sur la galerie, l'ancienne Norvège s’évoque avec une reconstitution en miniature de la domination hanséatique du moyen âge : le quai des pêcheurs à Bergen. A côté, un musée du peuple, intéressante collection de modèles d’habitation depuis le XIIIe siècle jusqu’au XIXe.
Mais voici le pavillon de l’Allemagne. Il a un caractère très sérieux en son pittoresque de formes étranges, de murs peints d’inscriptions gothiques et de figures allégoriques célébrant la grandeur germanique. Ce qui est surtout remarquable, c’est la charpente qu'on a voulu apparente, et faite avec tellement de soin, qu’on pourrait croire qu’elle a été taillée, arrangée, assemblée par quelque maître compagnon du moyen âge. J’ai déjà vu des hôtels pareils, riants et pompeux, aux lignes des toits à pentes raides, couverts de tuiles claires, vernissées. J’ai vu ces tours, ces clochetons élégants, ces grands pignons de couleur, banderoles de drapeaux, ce beffroi si gracieux, ces petits donjons à pointes dorées, à la toiture de cuivre patinée. Mais c’était tout là-bas en Wurtemberg, à Esslingen, à Canstatt, à Stuttgart même. Et je suis tout éberlué de voir qu’une de ces maisons-là soit comme transportée ici sur les bords de la Seine, reproduite pierre à pierre, avec ses motifs de sculpture sur bois dont l'Allemagne du Sud raffole comme d’un art national. Le pavillon est fermé encore, je Je visiterai plus tard.
Le palais de l’Espagne se dresse avec un orgueil spécial tout à côté. La couleur de ses murs est déjà extraordinaire pour le Parisien. C’est le soleil qui doit faire ça, qui doit cuire lui-même la pierre pendant que les monuments s’édifient. Mais il est imposant. Il résume la Renaissance espagnole, emprunte d’un côté la façade de l'Université d’Alcala, de l’autre celle de l'Alcazar de Tolède. A chaque angle, s’élève une tour carrée. Celle de l’angle Est plus élevée, plus vaste, a une hauteur de 20 mètres. C’est la tour même des demeures seigneuriales du temps de Ferdinand-le-Catholique, réminiscence des châteaux féodaux. Les trois autres tours plus basses ont un couronnement très pur qui rappelle celui du palais des comtes de Monterey, à Salamanque.
On pénètre dans le palais par deux portes monumentales qui se font face sur le quai d’Orsay et du côté de la Seine. Deux belles salles encadrent une cour intérieure, couverte, à colonnes, vestige de l’architecture mauresque, le patio. Dans ces salles de remarquables tapisseries retiennent les visiteurs, autant par l’intérêt de leur composition, très émouvante, que par l’art de leur exécution faite d’après les tableaux du peintre flamand Van der Weyden. A leur beauté s'ajoute l’attrait qu’elles ont appartenu à Jeanne-la-Folle.
Et dans les vitrines, il n’y a que des armures, des casques, des salades de l'époque de Charles-Quint, de Barberousse, de Philippe-le-Beau. Certaines sont plus qu’effrayantes, elles sont étranges parce qu'elles sont magnifiques de travail d’art, fouillées, ouvragées, modelées; une entr’autre, une salade de redoutable capitaine, reproduit avec une finesse infinie, de chaque côté, une scène de la mythologie amoureuse, un embarquement de Vénus, des femmes au milieu de vagues, de fleurs et de ciels.
Et il était vraiment extraordinaire que ces guerriers d'alors allaient à la bataille avec de pareils casques, recevaient des coups, pourfendaient, jouaient avec la mort, avec sur le visage une telle allusion aux jouissances de la vie. Peut-être étaient-ce des armures de parade. En tout cas, la galanterie des Espagnols est aussi légendaire que leur courage, pour (pic nous ne nous montrions pas trop surpris.
Mais le clou de ces vitrines, c’est celle du premier étage, au centre, qui contient les armes de Boabdil (El Chico), le dernier roi maure de Grenade (1492). Sa tunique en velours rouge frappé, très bien conservée, propriété de la marquise douairière de Viana, nous fait rêver longtemps.
...Trois heures de l'après-midi. Je rentre à l’Exposition par le Cours-la-Reine, me dirigeant vers le pavillon de la Ville de Paris, mais voilà que là-bas, sur la rive gauche, un décor magnifique de façades imprévues me fait marcher vers la Seine. Ce sont les palais des Nations. C’est vraiment d’ici, dans ce court éloignement, qu’on peut admirer la majesté monumentale de ces pavillons étrangers, le pittoresque joli de certains, le coude à coude inattendu de ces styles divers de tous les temps et de tous les pays.
Quelqu’un, à côté de moi, dit :
— Qu’il est beau, le palais Russe, oh ! qu’il est beau ! et son index tendu désigne le premier palais au commencement du Pont des Invalides, un palais immense, le plus grand de tous, le plus imposant, dômé de coupoles d’or comme une église de Moscou.
Je regarde de tous mes yeux, émerveillé également, mais bientôt surpris car la bannière d’Italie flotte aux fenêtres de ce palais.
Cela m’intrigue. L'attirance s'en mêle et je passe sur une passerelle de fer jetée sur la rivière perpendiculairement au Pont des Invalides et réservée aux seuls visiteurs de l'Exposition. Oh ! n’ayez crainte, elle est solide et ne s’effondrera point.
Plus je m’approche, mieux se précisent les détails d’une fine façade italienne. Et sur ce petit pont, avec l’eau de la Seine à mes pieds, j’ai tout de suite une illusion de calme Adriatique. Ce palais, je le vois maintenant, c’est la reproduction en bien de points, du fameux palais des Doges à Venise; c’est le pur style gothique vénitien du XVIe siècle. Voici la porte Delia Caria, un porche immense, cintré, flamboyant de vitrai], surmonté d’un vaste fronton, ciselé à même la pierre, flanqué de deux clochetons aigus. Cette porte qui se reproduit en réduction aux deux bouts latéraux, c’était la porte redoutable que seuls franchissaient les solliciteurs munis de lettres d’audience chez les terribles doges. Elle ne nous inspire pas d’effroi, elle ne nous inspire que de l’admiration, comme aussi le développement fleuri, guilloché de la vaste façade, l'élancement des clochetons, des piliers à nervures, la profusion des tourelles, des fenêtres, des baies tréflées, des crossettes, des statues de saints et de saintes. Mais le plus étrange encore, ce sont les hautes coupoles dorées, couronnées de bulbes à côtes ; ce sont les frises de mosaïque, l’égrènement de mufles de lions, divers sur divers, le guillochis de l’ornementation, le peinturlurage vibrant de tous les murs, de toutes les niches, de tous les couronnements.
Entrons, après avoir salué, au premier plan de la façade, les statues ou bustes de Michel-Ange, du Dante, du Titien, de Léonard de Vinci, et autres grands hommes italiens.
A l’intérieur, ce n’est qu’une nef, un vaisseau immense, décoré de fresques, égayé de vitraux chatoyants, autour duquel circule une galerie haute soutenue par des arcades légères. Et sous le tamisement du grand jour, les manufactures italiennes montrent la richesse de leurs produits : dentelles de Florence et de Venise, glaces de Salviati, céramiques de Naples, bronzes artistiques de Rome.
A côté se trouve le très curieux pavillon Ottoman, murs blancs, panneaux et frises en faïence émaillée, boiseries peintes, galeries simples des rampes desquelles partent des tapis tendus comme pour une fêle. Des dômes à croissants surmontent l’ensemble percé d'arcades ogivales. Mais l’attrait est surtout sur la terrasse : café syrien, au rez-de-chaussée où grouille la vie turque avec les boutiques et ateliers d’artisans travaillant sous les yeux des visiteurs. A l’intérieur, au milieu des produits de Turquie, je vais voir le panorama du Bosphore, le musée des Janissaires, des reconstitutions de la vie orientale, d’effet curieux.
Voici maintenant un Panthéon de cinquante et un mètres de haut et dont la coupole a vingt mètres de diamètre. C’est un édifice dominateur, de proportions majestueuses, sur lequel plane l’aigle américain. Voici donc les triomphants Etats-Unis. Et comme je passe sous le portique à colonnes corinthiennes, je contemple avec émotion le quadrige qui le surmonte : la Libel le sur le char du Progrès; ce symbole, c'est toute l’explication du développement prodigieux de la jeune république sœur, comme la statue équestre de 'Washington qui se dresse à l'entrée de cet arc-de-triomphe est toute la personnification de la haute valeur du citoyen américain.
Mais l’intérieur de ce monument est plus explicite encore. Au centre, un vaste hall, avec coupole décorée de peintures historiques, trois étages de galeries, avec escaliers circulaires, mais, avec surtout cette utilité moderne qui existe dans n’importe quelle maison de l’Amérique du Nord, des ascenseurs. Partout, c’est le bien-être et le confortable, le seul élément de vie des Américains. A droite, à gauche, au fond du hall, s’ouvrent des salons artistement meublés. Ceux du rez-de-chaussée servent aux réceptions, mais ceux du premier étage, consacrés aux différents états, ont un caractère intime ; l’Américain s’y trouve chez lui, peut satisfaire ses habitudes, ses facilités de correspondance et ses exigences d’informations rapides : téléphones, dactylographes, sténographie, journaux, guides, cours de Bourse, tout est à sa disposition, les dernières nouvelles de New-York comme les dernières fluctuations commerciales de Chicago.
