Chronique de la quinzaine

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Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 19 juil. 2021 04:07 pm

Texte et illustrations de la revue 'L'exposition en famille" du 5 octobre 1900

chroniquequnzaine01.jpg

La presse est bonne à quelque chose.

Nous nous étions fait volontiers le porte-parole d'amateurs délicats qui nous avaient exprimé le désir de voir donner par les artistes de la Comédie-Française une seconde audition de fables de La Fontaine dites par eux à la salle des fêtes du Trocadéro.

Satisfaction nous a été donnée ces jours-ci. C’est avec une jouissance morale délectable que nous avons entendu dire avec humour, esprit, finesse et bonhomie La Jeune Veuve par Mlle Brandès, l’Amour et la Folie par Mlle du Minil, les Animaux malades de la peste, par M. Worms, le Savetier et le Financier, par M. de Féraudy, etc.

On se demandait si cette littérature serrée, substantielle, exquise, ne l’emportait pas sur quelques tirades ou réparties dites par les mêmes artistes obligés d’interpréter le théâtre moderne, souvent prétentieux et tiré par les cheveux, par les cheveux qui n’existent pas.


Une scène assez gaie de l’Exposition, qui se renouvelait tous les matins, est celle-ci :
La foule, à pied ou en voiture, s’agglomérant devant les portes des maisons de banque, Crédit lyonnais, Société générale, Comptoir d’escompte, etc., etc.; en un mot, tous visiteurs de l’Exposition venant se ravitailler de galette, pour faire honneur aux dépenses extraordinaires provoquées par notre great exhibicheune.

chroniquequnzaine02.jpg

Hélas, en dehors des cochers et des hôteliers, est-il beaucoup de gens ayant bénéficié de ce delta du Pactole?

La scène est close, les visiteurs d’octobre apportent leurs quatre sous, les guichets sont redevenus silencieux.


Revenons un instant au banquet des vingt-deux mille maires. Le fait en vaut la peine; c’est le fait le plus caractéristique de toute la période de l'Exposition. On ne trouvera aucune scène semblable ni dans la Mythologie ni dans la Bible, non plus qu’en Amérique ou que pendant les folies républicaines de Paris de 1792.

Ce n’est point le problème arithmétique résolu vaillamment par M. Legrand, directeur des cuisines Potel et Chabot qui doit faire l’admiration, non. Dix assiettes par convive font 220,000 assiettes; un demi-perdreau par bouche multiplié par 22,000 produit une compagnie de onze mille perdreaux, c’est-à-dire plus que nos chasseurs n’en auront tirés durant la saison.

chroniquequnzaine03.jpg

22,000 gosiers dégustant chacun une quantité de vin équivalant à deux bouteilles demandaient quarante-quatre mille bouteilles, abstraction faite du feu d’artifice des pousse-cafés.

22,000 cure-dents à dix centimes le paquet de 25, ci : 88 francs.

Tout cela n’est rien. Le premier écolier venu, le plus cancre, eut fourni la solution.
Et qu’est-ce que 22,592 bouches de plus à remplir pour Paris qui en garnit actuellement, trois fois par jour, quatre millions?
Tout cela n’est rien.
Ce qui a démontré le talent de M. Legrand, et ce qui nous émerveille, c’est l’organisation, la coordination des services, la levée spontanée de trois mille mailles d’hôtel en un moment où tous ceux que Paris emploie sont occupés, c’est l’observation d'un menu suivi sans le moindre accroc, c’est l’application pour la première fois de la bicyclette à la mise de ce couvert monstre.

Croyez-vous que ce généralissime de la cuisine française n’ait pas mérité la croix? « Forcez sur les vins », s'est-il écrié dans son ordre du jour, et ses troupes ont obéi. Le mot restera. Il n’est pas un bourgeois, traitant des amis, qui, déjà, ne répète à son maître d’hôtel ce cri de guerre désormais français : Forcez sur les vins!
Cri plus gai, certes, que ceux de Montjoie Saint-Denis et de Coucy à la rescousse.


On connaît maintenant le chiffre maximum des visiteurs de l’Exposition atteint en un jour : il est de 600,000, et s’est produit le dimanche 9 septembre.
Le dimanche 23, on a compté plus de 570,000 expositionnistes. Ce qui est assez respectable.
Forcez sur les tickets.
En dépit de cette affluence folle, les concessionnaires d’établissements de victuailles, de musique, de curiosités, etc., gémissent. Le million rêvé par quelques-uns d’entr’eux n’a pu être réalisé: d’autres concessionnaires n’ont pas fait leurs frais, enfin, la plupart ont perdu de l’argent. L’Exposition est trop vaste, les concessions furent trop nombreuses. Le Commissariat général a trop forcé sur les concessions.
Plusieurs de ces infortunés impressarii ont passé, ou tenté de passer la main. Chose difficile. On trouve aisément amateur en matière de participation aux bénéfices, mais, pour la participation aux pertes, les gens ont le mauvais goût de demander à réfléchir. Et puis, l'Administration s’est mise en travers.
— Je n'ai pas fait fortune, lui avait dit un entrepreneur de spectacle, à exhiber de jolies femmes, peut-être que Monsieur réussira en montrant des singes.
— Nous en avons bien assez dans l’Exposition, aurait répondu l’autorité nerveuse.



Si le malheur des autres console un peu, que les concessionnaires malheureux tous ne l’ont pas été — jettent un regard sur le palais Evans, dans l’Avenue du Bois de Boulogne, loué et meublé somptueusement par l'Etat afin d'héberger les souverains de marque nous faisant l’honneur de nous venir voir.
Un seul, le Shah, l’a jusqu’ici habité.
Serait-ce un échec? Si c’en est un, il y a eu fissure dans le budget. Mais, il est entendu que le tonneau de l'État est inépuisable.
Le pauvre petit bénéfice obtenu par l'Etat sur son Exposition n’est il pas déjà englouti avec les millions que nous coûte l’expédition de Chine?
Que nous rapportera cette expédition?
Il n'y a rien à vendre aux Chinois puisqu'ils ont tout en surabondance, l’article fabriqué par exemple, l'article de Paris que l'on pourrait appeler l’article de Pékin.
Seuls, les ingénieurs, en fouillant la terre, sauraient y trouver de l'or. Si notre agriculture manque de bras, la Chine manque d’égouts; toutes les villes de la race jaune sont des cloaques, des foyers de fange et de poussière pestilentielle; or, la construction d’égouts est l’œuvre exclusive que peuvent désirer effectuer les Européens. Hormis cela, rien.
Mais, les Chinois, nés malins, savent que les armées alliées leur en construiront gratuitement pour se préserver elles-mêmes du fléau; alors, ils se gardent bien de commander des travaux dont on leur fera fatalement cadeau.
Alors?


L'Exposition tire son dernier mois. Ses visiteurs ont changé d’aspect. Plus de collégiens gantés, bousculant la foule, ils ont réintégré le bahut; moins de paysans, ils sont repartis pour les vendanges.
Un lieu de fête que le public, commence à déserter, est toujours mélancolique, et de même que l’on s'est montré mouton de Panurge pour y venir, on s’y constitue mouton encore pour en déguerpir. On a tort dans le second cas; en effet, s’il est un mois favorable aux visites fructueuses, c’est bien ce mois d'octobre, frais sans être froid et chaud sans chaleur.
Le visiteur sérieux l'a attendu. Il le tient, il va le mettre à profit.
Le visiteur sérieux ne fait pas nombre, hélas, et quelle que soit son assiduité, il n’empêchera pas le prix des tickets de baisser à vue d’œil. Les tickets sont a quatre sous, demain, on les vendra trois sous et qui sait à quel minimum ils seront tombés aux derniers jours, à dix pour un sou vraisemblablement.
La loi des choses le voudra ainsi.
Qu'importe, et sans nous piquer du titre de visiteur sérieux, nous, allons commencer, oui, commencer nos promenades. Car, pour notre profil personnel nous n’avons rien vu encore, rien examiné à l'aise, rien goûté, — si ce n’est au palais de l'alimentation. Tous les coins intéressants, toutes les vitrines suggestives, étaient assaillis dés le matin, on ne s'en approchait que par la force des coudes, et l’on en était aussitôt chassé par une force égale. De plus, impossible de respirer. Quiconque voulait de l’air était obligé de se réfugier à la métallurgie, ou dans des groupes encore moins chatoyants. Tandis qu’au cours de cet octobre paternel, on sera bien partout. Vive le mois d'octobre.


