Entre Diderot et Disneyland

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Entre Diderot et Disneyland

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Extrait du livre Seville 1992 - Concours pour le Pavillon de la France


Régis Debray


Les Expositions Universelles et Internationales

1851 Londres Great exhibition of the Works of industry of all nations
1853 New York World’s fair of the works of industry of all nations
1855 Paris Exposition universelle
1862 Londres International exhibition
1867 Paris Exposition universelle
1873 Vienne Weltaussteilung
1876 Philadelphie Centenial exposition
1878 Paris Exposition Universelle
1885 Anvers Exposition universelle
1889 Paris Exposition universelle
1893 Chicago World’s Columbia exhibition
1894 Anvers Exposition universelle
Madrid Exposition universelle
San Francisco Exposition universelle
1896 Saint Pétersbourg Exposition franco-russe
1897 Bruxelles Exposition internationale
1900 Paris Exposition universelle
1901 Saint Pétersbourg Exposition internationale artistique
Glasgow International exhibition
1904 Saint Louis Louisiana purchase exhibition
1905 Liège Exposition internationale
1906 Milan Exposition internationale
Bucarest Exposition internationale
1908 Saragosse Exposition internationale hispano-française
1909 Copenhague Exposition française des arts décoratifs
1910 Bruxelles Exposition internationale
1911 Turin Exposition internationale du travail
1912 Rome Exposition internationale d’hygiène sociale
1913 Gand Exposition internationale
1915 San Francisco Panama-Pacific-exhibition
1925 Paris Exposition internationale des arts décoratifs et des industries modernes
1928 Turin Exposition internationale
1928 Athènes Exposition française
1929 Barcelone Exposition internationale
1930 Le Caire Exposition française
Anvers Exposition internationale
1931 Paris Exposition coloniale
1933 Chicago A century of progress international exhibition
1935 Bruxelles Exposition universelle
1937 Paris Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne
1939 Moscou Exposition internationale
1939-40 New York New York world’s fair
San Francisco Golden gâte international exhibition
1958 Bruxelles Exposition universelle
1962 Seattle Century 21th exposition
1967 Montreal Universal and international exhibition
1970 Osaka Japan world exposition
1985 Tsukuba Exposition internationale (habitat)
1986 Vancouver Exposition internationale (transports)
1988 Brisbane Exposition internationale (loisirs)



Tout ce qui nous rassemble au delà des folklores nationaux ne se ressemble pas mais participe, chacun dans son genre, d’un certain sacré planétaire. Depuis Londres 1851, malgré un crochet par Osaka 1970, les objets manufacturés ont coutume de faire leurs Pâques dans une aire de civilisation privilégiée, cet Occident de la Raison instrumentale où l’universel semble avoir élu domicile (sur une vingtaine d’Expositions universelles, aucune en Afrique, en Amérique Latine, en Asie continentale ni dans l’Est européen). En Euramérique donc, entre la Noël, les jeux olympiques et l’Expo les âmes concélèbrent Dieu, les corps, l'Espèce, les inventions, Prométhée. Trois formes de communion qui font peut-être système à présent, grâce à la télévision qui mondialise ces différentes cérémonies dans une même grille de programmes. Le culte de la technique, le petit dernier, mérite qu’on y réfléchisse: il nous renvoie aux sources positivistes d’une défunte religion de l’Humanité, à socle économique. Nous en répétons ponctuellement les rites, mais avons-nous encore la foi?
Si les choses sont inhumaines, en effet, le objets techniques ne le sont pas, qui chantent non la matière brute mais l’esprit qui l’ouvrage et lui donne forme. Les compétitions internationales de l’ingéniosité se détachent dès l’origine sur un fond d’humanisme lyrique car si les foires proviennent du Moyen-Age, les Expos proviennent d’un credo saint-simonien qui a l’âge du chemin de fer. Il y a toujours eu des produits et des outils mais les “merveilles de l’art et de l’industrie” n’ont que cent cinquante ans.


Fête ou foire?