Restez longtemps ici. Vous apprendrez comment nous pourrons nous faire une meilleure vie. Vous verrez ce que ces états neufs ont su produire de meilleur dans toutes les industries et sur toute l’étendue du territoire. Le travail colossal du fer en Pennsylvanie vous surprendra autant que les phénoménales cultures de la Floride. Et la déliquescence raffinée des articles de Boston vous charmera autant que les magnifiques travaux d’art des peintres et statuaires des autres villes. El si vous éludiez l'Exposition rétrospective, vous pourrez suivre chaque étape de la civilisation américaine.
Le palais de l’Autriche semble modeste en comparaison de l’opulence américaine, mais il est charmant. C’est la caractéristique de l’architecture, dite baroque viennoise qui flotissait vers le milieu du XVIIIe, siècle, avec le célèbre architecte Fischer von Erlach. Plusieurs parties de ce monument rappellent les constructions impériales édifiées à Vienne par Fischer von Erlach, mais l’ensemble et surtout une très heureuse composition de M. L. Baumann, architecte en chef du commissariat général d’Autriche. C’est principalement à l’intérieur que le grandiose apparaît, dans la salle de réception du rez-de-chaussée où dès l’abord, les yeux sont frappés par des hercules énormes et hauts, dont la puissante musculature soutient la voûte arquée du premier étage. Un escalier monumental y monte. Des meubles riches installés par une des premières maisons viennoises, la garnissent. C’est ici que seront reçus les membres de la famille impériale, lorsqu’ils viendront à Paris. Dans le pourtour, la presse autrichienne a ses salles de lecture, ses collections de journaux, la ville de Vienne montre son exposition aussi intéressante que variée.
L’art autrichien vous séduit au premier étage, tandis que le Musée ethnographique, avec ses pittoresques paysages dalmates, vous instruit de l'histoire très étrange d’une des plus nobles nations d’Europe,
En cette rue des Nations, unique au monde, et qu’il faudrait pouvoir conserver, l’imprévu s’ajoute à l’imprévu. Comme nous sortons du pavillon autrichien, nous voyons là un manoir, un donjon fortifié on dirait, puisqu’une tour massive met sa menace au milieu de mâchicoulis nombreux. Cependant, il'y a dans ces murs de vastes percées de loggias, des sculptures en bois du pays. Des balcons élégants y courent. Des cages grillagées de bois treillis y mettent leur mystère. Quel est donc ce pavillon qu’on croirait trouvé dans un champ calme de pays inconnu ? C’est le palais de la Bosnie-Herzégovine.
La foule s’y presse. J’ai du mal à m’y faufiler. C’est dans le vaste hall, sous lequel un plafond vitré fait tomber une lumière atténuée, des vitrines remplies d’objets d’art damasquinés, de produits du pays, des étoffes fines et claires. J’admire surtout la frise représentant la Bosnie à travers les âges. Outre que c’est instructif, c’est surtout d’une belle beauté d’art moderne, de dessin enlevé et rare. C’est presque un enfant du pays, qui a conquis sa grande maîtrise parisienne, le prestigieux artiste slave Mucha, qui a peint celte frise. Mais regardez dans le fond de l’édifice, l’extraordinaire panorama de Sarajevo, la capitale, avec, au premier plan, le bariolage des habitants, en cire, grandeur naturelle, un jour de marché, dans la fin d’un beau jour. Regardez aussi de jolies Bosniaques, en chair fraîche et rose, vivantes, habillées du curieux costume national aux tons vifs. Elles sont là qui tissent des tapis au métier, qui brodent des étoffes de soie. Regardez encore ces ouvriers, en culotte turque, à vestes courtes, à brandebourgs, coiffés d’un fez, et qui travaillent le bois, damasquinent le métal le plus grossier avec un art infini ; regardez ces intérieurs bosniaques, d’une somptuosité qui étonne, surtout dans les costumes des femmes. Et vous serez, comme moi, pris du désir de revenir souvent ici, de vous asseoir sur une chaise et de rêver au pied du panorama des chutes de la Pliva, devant les sites fameux des Balkans.
De ce palais d’un tel charme agreste vous sortez et vous vous trouvez face à face avec un pavillon d'ancienne ville romane, aux motifs de sculpture religieuse, aux murs d’une vétusté séculaire. C’est une reproduction de la façade de l’abbaye de Jaàk en Hongrie; je tourne le monument d’architectures si curieuses, et du côté de la Seine, c’est une beauté de deux façades diverses, mais s’harmonisant en un triomphe du gothique, une profusion de niches et de dentelures de pierre, une réminiscence du château de Vajdahunyad et de la chapelle de Csütartokhlély. En reconstituant un pareil ensemble de styles des différentes époques de l’histoire hongroise, les architectes MM. Zoltan-Balint et Louis Jambor ont fait un travail d’art réellement merveilleux.
Entrons, montons au premier. La première salle est d’une décoration intéressante qui rappelle l’origine des hussards, cette vive, légère, impétueuse cavalerie hongroise qui a servi de modèle à toutes les meilleures cavaleries du monde. Les étendards, les armes, les armures, les sabres, tout l’attirail des hussards tapissent les murs, remplissent des vitrines. Deux grandes peintures de Paul Vajo éclatent près de médaillons, de fresques, de portraits d’illustres capitaines de la cavalerie hongroise. Et à côté, les autres salles sont tellement pleines de collections historiques que vous n’avez guère le temps de vous en aller, d’autant plus qu’en basil y a d'autres collections de vaisselle en argent, en métal, en faïence ayant appartenu à des personnages historiques, des documents, des chartes, des reliures, des cartes, des gravures, et des vases sacrés, des ostensoirs en métaux précieux, des riches ornements d'église, toute la somptuosité catholique des Magyars.
Dehors, brusque antithèse encore. Autant l’architecture hongroise semble lourde en son opulence, autant l’architecture anglaise semble fine en sa froideur apparente. Mais il est sérieux en son élégance anglaise ce château de Braford-sur-Avon. Et il est solide. Sa charpente est en fer anglais apporté de Londres, sa plate-forme est en fer, les escaliers sont en fer. Il est vraiment d’aspect plus rassurant que les constructions voisines. Son style est sobre avec ses tourelles d'angle, le couronnement ornemental de ses baies vitrées, très hautes, sa terrasse si large qui tombe d’aplomb sur la Seine, l'audace de ses deux bow-windows avancés et percés de deux grandes ouvertures. C’est bien la demeure princière d’un seigneur du XVIe siècle et il ne m’étonne pas que l'héritier du trône d'Angleterre, ce parisien qu’est le prince de Galles s’en soit réservé presque toutes les salles pour y montrer ses superbes 'collections, les merveilles d’art qu’il possède dans ses résidences royales.
La reproduction de la chambre d’argent du roi Jacques Ier au château de Knole avec ses précieuses boiseries, ses objets rares, ses armes, ses joyaux, est absolument remarquable. Dans toutes les chambres, il y a des boiseries sculptées. Les grandes maisons anglaises y font admirer tout ce qu’elles ne cessent de produire de beau et de riche en fait d’ameublement et d’ornementation. Mais ce qui intéresse grandement, c’est le curieux plan en relief de la ville de Londres et de sa banlieue. Edifices, ponts, monuments publics, squares, gares, palais, chemins de fer, la Tamise, les parcs du pourtour sont reproduits avec une exactitude parfaite. Vous dominez la capitale du Royaume-Uni à vol d'oiseau, et si vous vous absorbez sur ce relief si précis vous connaîtrez rapidement les détours de Picadilly, les allées d’Hyde-Park, au point que si jamais vous deviez aller à Londres vous pourrez y circuler comme en pays connu, sans le secours d’aucun guide.
De la grâce anglaise vous vous heurtez à la magnificence flamande. Pendant que vos pas foulent un large parvis, vos yeux s’extasient d’admiration devant un superbe hôtel de ville du moyen âge : un portique saillant de sept étages s’allongeant en façade; l'arcade du milieu, se répétant en tour carrée à chaque étage; et là-haut, à la base du toit, s’épanouissant en campanile octogone, couronné à quarante mètres du sol par un dôme contourné de membrures saillantes et fleuronnées et sur lequel s'effile une aiguille de beffroi qui est surmontée d’un guerrier du temps, tenant l'étendard des communes, semblant surveiller la campagne au loin. De chaque côté du beffroi, à chaque étage, trois baies s’ordonnancent, accostées de contreforts décorés de niches et de dais.
Une balustrade découpée en dentelles court le long de la corniche, passe devant la haute lucarne du beffroi, devant une horloge immense, ce pendant que la toiture en pente hardie s’élève avec deux étages de lucarnes plus petites et simples, se terminant de chaque côté par des pignons aigus flanqués de pinacles pyramidaux. Mais ce qui flamboie dans cet édifice inouï qui n’est que la reproduction, à l’échelle exacte de l’hôtel de ville d'Audenarde, c’est le travail de la pierre; pas une muraille ne reste nue; tout est fouillé, travaillé, guilloché, ouvragé de dentelles, de clochetons, d'ornements, de chapiteaux, surchargé de statues; c’est une complication étonnante et admirable de sculpté gothique. Si vous apprenez que le travail de moulage exécuté par le sculpteur bruxellois Goyen a duré un an, que tous les morceaux, toutes les pièces ont été moulées sur l’original, à l’hôtel de ville d'Audenarde même, vous reconnaîtrez combien a été admirable l'effort de reconstitution accompli par les architectes Acker et Munkels.
