par worldfairs » 25 avr. 2021 04:30 pm
Texte et illustrations extraits de "L'Exposition en Famille" du 5 juin 1900

- Le village du Dahomey au Trocadéro
Un coin de verdure et de fraîcheur, où de respirer on ait la liberté, n’est pas une découverte facile à effectuer dans l'enceinte de cette ville cosmopolite appelée l’Exposition.
Il existe, ce coin délicieux, et notre amour bien connu de l'humanité va en révéler le point géographique.
Cette oasis est située aux alentours des cases du Dahomey, prés du pavillon-musée de l’Indo-Chine, au Trocadéro. On se promène lentement sur les bords ombragés d’une rivière d’opéra-comique, on gravit un sentier tournant sous un dôme de feuilles, on s’assoit et l’on respire dans une solitude reposante. A travers les branches on aperçoit la case dahoméenne bâtie en terre rouge qu’on croirait de la terre cuite, avec pour cariatides, des requins debout, grassouillets, dont la gigantesque tire-lire, autrement dit la gueule, fermée, satisfaite, prouve que depuis la guerre au Transvaal, les transports maritimes, à l’est ou à l’ouest de l’Afrique, ont repu la gent requine.
On respire, disons-nous, en cette oasis, et l’on s’y complaît dans la solitude. Illusion ! A trois mètres de soi, deux nègres du Dahomey, plus noirs que le cirage Houtret ou que les âmes de conspirateurs façonnent de la vannerie du pays, produisant moins de bruit qu’une fourmi qui traînerait sa bûche de paille pour l’hiver.
Zut alors, s’écrie-t-on in petto, pas moyen de s’isoler. Et l’on se lève et l’on pénètre à l’intérieur de ce musée primitif où s’étalent les xylophones, instruments de musique en bois, les fétiches des rois, les poteries, etc., sous l’œil de bronzé du buste du général Dodds. C’est intéressant, rapidement vu, et n’impose pas, comme pour les bouddhas voisins, une érudition profonde. Un gardien indigène, qui, entre parenthèses, ne tarit pas en éloges sur le général Dodds, suffit, tandis qu’à l’exposition de l’Indo-Chine, le palais voisin — tous les bâtiments ne se nomment-ils pas des palais cette année — les bouddhas et les Confucius sont gardés, non sans orgueil, par des soldats tonkinois, au service de la France, ayant l’air de femmes avec leur visage imberbe et leur chignon sous le chapeau marin.
On les verra défiler au 11 juillet sous la même allure que leurs frères d’armes de 1889. Si le respect de la consigne est une des vertus militaires, les tonkinois la possèdent. Nous ne vous conseillons pas d'essayer de transiger sur ce point avec eux. Vous ne le ferez pas, parce que, comme nous, vous éprouverez de l’admiration pour des hommes qui croient encore à quelque chose.
Cette butte coloniale du Trocadéro est d’un attrait spécial, elle permet de passer avec désinvolture de l’Asie à l’Amérique, de l’Afrique à l’Océanie, et de confondre volontiers des produits variés ayant vu le jour à trois ou quatre mille lieues les uns des autres. Il convient d’ajouter que c’est toujours sous le même soleil de la France. N’oublions pas le couplet chauvin. Tout cela nous coule assez cher en hommes et en or.
On ne peut pas vraiment passer une journée sur un même point. La curiosité, vigoureusement en excitation vous arrache des lieux les plus charmants et vous retrempe dans la foule ahurie ; descendons du Trocadéro, Nous y reviendrons, car beaucoup de choses encore sont à voir.
Le pont d’Iéna, élargi, est noir et grouillant.
La moyenne des visiteurs a atteint le chiffre de cent cinquante mille par jour, pendant les journées ordinaires ; elle va s'élever progressivement jusqu’au demi-million au temps des vacances, époque à laquelle les visites du dimanche dégénéreront en supplice.
Les grosses recettes produites par les entrées, tombées déjà à onze et douze sous le ticket, proviennent des enfants amenés le dimanche et le jeudi. Peut-être qu’en dehors du trottoir roulant et de la dégustation des nougats, leurs jouissances n’égalent pas les nôtres, mais, ils ont aux yeux de l'Administration l’indiscutable supériorité sur nous de payer leur entrée, de ne montrer aux guichets aucune des deux cent mille cartes d’entrée de faveur. Salut aux enfants! Ce sont eux qui régalent!