De la fête, “l’Expo” a l’éphémère, l’excessif et la pompe. Contrairement à la foire où s’échangent des marchandises, à des fins utilitaires, il y a dans la fête une idée de célébration, solennelle, et de dépense, inutile. Ici, on ne touche pas, on ne soupèse pas, on n’achète pas. On regarde et on admire. La foire est pleine de tentations, la fête, d’éblouissements. L’Exposition universelle transfigure la valeur d’échange des objets, suspend un instant leur valeur d’usage, sublime l’univers matériel du besoin dans la féérie du spectacle. Elle fait accéder le machinisme au royaume de l’esthétique et il n’est pas sans signification qu’elle soit apparue en même temps que la photographie, ce mixte incertain d’art et d’industrie. Avec elle, l’aura de l’oeuvre d’art que Walter Benjamin définissait comme “l’unique apparition d’un lointain” — se transpose sur l’objet technique. L’Exposition universelle est à la foire internationale ce que le Musée est à la galerie marchande pour l’object d’art. Elle le met en gloire, non en vente. Il va de soi que le commerce de tableaux prospère aux alentours des Musées de peinture et que la gloire conférée par le Musée n’a pas peu d’incidence sur la cote des artistes. Mais l’Exposition n’est pas un supermarché aux puces de la découverte ni un concours Lépine à l’échelle mondiale. Elle est là pour offrir à la production technique son cérémonial et son légendaire. Dans le langage des objets, la foire commerciale est prose et l’Exposition universelle, poésie, (épique). L’une ressortit au monde matérialiste du toucher, l’autre à celui, plus spirituel, de la vue. La première est calcul, la deuxième est spectacle. Ici, on suppute. Là, on prophétise. La gestion des Expositions universelles relève chez nous d’une “Direction des foires et expositions”, au Centre français du Commerce extérieur, ce qui traduit l’indéniable filiation de la foire médiévale mais aussi un certain dédain pour les métamorphoses du sacré moderne. Car ce genre de manifestations a au moins autant à voir avec ce qu’on appelait jadis le Ministère de l’instruction Publique et des Cultes, ou aujourd’hui Culture et Communication, qu’avec l’Economie et les Finances. Dans la société rurale, la place du marché était un lieu profane parce qu’il faisait pendant au parvis de la cathédrale. Quand s’évaporent quelque peu les mystères de la Passion, “les mystères de la science” voient refluer vers eux les enchantements perdus. Les pavillons nationaux deviennent des “Temples de la Pensée”, et les fastes de la découverte s’investissent des prestiges du nouveau catéchisme, qui s’appelait “Progrès” au siècle dernier, que nous avons rebaptisé “croissance”. Cette religion séculière, quoique sans transcendance, n’échappe pas entièrement au surnaturel.