Au rez-de-chaussée, à l’intérieur du pavillon, un escalier monumental à angles droits, puis à droite deux salles réservées à l'exposition particulière des villes, avec des vues très suggestives de Bruxelles, Dinan, Audenarde, Namur, Gand, Bruges, Anvers, Spa, Liège, etc., l’exhibition des chemins de fer belges si économiques; à gauche, la salle de la presse, décorée de précieux tableaux de l’école flamande.
Au premier, une grande salle, longue de toute la largeur du palais et donnant sur le parvis : c’est la salle des Echevins, restituée avec sa cheminée dont le manteau marque la date : 1529. -Les murs sont revêtus de tapisseries anciennes d'une grande beauté. A remarquer dans celle salle la châsse de saint Antoine et de saint Nicolas, le beau portrait du roi Léopold II par Lecmpaels. Dans le salon à côté autres peintures, entr’autres le prince Albert par Mast, et deux bustes de Vinsotte : le roi et la reine des Belges.
Dans d'autres salles, le commerce et l’industrie belges montrent le développement qu'ils ne cessent de prendre.
Les contrastes se suivent. C’est un vrai voyage au tour du monde que je fais avec les sautes brusques de nation en nation, les inattendus les plus invraisemblables. Me voici maintenant devant une maison de bois, vernie et coloriée, des décrochés de toits et de façades d’une coupe caractéristique. C’est le pavillon de Norvège : un ravissant chalet entièrement édifié en bois du pays. Et lorsque j’entre, une odeur de pèche me saisit, une odeur aussi de sapin, de goudron ; l'industrie, l’agriculture spéciales aux régions du nord ne peuvent guère montrer, en effet, que des engins de pêche, de chasse, des bois ouvragés, des articles de sports, des produits des forêts, des cueillettes. Il y a cependant un clou dans ce pavillon, c’est le modèle du célèbre navire Fram avec des objets qui ont servi à l’explorateur Nansen pour son audacieuse excursion dans les glaces arctiques.
Sur la galerie, l'ancienne Norvège s’évoque avec une reconstitution en miniature de la domination hanséatique du moyen âge : le quai des pêcheurs à Bergen. A côté, un musée du peuple, intéressante collection de modèles d’habitation depuis le XIIIe siècle jusqu’au XIXe.
Mais voici le pavillon de l’Allemagne. Il a un caractère très sérieux en son pittoresque de formes étranges, de murs peints d’inscriptions gothiques et de figures allégoriques célébrant la grandeur germanique. Ce qui est surtout remarquable, c’est la charpente qu'on a voulu apparente, et faite avec tellement de soin, qu’on pourrait croire qu’elle a été taillée, arrangée, assemblée par quelque maître compagnon du moyen âge. J’ai déjà vu des hôtels pareils, riants et pompeux, aux lignes des toits à pentes raides, couverts de tuiles claires, vernissées. J’ai vu ces tours, ces clochetons élégants, ces grands pignons de couleur, banderoles de drapeaux, ce beffroi si gracieux, ces petits donjons à pointes dorées, à la toiture de cuivre patinée. Mais c’était tout là-bas en Wurtemberg, à Esslingen, à Canstatt, à Stuttgart même. Et je suis tout éberlué de voir qu’une de ces maisons-là soit comme transportée ici sur les bords de la Seine, reproduite pierre à pierre, avec ses motifs de sculpture sur bois dont l'Allemagne du Sud raffole comme d’un art national. Le pavillon est fermé encore, je Je visiterai plus tard.
Le palais de l’Espagne se dresse avec un orgueil spécial tout à côté. La couleur de ses murs est déjà extraordinaire pour le Parisien. C’est le soleil qui doit faire ça, qui doit cuire lui-même la pierre pendant que les monuments s’édifient. Mais il est imposant. Il résume la Renaissance espagnole, emprunte d’un côté la façade de l'Université d’Alcala, de l’autre celle de l'Alcazar de Tolède. A chaque angle, s’élève une tour carrée. Celle de l’angle Est plus élevée, plus vaste, a une hauteur de 20 mètres. C’est la tour même des demeures seigneuriales du temps de Ferdinand-le-Catholique, réminiscence des châteaux féodaux. Les trois autres tours plus basses ont un couronnement très pur qui rappelle celui du palais des comtes de Monterey, à Salamanque.
On pénètre dans le palais par deux portes monumentales qui se font face sur le quai d’Orsay et du côté de la Seine. Deux belles salles encadrent une cour intérieure, couverte, à colonnes, vestige de l’architecture mauresque, le patio. Dans ces salles de remarquables tapisseries retiennent les visiteurs, autant par l’intérêt de leur composition, très émouvante, que par l’art de leur exécution faite d’après les tableaux du peintre flamand Van der Weyden. A leur beauté s'ajoute l’attrait qu’elles ont appartenu à Jeanne-la-Folle.
Et dans les vitrines, il n’y a que des armures, des casques, des salades de l'époque de Charles-Quint, de Barberousse, de Philippe-le-Beau. Certaines sont plus qu’effrayantes, elles sont étranges parce qu'elles sont magnifiques de travail d’art, fouillées, ouvragées, modelées; une entr’autre, une salade de redoutable capitaine, reproduit avec une finesse infinie, de chaque côté, une scène de la mythologie amoureuse, un embarquement de Vénus, des femmes au milieu de vagues, de fleurs et de ciels.
Et il était vraiment extraordinaire que ces guerriers d'alors allaient à la bataille avec de pareils casques, recevaient des coups, pourfendaient, jouaient avec la mort, avec sur le visage une telle allusion aux jouissances de la vie. Peut-être étaient-ce des armures de parade. En tout cas, la galanterie des Espagnols est aussi légendaire que leur courage, pour (pic nous ne nous montrions pas trop surpris.
Mais le clou de ces vitrines, c’est celle du premier étage, au centre, qui contient les armes de Boabdil (El Chico), le dernier roi maure de Grenade (1492). Sa tunique en velours rouge frappé, très bien conservée, propriété de la marquise douairière de Viana, nous fait rêver longtemps.
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Re: La rue des Nations
Texte et illustrations de "L'exposition en famille"
Un peu plus loin, la salle du Trône contient le dais sous lequel Charles-Quint abdiqua le pouvoir. Ce dais a pour fond une tapisserie flamande représentant le Christ en croix: au pied de la croix, d'un côté, la Vierge et Saint Jean sanglotant ; de l'autre, la Justice humaine remettant son épée dans le fourreau et la Miséricorde recueillant le sang de l'homme. Au-dessous du dais, un bas-relief, en marbre blanc de Benllure, présente les traits de la reine, du petit roi d’Espagne cl des deux infantes, ses sœurs.
Il faut méditer devant ce dais et devant ce portrait de royal adolescent. Malgré soi, l'on se redit les vers fameux :
Charles-Quint, dans ces temps d'opprobe et de terreur, Que fais-tu dans ta tombe, ù puissant empereur?
Oh ! lève-toi ! viens voir !
Et s’il revenait, la grandeur actuelle de la France lui prouverait qu’il avait bien raison lorsque jadis, à l'Escurial, il prédisait la souveraineté universelle de notre nation.
D'Espagne, nous tombons devant une ravissante villa monégasque, le palais des Grimaldi, à Monte-Carlo. Des massifs de plantes grasses, aux formes variées, s’adossent à ses murs. Il y a là de longs cereus montant comme des cierges, des agaves énormes dont les larges feuilles aiguës semblent de larges coutelas,-des aloès striés, panachés, mordorés, dont les thyrses fleuris luisent comme des flammes rouges, des euphorbes, des cotylédons de toutes tailles, aux feuilles épaisses et glauques, bordées de pourpre, telles des joues d'enfants, des cactus branchés. Et-à l’intérieur, c’est une autre flore encore : des palmiers immenses et hauts, au large éventail des feuilles, découplé sur un diamètre qui couronne toute la surface d'une cour intérieure, un impluvium antique, aux colonnes légères, et dans celle cour, un parterre fleuri et embaumé d’azalées roses, d’hortensias blancs aux amples ombelles épanouies. Ce jardin, c’est le succès du pavillon. L’exposition, dont les galeries du pourtour ne montre guère que des produits du pays, des parfums, des poteries. Au premier étage, on remarque cependant avec intérêt les belles collections scientifiques rapportées par le prince de Monaco lors de l’excursion de sou yacht, la Princesse Alice, dans les mers glaciales : les mollusques, les poissons les plus étranges pris au fond des mers, sont à examiner dans des bocaux nombreux, étiquetés méthodiquement. On voit aussi les ustensiles dont se servit le prince, des nasses et des chaluts d’une dimension inusitée.
Le pavillon de la Suède, à côté, est construit comme celui de la Norvège, en bois du pays. Mais son originalité est qu’il rappelle les constructions navales modernes avec sa disposition en frégate, ses clochetons, ses coupoles, ses tourelles, ses passerelles, ses mâts et ses cordages. Dans la vaste salle du milieu se voient des vitrines contenant de magnifiques objets d’art, des adresses gravées sur des tablettes d’argent, tous les cadeaux qui ont été offerts au roi Oscar à l’occasion de son jubilé. Les salons à côté montrent des artisans suédois, des jolies Suédoises en costume national qui travaillent, les unes, à de fines broderies, de belles dentelles, les autres, à des ouvrages de bois, sculptage, découpage, aussi menus que charmants. Deux dioramas attirent le public : le Palais Payai sous une nuit d'été, si merveilleusement claire; une Aurore boréale en Laponie, très impressionnante.