Avec le présent numéro, le douzième, l'Exposition en famille clot sa publication.
C’est le moment d’emprunter au théâtre l'une de ses meilleures et plus touchantes traditions en remerciant le public d’avoir bien voulu nous accorder son attention pendant tout un semestre. Nous avons travaillé et suivi de notre mieux le programme annoncé; si nous n’avons pas atteint la perfection, nous aurons du moins produit un volume illustré, où sont réunies les impressions les plus diverses et les plus vibrantes de la grande fêle de 1900.

Que nos lecteurs nous réservent le bénéfice de leur indulgence et qu’ils daignent surtout conserver le volume. On apprécie mieux les faits lorsqu’ils se sont éloignés; ce volume sera un guide pour la mémoire, on le feuillettera, et la magie du souvenir aidant, ce feuilletage, d’abord distrait, se transformera en un plaisir.

Les livres illustrés sont comme le vin, ils gagnent à vieillir.

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 05 juil. 2021 02:45 pm

Texte extrait de "L'Exposition en Famille" du 20 septembre 1900

Jadis, lorsque le peuple demandait du pain ou du plomb, l'autorité lui envoyait volontiers du plomb en attendant qu'elle pût lui donner du pain; de nos jours, le peuple ayant plus de pain, dit-on, qu’il n'en peut manger, demande seulement des circenses, autrement dit, en parisien, des réjouissances.

On l'en comble. Bien mieux, on sème des roses sur ses pas, comme en une Fête-Dieu laïque, ou bien on laisse tomber sur sa tête une pluie flatteuse de pétales de roses et d'oeillets.

Le fait a eu lieu en pleine Exposition. Du premier étage de la Tour Eiffel, on a jeté sur les membres du Tiers Etat, à pleines corbeilles, des pétales de fleurs variées, cela, le jour de la féte de l'horticulture. Mais, le Tiers Etal, toujours de plus en plus exigeant, comme ]a lice de la fable, a déclaré qu'il eut préféré à cette pluie de fleurs, une averse de pièces d'or, lancées par Danaé. Il a fallu toute, l’érudition de quelques pédants pour lui faire comprendre, ainsi que dans la fable du gland et la citrouille, que, tombant d’une hauteur de cent mètres, les louis l’eussent tué.
On serait monté les chercher, répliqua un Normand.


Le peuple a demandé des fêtes; on va lui en servir.
Après le défilé des fruits, des légumes et des orchidées, déjà fourni, il y aura la fête des vendanges, c’est-à-dire le cortège pittoresque des vins de France.
Nous espérons bien voir dans le cortège, non seulement Bacchus et ses bacchantes, mais aussi le char des vins d'Algérie, avec lesquels se fabriquent aujourd’hui nos meilleurs médocs.
Il y aurait ingratitude à l'oublier.
Après la fête du vin, celle des muses.
Un artiste heureux, qui croit avoir invente l'ouvrière de Paris, le trottin, la couturière, la modiste, la brocheuse, la blanchisseuse, etc., a proposé de grouper des échantillons de ce petit monde féminin, si intéressant, si pimpant et si gai, de les asseoir sur des chars de triomphe, au milieu des lyres et des oiseaux et de les promener dans l’Exposition sous la dénomination de fêle des muses.
Nous n'y voyons pas d’inconvénient. Il se peut même que celte fête ait eu lieu lorsque paraîtra la présente tartine.


Ces idées de fêtes sont des réminiscences du calendrier républicain.
Attendons-nous donc au retour des fêtes décadaires de vendémiaire et de brumaire, septembre et octobre, dédiées à l'Etre suprême, au Genre humain, aux Bienfaiteurs de : l'humanité, aux Martyrs de la liberté, etc., sans préjudice des honneurs dus aux carrottes (2 octobre), au potiron (8 octobre), au navet (18 octobre), etc.
Nonobstant, nous nous interrogeons sur le rapport que peuvent avoir ces réjouissances vulgaires avec l’Exposition universelle.

Nous ne voyons pas sous une clarté suffisante le profil du public à.se faire piétiner par les chevaux de la garde républicaine plutôt que de pénétrer dans les galeries et les palais à la recherche des objets exposés, susceptibles de compléter son instruction et d’entretenir l'émulation, qui est Panic du progrès.

Nous ne le voyons pas.

La réflexion que nous nous permettons de publier semble être la condamnation des restaurants à musique et des établissements de divertissement de la rue de Paris. Erreur.

Il faut bien se restaurer, et Dieu sait si les promenades à travers l'Exposition vous y obligent. Il faut bien suivre les transformations imposées aux arts par la mode et les mœurs. Or, l’art de la caricature, de la chanson et de la critique se goûte en la rue de Paris. Ce qui s’y débite d’irrévérencieux, de grivois et d'osé, mérite d’être connu de quiconque se pique d’être au courant de la nouveauté.

Nous avons entendu au Grand Guignol des couplets salés tant sur la forme que sur le fond, lesquels fournissent en mémo temps qu’une distraction un exemple des complaisances de la censure. Nous les avions dégustés à Montmartre, ces couplets, aussi, avons-nous pu consacrer nos regards indiscrets à la revue des spectateurs venus de tous les points ou la langue française et ses subtilités sont appréciées.

Un peu surpris d'abord, ces auditeurs se remettaient promptement, et tout en communiquant à son voisin un timide schoking, chacun d eux étouffait ses gorges chaudes derrière son éventail ou dans le fond de son chapeau.
En un mot, c’est là une exposition de la chanson française, exposition qui se rattache à l’entreprise générale; tandis que le spectacle des cavalcades, aussi dispendieuses que creuses en intérêt, n'ont rien de commun avec notre grande fête du Travail.

Si les visiteurs n’accourent que pour être amusés de la sorte, pour voir des gerbes et des pampres ambulants, nous les plaignons, et nous plaignons davantage l’Administration obligée de recourir à de tels moyens pour vendre ses tickets.

Il y a pourtant des choses à voir et à examiner à [’Exposition. Les voir toutes nécessiterait une quarantaine d’incursions de dix heures chacune; tâche auprès de laquelle les grandes manœuvres ne sont que des promenades dans les voitures traînées par des chèvres.



L’usage de la carte-postale ornée d’une vue de l’Exposition fait rage. C'est un délire. Il n’est pa sun visiteur qui, à peine entré dans l’enceinte, ne se précipite dans un café, — les économes vont droit à un bureau de poste — afin de tracer sur une carte quelques mots triomphants et narquois qu’il adresse à un ami de là-bas, souvent un pauvre diable pour qui le voyage à Paris est du fruit défendu.

Il est regrettable, que ces cartes-postales soient, la plupart d’une exécution artistique médiocre. Le but est raté. Gardera-t-on un souvenir aussi défectueux ? Le plus maniaque des collectionneurs aura-t-il le courage de commencer une collection? S’imagine-t-on la fortune qu’eut gagnée un artiste graveur avec de jolies eaux-fortes que les estampilleurs de la poste ont désormais l’ordre de respecter?

Vers 1840. le graveur Aies avait mis à la mode la carte de visite, spirituellement et finement illustrée en taille-douce. Quel dommage qu’en ce temps de cartes-postales à outrance, ce même artiste n’ait point surgi et donné satisfaction aux véritables amateurs de jolies choses. On n’aurait pas eu le temps d’en créer beaucoup, mais n'en eut-on créé qu'une vingtaine de types, ces vingt cartes eussent été préférées au fatras actuel.
Que messieurs les artistes en prennent note pour l'Exposition de 1911.


C’est dans deux jours, le 22, qu'aura lieu le fameux banquet des maires dans le jardin des Tuileries.
A en juger par la lente grandiose qui abritera nos officiers municipaux, le coup d'œil n’en sera pas banal.

Nous doutons que l’histoire, même celle de l’Amérique, le pays aux événements extraordinaires, ait vu une table de douze à quinze mille couverts. Pourvu, grands dieux, qu’une pluie torrentielle ne traverse pas la toile et ne change pas le vin en eau.

Il se produira quelques milliers d’abstentions; en revanche, on apercevra dans ce front de bandière de fourchettes quelques tètes de maires étrangers que ce spectacle inusité aura attirés.

N'oublions pas que le service sera assuré par trois mille hommes de troupes... de cuisine, chefs, marmitons, maîtres d'hôtel, etc. Ah, pour les Parisiens demeurés à Paris pendant le siège, la vue de pareilles agapes donnera lieu à des rapprochements philosophiques.

A propos, a-t-on réservé une croix pour les trois ou quatre grands restaurateurs qui auront ordonnancé le repas? Les compliments du Conseil municipal ainsi que ceux de la presse ne leur seront pas marchandés, mais seront-ils à la hauteur d’un pareil extra?

Non.



Puisque nous parlons de faits et de travaux gigantesques se rattachant à l’Exposition, disons un mot rapide sur une œuvre de vaste envergure qui s’accomplit en ce moment à l’insu de la masse des visiteurs.