Tutus et Théorèmes

Reste qu’elle inverse les flèches du temps. Religieuses ou civiques, les fêtes de l’âme et du corps ont quelque chose d’archaïsant. On y commémore un sacrifice passé, un âge d’or, une grâce perdue. Au bonheur par la nostalgie, la fête optimiste de objets substitue le bonheur par l’anticipation. Ici, on exige l’amnésie car c’est à l’innovation qu’on sacrifie, au dieu moderne du Novum. L’Eden est devant nous, “à la pointe” toujours fuyante du progrès, sur la ligne de partage, incessamment mobile, entre les lumières de l’invention et la nuit de l’obsolescence. De 1851 à 1970, du Crystal Palace de Londres au Jumbotron d’Osaka, le conte de fées de la modernité industrielle a égrené sous nos yeux d’enfants ravis son chapelet d’extases, son cortège de promesses épiques. Car de même qu’il y a un onirisme des objets (celui des planches de l’Encyclopédie revues par Roland Barthes), il y a une fantaisie de la machine, qui réconcilie l’efficacité et le fantastique, comme un romantisme de la performance. Mystérieusement, les expositions universelles font rouler jusqu’à nous, les dégrisés du progrès, les défrisés de la science, quelque chose de cette rumeur émerveillée, de cette saoulerie statistique, de ce vertige qu’inspiraient à nos aïeux le percement du canal de Suez, l’achèvement du Transsibérien, la jonction des railways au coeur des Etats-Units, Stanley et Linvingstone, l’ascenseur hydraulique, le phonographe et le moteur à explosion. La “fée électricité” magnétisait le Taris-1900 du haut de la Tour du Monde, comme la fée électron illuminera la Giralda de Séville en 1992. Malgré les catastrophes, les pollutions et les nuisances, le charme agit encore. Le succès populaire de ces grands-messes du Futur témoigne de l’inanité qu’il y a à trop opposer magie et technique. Si l’imaginaire du machinisme ne suscite plus la levée en masse des esprits, si l’ensorcellement par l’inexplicable s’est déplacé vers le Big-Bang et l’antimatière, le besoin d’envoûtement par l’objet, gadget ou robot, fait une demande toujours solvable.
Bazar ou Barnum, l’Exposition met en jeu, sous les paillettes, une mystique. Fête austère, dans son principe. Mais instable et piégée, dès le départ. Tirant les leçons du fiasco qu’avait été faute d’attractions, l’Exposition de 1878 à Paris (où s’était construit pour l’occasion le palais vaguement andalou de l’ancien Trocadero), Eugène-Melchior de Vogue disait déjà: “une exposition fructueuse, c’est une machine savante que l’on regarde peu, encadrée par un corps de ballet que l’on regarde beaucoup”. Il faut enseigner mais aussi amuser. Exposer la Raison en actes et proposer du plaisir. Comment amuser en enseignant, apprendre en distrayant, c’est l’éternelle question que posent les Lumières à la publicité du savoir — depuis la “physique amusante” jusqu’à la Cité des Sciences de la Villette. C’est un fait: dans les Expositions du XXème siècle les tutus supplantent les théorèmes, de plus en plus. Pourquoi?

Jules Verne et Zola

Les fidèles vont à l’Eglise, les citoyens au défilé, les supporters au stade. Qui se rend à l’Exposition? Un centaure, vous et moi.Un piéton étrange et ordinaire, moitié bon élève moitié badaud. C’est que l’Exposition elle-même est née des amours incertaines de l’Encyclopédie et du Grand Magasin. Jules Verne, collaborateur du Magasin d’Education et de Récréation, fut un parrain tardif, mais c’est l’Abbé Grégoire qui l’a anticipée avec son Conservatoire National des Arts et Métiers (1794), et Zola, l’auteur du Bonheur des Dames (1882) baptisée. Il fit sur les Expositions de 1889 et 1900 les meilleurs reportages, appareil photo en main. Le libérateur de Dreyfus, qui dans les Rougon-Macquart avait transformé l’éventrement de la mercerie “balzacienne” (le Chat qui pelote date de 1829) par le baron Haussman en une sorte de cantique à l’électricité et à la démocratie espérait de l’industrie le Bonheur et la Paix. Celui qui avait transfiguré les Nouvelles Galeries en une cathédrale de verre et de métal, avec sa nef, ses bas-côtés et sa verrière-vitrail, ne pouvait que vibrer avec le pandémonium électrique des nouveautés, au coeur du Paris - 1900. Une Exposition est comme un grand magasin planétaire où l’on ne ferait que regarder: cacophonie architecturale, juxtaposition d’incongruités, kaléidoscope d’excentricités éphémères — où tout est possible parce que rien ne doit rester —, où le kitsch inscrit dans le stuc un poème géant de Prévert. L’éclectisme racoleur et le dévergondage technologique qui se déballent alors à l’air libre jusqu’à nous donner mal au coeur ont leurs lettres de noblesse. Ils descendent de la Belle-Epoque par le Bon Marché.
Généalogie ambiguë, qui fera bientôt de toute Exposition universelle, entre salle de classe et cour de récréation, ce curieux compromis entre une Université populaire et un Luna Park. Sartre l’eût appelée une manifestation de mauvaise foi, que n’est pas ce qu’elle est et est ce qu’elle n’est pas: ni grand-messe ni kermesse, mais l’une et l’autre et tour à tour. Alphonse Allais eût plus simplement évoqué la ville à la campagne, où l’air est tellement plus pur. Ecartelé entre une pédagogie et un divertissement, entre l’humanisme moralisateur et la tour aux parachutes, ce potlatch abracadabrant qui se voudrait à chaque fois la conscience du Monde égare le visiteur, et l’on ne sait plus du sermon ou de la réjouissance lequel sert d’alibi à l’autre. “Monsieur tant mieux” dira: quel plaisir de parcourir un cours du soir où l’on ne s’ennuie pas! “Monsieur tant pis” dénoncera un Disneyland prétentieux, un bastringue aggravé par une philosophie de quatre sous. Finalement, on verra de plus en plus les chemins de la découverte emprunter ceux de la consommation. Au fil des décennies, de Londres à Chicago, Bruxelles et Montréal, l’attraction a refoulé l’instruction. L’industrie du divertissement, le divertissement par l’industrie. Ainsi va le monde, où le pire n’est pas toujours sûr dès lors qu’on entend suivre les pentes en les remontant. Pour sa part, la France, à Séville, le tentera, en léguant une bibliothèque à ses hôtes et en racontant, dans son pavillon, l’épopée technologique de la transmission et des transport de 1492 à demain.