Dans le fond du hall, un salon de réception réservé aux souverains, meublé avec un grand luxe de confort moderne par M. Boberg.
Les deux palais qui suivent nous évoquent brusquement Byzance. Ce sont les pavillons de la Grèce et delà Serbie.
Le palais grec est tout petit, construit en briques roses, dont les lignes alternent agréablement avec des assises en briques émaillées, de couleur bleu turquoise. Un dôme rond le surmonte avec un portique dont la simplicité des lignes est accusée parles petits dômes qui s’arrondissent à chaque angle du carré. A l'intérieur, une salle ronde réservée aux produits du pays, tabacs helléniques, vins de Samos, Corfou, Céphalonie, confiseries de Syra, confitures de roses, parfums, tissus de soie, armes, livres. Sur le derrière, une petite salle rectangulaire montre les envois des premiers artistes peintres de Grèce, des toiles incomparables de Ralli. Dehors, entre des massifs, les statuaires de la Grèce moderne exposent des marbres d'une blancheur éclatante, d’une telle harmonie de dessin et de forme qu’on voit bien qu'ils n'ont pas démérité détenir le ciseau de leurs ancêtres Phidias et Praxitèle.
Le pavillon de la Serbie est sur le même plan que la Grèce. C'est aussi une église, mais de style serbo-byzantin. Ses quatre coupoles, son ornementation céramique produisent un bel effet ici, devant le pont de l’Alma, à ce terminus de la rue des Nations.
A l'intérieur, tabacs serbes, tapis de Pirol, produits agricoles et vinicoles, musée ethnographique avec gracieuse variété de costumes du pays.
Maintenant, il nous faut revenir sur nos pas et voir la seconde ligne des palais qui donnent sur le quai d'Orsay.
Les deux pavillons qui se présentent l'un après l’autre sont également de style byzantin, mais mitige des caractéristiques propres à chaque nation.
Ainsi le pavillon de Roumanie est byzantino-roumain. La grande porte reproduit le porche de l’église d'Horezu ; la façade terminée par deux élégants pavillons à clochetons est empruntée à la cathédrale d’Argesh, ainsi que le grand tympan dont l'arc est d’une courbe si puissante. A l'intérieur, le hall central monte vers trente mètres de. hauteur en coupole. C’est le pronaos même du monastère d’Horezu.
L’exposition intérieure est très importante : carrosserie, pelleterie, cuirs et peaux, cristaux et céramique, mécanique et métallurgie, minerais; imprimerie et librairie avec aux cimaises de belles affiches du dessinateur Pal qui est déjà connu à Paris. — Au premier étage, beaux meubles, chatoyantes étoffes, riches tissus, génie militaire, équipements, domaine de la couronne, école des arts-et-métiers de Bucharest ; puis exposition rétrospective d'objets d’art ancien, entr’autres le célèbre trésor de Pétroassa qui aurait appartenu à Alaric, roi des Wisigoths. —En sortant, au rez-de-chaussée, voici l’exhibition du sel gemme dont les gisements en Roumanie sont célèbres. Un globe de deux mètres de diamètre sur un piédestal de 1 m. 50, le tout en sel, est très regardé.
Le pavillon bulgare s'affranchit du byzantin dans le style parisien. Cela vous stupéfiera, mais c'est ainsi. Pourtant, là-bas, à Sophia, à Roustchouk, les monuments procèdent tantôt de l'art musulman, tantôt de l'art russe, tantôt de l'architecture ionienne. Mais les Bulgares, ces affranchis d'hier, n'ont pas voulu montrera Paris quelque chose qui semble rappeler leur sujétion d'autrefois. En voulant faire quelque chose à la parisienne, ils ont voulu faire voir leur volonté de s'émanciper.
Six cents exposants s’abritent dans ce vaste pavillon. Voilà qui prouve la vigueur nouvelle de ce jeune pays! Dans le hall du rez-de-chaussée, il y a de tout. Je respire surtout l'essence des roses de Kalofer. Au premier étage, j’admire les hôpitaux de Plewna, les reproductions du musée de Sophia. Mais comme toujours, c’est le musée rétrospectif qui m'attire : au fond d’un salon richement meublé, tapissé de tentures précieuses, le portrait en pied du roi Ferdinand par le peintre hongrois Benezur; le portrait et le buste en marbre de la princesse défunte ; quatre portraits d'anciens rois et reines bulgares d'après les fresques de l'église de Bajonie. Dans une vitrine, le sceptre en or, imité de celui des anciens souverains bulgares ; un tryptique byzantin en or, serti d'émaux magnifiques, représentant saint Boris et Saint Cyrille, patrons de la Bulgarie.
Une église finlandaise, d'une élégance agreste et originale, vous réjouit les yeux.
L’exposition de ce petit pays est surtout intéressante avec les produits et engins de pèche, et surtout un intérieur finlandais présenté par la Société des travaux manuels d’Helsingfors. Au centre, un météorite énorme tombé du ciel tout là-bas.
Le Portugal se remémore une construction de l’Orient, du temps de la domination de Grenade. Vins, tabacs, produits agricoles et exposition d'art importante.
Puis voici une maison bourgeoise du XVIIe siècle avec de nombreuses fenêtres aux vitres minuscules encadrées de filets de plomb. Les murs sont blanchis à la chaux, mais la charpente en bois se dessine nettement ouvragée d’ornements et de sculptures. Une tourelle surmonte le toit en tuiles rouges. A l'intérieur, grand hall haut de toute la hauteur du pavillon avec galeries latérales. Aux murs, tableaux des meilleurs artistes danois. Beau mobilier danois moderne. Journaux et publications danoises. En somme un pavillon que le Danemark offre à ses nationaux comme lieu de rendez-vous.
Le Luxembourg montre une reproduction du palais du grand-duc. Il est haut de deux étages. Belle exposition de bières, eaux minérales, faïences, grès cérames, vitraux.
La Perse a eu l'esprit de nous recréer un monument d’Ispahan, le palais Medressey-Maderschabi, de haute allure avec ses larges baies à vitraux décorés d'inscriptions persanes, ses ogives tourmentées, ses terrasses.
La porte d'honneur est un chef-d’œuvre de céramique aux tons chauds s'harmonisant merveilleusement.
L’intérieur se présente en enfilades de salons, somptueucusement meublés à l’orientale, avec des tapis d'une richesse incomparable. La première salle, la salle du Trône, soutient un dais, un fond de tentures d'une finesse céruléenne, et au-dessous une couronne d'or à sept fleurons enrichis chacun de sept pierres précieuses. Au pied du trône, un espèce de moelleux fauteuil en tapisserie fraîche, est ouvert un large et grand écrin contenant un sabre d’un travail exquis, garni entièrement de pierreries. Il sera offert au Shah de Perse lorsqu'il viendra à Paris. De nombreux soldats persans vont et viennent. Dans les autres salles des vitrines de turquoises, des perles fines du golfe Persique, des bagues et bracelets, des poteries anciennes à reflet démêlai, des armes damasquinées des tapis encore, ceux de Kirman, ceux d’Iedz.
Plus haut, un théâtre asiatique très intéressant : danses du sabre, danses de la canne, danses orientales par de grasses belles filles de l'Iran aux yeux noirs, contorsions savantes d’une mouhahiege, admirable danse nerveuse qu'un certain Taha mime à faire frémir.
Et plus haut encore, au deuxième étage, une terrasse immense supportant deux pavillons dont les colonnades sont copiées sur celles du palais des Quarante-Colonnes à Ispahan. Une forêt de colonnes à miroirs, taillés en facettes, sous les feux du soleil, fait luire là-dedans des jeux de lumière d’un éclat multiforme extraordinaire.
La République du Pérou se souvient qu’elle a appartenu à l’Espagne. Son joli pavillon est inspiré de la Renaissance espagnole. A l’intérieur, exposition de riches collections minéralogiques, de métaux précieux, d’exploitations de l’or qui commencent à reprendre là-bas; produits agricoles, laines d’alpaga et de vigogne, coton, pétrole, caoutchoucs des forêts vierges de l’Amazone.
Et maintenant nous sommes arrivés à l’autre bout de la rue des Nations. Nous n’avons qu’à descendre sous les galeries souterraines, sur la berge de la Seine. Et là nous pouvons passer en revue tous les genres de cafés, de brasseries de toutes les nations; nous pouvons déguster l’Asti spumante d’Italie, le café turc, le soda américain, la bière de Pilsen en Autriche, l'eau de la Bona en Bosnie, le tokay hongrois, le wisky britannique, la chope flamande, les bières d’Allemagne, le chocolat mousseux d'Espagne, le punch suédois. Et nous pouvons entendre dans chacun des musiques aussi variées qu'excellentes : l’orchestre bosniaque, les tziganes, les musiciens de Norvège, la Feria espagnole, etc.
Mais il fait nuit déjà. Je vais prendre le bateau et pour deux sous j’assiste au plus prestigieux spectacle qui soit. Je défile devant la suite des palais qui s'allument, qui flamboient de la base au faîte, découpent leurs silhouettes, leurs lignes entre des rampes de flammes, des rideaux de lumière. C’est une illumination de ville inconnue, un décor de féerie étincelante. Et dans le vent tous les drapeaux claquent de plaisir, semblant applaudir à cette apothéose de la concorde humaine.