Puisque nous voici devant le palais — toujours des palais — des forêts, de la pêche, de la chasse et des cueillettes, entrons-y, ce n’est sans doute pas très drôle, nous verrons.
Voici d’abord des spécimens de troncs d’arbres archi-séculaires que des mécaniques spéciales ont tranchés d’un coup comme nos couteaux tranchent un saucisson. Puis, en entrant, une bonne odeur de goudron, rappelant le port de mer, dissipe notre appréhension et nous invite au contraire à la promenade au milieu des engins de la chasse et de la pêche dans tous les pays.
Voici les costumes grossiers mais intéressants de pêcheurs hollandais ou napolitains, espagnols, maures ou danois.
Voici la théorie de la pêche de l’éponge et sa pratique rendue d’après nature avec conscience.
Voici des éponges, de vraies, sentant bon la mer, des petites, des fines et des énormes valant, chacune, une poignée de louis.
Voici des poissons inconnus et des monstres marins qui seraient heureux dans leurs bocaux mouillés si l’eau n’était pas remplacée par l’alcool.
La manière de capturer une baleine diffère, croyons-nous, des moyens employés pour saisir une crevette. On trouve donc là, du petit au grand, une leçon de choses très appréciable, aussi bien du côté chasse, que du côté pèche.
Les hommes qui font du massacre des animaux un art, plutôt qu’une nécessité, trouveront dans cette section de quoi stimuler leurs appétits cruels.
Les Congrès ont ouvert leur feu. Entrerons-nous dans leur palais? Encore un palais. C’est le congrès de la propriété bâtie qui a essuyé les plâtres, c’était indiqué. Se sont réunis ensuite les congrès de l’horticulture, etc. Vont siéger ces jours-ci les congrès de numismatique, de la protection de la jeunesse ouvrière, etc. Il y en aura plus de cent, avons-nous dit déjà, la plupart sous la protection des chaleurs de juillet et d’août. Que thermidor les protège et avec eux nous aussi, parce qu'il faudra bien, pour en dire un mot, suivre les plus caractéristiques, les plus pittoresques. Ah, mon Dieu !
A l'Exposition, chaque jour amène une surprise, une découverte sensationnelle.
Le Czar a eu la gracieuse pensée d’exposer à l’Esplanade des Invalides ses derniers œufs de Pâques offerts par lui à l’impératrice : ce sont des œufs en jaspe, ou en émail, ornés de brillants. Celui qui est en émail jaune rehaussé de l’aigle noir à deux têtes a été donné à la suite du couronnement, il renferme une copie exacte, en miniature, du carrosse de gala conservé au Kremlin. Celui de l'année dernière, couvert de muguets peints, contient, avec le portrait de l’Empereur, ceux des grandes-duchesses Tatiana et Olga. Il faut que l’on sache que le muguet est la fleur favorite de la Czarine, emblème du retour du bonheur.
Nous vous laissons le plaisir d’examiner les autres joyaux de la couronne exposés dans le petit pavillon qui abrite la fameuse carte de France en pierres précieuses, ainsi que le non moins fameux diamant l'Orloff, que la légende dit avoir été un œil de Brahma volé par un soldat, mais qui, en réalité, a été racheté par l’impératrice Catherine moyennant une somme de 13 millions de francs, une rente viagère de 100.000 francs et un titre de noblesse.
A l’heure à laquelle nous imprimons, une exposition royale est en route ; il s’agit d’un recueil des évangiles, écrit et enluminé sur vélin, par Carmen Sylva, reine de Roumanie.
On verra encore à l’Esplanade un surtout de table en argent massif, d’une valeur de cent mille francs, appartenant au roi de Danemark.
Etc., etc.
La plus piquante de ces expositions est celle de tableaux et d'objets d’art français amassés et conservés par l’Allemagne. N’est-ce pas une pensée courtoise, celle de mettre sous nos regards des Watteau et des Lancret.
Mais ne déflorons rien ; allez voir, admirez ces jolies choses qu’il serait oiseux de décrire.