Œuvre silencieuse, occulte, patiente, savante, à laquelle collaborent plusieurs centaines de personnes, œuvre admirable, instructive, patriotique, cosmopolite, encyclopédique, grandissime, une œuvre, un monument qui survivra de plusieurs siècles à l’Exposition; les palais internationaux, y compris le grand et petit, la Tour Eiffel, etc., seront tombés, rasés, oubliés, mais l’œuvre dont nous parlons subsistera et fera revivre dans les yeux de nos descendants les plus éloignés l’Exposition actuelle jugée par tant de gens avec une légèreté déplorable.

Cette œuvre, on l’a deviné, est le compte rendu officiel et complet.

Elle comprend, en outre des lois et règlements qui en forment l’introduction, le catalogue, les rapports des commissaires, des monographies, le palmarès, les procès-verbaux des congrès et des fêtes, etc., etc., etc.
Le compte rendu de l’Exposition de 1867 formait quinze volumes, celui de 1878, vingt-cinq volumes et celui de 1889 trente; l'historique de l’Exposition de 1900 aura la matière de cinquante.

Non seulement, le document offre l’histoire des hommes et des choses vus, il publie encore sur toutes les branches de l’art, de l’industrie, du commerce et de l’archéologie, des monographies, des exposés précis et complets d’un intérêt vital. Exemple, le meilleur livre qui ait été écrit sur l’industrie de la soie est celui de Natalis Rondot, or, en leur première forme, les deux volumes dont il se compose, ont été modestement insérés avec les rapports sur l’Exposition de 1878.

Il y en aura ainsi des centaines dans le compte rendu général de 1900.

Remarque curieuse : c’est en feuilletant le monument imprimé que l'on se rend le mieux compte des proportions et de l’importance d’une Exposition. Les attractions, les pantalonnades, ont disparu, et l’on se prend de respect pour l’œuvre sérieuse de cette colossale collaboration humaine.

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 30 mai 2021 06:15 pm

Texte et illustration extraits de "L'Exposition en Famille" du 5 septembre 1900

Il nous en est arrivé une bien bonne !

Nous arpentions le dédale de l'Exposition, — treize cents kilomètres en ne passant partout qu'une seule fois — quœrens, sinon quem devoret — ce ne sont pas les victuailles qui manquent — du moins quelque chose à dire qui n'ait pas été trop ressassé, lorsque nous nous heurtâmes à un fauteuil roulant, libre, poussé mélancoliquement par un conducteur à collet vert, sinon à collet monté.

Nous primes notre droite afin d'éviter de tomber dans le fauteuil, mais le fauteuil prit le même sens; alors, nous fimes conversion à gauche, et le fauteuil pointa de nouveau sur nos pilotis fatigués. Nous nous arrêtâmes furieux prêt à invectiver l'homme au collet vert.

— Tu ne me reconnais pas? dit le pousse-pousse.

Et alors, nous l'examinâmes avec attention, nous disant comme Almaviva retrouvant Figaro: Cet homme ne m’est point inconnu.

— Tu ne me reconnais pas, reprit-il, Jules Palanquin, ton ancien condisciple, nous avons passé notre bachot ensemble.

— Comment! c’est toi, mon pauvre vieux, oui, je te remets bien, c’est bien Palanquin, que fais-tu là? Tu pousses un fauteuil ? En quelle mélasse t’es-tu donc effondré?

— Oh, rassure-toi, je n'ai pas volé, ni tué, ni violé, ni escroqué, je vivrais de mes rentes ; non, je n’ai pas réussi voilà tout, en quoi que ce soit, bien que j'ai louché à peu près à toutes les professions. J'ai la guigne, même ici ; il est quatre heures, n’est-ce pas, ch bien, je n’ai pas encore étrenné. C’est peut-être un bien, car, j’ai dans les bras une courbature douloureuse contractée hier à pousser une grosse dame, pendant huit heures, du Champ de Mars aux Invalides, des Invalides au Trocadéro, au Trocadéro, oui, mon ami, le calvaire des pousses-pousses ; et, comme cette grosse dame ne savait pas ce qu’elle voulait, j’ai dû couvrir trois fois cet itinéraire, sous un soleil de pénitence, de mortification.

— Ta cliente t’a récompensé, hein?
— Elle m’a donné deux sous de pourboire...
— Hum !
— Après avoir essayé de faire sauter une heure. Tu vois bien que si j’avais commis une escroquerie, je ne ferais pas ce métier de galérien. Ah, ce n’est pas sans intention que l'Administration a fait coudre du drap vert à notre blouse! Mais toi ? Parlons de toi ; tu t’es fait journaliste, joli rôle ! J’ai tenté moi aussi de faire du journalisme, sans succès.
— Et pourtant, tu te nommes Jules, tous les Jules n’arrivent-ils pas? Viens te rafraîchir avec moi.
— Cela nous est défendu.
— Mais les cochers vont boire.
— Je ne suis pas cocher, je suis cheval.
— Pourquoi n’as-tu pas continué le journalisme?
— Parce qu’avant le journalisme, il y a le reportage. On m’envoyait chaque jour dans les commissariats de police relever le nombre des gens écrases et celui des filles trompées qui s'étaient jetées par la fenêtre ou asphyxiées. Ce n’est pas très littéraire.
— Qu’importe, si le métier nourrit son homme.
— Soit, mais il ne faut rien omettre, or, j'avais oublié un jour de parler d’une baronne dont la jument s’était emportée, et que l’on avait conduite chez un pharmacien, pas la jument, la baronne, il y avait là un fait divers sensationnel qui pouvait apporter au journal l’abonnement de la baronne, et une réclame du pharmacien. J’ai manqué de flair. Le secrétaire de la rédaction, menacé lui-même, m’a rendu à ma chère littérature. Mais toi, tu vas bien, je lis tes chroniques dans l'Exposilion en Famille...
— Tu as bon goût.
— Seulement, comme à moi, beaucoup de choses t’échappent.
— Tu crois?
— J’en suis sûr, moi, qui vois tout, qui passe ma vie à l'Exposition ; ainsi, tu n’as pas parlé de...
— Attends, je vais le faire une proposition ; rédige ma prochaine chronique de quinzaine ; je touche deux mille francs par article, permet que je t’en offre la moitié.
— Un billet de mille, saperlipopette, c’est plus que je n’aurai gagné pendant toute ma saison, j’accepte.
— Envoie-le moi demain.
— Entendu, tu es un frère.

» » *
Voici la chronique de notre ami Jules Palanquin-le-pousse-pousse :
« La quinzaine qui vient de s’écouler peut être appelée la quinzaine des mécontents. Que j'en ai vu, dans les galeries, des exposants s'estimant mal récompensés, trépignant de rage, barbouillant des protestations, les affichant et les relisant pour s’assurer qu'elles étaient suffisamment salées.

— On ne peut pourtant pas décerner à tout le monde des médailles d’or, ai-je eu le courage de dire à l’un d'eux, histoire de le consoler, vous êtes cinquante mille exposants.
J’ai cru qu’il allait me manger.
— De quoi te mêles-tu, me dil-il, espèce de propre à rien; tu n’as donc pas regardé ma vitrine, cela valait la croix, tout simplement.
— En tout cas, répliquai-je, vous n’ètes pas le seul.
— Qu'est-ce que cela me f... à moi, les autres.

L’infortunée Comédie Française a failli être mise en état d’arrestation et poursuivie, pour délit de vagabondage. Elle a trouvé asile au Casino de Paris. Il était temps. Heureusement pour mes oreilles, elle avait eu le loisir de donner au Trocadéro un spectacle peu commun, un véritable régal que la presse n'a pas assez souligné. Chacun des artistes est venu dire une fable de La Fontaine, et chacun a eu le secret de me faire rire avec le rat de ville et le Rat des champs, de me faire pleurer avec les immortels Deux pigeons et tous ont charmé la salle pleine.

Je demande une seconde audition.

Cheval sibérien
Cheval sibérien
Chaque âge a ses plaisirs, chaque individu ses goûts.

Pendant que des mains gantées applaudissaient les comédiens ordinaires de la République, d'autres mains, aussi turbulentes et enthousiastes, enlevaient des cerfs-volants, à l’annexe de Vincennes où les autorités avaient en effet, organisé un formidable concours de cerfs-volants.

Ah, que n’ai-je trente ans de moins ; je les aurais battus et rebattus ces concurrents inexpérimentés. Il n'y a plus de cerfs-volants, l'amour de la bicyclette a tué tous les jeux enfantins.