Et le bateau file sous le magnifique pont Alexandre, pendant que tous les voyageurs mettent la tête en l’air, regardent le splendide cartouche sculpté en bronze de la Seine et de la Neva qui, sous le crépuscule, prend déjà la patine des siècles futurs, nous fait présager la radieuse époque des temps de demain que le geste auguste des deux sœurs se tendant la main consacre comme la venue prochaine de la paix durable, de l'harmonie humaine, de l'accord des intérêts internationaux dans l’affection universelle et dans le labeur plus heureux et fécond que la France enseigne au monde, grâce à cette Exposition, et que le monde enseigne lui-même à la France, pour qu’elle continue à guider l'humanité. Et lorsque le bateau a dépassé le glorieux pont, la perspective des deux palais, sur la rive droite, celle des palais de l’Esplanade, sur la rive gauche, nous remue, nous enorgueillit d’une fierté nationale. Le bateau marche toujours. Le Palais-Bourbon se présente avec une allure moins sombre qu’aux mauvais jours de l’histoire. Les plis de son drapeau flottent joyeusement de toute l’allégresse qui doit désormais tomber sur la France, tandis que vers les Champs-Elysées, les cathèdres de la Porte Monumentale s’illuminent de lueurs multicolores, un bruissement de bleu, un cascade-ment de jaune, de labellements blancs, des flamboiements rouges, des sertissements verts, quelque chose comme la coulée de toutes les couleurs harmonisées, montant du sol et y retombant en un élancement lent et géométrique. Et comme nous dépassons le pont de la Concorde, c'est soudain, dans l’éloignement, une féerie qui s’allume, les tours du Trocadéro qui flambent, la Tour Eiffel qui s'accuse en lignes de feu, tous les palais de la rive gauche et tous les palais de la rive droite qui font un cordon d’illuminations, rejaillissant sur l’onde en un mirage de ville fabuleuse. Le ciel est rouge, si rouge que les étoiles y scintillent avec moins d'éclat, éclipsées presque par les fulgurances de clartés qui apothéosent toute l’Exposition en ses moindres recoins. Et plus le bateau s’éloigne, plus ce spectacle d’architecture de lumières, ces profilements de fournaise en se reculant dans la distance nous imprègnent les yeux de fascinations, et d’éblouissements qui nous feront nous coucher en la joie de vivre un rêve de mille et une nuits réelles.
Un peu plus loin, la salle du Trône contient le dais sous lequel Charles-Quint abdiqua le pouvoir. Ce dais a pour fond une tapisserie flamande représentant le Christ en croix: au pied de la croix, d'un côté, la Vierge et Saint Jean sanglotant ; de l'autre, la Justice humaine remettant son épée dans le fourreau et la Miséricorde recueillant le sang de l'homme. Au-dessous du dais, un bas-relief, en marbre blanc de Benllure, présente les traits de la reine, du petit roi d’Espagne cl des deux infantes, ses sœurs.
Il faut méditer devant ce dais et devant ce portrait de royal adolescent. Malgré soi, l'on se redit les vers fameux :
Charles-Quint, dans ces temps d'opprobe et de terreur, Que fais-tu dans ta tombe, ù puissant empereur?
Oh ! lève-toi ! viens voir !
Et s’il revenait, la grandeur actuelle de la France lui prouverait qu’il avait bien raison lorsque jadis, à l'Escurial, il prédisait la souveraineté universelle de notre nation.
D'Espagne, nous tombons devant une ravissante villa monégasque, le palais des Grimaldi, à Monte-Carlo. Des massifs de plantes grasses, aux formes variées, s’adossent à ses murs. Il y a là de longs cereus montant comme des cierges, des agaves énormes dont les larges feuilles aiguës semblent de larges coutelas,-des aloès striés, panachés, mordorés, dont les thyrses fleuris luisent comme des flammes rouges, des euphorbes, des cotylédons de toutes tailles, aux feuilles épaisses et glauques, bordées de pourpre, telles des joues d'enfants, des cactus branchés. Et-à l’intérieur, c’est une autre flore encore : des palmiers immenses et hauts, au large éventail des feuilles, découplé sur un diamètre qui couronne toute la surface d'une cour intérieure, un impluvium antique, aux colonnes légères, et dans celle cour, un parterre fleuri et embaumé d’azalées roses, d’hortensias blancs aux amples ombelles épanouies. Ce jardin, c’est le succès du pavillon. L’exposition, dont les galeries du pourtour ne montre guère que des produits du pays, des parfums, des poteries. Au premier étage, on remarque cependant avec intérêt les belles collections scientifiques rapportées par le prince de Monaco lors de l’excursion de sou yacht, la Princesse Alice, dans les mers glaciales : les mollusques, les poissons les plus étranges pris au fond des mers, sont à examiner dans des bocaux nombreux, étiquetés méthodiquement. On voit aussi les ustensiles dont se servit le prince, des nasses et des chaluts d’une dimension inusitée.
Le pavillon de la Suède, à côté, est construit comme celui de la Norvège, en bois du pays. Mais son originalité est qu’il rappelle les constructions navales modernes avec sa disposition en frégate, ses clochetons, ses coupoles, ses tourelles, ses passerelles, ses mâts et ses cordages. Dans la vaste salle du milieu se voient des vitrines contenant de magnifiques objets d’art, des adresses gravées sur des tablettes d’argent, tous les cadeaux qui ont été offerts au roi Oscar à l’occasion de son jubilé. Les salons à côté montrent des artisans suédois, des jolies Suédoises en costume national qui travaillent, les unes, à de fines broderies, de belles dentelles, les autres, à des ouvrages de bois, sculptage, découpage, aussi menus que charmants. Deux dioramas attirent le public : le Palais Payai sous une nuit d'été, si merveilleusement claire; une Aurore boréale en Laponie, très impressionnante.
Dans le fond du hall, un salon de réception réservé aux souverains, meublé avec un grand luxe de confort moderne par M. Boberg.
Les deux palais qui suivent nous évoquent brusquement Byzance. Ce sont les pavillons de la Grèce et delà Serbie.
Le palais grec est tout petit, construit en briques roses, dont les lignes alternent agréablement avec des assises en briques émaillées, de couleur bleu turquoise. Un dôme rond le surmonte avec un portique dont la simplicité des lignes est accusée parles petits dômes qui s’arrondissent à chaque angle du carré. A l'intérieur, une salle ronde réservée aux produits du pays, tabacs helléniques, vins de Samos, Corfou, Céphalonie, confiseries de Syra, confitures de roses, parfums, tissus de soie, armes, livres. Sur le derrière, une petite salle rectangulaire montre les envois des premiers artistes peintres de Grèce, des toiles incomparables de Ralli. Dehors, entre des massifs, les statuaires de la Grèce moderne exposent des marbres d'une blancheur éclatante, d’une telle harmonie de dessin et de forme qu’on voit bien qu'ils n'ont pas démérité détenir le ciseau de leurs ancêtres Phidias et Praxitèle.
Le pavillon de la Serbie est sur le même plan que la Grèce. C'est aussi une église, mais de style serbo-byzantin. Ses quatre coupoles, son ornementation céramique produisent un bel effet ici, devant le pont de l’Alma, à ce terminus de la rue des Nations.
A l'intérieur, tabacs serbes, tapis de Pirol, produits agricoles et vinicoles, musée ethnographique avec gracieuse variété de costumes du pays.
Maintenant, il nous faut revenir sur nos pas et voir la seconde ligne des palais qui donnent sur le quai d'Orsay.
Les deux pavillons qui se présentent l'un après l’autre sont également de style byzantin, mais mitige des caractéristiques propres à chaque nation.
Ainsi le pavillon de Roumanie est byzantino-roumain. La grande porte reproduit le porche de l’église d'Horezu ; la façade terminée par deux élégants pavillons à clochetons est empruntée à la cathédrale d’Argesh, ainsi que le grand tympan dont l'arc est d’une courbe si puissante. A l'intérieur, le hall central monte vers trente mètres de. hauteur en coupole. C’est le pronaos même du monastère d’Horezu.
L’exposition intérieure est très importante : carrosserie, pelleterie, cuirs et peaux, cristaux et céramique, mécanique et métallurgie, minerais; imprimerie et librairie avec aux cimaises de belles affiches du dessinateur Pal qui est déjà connu à Paris. — Au premier étage, beaux meubles, chatoyantes étoffes, riches tissus, génie militaire, équipements, domaine de la couronne, école des arts-et-métiers de Bucharest ; puis exposition rétrospective d'objets d’art ancien, entr’autres le célèbre trésor de Pétroassa qui aurait appartenu à Alaric, roi des Wisigoths. —En sortant, au rez-de-chaussée, voici l’exhibition du sel gemme dont les gisements en Roumanie sont célèbres. Un globe de deux mètres de diamètre sur un piédestal de 1 m. 50, le tout en sel, est très regardé.
Le pavillon bulgare s'affranchit du byzantin dans le style parisien. Cela vous stupéfiera, mais c'est ainsi. Pourtant, là-bas, à Sophia, à Roustchouk, les monuments procèdent tantôt de l'art musulman, tantôt de l'art russe, tantôt de l'architecture ionienne. Mais les Bulgares, ces affranchis d'hier, n'ont pas voulu montrera Paris quelque chose qui semble rappeler leur sujétion d'autrefois. En voulant faire quelque chose à la parisienne, ils ont voulu faire voir leur volonté de s'émanciper.