Imaginaire de l’île
Le vieux rêve encyclopédique ressurgit cependant dans les expositions contemporaines avec ce qu’on pourrait nommer la clôture de l’utopie, par quoi la planète se résume en un panorama et tout l’ordre du monde se ramène à la taille d’un parc d’attraction qu’un seul regard peut embrasser, sans restes ni recoins. C’est l’espace béni de la récapitulation, d’où toute ombre, contradiction ou conflit sont expulsés.
Les expositions universelles affectionnent les lieux agrestes ou préservés, si possible insulaires — de la Treasure island de San Francisco à Vis la de la Cartuja de Séville. Ne parle-t-on pas, horresco referens, de Venise pour l’an 2000? Il s’agit à chaque fois d’apprivoiser le futur à l’intérieur d’un grand rond de telle sorte que chacun puisse en faire le tour, en scenic-railway ou monorail, (comme l’encyclopédiste parcourait jadis à pied le cercle entier des connaissances). Le visiteur peut se fatiguer mais aucune échappée, aucun clair-obscur ne viendra troubler l’assurance qu’il a de tenir là sous ses yeux, exhaustive addition, l’inventaire complet des possibles du temps. Le spectacle prend alors valeur d’initiation. Ce qu’on arpente du regard, c’est un bilan, celui de l'homo faber — qui fait le tour du propriétaire dans le véhicule — nacelle ou wagon — qui fait lui-même le tour de l’ultime Arche de Noé rêvée par les humains. Au retranchement maléfique du marquis de Sade — l’utopie du mal — s’oppose ici l’île du Bien, berceau d’un espace sans temporalité, d’un progrès sans pertes. Autant dire: une humanité sans violence, une nature sans histoire, par les calmes conquêtes de la puissance technique. L’optimisme des Lumières laisse la tragédie sur l’autre rive. Il doit mettre un fossé d’eau ou de verdures entre son phalanstère dépassionné et la fureur du monde tel qu’il va. Apolitique, a-dialectique, cet univers d’objets abstraits n’admet que l’homme opposé à la nature, à la matière, jamais à d’autres hommes. Son rêve en chassant l’histoire de l’histoire elle-même, est d’aboutir à un mouvement régulier, sans frottement ni cahot, qui s’incarne dans la roue et la trajectoire circulaire, leitmotiv et poncif de toutes les Expositions universelles, depuis la grande Roue de Ferris (Chicago 1893) jusqu’au gyrotron (Montréal 1967) en passant par le tapis roulant circulaire de Paris 1900 et le Rocket ship de New-York 1939. L’immobilité dans le mouvement. Le monde et le savoir vus d’une nacelle de roue foraine — toute l’histoire ramenée au scintillement lisse d’une grande boucle — ce modèle inconscient de l’Exposphère traverse sans vieillir les décennies et les Continents.
C’est un paradoxe de voir à quel point l’éternel retour de l’enthousiasme technique peut servir de miroir à l’éphémère d’une époque. Qui feuillette l’album des expositions universelles parcourt la meilleure galerie qui soit des autoportraits du siècle. Pas seulement parce que la liste des différents sièges de l’Exposition indique les décollages successifs des pays dans la course au développement, Angleterre, France, Autriche-Hongrie, Etats-Unis, Belgique, Canada, Japon et maintenant l’Espagne. Revendiquer et assumer le fardeau d’une exposition universelle est, pour un pays, une région, une ville, un bon test de puissance et de volonté de puissance. Il faut des moyens — et surtout de la fierté. Car derrière l’oecuménisme de façade, ce sont encore les rivalités de prestige, les amour propres, les parades nationales qui règlent les Olympiades du progrès — comme toutes les autres. Mais outre que chaque pays, en exposant ses biens, expose un peu son âme, mettant à nu ses tics et ses illusions, tous les pavillons nationaux d’une Exposition, à dix ans de distance, prennent un air de famille, celui du millésime. Art nouveau 1900. Art déco 1931. Néo-classique 37. Structuraliste 1967. Formaliste 1970. Avec l’esthétique architecturale, va l’idéologie sociale; avec la mode, la mentalité tripes dehors. Qu’on en rit ou qu’on en pleure, ces exhibitions périodiques ressemblent à des exercices d’introspection collective. Les arts décoratifs ont l’étrange vertu de mettre chaque époque sur le divan, comme des lapsus ou des aveux involontaires. Comme si on ne pouvait pas tricher avec l’histoire, nulle prospective ne pouvant sauter par dessus son temps; comme si les derniers cris de la modernité la plus appliquée se démodaient encore plus vite que nos plus insouciants anachronismes. Une Exposition universelle fait souvent loupe à son insu sur ce qu’il y a de moins universel, de moins pérenne dans le moment et au lieu même de sa réalisation. Faut-il s’en exalter ou s’en méfier? Voilà sans doute le meilleur mass-médium du “Zeitgeist”. Un beau risque à courir, en somme, pour tous les participants.
Une utopie utile