A peu près aux mêmes heures un public spécial assistait aux péripéties d'une course à l’aviron donnée entre Asnières et Courbevoie, allongeant et multipliant ainsi les rameaux de l’Exposition. Là encore, peu de monde. Qui est-ce qui canote aujourd’hui en dehors des universitaires de Cambridge el d’Oxford, à moins que l’on ne prenne pour du canotage les évolutions incessantes de nos escadres.

La bicyclette, l'affreuse bicyclette, a démodé le sport nautique. Espérons qu’à son tour elle ira moisir et se rouiller sous les hangards. Ce n’est que mon opinion et mon vœu le moins cher.


Un autre public, contemplatif celui-ci, va regarder les bateaux qui glissent le long de la rivière, secoués par les vagues — de vraies vagues en Seine — produites par le sillage des bateaux mouches surchargés jusqu'à donner le vertige de la peur.

Bateau-Cygne
Bateau-Cygne

Et alors, les contemplatifs peuvent voir les yachts de plaisance danser au son des parades du Vieux Paris.

Je vous recommande le bateau de fantaisie représentant un cygne géant. Les passagers ne sont pas à l’aise dans le ventre de ce Jupiter à la recherche de Léda, mais le passant s'amuse. N’est-ce pas, d’ailleurs, le plaisir de la plupart des propriétaires de réjouir le passant? Que ce soit un bateau ou une villa, le doux propriétaire n'a de souci que la gentillesse ou l'originalité de l'extérieur. Que les pièces de sa maison soient trop petites ou mal distribuées, qu’il y étouffe ou qu'il y gèle, cela n'a pas d'importance, pourvu que l'inconnu qui passe s’écrie : Que c’est gentil !

L'annexe de Vincennes a trouvé son clou : une exposition de chevaux comme il n'y en a jamais eu en France, la plupart russes, de tous les pelages, de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les races. Il en est d’inconnus chez nous, et de race perdue. Les neveux du cheval qui enleva Mazeppa côtoient le petit cheval Sibérien, tout en poils, d’une endurance exceptionnelle, et auquel Théophile Gautier rend un si bel hommage dans son Voyage en Russie, à propos des courses de traîneaux.

On voudrait posséder ce poney, jouer avec lui, car c’est un jouet ; du fond de sa tête hirsute, il vous regarde avec deux yeux doux et malins, faisant mine de vous proposer une partie de cache-cache.

Mais, pardon, vous n'aimez peut-être pas les animaux ; vous préféreriez sans doute entendre les discussions sur les droits de la Femme, discussions qui se développent en ce moment au palais du Congrès. Allez-y, je ne vous retiens pas, mais n'essayez pas de m'y entrainer. J'ai sur la femme la même opinion que Napoléon Ier, et le seul droit — au point de vue juridique — que je reconnaisse à la femme, que je veux pour elle, est celui de poursuivre à outrance, et jusqu’à entière satisfaction, ou réparation, l’homme qui l’a trompée. Si le Congrès de 1900 donne à la femme ce droit, cette arme vengeresse, et le lui assure, c’est ce que l’Exposition nous aura laissé de mieux.

Jules Palanquin et son pousse-pousse
Jules Palanquin et son pousse-pousse


Ah, tout n'est pas rose dans la situation de la femme, non, pas de la femme, je veux dire de la situation des camelots algériens, accourus par caravanes à l’Exposition, le bec enfariné, charges de pacotilles, de bracelets de sequins en toc, de pastilles du sérail, de loukoum au rabais, etc. Ils s’étaient installés rue d’Alger, comptant aussi sur les effets d'yeux de leurs compagnes, aucune de ces séductions n’a eu de prise sur les visiteurs, les affaires n’ont pas marché, les loyers n’ont pas été payés, bref, l'Administration a du procéder à une expulsion en masse et présenter la scène lamentable de tous ces malheureux remportant en des sacs et bissacs leurs deux sous de marchandises sous la poussée lente mais implacable des agents.

Ils ont bien promis de ne pas revenir en 1911.

Quelques jours avant cet incident, une autre liquidation, pour une cause analogue, s'était effectuée en un autre faubourg de l’Exposition, situé, par ironie sans doute, prés du Palais de l’alimentation. Tout un douar a été vendu aux enchères, chameaux, chèvres, ânes, etc., à des prix imprévus : un pauvre aliboron a été adjugé quarante sous ! Encore se l’était-on disputé.

Ces tableaux ternes et pitoyables constituent les coulisses de l’Exposition ; on doit les éviter. L’homme sage sait toujours s’abstenir de la curiosité des coulisses, fussent-elles de l’Opéra. »

Collationné sur le texte original.

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 17 mai 2021 06:35 pm

Texte et illustration extraits de "L'Exposition en Famille" du 20 aout 1900

Quand le Shah est absent, les souris dansent (il a dû être fait, celui-ci, tant pis), elles doivent danser, les souris du harem impérial, et loin de le leur reprocher, le maître leur rapportera des souvenirs de son voyage à Paris; ce qui leur causera des joies enfantines délicieuses-Ah! le bon maître!

Nous voyons d’ici les yeux écarquillés de toutes ces jolies filles — elles doivent être jolies, à quoi servirait d'être Shah? — devant ce déballage de jouets pour tous les âges, depuis l'automobile jusqu’au graphophone; car le Shah a consacré près de deux millions de francs en acquisitions de toutes sortes de choses amusantes. Or, il n’est pas admissible que les quatre cents femmes de Sa Majesté persane ail été oubliées. On s’ennuie tant, parait-il, au sérail.

Son unique regret, au Shah, sera certainement de rentrer dans son palais sans l’escorte de cuirassiers qu’il aimait tant.

Cette escorte est le seul jouet peut-être qu’il n ail pas pu s’offrir; ce qui prouve que la puissance des monarques les plus absolus a ses limites. Mais, l'empereur de la Perse est un philosophe, un érudit, un moderne, un généreux, et il se contentera du souvenir d'avoir régalé de champagne des soldats qui ne font pas de ce breuvage leur ordinaire.


Puisque nous parlons de jouets, permettez-nous une question : Avez-vous visité l’exposition de jouets à l'Esplanade des Invalides, au premier à gauche? Si oui, vous nous approuverez d'en dire un mot: si non, vous n'avez pas tout vu et nous vous engageons:! voir celte partie trop négligée des esprits forts.

Il y a le jouet de fondation, les boites de Nuremberg, les villages et les cuisines en miniature, les soldats de plomb, les arlequins et les polichinelles, mais il y a aussi et surtout, des automates à profusion, depuis le légendaire flûtiste jusqu’à la poupée qui pleure et gémit. On ne saurait mieux imiter davantage la vie.

Il y a aussi les oiseaux.

On en pourrait peupler de nombreuses volières, tant les espèces sont variées, tant est merveilleuse l’imitation du plumage et du chant : un moineau pépie auprès d’un merle qui siffle; sur d'autres branches un rossignol gringotte, un pinson frigolle, une alouette grisolle, une fauvette fredonne, etc., sans oublier l'élégant canarie, traité de vulgaire parce qu’il s'acclimate et se reproduit aisément dans nos zones. O ingratitude humaine! Quel oiseau est plus joli qu'un serin?

Croit-on que les enfants soient seuls à se pâmer devant ces subtils et patients chef-d’œuvres? que nenni. Nous les admirons, nous nous en voudrions de ne point leur attacher un intérêt égal à celui que nous apportons à une statuette, à un revolver, à une pipe, à un jeu d'échecs. Il y a des jeux pour tous les âges. Lorsque nous nous retournons sur le boulevard pour voir passer un spahi ou un officier payeur, un lieutenant de vaisseau ou un tirailleur malgache, ne jouons-nous pas au soldat?


Et le défilé des trente-quatre mille.-maires de France, n'aura-t-il pas son petit succès renouvelé de 1889, mais un succès.

Lorsque la tête aura pénétré dans la salle des Fêtes, la fin du cortège n'aura pas évacué les salons de l'Hôtel de Ville; à moins que ce ne soit le contraire.

S'ils venaient tous, nos braves maires, nous en serions bien flattés, bien embarrassés aussi. Où installer trente-quatre mille couverts pour le banquet? Ils étaient, en 1889, dix mille environ, ce qui a produit un assez, joli coup de fourchette, mais 34.000!

Apercevez-vous d’ici les efforts des malheureuses autorités chargées de crier des toasts?

Le défilé, en 1889, le long de la rue de Rivoli, ne manquait pas d'une originale gaieté, qui se fut donné le champ libre sans le porte-respect de toutes les écharpes tricolores. Quant à nous loin de nous permettre le moindre sourire, nous nous disions devant cette municipalité monstre : c'est la France qui passe, et nous nous répétions le vers célèbre :
Tombe aux pieds de ce sexe auquel tu dois ton maire.