Six cents exposants s’abritent dans ce vaste pavillon. Voilà qui prouve la vigueur nouvelle de ce jeune pays! Dans le hall du rez-de-chaussée, il y a de tout. Je respire surtout l'essence des roses de Kalofer. Au premier étage, j’admire les hôpitaux de Plewna, les reproductions du musée de Sophia. Mais comme toujours, c’est le musée rétrospectif qui m'attire : au fond d’un salon richement meublé, tapissé de tentures précieuses, le portrait en pied du roi Ferdinand par le peintre hongrois Benezur; le portrait et le buste en marbre de la princesse défunte ; quatre portraits d'anciens rois et reines bulgares d'après les fresques de l'église de Bajonie. Dans une vitrine, le sceptre en or, imité de celui des anciens souverains bulgares ; un tryptique byzantin en or, serti d'émaux magnifiques, représentant saint Boris et Saint Cyrille, patrons de la Bulgarie.
Une église finlandaise, d'une élégance agreste et originale, vous réjouit les yeux.
L’exposition de ce petit pays est surtout intéressante avec les produits et engins de pèche, et surtout un intérieur finlandais présenté par la Société des travaux manuels d’Helsingfors. Au centre, un météorite énorme tombé du ciel tout là-bas.
Le Portugal se remémore une construction de l’Orient, du temps de la domination de Grenade. Vins, tabacs, produits agricoles et exposition d'art importante.
Puis voici une maison bourgeoise du XVIIe siècle avec de nombreuses fenêtres aux vitres minuscules encadrées de filets de plomb. Les murs sont blanchis à la chaux, mais la charpente en bois se dessine nettement ouvragée d’ornements et de sculptures. Une tourelle surmonte le toit en tuiles rouges. A l'intérieur, grand hall haut de toute la hauteur du pavillon avec galeries latérales. Aux murs, tableaux des meilleurs artistes danois. Beau mobilier danois moderne. Journaux et publications danoises. En somme un pavillon que le Danemark offre à ses nationaux comme lieu de rendez-vous.
Le Luxembourg montre une reproduction du palais du grand-duc. Il est haut de deux étages. Belle exposition de bières, eaux minérales, faïences, grès cérames, vitraux.
La Perse a eu l'esprit de nous recréer un monument d’Ispahan, le palais Medressey-Maderschabi, de haute allure avec ses larges baies à vitraux décorés d'inscriptions persanes, ses ogives tourmentées, ses terrasses.
La porte d'honneur est un chef-d’œuvre de céramique aux tons chauds s'harmonisant merveilleusement.
L’intérieur se présente en enfilades de salons, somptueucusement meublés à l’orientale, avec des tapis d'une richesse incomparable. La première salle, la salle du Trône, soutient un dais, un fond de tentures d'une finesse céruléenne, et au-dessous une couronne d'or à sept fleurons enrichis chacun de sept pierres précieuses. Au pied du trône, un espèce de moelleux fauteuil en tapisserie fraîche, est ouvert un large et grand écrin contenant un sabre d’un travail exquis, garni entièrement de pierreries. Il sera offert au Shah de Perse lorsqu'il viendra à Paris. De nombreux soldats persans vont et viennent. Dans les autres salles des vitrines de turquoises, des perles fines du golfe Persique, des bagues et bracelets, des poteries anciennes à reflet démêlai, des armes damasquinées des tapis encore, ceux de Kirman, ceux d’Iedz.
Plus haut, un théâtre asiatique très intéressant : danses du sabre, danses de la canne, danses orientales par de grasses belles filles de l'Iran aux yeux noirs, contorsions savantes d’une mouhahiege, admirable danse nerveuse qu'un certain Taha mime à faire frémir.
Et plus haut encore, au deuxième étage, une terrasse immense supportant deux pavillons dont les colonnades sont copiées sur celles du palais des Quarante-Colonnes à Ispahan. Une forêt de colonnes à miroirs, taillés en facettes, sous les feux du soleil, fait luire là-dedans des jeux de lumière d’un éclat multiforme extraordinaire.
La République du Pérou se souvient qu’elle a appartenu à l’Espagne. Son joli pavillon est inspiré de la Renaissance espagnole. A l’intérieur, exposition de riches collections minéralogiques, de métaux précieux, d’exploitations de l’or qui commencent à reprendre là-bas; produits agricoles, laines d’alpaga et de vigogne, coton, pétrole, caoutchoucs des forêts vierges de l’Amazone.
Et maintenant nous sommes arrivés à l’autre bout de la rue des Nations. Nous n’avons qu’à descendre sous les galeries souterraines, sur la berge de la Seine. Et là nous pouvons passer en revue tous les genres de cafés, de brasseries de toutes les nations; nous pouvons déguster l’Asti spumante d’Italie, le café turc, le soda américain, la bière de Pilsen en Autriche, l'eau de la Bona en Bosnie, le tokay hongrois, le wisky britannique, la chope flamande, les bières d’Allemagne, le chocolat mousseux d'Espagne, le punch suédois. Et nous pouvons entendre dans chacun des musiques aussi variées qu'excellentes : l’orchestre bosniaque, les tziganes, les musiciens de Norvège, la Feria espagnole, etc.
Mais il fait nuit déjà. Je vais prendre le bateau et pour deux sous j’assiste au plus prestigieux spectacle qui soit. Je défile devant la suite des palais qui s'allument, qui flamboient de la base au faîte, découpent leurs silhouettes, leurs lignes entre des rampes de flammes, des rideaux de lumière. C’est une illumination de ville inconnue, un décor de féerie étincelante. Et dans le vent tous les drapeaux claquent de plaisir, semblant applaudir à cette apothéose de la concorde humaine.
Et le bateau file sous le magnifique pont Alexandre, pendant que tous les voyageurs mettent la tête en l’air, regardent le splendide cartouche sculpté en bronze de la Seine et de la Neva qui, sous le crépuscule, prend déjà la patine des siècles futurs, nous fait présager la radieuse époque des temps de demain que le geste auguste des deux sœurs se tendant la main consacre comme la venue prochaine de la paix durable, de l'harmonie humaine, de l'accord des intérêts internationaux dans l’affection universelle et dans le labeur plus heureux et fécond que la France enseigne au monde, grâce à cette Exposition, et que le monde enseigne lui-même à la France, pour qu’elle continue à guider l'humanité. Et lorsque le bateau a dépassé le glorieux pont, la perspective des deux palais, sur la rive droite, celle des palais de l’Esplanade, sur la rive gauche, nous remue, nous enorgueillit d’une fierté nationale. Le bateau marche toujours. Le Palais-Bourbon se présente avec une allure moins sombre qu’aux mauvais jours de l’histoire. Les plis de son drapeau flottent joyeusement de toute l’allégresse qui doit désormais tomber sur la France, tandis que vers les Champs-Elysées, les cathèdres de la Porte Monumentale s’illuminent de lueurs multicolores, un bruissement de bleu, un cascade-ment de jaune, de labellements blancs, des flamboiements rouges, des sertissements verts, quelque chose comme la coulée de toutes les couleurs harmonisées, montant du sol et y retombant en un élancement lent et géométrique. Et comme nous dépassons le pont de la Concorde, c'est soudain, dans l’éloignement, une féerie qui s’allume, les tours du Trocadéro qui flambent, la Tour Eiffel qui s'accuse en lignes de feu, tous les palais de la rive gauche et tous les palais de la rive droite qui font un cordon d’illuminations, rejaillissant sur l’onde en un mirage de ville fabuleuse. Le ciel est rouge, si rouge que les étoiles y scintillent avec moins d'éclat, éclipsées presque par les fulgurances de clartés qui apothéosent toute l’Exposition en ses moindres recoins. Et plus le bateau s’éloigne, plus ce spectacle d’architecture de lumières, ces profilements de fournaise en se reculant dans la distance nous imprègnent les yeux de fascinations, et d’éblouissements qui nous feront nous coucher en la joie de vivre un rêve de mille et une nuits réelles.
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Re: Rue des Nations
Article extrait du magazine "A l'Exposition" de 1900
En abandonnant aux États étrangers, pour l’édification de leurs palais, la partie du quai d’Orsay qui s’étend entre les ponts des Invalides et de l’Alma, le Commissariat général de l’Exposition agissait le plus galamment du monde : il leur offrait, en effet, un des plus admirables emplacements dont il pût disposer. A cette haute courtoisie, nos invités ont répondu avec magnificence, et c’est ainsi que se sont élevés, en bordure de la Seine, ces incomparables palais qui sont peut-être la beauté suprême de l’Exposition.
Comme il est rationnel que l’on ait choisi, pour y faire se rencontrer tant de peuples, la rive d’un fleuve! Avant tout moyen de communication dû au labeur et à l’ingéniosité de l'homme, les fleuves, ces « routes qui marchent elles-mêmes, » comme a dit Pascal, étaient les grandes voies naturelles par où, les unes vers les autres, commencèrent de s’acheminer les races. En cette année 1900, à la fin du siècle des chemins de fer et au commencement de celui des automobiles, la Seine résume donc, sur une petite partie de son cours, le rôle immémorial des fleuves, et c’est là une constatation symbolique dont s’émeut, comme d’une préface de bon augure à ses rêves de paix et de fraternité, le philosophe qui sait donner à cette Rue des Nations son véritable sens synthétique.