Vous plairait-il de parier avec nous qu'un nombre illimité de visiteurs qui auront vu ces peintures françaises appartenant aux musées d'Allemagne, n’auront pas vu les Lancret et les Watteau conservés au Louvre? En revanche, ils seront les premiers à exprimer amèrement le regret de voir ces chefs-d'œuvre nationaux reprendre la route de Potsdam?
Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce qu’une nation ne puisse pas garder ses œuvres nationales? N’est-ce pas, au contraire, un bienfait pour l’art et pour les artistes, ce déplacement? Si l'on ne pouvait rencontrer des Rembrandt qu'en Hollande et des Raphaël qu’en Italie, ce serait gênant, et, qui sait, monotone. S’imagine-t-on de la musique allemande que l'on ne pourrait entendre qu’en Allemagne? Au surplus, parmi les officiers prussiens qui pullulent à l’Exposition, combien auront vu chez eux leurs curiosités artistiques exposées actuellement chez nous?
Les choses ont le sort des hommes, a dit quelqu’un.
Nous voyons bien en ce moment chez nous des officiers allemands, nous n'avons donc pas besoin de nous déranger. Il est vrai qu’ils ne sont pas en tenue et que, par conséquent, ils échappent à nos regards indiscrets. Le Gouverneur de Paris peut, seul, les connaître, puisqu'on vertu d'un ordre impérial, ils sont obligés de déposer chez lui leur carte et leur adresse
Une incursion que nous vous demandons la permission de vous recommander, est celle du palais — encore un palais — de la Préfecture de police. Ne vous récriez pas, l’exposition est intéressante, instructive, troublante, abondante en motifs de réflexion ! On en sort avec des idées.
Elle s’élève au Cours-la-Reine.
Elle vous reposera du kaléidoscope fatigant des étalages des pavillons étrangers. Elle manque d’objets chatoyants, elle ne vous conduit pas la main à la poche, la folie de la possession ne vous y talonne pas ; rien d’ailleurs n’est à vendre, mais tout est à regarder.
Ici, c'est un peu le musée des misères humaines. Il les faut voir. Si votre patience à nous lire ne fournissait pas un gage certain de votre bonté, nous ajouterions qu’une heure consacrée à la visite de ce musée rend l’homme meilleur.
Enivrez-y, disons-nous, vous visitez bien les égouts et les catacombes qui ne vous enseignent rien.
Vous verrez là, clairement exposée, la science nouvelle de la mensuration et de l’anthropométrie, clairement est le mot ; car, en effet, la plus grande partie de l'étude du visage est exposée en des photographies sur verre nettement transparentes.
Les gens y sont groupés par catégorie de sourcils, d’yeux, de lèvres inférieures et supérieures, de menions, etc. Il y a la gamme chromatique des yeux ainsi que les échantillons de tous les nez possibles, sans oublier les principes de physiognomonie qui complètent l'étude.
Veuillez noter que tout cela est profondément sérieux. Le bureau d’anthropométrie reconnaît, retrouve chaque jour l’identité de gens qui ont un interet inquiétant à la dissimuler. Vous le savez aussi bien que nous.
Vous verrez de superbes et concluantes épreuves de radiographie.
Il y a mille objets curieux à ce musée : une ancienne porte de la prison de Sainte-Pélagie, le registre d'écrou de Ravaillac oui, de Ravaillac, vous avez bien lu ; l'ordre d'arrestation de Cadoudal, et d’autres pièces originales bien conservées.
Quiconque se souvient de l'incendie de la Préfecture et de l’Hôtel de Ville apprécie la valeur de ces objets historiques recherchés à grands frais aujourd’hui et collectionnés au musée Carnavalet, dont une partie va être transportée à l’Exposition et mise sous les regards du public à la suite des objets que nous signalons, exactement au premier étage.

- Le palais de l'Electricité et le Château d'eau
(Vue prise le lendemain du récent incendie)
La section de l’Assistance publique est puissamment documentée; nous y avons vu conjointement avec des costumes d'ambulancières, des chambres de malades et des chambres de fous ; des spécimens de travaux d’aiguille et de confections exécutés par des jeunes filles élevées par la charité publique. Sans être compétent, on reconnaît le goût et le fini des pauvres petits doigts féminins qui ont accompli ces choses de toilette et de coquetterie.