C’est pendant que nous imprimons, exactement le 18, que se développe et se déroule le gigantesque palmarium de l’Exposition, avec discours, cantate, chœurs de l’Opéra et de l’Opéra-Comique, tout le tremblement.

Il est aisé de deviner la bombance qui s’en suivra, car, dès le matin de ce jour mémorable, planera sur tous les palais (édifices) des fumets de cuisine savante. Les restaurants seront assaillis d’habits noirs éclairés de visages décidés, décides à arroser une croix ou une médaille, souvent les deux.

La fête se terminera dans la féerie lumineuse d’une réjouissance vénitienne.

Pourvu, grands dieux, que les agents plongeurs de la brigade fluviale, n’aient pas l’occasion de travailler.

Les Congrès se déroulent, eux aussi, comme un panorama à marche perpétuelle. Que de Congressistes ! Le commerçant qui a ouvert une brasserie en face du Palais des Congrès est un malin.

Après le silencieux Congrès des sourds-muets dont vous parlera sans doute notre camarade Gaillard, celui de l’hypnotisme.

Nous sommes assez froids, pour ne pas dire sceptiques, devant celle science, inquiétante pour les croyants.

Cependant, en présence des personnages connus qui se sont groupés pour traiter des suggestions, nous comprenons la curiosité publique. Il est évident que faire exécuter un acte quelconque, et malgré elle, par une personne, est une expérience poignante, inquiétante, répétons-le, même si cette personne constitue un sujet souple, soumis, apte en un mot à l'action hypnotique.

Un professeur de droit à l’Université de Nancy, M. Jules Liégeois, a publié sur l'hypnotisme et les suggestions criminelles, un recueil d'expériences à faire frémir. D'après lui, on pourrait obtenir des personnes sensibles aux suggestions la perpétration d'un crime.

M. Liégeois est un peu magistral ; ses théories, ou mieux son goût pour l'hypnotisme, ne sont peut-être que les efforts d’une bonté infinie tendant à innocenter certaines catégories de criminels, qui seraient alors reconnus irresponsables et pourraient dire, comme tel farceur d'atelier : « C’est pas moi qui ai tué, c’est mon bras. »

Quoi qu'il en soit, malgré les noms sérieux de beaucoup des membres du Congrès, en dépit des substantifs, non moins sérieux, de psychiatrie et de neurologie, nous craignons de ne jamais être un converti à l'hypnotisme. Bien mieux, nous nous réjouissons à la pensée de ne tuer personne sur le simple commandement d’un hypnoticien.

Au fond, n'y a-t-il qu’une question de circonstance et de jonglerie de mots. Les soldats allemands en route pour la Chine ont été, à leur départ, hypnotisés par leur empereur. Celui-ci leur a dit : « Vengez le drapeau » ; ils ont compris : « Tuez beaucoup de Chinois. »


Un coup d’Etat grammatical vient d'être accompli par notre ministre de l’instruction publique, consistant en une tolérance de fautes d'orthographe et de français.

Comment cette réforme se rattache-t-elle à l’Exposition ? Elle s’y rattache directement. L’Exposition est une longue fête nationale dont il importe de ne distraire personne; or, de même que tous nos réservistes obtiennent des sursis dont les motifs sont basés sur la jouissance de la dite fête, nos jeunes gens en passe d'examens verront les épreuves adoucies par l’indulgence des professeurs grammairiens, pressés de retourner à l’Exposition.

L'orthographe va devenir une niaiserie négligeable.

Ainsi, on pourra désormais écrire : la peine que j'ai pris, les fleurs qu'elles ont cueilli, plus d'un de ces hommes était à plaindre, elle a l’air douce, l'an mille huit cent, des tedeums, galloromain, etc.

Plus de traits d'union dans les mots composés, etc. Il y en a ainsi trois pages pleines de l'Officiel, en texte fin.

Si les potaches débutants sont en liesse, les anciens, qui ont appris les règles, vont introduire une demande en dommages intérêts.

Ce relâchement dans l'orthographe est un signe des temps ; il est dés à présent agréable aux personnes qui ont oublie l'orthopédie de la langue, mais qu'en penseront les étrangers? Que de lettrés, nullement pédants, sauteront au plafond lorsqu'ils nous verront écrire : des tedeums.
Fin de siècle !


Notre belle Exposition bat son plein, expression pour plaire aux frères et amis égrenés sur le littoral, mais il semble naturel qu’au lendemain des récompenses, formant une ligne de démarcation bien nette, le public des visiteurs change d’aspect sinon de contingent.

Septembre ne ressemble pas au mois d’aout, et octobre nous enverra des amateurs autres que ceux de septembre.

Les moissons et les vendanges faites, Paris va voir entrer chez lui des torrents de bonnes gens de la campagne empressés, ahuris, émerveillés, sans bien se rendre compte de la cause. Braves et bonnes gens, oui, car ce sont eux qui. par leur labeur, constituent la force vitale d'une nation. La Palisse ne les eut pas mieux définis.

Faisons-leur bon accueil, respectons ceux qui soignent nos provisions de bouche ; n'ayons pas le mauvais goût de sourire si la redingote de celui-ci est trop longue, ou si celui-là porte encore une casquette à trois ponts. Le succès de celte casquette dans les campagnes est une des farces de nos voyageurs de commerce.

Contentons-nous de savoir que nos paysans ont fait de leur mieux pour nous faire honneur, et n’oublions pas un seul instant que sans le paysan, tout s’écroulerait.

Ce ne sont pas eux qui s'amuseraient le moins à l’Exposition ; ils ne sont point blasés et ne posent point pour l'être ; si par goût autant que par nécessité, ils ne fermaient pas leur bourse devant les attractions et les boîtes à plaisir payantes. Quinze sous ici, trois francs là, ben non, dit le paysan. Et le tiers de l’Exposition lui échappera.

Les galimafrés el les queuesrouges de la rue de Paris le réjouiraient autant que le ravirait le Maréorama, mais il faut verser des suppléments, ce n'est pas son affaire.

Ah ! si quelque impresario avait eu l’idée géniale d'accepter en paiement des poulets, des œufs, du beurre, des choux-fleurs, quelles recettes ! Mais, cette innovation, renouvelée des Mérovingiens, ne se produira pas. Et les recettes intérieures vont baisser.

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 10 mai 2021 11:59 am

Texte et illustration extraits de "L'Exposition en Famille" du 5 aout 1900

L'implacable chaleur nous a imposé des souffrances, c’est vrai.; mais, en revanche, elle nous a fourni, sans le vouloir, entr’autres bienfaits, ces deux-ci : elle a permis aux poules de nous livrer des œufs durs, prêts à être assaisonnés aux tomates et au cerfeuil, puis, elle a favorisé les orateurs, obligés de s’exécuter, les pauvres, chargés de nous servir chaleureux, leurs discours.

Si les marchands de liquides et les fabricants de glace réalisent des recettes jusqu’ici inconnues, l’Exposition voit les siennes fléchir.

Feu (ce mot brûlant n’est pas d'actualité), feu Victor Koning avait découvert le moyen de faire au Gymnase plus que le maximum. Si ces chaleurs se maintiennent, l’Exposition aura le chagrin de faire moins que le minimum.

Il se pourrait que l’effort surhumain auquel nous nous livrons en vue de nous montrer spirituels à propos de la chaleur, fut perdu. Il se peut et c’est là l'effroi (mot rafraîchissant) du chroniquailleur, qu’entre le moment où nous écrivons et celui où paraîtra celle élucubration, il se produise une généreuse détente, et qu’alors nous gémissions sur la chaleur pendant une température devenue délicieusement fraîche, accompagnée d’une pluie bienfaisante et d’une poussée nouvelle de salades tendres, de légumes et de fruits savoureux. Tant pis pour nous, cl même, en bon chrétien, nous ne demandons que cela, dût notre chronique paraître la traduction d’un papyrus.

On n’est pas égoïste.


Donc l’Exposition n’aura pas fait ses frais en juillet. Il serait injuste d’en accuser le Gouvernement; ses rapports avec le Père éternel, aussi tendus que sont difficiles ses relations avec le Fils du Ciel, sont une garantie de son innocence.

Sait-on qui, proportion observée, a encaissé, à l'Exposition, les plus rondes recettes? Un marchand de boissons parbleu, dira-t-on. Soit, mais lequel? C’est une femme. Une femme plus intelligente encore que les autres. Nous voyons d’ici, un sourire s'imprimer sur vos lèvres. Vous n’y êtes pas. C’est une femme qui, au lieu de verser des sirops plus ou moins glucosés, ou de la bière extraite de pipe et de paillasses achetées au Mont-de-Piété, débite tout simplement de l’eau pure et fraîche à un sou le verre.