Synthèse universelle à laquelle collaborent autant de synthèses particulières qu’il se dresse d’édifices, depuis ce Palais italien, le premier d’entre eux qui s’offre au visiteur venu par les Champs-Élysées, jusqu’aux charmants petits pavillons byzantins que la Grèce et la Serbie ont blottis contrôle pont de l’Alma. Chacun d’eux est représentatif au plus haut degré de la nation qu’il signifie. Tout, dans le plan général, dans la décoration, dans le moindre détail ornemental , y évoque le caractère, d’une race bien déterminée, la couleur d’un ciel, le dessin d'un horizon...
On n’a rien tenté, fort heureusement, pour atténuer les contrastes. Aucune classification ethnographique ni géographique n’en dérange le pittoresque et l’imprévu. A côté de l’Autriche, voici les États-Unis; la Hongrie voisine avec l’Angleterre et le flamboyant hôtel de ville d’Audenarde, où s’épanouit le fleurissement gothique des Flandres, fait fort bon ménage avec le tout simple et patriarcal chalet de la Norvège: Dès lors, c’est une joie pour l’observateur de chercher et de découvrir, parmi cette confusion de styles, les affinités architecturales, et, si l’on veut même, les ressemblances de staff, par lesquelles se notifient sûrement des affinités morales.
En suivant le fil de l'eau, nous nous arrêtons d’abord au Pavillon d’Italie. Avec ses cinq coupoles d’or, ses grandes baies, aux rosaces fleuries, ses ouvertures ogivales et ses verrières, ce vaste palais — le plus vaste de la rue des Nations — prend des allures de cathédrale. Amalgame prodigieux de piliers à nervures, de clochetons, de niches, d’écussons, de céramiques, d’émaux, de mosaïques; maquillage incomparable et truquage sans pareil qui, parmi les guillochures, les moulures et les dorures, et tant de marbres verts, et tant de marbres roux rappelle, pêle-mêle, Saint-Marc de Venise, la chartreuse de Padoue et la cathédrale de Milan.
Tout cela est excessivement superficiel ; tout cela n’est qu’apparence. Mais c’est léger, aérien, si joliment touffu, d’un toc si habile et d’une patine si chaude! Architecture de lumière, où concourent à la fois tous les matériaux, toutes les couleurs, tous les procédés de construction et de décoration, toutes les fantaisies ornementales et qui évoque immédiatement, sur un quai de Venise, le verbiage confus, assourdissant, mais chantant tout de même, d’un groupe de gondoliers!
Du blanc, rien que du blanc; sur une vaste arcade un haut massif carré avec terrasses, flanqué d’un minaret et coiffé, aux angles, de dômes argentés, voilà le pavillon de l’Empire ottoman! Il n’apparaît, dans toute son originalité, que vu de la Seine , avec sa grande arcade dominant un café turc en sous-sol.
Les États-Unis font suite : sévère et forte construction quadrangulaire, avec, en bordure de la Seine, un portique corinthien sous lequel s’élève une statue de Georges Washington, et que couronne un quadrige représentant la Liberté sur le char du Progrès. L’édifice supporte un dôme orgueilleux. C’est la Grèce, c’est Rome, telles que les conçoit le génie yankee. Nation jeune, dont l’histoire est brève, à laquelle il faut faire crédit de cette originalité et de cette marque personnelle que donnent de longues suites d’années. Nation jeune, mais puissante déjà et dont on sent la volonté — irrésistible — de s’imposer...
Plus simple, confiant dans la majesté que confèrent les siècles et par là contrastant étrangement avec le fastueux et peut-être lourd palais des États-Unis, voici le château édifié par l’Autriche. Noble maison de ce style « barocco » usité au XVIIIe siècle et qui, avec ses quatre façades à deux étages, avec ses pavillons en saillie et ses fontaines monumentales évoque, tout au fond d’un parc, noblement dessiné et coupé d’eaux vives, quelque existence élégante et tranquille de grand seigneur.
La Bosnie-Herzégovine est ensuite représentée par une gracieuse habitation dont le corps de bâtiment principal, très allongé, à qui des toits de tuiles rouges, de fins balcons en bois, de jolies et légères terrasses donnent un aspect familial — est-dominé par une tourelle d’angle, à usage de guet. De la sorte, en ce pavillon de guerre et de paix, se résument deux Bosnie, celle d’autrefois, inquiète et nécessairement batailleuse, au temps de la domination turque, et celle d’aujourd’hui, riante et paisible dans les fleurs en escalade.
Église ou château fort, on hésite à qualifier le Palais de la Hongrie.Mais quelque nom que l’on donne à cet édifice, il est bien la merveille de la Rue des Nations. C’est un lointain pays de légende, une terre de foi ardente, des siècles de luttes, qui revivent dans ce monument composite : aile gothique, aile romane, aile Renaissance, galeries de monastères, créneaux de forteresses, toutes les grâces et toute la force, la prière et la bataille, c’est, sous une patine immémoriale, l’évocation de dix siècles d’histoire magyare.
Après la Hongrie, vient l’Angleterre. Ce grand cottage est la reproduction de Kingston-House, à Bradfort-sur-Avon. Impression de confort, de respectabilité, de solidité et de sécurité dans le traditionnel; blanches sur les horizons verts et dans des paysages de « loisir romanesque », comme dit Bourget, les habitations anglaises d’aujourd’hui sont encore toutes pareilles, avec leurs larges baies à petits carreaux, et leurs bow-windows, à cette demeure seigneuriale du temps de Shakespeare.
Dentelé, ajouré, dans un fouillis d’ogives, de niches, de balustrades, sous les feuillages et les trèfles, voici, fleurissement fou de pierre, l’Hôtel de Ville d’Audenarde. A côté, eh bois peint de rouge, et comme formé de deux bâtiments superposés, s’élève le chalet de la Norvège. Et, devant cette construction d’une simplicité si caractéristique, les vers de là Nordsec chantent dans la mémoire :« La nuit est froide et sans étoiles; sur la mer l’informe vent du Nord rit et hurle les incantations runiques... »
Si quelques-uns des palais que nous venons de décrire apparaissent d’une beauté fragile et pour ainsi dire provisoire, celui de l’Allemagne, au contraire, donne, jusque dans le moindre détail, une impression de définitif. C’est un grand édifice des XVe et XVIe siècles, avec beffroi, clochetons, pignons à gradins formant frontons et peintures murales. A le contempler, des images de force, de grandeur et d’orgueil s’éveillent dans l'esprit. Parmi de nombreuses inscriptions, ces mots flamboient : Arbeit et Friede, paix et travail : mais cette paix et ce travail, c’est la puissance des armes qui les assure, comme en témoignent, dans leurs armures de pierre, deux chevaliers debout, glaive en main, sous les deux vocables pacifiques. Une certaine grâce bourgeoise, toutefois, s’attache à quelques parties de l’édifice; tuiles vernissées des clochetons, toiture de couleur, mélange harmonieux de bois et de peinture, aux entours des fenêtres. C’est bien là, dans une vieille cité germanique, la Maison de Ville que construisit un maitre-charpentier, honneur de sa corporation.
C’est un souci de grandeur qui caractérise le Pavillon espagnol.
Une âme héroïque et fastueuse s’enclôt dans ce monument de couleur chaude où tout est noblesse, et où l’on sent que persiste, malgré les deuils, l’ancienne étiquette de la maison d'Autriche.
Puis se succèdent les Palais de la principauté de Monaco, de la Suède, de la Grèce et de la Serbie : orgueilleux castel monégasque; étrange Pavillon suédois aux allures de sémaphore avec ses passerelles aériennes et sa haute tour, et dont les imbrications rappellent, pittoresquement, celles des pommes de pin; séduisant édifice byzantin de l’Hellade moderne, si petit de dimension, mais, au rebours de tant de constructions actuelles; grand par le définitif d’une architecture que fixèrent les siècles; délicat Palais serbe du même style byzantin, à la fine ornementation sur fond bleu.
Derrière les palais que nous venons d’énumérer, mais moins heureux que ceux-ci, puisqu’ils ne se mirent point dans le fleuve, se trouve une seconde ligne de monuments consacrés au Danemark, à la Finlande, au Luxembourg, au Portugal, à la Perse, à la Roumanie, à la Bulgarie et au Pérou. La sobre architecture danoise se caractérise par des parements de bois apparents d’un curieux effet; l’originalité du Pavillon finlandais réside dans ses porches ornés de têtes de loups qui font imaginer, au bord des lacs gelés, des fuites éperdues dans la neige; Renaissance flamande, voilà l’architecture du Luxembourg, et quant au Portugal, à la Perse, aux États balkaniques et au Pérou, ce sont de fantaisistes bâtiments, d’éclat un peu indiscret.
Enfin, dans le même alignement, mais séparé de la Rue des Nations par le pont de l’Alma, l’élégant et sobre Palais mexicain clôt la série de ces magnifiques constructions.
En abandonnant aux États étrangers, pour l’édification de leurs palais, la partie du quai d’Orsay qui s’étend entre les ponts des Invalides et de l’Alma, le Commissariat général de l’Exposition agissait le plus galamment du monde : il leur offrait, en effet, un des plus admirables emplacements dont il pût disposer. A cette haute courtoisie, nos invités ont répondu avec magnificence, et c’est ainsi que se sont élevés, en bordure de la Seine, ces incomparables palais qui sont peut-être la beauté suprême de l’Exposition.