On remarque avec une attention égale la reconstitution scrupuleuse d’usages anciens, tels que le tour destiné aux enfants abandonnés. L’aspect en est triste, mystérieux, touchant, fatal, l’impression est pénible; toutefois, on constate une fois de plus que la pauvre humanité s’est efforcée en tous temps de pallier ses souffrances et ses misères. Et l'on se surprend à ressaisir la sempiternelle question des tours, que nous n’avons pas à faire revivre en ces pages.
Une reconstitution, terrifiante celle-ci, est celle des anciens lits de l'Hôtel-Dieu d’il y a trois ou quatre siècles. Dans ces lits où couchaient quatre malades! Quatre ! Quel martyre imposait à ces malheureux la promiscuité ou l'agonie de l'un d’eux ! C’est effroyable.
On doit tout voir, tout connaître; visitez ce palais, vous en ressortirez meilleur et consolé.
Comme trônant au-dessus de ces débris de malheur, sont accrochés des portraits de lieutenants et de préfets de police.
On se représente les préfets de police comme des ours, des tortionnaires, des hommes noirs qui viennent jusque dans vos bras arrêter vos fils et vos compagnes. Préjugé des basses classes ! Ces portraits, pour la plupart signés d’artistes de talent, sont ceux de vrais gentilshommes. Nous [ne voulons citer que le baron Dandré, préfet de police de Louis XVIII, ou pour lui rendre son véritable litre, directeur général de la police. Tête ronde et grasse, sans cheveux ni barbe, débonnaire, sans la moindre mine inquisitoriale que l’histoire, mal lue, aurait pu lui prêter.
Encore une fois, fouillez ce coin.
Une réflexion pour finir.
Le trottoir roulant est, sans contredit, le clou de l’Exposition de 1900, mais il est soutenu par le clou, subsistant encore, de l’Exposition de 1889 : la Tour Eiffel. Ce sera l’avis de ceux qui ne l'ont pas encore vue.
Modernisée, la Tour fait bonne contenance. Vue aux soirées de fête, toute ruisselante de lumière, elle apparait comme une déesse géante, drapée dans une robe élégante perlée de diamants jaunes.
Des coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes, elle se dresse magnifique.
Texte et illustrations extraits de "L'Exposition en Famille" du 5 juin 1900
[attachment=0]villagedahomey01.jpg[/attachment]
Un coin de verdure et de fraîcheur, où de respirer on ait la liberté, n’est pas une découverte facile à effectuer dans l'enceinte de cette ville cosmopolite appelée l’Exposition.
Il existe, ce coin délicieux, et notre amour bien connu de l'humanité va en révéler le point géographique.
Cette oasis est située aux alentours des cases du Dahomey, prés du pavillon-musée de l’Indo-Chine, au Trocadéro. On se promène lentement sur les bords ombragés d’une rivière d’opéra-comique, on gravit un sentier tournant sous un dôme de feuilles, on s’assoit et l’on respire dans une solitude reposante. A travers les branches on aperçoit la case dahoméenne bâtie en terre rouge qu’on croirait de la terre cuite, avec pour cariatides, des requins debout, grassouillets, dont la gigantesque tire-lire, autrement dit la gueule, fermée, satisfaite, prouve que depuis la guerre au Transvaal, les transports maritimes, à l’est ou à l’ouest de l’Afrique, ont repu la gent requine.
On respire, disons-nous, en cette oasis, et l’on s’y complaît dans la solitude. Illusion ! A trois mètres de soi, deux nègres du Dahomey, plus noirs que le cirage Houtret ou que les âmes de conspirateurs façonnent de la vannerie du pays, produisant moins de bruit qu’une fourmi qui traînerait sa bûche de paille pour l’hiver.
Zut alors, s’écrie-t-on in petto, pas moyen de s’isoler. Et l’on se lève et l’on pénètre à l’intérieur de ce musée primitif où s’étalent les xylophones, instruments de musique en bois, les fétiches des rois, les poteries, etc., sous l’œil de bronzé du buste du général Dodds. C’est intéressant, rapidement vu, et n’impose pas, comme pour les bouddhas voisins, une érudition profonde. Un gardien indigène, qui, entre parenthèses, ne tarit pas en éloges sur le général Dodds, suffit, tandis qu’à l’exposition de l’Indo-Chine, le palais voisin — tous les bâtiments ne se nomment-ils pas des palais cette année — les bouddhas et les Confucius sont gardés, non sans orgueil, par des soldats tonkinois, au service de la France, ayant l’air de femmes avec leur visage imberbe et leur chignon sous le chapeau marin.