On fait queue à son débit.

Et, comme elle nous a versé la somme de vingt mille francs pour prix de la présente réclame, notre loyauté nous oblige à faire savoir que son zinc est situé face au restaurant royal roumain, auquel, on le pense bien, il ferait une concurrence inquiétante si le patron roumain n’avait pas eu la précaution de s’assurer un orchestre de choix.

Ça été pour nous une joie de revoir et de réentendre l’habile maestro Sava Padouréanu et ses huit artistes qui nous avaient charmé en 1889, et prouvé le brio particulier avec lequel doivent être exécutés les morceaux de danse viennois. Nous n'hésitons pas en cela, à partager l’avis de Dumas fils, qui a dit que c’était dommage de sauter sur d'aussi jolis airs.


Nous tenons le Shah.

Après sa saison à Contrexéville il avait effectué une fausse sortie, mais il nous est revenu, les moustaches plus longues, avec, au cœur, un amour pour la Prance aussi grand qu’en peut contenir un cœur d’empereur.

Nous lui rendons, en frais, sa politesse. Babylone n’a pas étalé devant Alexandre, ni plus de séductions, ni, surtout, plus d’électricité.

Et si, comme on le dit, ce souverain a le goût distingué des achats, nul doute qu’il se porte acquéreur de l’Exposition entière.

Pourvu, mon Dieu, qu’il ne nous enlève pas notre marchande d'eau pure.

A l’heure à laquelle nous imprimons, l’on offre à Sa Majesté une fêle abracadabrante sur la Seine. C'est le numéro le plus délicat, comme le plus flatteur du programme. En effet, et ainsi que s’exprimerait Gavroche, s’il n’était pas mort, la Seine a un goût. S’y promener donne l’illusion d’un canotage sur les étangs d’Achères ou de Bobigny. Les hélices de nos petits bateaux, en ballant l’onde plus qu’amères, en feront sortir des effluves qui rappelleront aux Orientaux leur fléau le plus redouté.


Dans son Maréorama, M. Hugo d’Alési nous présente un Orient plus calme, plus artistique, plus riant, plus diapré, un Orient de Loti ou de Gautier, de Chaleaubriand ou de Lamartine.

Il vous admet à bord d'un gaillard d'avant, animé d un léger langage et d’autres effets à illusion maritime, puis il fait glisser sous vos regards, Sousse, Venise, Naples et Constantinople.

C’est charmant.

Les tempéraments nerveux sortent de ce spectacle avec un peu de mal de mer et (rois francs de moins, mais enchantés.
Nous n’en parlerons pas davantage, un article spécial ayant été publié dans notre sixième numéro.

Allez-y, soit dit sans jeu de mots.


Puisque nous parlons d’illusions, disons un mol du Palais des Illusions.

Le Grand Vizir
Le Grand Vizir


D’illusions, il n’y en a point.

C’est une salle hexagonale tapissée de glaces dans lesquelles se reproduisent, avec la rectitude d’un kaléidoscope, des jeux de lumière multicolore : guirlandes, fleurs, girandoles, arceaux, colonnes lumineuses se changeant de marbre en porphyre, etc., et se répercutant, disons-nous, à l’infini.

Il n’y manque que Mme Loïe Fuller.

Chacun son goût. Si chaud que soit le temps, ce spectacle d’artifice nous laisse froid. Cependant, a la pensée qu'il peut plaire à d'autres frères, nous n’avons pas voulu laisser les becs s'éteindre sans les signaler aux amateurs de spectacles gratuits, car l'entrée de ce palais est gratuite ce qui devait être également signalé.

Quelques attractions de notre Exposition ressemblent à ces minuscules boites japonaises enfermées les unes dans les autres. Vous acquittez le prix d'une entrée, vous croyez avoir le droit de tout voir. Pas du tout. Un guichet intempestif vous arrête; vous payez, vous passez et vous vous promenez jusqu'à un nouvel appel de fonds. On se croirait dans un musée d’Allemagne.

Si généreux que l'on soit, on ne saurait se soustraire à un rapprochement indiqué, fatal. On songe que nos splendides musées du Louvre, du Luxembourg, de Cluny, etc., etc., ouvrent aux étrangers leurs portes à deux vantaux sans rien exiger du visiteur, pas même un boulon aplati.

Nous savons bien qu'il s’agit dans l'espèce, d’établissements privés. Nous savons bien qu’en temps d'Exposition l’hospitalité la plus chevaleresque,, la politesse protocolaire s’imposent.

Aussi, notre humble remarque ne veut-elle porter que sur les usages en temps normal, et remettre en mémoire le projet d’établir un droit d'entrée pour nos musées, et d'en attribuer le produit à l’achat de tableaux et de curiosités. ou à toute autre destination puisque les combles du' Louvre et le Garde-Meuble sont bondés de jolies choses inconnues du public amateur.
La mesure ne serait peut-être goûtée des dormeurs. Mais alors, qu’on construise un dortoir avec l'argent qui sera recueilli aux guichets.


Un curieux spectacle, renouvelable, est celui delà course de ballons installée à l'annexe de Vincennes.

Ces ballons montés, au nombre d'une douzaine, lâchés à un intervalle de deux minutes, formaient une caravane aérienne fort intéressante, et l’on regrettait qu’un ballon omnibus monstre n'ait pas pu être mis à la disposition des spectateurs désireux de suivre cette course originale.

Ces promenades dans les nuages (qu’il doit y faire bon en ce moment) favoriseront-elles la solution du problème de la direction des ballons? Le doute nous étreint. Notre ignorance en matière d’aérostation, en cette matière seulement, est à mettre sous verre. Malgré cela nous estimons que le ballon est au contraire, un obstacle au transport aérien. C'est un oiseau, un oiseau gigantesque qu’il faut construire. L’inventeur qui a payé de sa vie l’expérience qu’il avait faite de voler du quai Conti au terre-plein du Pont-Neuf, nous semble avoir été dans le vrai.

Il s'est tué, oui. mais il a volé l’espace de cent mètres.

Allons, qui de nous reprend l’expérience?


Les Exposants (ils méritent bien un grand E) vont entrer dans la période fébrile. On va distribuer les récompenses. Il y aura des joies, dés pleurs et des grincements de dents.

La fête des récompenses est fixée au 15 août, date de l'ancienne fêle impériale.

Cette date avivera la douleur de quelques-uns de ceux qui ne recevront rien, ou qu’un accessit, ou qu'une médaille coulée dans le métal dont est faite l’âme des conquérants. Oui, ceux de ces infortunés qui auront assisté aux revues somptueuses de la garde impériale pousseront d'amers soupirs et jugeront les temps bien changés.

On pourrait essayer de les consoler en leur disant que ce sont eux qui ont changé, mais ce ne serait peut-être pas magnanime.

Si l’on s'en rapporte aux promesses arrêtées en haut lieu, les fêles données jusqu'ici â'(’Exposition n’auront été que du Guignol auprès de celles qui vont éclore cl qui éclosent.


Sauf le lundi et le mardi, consacrés au jeu des fontaines lumineuses, (ne faut-il pas reprendre haleine, et de l’argent), il y aura réjouissance publique chaque soir.

Le mercredi, fêle coloniale au Trocadéro, avec retraite par nos fanfares militaires coloniales.

Le jeudi, fêle des vieilles provinces françaises dans les quinconces de l’Esplanade. Permission de danser. Parées nuits fraîches ce sera délicieux.

Le vendredi, fêle du monde choisi. Les visiteurs qui ne seraient pas choisis, seront rigoureusement refusés aux contrôles. Musiques militaires.

Le samedi et le dimanche, fête populaire, illuminations; tous les becs en feu, salés ou non.

Enfin, à partir du 3 août, fêle nautique sur la Seine; gondoles et gondolières, à des dates qui seront indiquées ultérieurement.

Notez que le programme est déjà en vigueur. Un vrai pandemonium quoi!

Si, après cela, les tickets ne remontent pas au taux d'émission, ce sera à désespérer de la danse du ventre.

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 02 mai 2021 05:02 pm

Texte et illustration extraits de "L'Exposition en Famille" du 20 juillet 1900

Les fleurs et les pelouses, les plantes et les massifs, constituent la partie décorative la plus vaste et la plus sincère de notre splendide Exposition.