Comme il est rationnel que l’on ait choisi, pour y faire se rencontrer tant de peuples, la rive d’un fleuve! Avant tout moyen de communication dû au labeur et à l’ingéniosité de l'homme, les fleuves, ces « routes qui marchent elles-mêmes, » comme a dit Pascal, étaient les grandes voies naturelles par où, les unes vers les autres, commencèrent de s’acheminer les races. En cette année 1900, à la fin du siècle des chemins de fer et au commencement de celui des automobiles, la Seine résume donc, sur une petite partie de son cours, le rôle immémorial des fleuves, et c’est là une constatation symbolique dont s’émeut, comme d’une préface de bon augure à ses rêves de paix et de fraternité, le philosophe qui sait donner à cette Rue des Nations son véritable sens synthétique.
Synthèse universelle à laquelle collaborent autant de synthèses particulières qu’il se dresse d’édifices, depuis ce Palais italien, le premier d’entre eux qui s’offre au visiteur venu par les Champs-Élysées, jusqu’aux charmants petits pavillons byzantins que la Grèce et la Serbie ont blottis contrôle pont de l’Alma. Chacun d’eux est représentatif au plus haut degré de la nation qu’il signifie. Tout, dans le plan général, dans la décoration, dans le moindre détail ornemental , y évoque le caractère, d’une race bien déterminée, la couleur d’un ciel, le dessin d'un horizon...
On n’a rien tenté, fort heureusement, pour atténuer les contrastes. Aucune classification ethnographique ni géographique n’en dérange le pittoresque et l’imprévu. A côté de l’Autriche, voici les États-Unis; la Hongrie voisine avec l’Angleterre et le flamboyant hôtel de ville d’Audenarde, où s’épanouit le fleurissement gothique des Flandres, fait fort bon ménage avec le tout simple et patriarcal chalet de la Norvège: Dès lors, c’est une joie pour l’observateur de chercher et de découvrir, parmi cette confusion de styles, les affinités architecturales, et, si l’on veut même, les ressemblances de staff, par lesquelles se notifient sûrement des affinités morales.
En suivant le fil de l'eau, nous nous arrêtons d’abord au Pavillon d’Italie. Avec ses cinq coupoles d’or, ses grandes baies, aux rosaces fleuries, ses ouvertures ogivales et ses verrières, ce vaste palais — le plus vaste de la rue des Nations — prend des allures de cathédrale. Amalgame prodigieux de piliers à nervures, de clochetons, de niches, d’écussons, de céramiques, d’émaux, de mosaïques; maquillage incomparable et truquage sans pareil qui, parmi les guillochures, les moulures et les dorures, et tant de marbres verts, et tant de marbres roux rappelle, pêle-mêle, Saint-Marc de Venise, la chartreuse de Padoue et la cathédrale de Milan.
Tout cela est excessivement superficiel ; tout cela n’est qu’apparence. Mais c’est léger, aérien, si joliment touffu, d’un toc si habile et d’une patine si chaude! Architecture de lumière, où concourent à la fois tous les matériaux, toutes les couleurs, tous les procédés de construction et de décoration, toutes les fantaisies ornementales et qui évoque immédiatement, sur un quai de Venise, le verbiage confus, assourdissant, mais chantant tout de même, d’un groupe de gondoliers!
Du blanc, rien que du blanc; sur une vaste arcade un haut massif carré avec terrasses, flanqué d’un minaret et coiffé, aux angles, de dômes argentés, voilà le pavillon de l’Empire ottoman! Il n’apparaît, dans toute son originalité, que vu de la Seine , avec sa grande arcade dominant un café turc en sous-sol.
Les États-Unis font suite : sévère et forte construction quadrangulaire, avec, en bordure de la Seine, un portique corinthien sous lequel s’élève une statue de Georges Washington, et que couronne un quadrige représentant la Liberté sur le char du Progrès. L’édifice supporte un dôme orgueilleux. C’est la Grèce, c’est Rome, telles que les conçoit le génie yankee. Nation jeune, dont l’histoire est brève, à laquelle il faut faire crédit de cette originalité et de cette marque personnelle que donnent de longues suites d’années. Nation jeune, mais puissante déjà et dont on sent la volonté — irrésistible — de s’imposer...
Plus simple, confiant dans la majesté que confèrent les siècles et par là contrastant étrangement avec le fastueux et peut-être lourd palais des États-Unis, voici le château édifié par l’Autriche. Noble maison de ce style « barocco » usité au XVIIIe siècle et qui, avec ses quatre façades à deux étages, avec ses pavillons en saillie et ses fontaines monumentales évoque, tout au fond d’un parc, noblement dessiné et coupé d’eaux vives, quelque existence élégante et tranquille de grand seigneur.
La Bosnie-Herzégovine est ensuite représentée par une gracieuse habitation dont le corps de bâtiment principal, très allongé, à qui des toits de tuiles rouges, de fins balcons en bois, de jolies et légères terrasses donnent un aspect familial — est-dominé par une tourelle d’angle, à usage de guet. De la sorte, en ce pavillon de guerre et de paix, se résument deux Bosnie, celle d’autrefois, inquiète et nécessairement batailleuse, au temps de la domination turque, et celle d’aujourd’hui, riante et paisible dans les fleurs en escalade.
Église ou château fort, on hésite à qualifier le Palais de la Hongrie.Mais quelque nom que l’on donne à cet édifice, il est bien la merveille de la Rue des Nations. C’est un lointain pays de légende, une terre de foi ardente, des siècles de luttes, qui revivent dans ce monument composite : aile gothique, aile romane, aile Renaissance, galeries de monastères, créneaux de forteresses, toutes les grâces et toute la force, la prière et la bataille, c’est, sous une patine immémoriale, l’évocation de dix siècles d’histoire magyare.
Après la Hongrie, vient l’Angleterre. Ce grand cottage est la reproduction de Kingston-House, à Bradfort-sur-Avon. Impression de confort, de respectabilité, de solidité et de sécurité dans le traditionnel; blanches sur les horizons verts et dans des paysages de « loisir romanesque », comme dit Bourget, les habitations anglaises d’aujourd’hui sont encore toutes pareilles, avec leurs larges baies à petits carreaux, et leurs bow-windows, à cette demeure seigneuriale du temps de Shakespeare.
Dentelé, ajouré, dans un fouillis d’ogives, de niches, de balustrades, sous les feuillages et les trèfles, voici, fleurissement fou de pierre, l’Hôtel de Ville d’Audenarde. A côté, eh bois peint de rouge, et comme formé de deux bâtiments superposés, s’élève le chalet de la Norvège. Et, devant cette construction d’une simplicité si caractéristique, les vers de là Nordsec chantent dans la mémoire :« La nuit est froide et sans étoiles; sur la mer l’informe vent du Nord rit et hurle les incantations runiques... »
Si quelques-uns des palais que nous venons de décrire apparaissent d’une beauté fragile et pour ainsi dire provisoire, celui de l’Allemagne, au contraire, donne, jusque dans le moindre détail, une impression de définitif. C’est un grand édifice des XVe et XVIe siècles, avec beffroi, clochetons, pignons à gradins formant frontons et peintures murales. A le contempler, des images de force, de grandeur et d’orgueil s’éveillent dans l'esprit. Parmi de nombreuses inscriptions, ces mots flamboient : Arbeit et Friede, paix et travail : mais cette paix et ce travail, c’est la puissance des armes qui les assure, comme en témoignent, dans leurs armures de pierre, deux chevaliers debout, glaive en main, sous les deux vocables pacifiques. Une certaine grâce bourgeoise, toutefois, s’attache à quelques parties de l’édifice; tuiles vernissées des clochetons, toiture de couleur, mélange harmonieux de bois et de peinture, aux entours des fenêtres. C’est bien là, dans une vieille cité germanique, la Maison de Ville que construisit un maitre-charpentier, honneur de sa corporation.
C’est un souci de grandeur qui caractérise le Pavillon espagnol.
Une âme héroïque et fastueuse s’enclôt dans ce monument de couleur chaude où tout est noblesse, et où l’on sent que persiste, malgré les deuils, l’ancienne étiquette de la maison d'Autriche.
Puis se succèdent les Palais de la principauté de Monaco, de la Suède, de la Grèce et de la Serbie : orgueilleux castel monégasque; étrange Pavillon suédois aux allures de sémaphore avec ses passerelles aériennes et sa haute tour, et dont les imbrications rappellent, pittoresquement, celles des pommes de pin; séduisant édifice byzantin de l’Hellade moderne, si petit de dimension, mais, au rebours de tant de constructions actuelles; grand par le définitif d’une architecture que fixèrent les siècles; délicat Palais serbe du même style byzantin, à la fine ornementation sur fond bleu.
Derrière les palais que nous venons d’énumérer, mais moins heureux que ceux-ci, puisqu’ils ne se mirent point dans le fleuve, se trouve une seconde ligne de monuments consacrés au Danemark, à la Finlande, au Luxembourg, au Portugal, à la Perse, à la Roumanie, à la Bulgarie et au Pérou. La sobre architecture danoise se caractérise par des parements de bois apparents d’un curieux effet; l’originalité du Pavillon finlandais réside dans ses porches ornés de têtes de loups qui font imaginer, au bord des lacs gelés, des fuites éperdues dans la neige; Renaissance flamande, voilà l’architecture du Luxembourg, et quant au Portugal, à la Perse, aux États balkaniques et au Pérou, ce sont de fantaisistes bâtiments, d’éclat un peu indiscret.
Enfin, dans le même alignement, mais séparé de la Rue des Nations par le pont de l’Alma, l’élégant et sobre Palais mexicain clôt la série de ces magnifiques constructions.