On les verra défiler au 11 juillet sous la même allure que leurs frères d’armes de 1889. Si le respect de la consigne est une des vertus militaires, les tonkinois la possèdent. Nous ne vous conseillons pas d'essayer de transiger sur ce point avec eux. Vous ne le ferez pas, parce que, comme nous, vous éprouverez de l’admiration pour des hommes qui croient encore à quelque chose.
Cette butte coloniale du Trocadéro est d’un attrait spécial, elle permet de passer avec désinvolture de l’Asie à l’Amérique, de l’Afrique à l’Océanie, et de confondre volontiers des produits variés ayant vu le jour à trois ou quatre mille lieues les uns des autres. Il convient d’ajouter que c’est toujours sous le même soleil de la France. N’oublions pas le couplet chauvin. Tout cela nous coule assez cher en hommes et en or.
On ne peut pas vraiment passer une journée sur un même point. La curiosité, vigoureusement en excitation vous arrache des lieux les plus charmants et vous retrempe dans la foule ahurie ; descendons du Trocadéro, Nous y reviendrons, car beaucoup de choses encore sont à voir.
Le pont d’Iéna, élargi, est noir et grouillant.
La moyenne des visiteurs a atteint le chiffre de cent cinquante mille par jour, pendant les journées ordinaires ; elle va s'élever progressivement jusqu’au demi-million au temps des vacances, époque à laquelle les visites du dimanche dégénéreront en supplice.
Les grosses recettes produites par les entrées, tombées déjà à onze et douze sous le ticket, proviennent des enfants amenés le dimanche et le jeudi. Peut-être qu’en dehors du trottoir roulant et de la dégustation des nougats, leurs jouissances n’égalent pas les nôtres, mais, ils ont aux yeux de l'Administration l’indiscutable supériorité sur nous de payer leur entrée, de ne montrer aux guichets aucune des deux cent mille cartes d’entrée de faveur. Salut aux enfants! Ce sont eux qui régalent!
Puisque nous voici devant le palais — toujours des palais — des forêts, de la pêche, de la chasse et des cueillettes, entrons-y, ce n’est sans doute pas très drôle, nous verrons.
Voici d’abord des spécimens de troncs d’arbres archi-séculaires que des mécaniques spéciales ont tranchés d’un coup comme nos couteaux tranchent un saucisson. Puis, en entrant, une bonne odeur de goudron, rappelant le port de mer, dissipe notre appréhension et nous invite au contraire à la promenade au milieu des engins de la chasse et de la pêche dans tous les pays.
Voici les costumes grossiers mais intéressants de pêcheurs hollandais ou napolitains, espagnols, maures ou danois.
Voici la théorie de la pêche de l’éponge et sa pratique rendue d’après nature avec conscience.
Voici des éponges, de vraies, sentant bon la mer, des petites, des fines et des énormes valant, chacune, une poignée de louis.
Voici des poissons inconnus et des monstres marins qui seraient heureux dans leurs bocaux mouillés si l’eau n’était pas remplacée par l’alcool.
La manière de capturer une baleine diffère, croyons-nous, des moyens employés pour saisir une crevette. On trouve donc là, du petit au grand, une leçon de choses très appréciable, aussi bien du côté chasse, que du côté pèche.
Les hommes qui font du massacre des animaux un art, plutôt qu’une nécessité, trouveront dans cette section de quoi stimuler leurs appétits cruels.
Les Congrès ont ouvert leur feu. Entrerons-nous dans leur palais? Encore un palais. C’est le congrès de la propriété bâtie qui a essuyé les plâtres, c’était indiqué. Se sont réunis ensuite les congrès de l’horticulture, etc. Vont siéger ces jours-ci les congrès de numismatique, de la protection de la jeunesse ouvrière, etc. Il y en aura plus de cent, avons-nous dit déjà, la plupart sous la protection des chaleurs de juillet et d’août. Que thermidor les protège et avec eux nous aussi, parce qu'il faudra bien, pour en dire un mot, suivre les plus caractéristiques, les plus pittoresques. Ah, mon Dieu !