A quoi bon tant d’efforts? Et de dépense? Le sport, qui ne sert à rien, libère l’homme de lui-même. De quoi nous libère une Exposition universelle? Certes pas de nos conflits. Mais elle en allège l’insistance et nous permet de rêver d’une technique sans politique, d’une société mondiale unifiée sans frontières culturelles, d’un jour sans nuit. Ce beau rêve solaire a sans doute une fonction positive dans l’économie de notre psyché collective. Nous ne croyons plus au salut par le progrès et nous sommes revenus des mythes de l’humanisme conquérant? Soit. Le messianisme laïque des Expositions universelles, legs du 19ème siècle réactivé aujourd’hui par les impératifs de la concurrence et du design, paraît bien frappé d’anachronisme. L’utopie, elle n’est pas de oiseuse. Certaines expériences de laboratoire nous ont appris qu’un chat empêché de rêver devient vite fou. Et dangereux. L’humanité industrielle aussi doit rêver, si elle ne veut pas s’asphyxier dans la cage de ses passions et de ses intérêts. Les Expositions universelles, comme les Nations-Unies ou la Cour internationale de Justice (mais avec en plus la dimension du jeu) n’ont jamais empêché les charlatans d’être crus, les intolérants d’excommunier, les exploiteurs d’exploiter, ni les peuples de s’entretuer. Mais sans ces pauses sourire, la loi de la jungle n’aurait ni frein ni fin. La civilisation technique et ses festivités n’éliminent pas la sauvagerie de l’histoire humaine? Les fanfaronnes Expositions de 37 à Paris (pour lesquelles Picasso peignit Guernica, alors totalement incompris) et celle de 1939 à New-York n’ont ni annoncé, ni interdit Auschwitz et Hiroshima? Du moins rendent-elles le renouvellement de l’horreur plus obscène, moins tolérable. Les hommes et les nations n’auront jamais assez d’espaces communs pour oublier leurs déchirures. Nous aurons bien besoin du rendez-vous de Séville en 1992.

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