Hélas, sauf quelques professionnels, horticulteurs ou maraîchers, et quelques misanthropes délicats, personne n’y prête l'attention méritée. Les roses et les œillets prodiguent leur parfum et leurs sourires; les géraniums jettent leurs vermillons, intenses comme des miettes du soleil; des plantes étranges telles que le nepenthes, qui attrape les mouches, ou le streptocarpus, avec ses dards de reptile, toutes enfin, offrent au passant ou leurs charmes ou leurs propriétés mystérieuses, mais toutes restent inaperçues, méconnues, de ce passant distrait, agité, ignorant quelquefois.

Quel dommage !

Et faut-il que les jardiniers de tous grades, de tous talents, qui ont composé ces lavis délicieux et reposants, soient doués de philosophie pour ne point pleurer devant celte indifférence générale!

Ces fleurs ne recrutent même pas de spectateurs parmi les nombreuses personnes qui, à l’heure de midi, prennent leur nourriture sur les bancs, comme à la foire de Saint-Cloud. Celles-ci, au lieu de répondre à la tolérance des... fleurs, leur tournent le dos, leur lancent à la tête, par derrière, les papiers graisseux, les peaux de saucissons, les croûtes de gruyère et les litres vides, et s'éloignent sans les regarder, non sans avoir étalé sur le banc la quantité de graisse nécessaire pour tacher quelques douzaines des robes qui viendront s'y asseoir.

L’humanité professe un si grand mépris d’elle-même qu'elle ne se préoccupe jamais du tort qu’elle fera à d’aussi pauvres qu’elle de ses membres.


Au temps où il était directeur du théâtre de la Gaîté, Offenbach y fit jouer son Roi Carotte, pièce à spectacle dont les refrains reviennent encore à fleur de mémoire dans la cervelle des jeunes marcheurs. La pièce eut un tel succès que les artistes, les machinistes et les employés furent sur les dents. C’est alors que, pour témoigner sa satisfaction, Offenbach organisa en l’honneur de ses collaborateurs, du plus grand au plus modeste, une fête ornée d'un repas et d'un bal mémorables.
L’endiablé compositeur estimait que ceux qui sont à la peine ont acquis des litres au plaisir. C’est par application d’une idée semblable que les ouvriers et les employés de l'Exposition seront conviés le 22 de ce mois à des réjouissances qui leur seront exclusivement réservées.

Il y aura un concert et un bal monstres pendant lesquels fonctionneront quatre immenses bullets, prodigieusement approvisionnés de victuailles et de boissons pour tous les goûts. Si l’on installe ainsi quatre entrepôts de ces victuailles, c’est qu’évidemment il entre dans l’esprit des bienveillants organisateurs de ce festival, de ne point voir se renouveler à l’Exposition les assauts de buffet qui ont jusqu'ici caractérisé les bals de l’Hôtel de Ville.

Ce divertissement général rappellera les fêles publiques de la Révolution imitées sous les deux Restaurations, sans fournir de prétextes aux abus, même comiques, auxquels ont assisté nos pères, celui-ci, entr'autres : on distribuait gratuitement du vin à la foule; çà et là, on mettait en perce plusieurs tonneaux, et la liqueur rubiconde coulait comme des wallace à la disposition de tous, or, il se produisait ceci : trois ou quatre gaillards investissaient une barrique — l’enlever eut été un vol — l’un d’eux remplissait une demi-pièce apportée à cet effet pendant que les autres « faisaient le coup de poing ».


Les visiteurs de l’Exposition — on pourrait les appeler les expositionnistes, ce néologisme peut nous être permis — donc les expositionnistes ont remarqué parmi eux des centaines de copains des deux sexes qui avaient arboré à leur corsage ou à leur boutonnière le pavillon, en miniature, des Etats-Unis d’Amérique.

Cet insigne désignait les amateurs, américains ou français, qui avaient tenu à saluer l’érection sur la place du Carrousel, de la statue équestre de La Fayette offerte à la France par les enfants des écoles de l'Amérique du Nord.

La statue n’est pas terminée, elle sera en bronze; celle que l’on a inaugurée n’est que le modèle en plâtre, mais le Gouvernement américain attachait de l’intérêt à ce que la cérémonie eut lieu pendant l'Exposition. Cost fait. Et bien fait. De bons discours à la louange de l’union des deux peuples ont été échangés et l’on a, de plus, été assez heureux pour retrouver un arrière-petit-fils du général La Fayette, un enfant, le jeune Gustave Hannoque, que l’on a chargé, en compagnie d’un Américain de son âge, de couper les cordes qui retenaient le voile placé sur la statue.

Un mot sur le pavillon américain porté à la boutonniere. On nous affirme que la création de cet insigne de circonstance n’avait nullement été concertée par les autorités; l’initiative en revenant à un industrieux Parisien qui, à ses risques cl périls, avait fabriqué l’objet en y sacrifiant quelques-unes de ses nuits.

Le succès l’en a récompensé.

La Statue de Lafayette
La Statue de Lafayette

Le fait est sans importance; il vaut la peine, toutefois, d'être sou-ligné. N’indique-t-il pas qu’il existe toujours en quelques coins obscurs des grandes villes, notamment à Paris, d’intelligents ouvriers à l'affût d’un événement de nature à leur inspirer la création d’une babiole éphémère, mais ingénieuse, qui plaise au public et soit achetée par lui.

L’Exposition en est pleine de ces babioles entrées désormais dans le domaine de l’histoire. Ici et là, à l’Esplanade comme à la succursale du Musée Carnavalet on voit sous des vitrines, prêtées par des collectionneurs — qui tirent profit de leur prêt, puisqu’ils ont reçu en retour des caries d’exposant — on voit, disons-nous, des cocardes, des médailles, des attaches, des crochets, des agrafes, des cartouches, des épingles montées, des boucles, des anneaux, des boutons de tous métaux, créés pour un jour, jetés le lendemain par insouciance aveugle, mais ramassés et conservés, au bénéfice de l’historien, par des doigts prévoyants, animés du culte admirable, amer parfois, du souvenir.

Ce sont les mêmes doigts qui placent entre les pages d’un livre une Heur, vestige unique d'une minute de bonheur ou d’un commencement de douleur.


La marine est à l’ordre du jour, elle transporte en Chine quelques milliers de nos soldats; des crédits nouveaux ont été volés pour son extension, et à l'heure à laquelle gémissent nos presses pour faire éclore l'Exposition en Famille, une revue navale se déroule à Cherbourg. Démonstration dont nous ne saurions rendre compte mais qui dise rattachant à la solennité <Ie l’Exposition, nous amène à constater que le Président de la République aura bien gagné sa liste civile en celle année d’agitation.

On ne parle plus du trottoir roulant, bien qu’il fonctionne toujours, et activement; les expositionnistes s’en servent. Quelques-uns d eux découvrent même le moyen d’y faire des chutes. Ils ont parfois si bien déjeuné! Cette curieuse jetée mouvante s’est annexée aux mœurs des habitants sous les fenêtres desquels elle glisse sans relâche et leur présente le spectacle gratuit du défilé de tous les types du globe. De bons rentiers, assis dans des fauteuils, la pipeaux lèvres, usant économiquement la journée entière à la fenêtre, font leurs petites réflexions gouailleuses, savent les heures par le plus ou moins grand nombre des passagers, et finalement, ces inoffensifs bourgeois se demandent avec inquiétude ce qu'ils deviendont lorsqu'au G novembre, le trottoir ne roulera plus.

Quand le monde ne viendra plus à eux, ils imiteront Lagardère, ils iront à lui. N’auront-ils pas à leur disposition, par exemple, le Métropolitain inauguré ces jours-ci ? Lequel les transportera en quarante minutes du Bois-de-Boulogne au Bois de Vincennes.

Puisque nous sommes dans le quartier de l'Exposition qui confine aux Invalides, signalons un coin récréatif et pittoresque dont nous n'avons pas encore parlé : la cour Renaissance du vieux Poitou, la reproduction des ruines romaines d'Arles et un site villageois de l'Auvergne.

On entend là, dans l'après-midi, des sonneurs décor d’une merveilleuse virtuosité; on assiste à des danses et à des farandoles arlésiennes exécutées consciencieusement au rythme des flûtistes et des tambourinaires.

On observe aussi comment se danse la classique bourrée que l'industriel du lieu a bravement dénommée la five o'clock bourrée. Les ladies, buveuses de thé et mangeuses de sandwiches, créatrices du five o'clock tea, ne s'attendaient pas à la five o'clock bourrée.

Avec notre déplorable habitude d'emprunter des mots à la langue anglaise, faute de connaître leurs équivalents en français, nous nous acheminons vers la five o’clock mazurka, l'afternoon tristesse. l'evening rigolade. Nous avions déjà le ticket pour le billet, le bar pour la buvette, etc., sans oublier l'élégant charabia des courses.

Enfin !