A l'Exposition, chaque jour amène une surprise, une découverte sensationnelle.
Le Czar a eu la gracieuse pensée d’exposer à l’Esplanade des Invalides ses derniers œufs de Pâques offerts par lui à l’impératrice : ce sont des œufs en jaspe, ou en émail, ornés de brillants. Celui qui est en émail jaune rehaussé de l’aigle noir à deux têtes a été donné à la suite du couronnement, il renferme une copie exacte, en miniature, du carrosse de gala conservé au Kremlin. Celui de l'année dernière, couvert de muguets peints, contient, avec le portrait de l’Empereur, ceux des grandes-duchesses Tatiana et Olga. Il faut que l’on sache que le muguet est la fleur favorite de la Czarine, emblème du retour du bonheur.
Nous vous laissons le plaisir d’examiner les autres joyaux de la couronne exposés dans le petit pavillon qui abrite la fameuse carte de France en pierres précieuses, ainsi que le non moins fameux diamant l'Orloff, que la légende dit avoir été un œil de Brahma volé par un soldat, mais qui, en réalité, a été racheté par l’impératrice Catherine moyennant une somme de 13 millions de francs, une rente viagère de 100.000 francs et un titre de noblesse.
A l’heure à laquelle nous imprimons, une exposition royale est en route ; il s’agit d’un recueil des évangiles, écrit et enluminé sur vélin, par Carmen Sylva, reine de Roumanie.
On verra encore à l’Esplanade un surtout de table en argent massif, d’une valeur de cent mille francs, appartenant au roi de Danemark.
Etc., etc.
La plus piquante de ces expositions est celle de tableaux et d'objets d’art français amassés et conservés par l’Allemagne. N’est-ce pas une pensée courtoise, celle de mettre sous nos regards des Watteau et des Lancret.
Mais ne déflorons rien ; allez voir, admirez ces jolies choses qu’il serait oiseux de décrire.
Vous plairait-il de parier avec nous qu'un nombre illimité de visiteurs qui auront vu ces peintures françaises appartenant aux musées d'Allemagne, n’auront pas vu les Lancret et les Watteau conservés au Louvre? En revanche, ils seront les premiers à exprimer amèrement le regret de voir ces chefs-d'œuvre nationaux reprendre la route de Potsdam?
Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce qu’une nation ne puisse pas garder ses œuvres nationales? N’est-ce pas, au contraire, un bienfait pour l’art et pour les artistes, ce déplacement? Si l'on ne pouvait rencontrer des Rembrandt qu'en Hollande et des Raphaël qu’en Italie, ce serait gênant, et, qui sait, monotone. S’imagine-t-on de la musique allemande que l'on ne pourrait entendre qu’en Allemagne? Au surplus, parmi les officiers prussiens qui pullulent à l’Exposition, combien auront vu chez eux leurs curiosités artistiques exposées actuellement chez nous?
Les choses ont le sort des hommes, a dit quelqu’un.
Nous voyons bien en ce moment chez nous des officiers allemands, nous n'avons donc pas besoin de nous déranger. Il est vrai qu’ils ne sont pas en tenue et que, par conséquent, ils échappent à nos regards indiscrets. Le Gouverneur de Paris peut, seul, les connaître, puisqu'on vertu d'un ordre impérial, ils sont obligés de déposer chez lui leur carte et leur adresse
Une incursion que nous vous demandons la permission de vous recommander, est celle du palais — encore un palais — de la Préfecture de police. Ne vous récriez pas, l’exposition est intéressante, instructive, troublante, abondante en motifs de réflexion ! On en sort avec des idées.
Elle s’élève au Cours-la-Reine.
Elle vous reposera du kaléidoscope fatigant des étalages des pavillons étrangers. Elle manque d’objets chatoyants, elle ne vous conduit pas la main à la poche, la folie de la possession ne vous y talonne pas ; rien d’ailleurs n’est à vendre, mais tout est à regarder.
Ici, c'est un peu le musée des misères humaines. Il les faut voir. Si votre patience à nous lire ne fournissait pas un gage certain de votre bonté, nous ajouterions qu’une heure consacrée à la visite de ce musée rend l’homme meilleur.
Enivrez-y, disons-nous, vous visitez bien les égouts et les catacombes qui ne vous enseignent rien.
Vous verrez là, clairement exposée, la science nouvelle de la mensuration et de l’anthropométrie, clairement est le mot ; car, en effet, la plus grande partie de l'étude du visage est exposée en des photographies sur verre nettement transparentes.
Les gens y sont groupés par catégorie de sourcils, d’yeux, de lèvres inférieures et supérieures, de menions, etc. Il y a la gamme chromatique des yeux ainsi que les échantillons de tous les nez possibles, sans oublier les principes de physiognomonie qui complètent l'étude.
Veuillez noter que tout cela est profondément sérieux. Le bureau d’anthropométrie reconnaît, retrouve chaque jour l’identité de gens qui ont un interet inquiétant à la dissimuler. Vous le savez aussi bien que nous.
Vous verrez de superbes et concluantes épreuves de radiographie.
Il y a mille objets curieux à ce musée : une ancienne porte de la prison de Sainte-Pélagie, le registre d'écrou de Ravaillac oui, de Ravaillac, vous avez bien lu ; l'ordre d'arrestation de Cadoudal, et d’autres pièces originales bien conservées.
Quiconque se souvient de l'incendie de la Préfecture et de l’Hôtel de Ville apprécie la valeur de ces objets historiques recherchés à grands frais aujourd’hui et collectionnés au musée Carnavalet, dont une partie va être transportée à l’Exposition et mise sous les regards du public à la suite des objets que nous signalons, exactement au premier étage.
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La section de l’Assistance publique est puissamment documentée; nous y avons vu conjointement avec des costumes d'ambulancières, des chambres de malades et des chambres de fous ; des spécimens de travaux d’aiguille et de confections exécutés par des jeunes filles élevées par la charité publique. Sans être compétent, on reconnaît le goût et le fini des pauvres petits doigts féminins qui ont accompli ces choses de toilette et de coquetterie.
On remarque avec une attention égale la reconstitution scrupuleuse d’usages anciens, tels que le tour destiné aux enfants abandonnés. L’aspect en est triste, mystérieux, touchant, fatal, l’impression est pénible; toutefois, on constate une fois de plus que la pauvre humanité s’est efforcée en tous temps de pallier ses souffrances et ses misères. Et l'on se surprend à ressaisir la sempiternelle question des tours, que nous n’avons pas à faire revivre en ces pages.
Une reconstitution, terrifiante celle-ci, est celle des anciens lits de l'Hôtel-Dieu d’il y a trois ou quatre siècles. Dans ces lits où couchaient quatre malades! Quatre ! Quel martyre imposait à ces malheureux la promiscuité ou l'agonie de l'un d’eux ! C’est effroyable.
On doit tout voir, tout connaître; visitez ce palais, vous en ressortirez meilleur et consolé.
Comme trônant au-dessus de ces débris de malheur, sont accrochés des portraits de lieutenants et de préfets de police.
On se représente les préfets de police comme des ours, des tortionnaires, des hommes noirs qui viennent jusque dans vos bras arrêter vos fils et vos compagnes. Préjugé des basses classes ! Ces portraits, pour la plupart signés d’artistes de talent, sont ceux de vrais gentilshommes. Nous [ne voulons citer que le baron Dandré, préfet de police de Louis XVIII, ou pour lui rendre son véritable litre, directeur général de la police. Tête ronde et grasse, sans cheveux ni barbe, débonnaire, sans la moindre mine inquisitoriale que l’histoire, mal lue, aurait pu lui prêter.
Encore une fois, fouillez ce coin.
Une réflexion pour finir.
Le trottoir roulant est, sans contredit, le clou de l’Exposition de 1900, mais il est soutenu par le clou, subsistant encore, de l’Exposition de 1889 : la Tour Eiffel. Ce sera l’avis de ceux qui ne l'ont pas encore vue.
Modernisée, la Tour fait bonne contenance. Vue aux soirées de fête, toute ruisselante de lumière, elle apparait comme une déesse géante, drapée dans une robe élégante perlée de diamants jaunes.
Des coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes, elle se dresse magnifique.