Nous nous sommes plaint précédemment de l'insuffisance des musiques; nous devons nous rétracter. II y en a partout, et de tous les pays; on entend la musique malgache au panorama Marchand et un orchestre nègre au palais du Portugal. Les oreilles pourront désormais se livrer aux comparaisons de ces bruits cosmopolites.

Ce n'est pas encore la réalisation de notre rêve le plus cher.

Ce que nous voudrions voir et écouter serait un orchestre de deux cents exécutants qui serait logé dans un des profonds amphithéâtres de la splendide salle des Fêtes, et qui permettrait à douze mille spectateurs et auditeurs de regarder quatre mille danseurs prendre le mors aux dents, sur des airs de Hervé ou d'Offenbach, déjà nommé, en un galop étourdissant qui fournirait, agrandi, la reproduction des galops infernaux conduits autrefois par Musard à l'Opéra ou au Waux-Hall par Bousquet.

Dans un pareil cadre, la scène ne serait point banale. D’ailleurs, la génération ne la connaît pas. Nous votons pour celte reconstitution. Les lithographies de Gavarni nous sont insuffisantes cl vraiment trop silencieuses.



En attendant ce quadrille géant qui serait dansé par des nains, nous avons quatre ou cinq grandes fêtes par semaine à [’Exposition, instituées pour plaire à ceux de nos visiteurs qui ne peuvent consacrer que peu de jours à chacun de leurs voyages. Ces fêtes ne sont pas faciles à varier parce qu’elles sont trop belles et que pour chacune on fournil le maximum du plaisir des yeux. Aussi quelques habitués leur préfèrent-ils le carillon érudit et humoristique dont les cloches jouent une centaine d’airs par jour, depuis les rondes enfantines et les chansons de notre jeune âge jusqu'aux morceaux populaires de Faust, de La Fille de Mme Angol, de Carmen, etc.


Il nous a été donné de contempler le Champ de Mars sous un aspect peu connu.

C’est le soir, après le départ du public, le gaz et l'électricité avaient fermé leurs yeux, mais la lune, pleine cl sereine, prodiguait sa lumière mystique sur celte avenue de palais.

L'effet de contraste était saisissant. Le calme, l’unité de clarté douce succédant à l’orgie, forçaient à l’extase. Et, vue du pont d'Iéna, cette double galerie de palais en bordure de la Seine, improvisant une ville nouvelle, nous invitait à nous recueillir et à saluer la puissance de la volonté et du travail humains.

« L’astre de la nuit » est le plus habile des metteurs en scène, — soit dit sans calembour.

Nous fûmes tiré de notre rêverie par un à-propos lancé parle fameux carillon : il se mit à chanter Au clair de la lune. Il n’y avait pas de quoi se fâcher. Nous nous retirâmes lentement, afin de ne point paraître vexé. Le carillon, alors, entonna : Don voyage, Monsieur Dumollet.

Soyez donc poétique à l’Exposition !

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 30 avr. 2021 09:50 am

Texte et illustrations extraits de "L'Exposition en Famille" du 5 juillet 1900

Dernière visite à l'Exposition
Dernière visite à l'Exposition

Que la lune brille ou non, que ce soit à l’heure de la rosée, de l’apéritif ou à celle du berger, deux cent mille personnes, par jour, sortent des wagons qui entrent dans les gares de Paris; qu'elles viennent de San Francisco, ou d’Argenteuil, toutes accourent dans notre capitale à l’occasion de l’Exposition.

Le but du voyage est sans contredit notre foire étourdissante, mais ceux de ces visiteurs qui ont quelques semaines à y consacrer, mettent une certaine coquetterie à ne point se précipiter, au débotté, dans le Champ-de-Mars ou sur l’Esplanade. Ils entendent nuancer leurs impressions, s’assurer un gite d'attache, voir leurs amis, qu’ils n’ont pas vus depuis 1889, et leur adresser le compliment obligatoire sur cette résistance aux outrages irréparables du temps.

Ce n’est guère qu’au troisième ou au quatrième jour, lorsqu'on a constaté que la Madeleine et le Panthéon sont toujours à leur place, que la belle Otero illumine toujours la scène des Folies Bergère et que M. Baron est toujours carabinier aux Variétés, ce n’est, disons-nous, qu’après avoir vérifié cet état de lieux que nos visiteurs se décident à aller à l’Exposition. Mais, par quelle curiosité commencer? Par quel guichet, par quelle porte fera-t-on sa première entrée?

On se concerte en famille, on se chamaille; Madame veut commencer sa tournée par le palais du Costume; le père, qui est mécanicien, n’admet pas d’autre début que la galerie des machines; le Trocadéro, un nom glorieux, est indiqué comme la porte inéluctable par le fils aîné, qui est sous-officier, alors que son jeune frère trépigne d’impatience pour entrer par l’alimentation. On consulte l’infortuné pilote, le Parisien ami, lequel ayant déjà beaucoup piloté, connaît ces tergiversations, y coupe court en imposant son goût, à la satisfaction de tout le monde.

Ici, nous sollicitons le plaisir d’indiquer à nos frères les pilotes, un truc infaillible qui met d'accord les visiteurs perplexes.

Chacun sait que les dompteurs viennent à bout des animaux les plus féroces, ou du moins les réfractaires, non pas par les coups, ce qui est stupide, mais par le régime de l’abrutissement. Or, sans vouloir, par ce rapprochement, attenter à la dignité de l’homme, voici le truc : nous conduisons tout de suite nos amis de province au palais de l'Optique — coût trente sous par personne, mais appréciez le résultat — nous les faisons circuler dans ces étranges couloirs des glaces, très justement appelés le labyrinthe, et, ô merveille! ils en sortent avec le mal de mer ou la migraine.

En cet état bizarre, ils deviennent votre chose et vous suivent comme les moutons de Panurge où il vous plait de les amener, au café serbe, par exemple, au bord de l’eau. On s’y repose en pleine fraîcheur et l’on écoule, ravi, un incomparable orchestre de mandolinistes.

A propos des jeux de glaces du palais de l’Optique, que de réjouissantes photographies l’on peut tirer de la mémo personne, vue allongée ou raccourcie, tordue en spirale ou pourvue subitement des pieds de Little Tich.

M. Loubet au Palais de l'Optique
M. Loubet au Palais de l'Optique

Ce n’est pas l'entrée à l'Exposition qui coûte; ce sont les attractions au nombre de plus de trois cents. Les tickets sont tombés à quarante centimes. Le cours remontera pendant les vacances, et après que les paysans des cinq parties du monde accourront chez nous, aussitôt faites la fenaison, la moisson et les vendanges, pour retomber en octobre à deux sous.
Dire que ces mêmes tickets vaudront cent francs la pièce à la fin de l’année... 1999, quand nos arrière-petits-fils, collectionneurs, se les arracheront comme nous nous disputons aujourd’hui les assignats de la Convention.


Les jurys ne s’occupent pas de ces details financiers.
L’examen des litres aux médailles cl à la croix absorbe et leurs temps et leurs soins.

Ah, ce n’est pas une petite affaire ! le jury supérieur des récompenses. Il dresse une liste, quelle liste! Il faudrait plusieurs hommes pour la porter comme la mémorable pétition anglaise de 1812. Liste, disons-nous, des exposants ayant des titres sérieux à l’une des sept cents promotions ou nominations dans l’ordre delà légion d'Honneur votées parles Chambres. Puis, à l’issue du vole des dix ou douze croix qui s’imposent, il élimine, élimine, avec ardeur quoique avec regret, les mérites de second rang. Mais quel casse-tête! Et quel dommage que la croix ne soit pas divisible comme le sont ailleurs les prix en argent.

Lorsqu’une académie est embarrassée, elle se tire d’embarras en partageant le même prix entre quatre concurrents ex-aequo. Voilà qui est commode?

La Duse au Palais de l'Optique
La Duse au Palais de l'Optique

Comment donner une croix unique à quatre exposants? Qui en porterait le ruban? du fait, puisque l’on a décoré des villes telles que fourmis, Roanne, Chalon-sur-Saône, Châteaudun, Belfort, etc., sans oublier le couvent de Nuits, pourquoi, entre tant de choses que l’on inaugure, n’inaugurerait-on pas les décorations de corporations? Est-ce que la bijouterie française, et la reliure artistique, pour n’en citer que deux, ne contempleraient pas d'un oeil
consolé une belle croix attachée à leurs bannières? Il n'y a plus ni bannières ni corporations, mais il y a les syndicats professionnels.

Aux puissants de creuser notre motion.

A l’heure à laquelle nous mettons sous presse, le roi des Belges arrive à Paris.

Le Shah le suivra, lui succédera du moins, car le palais aménagé pour nos visiteurs royaux ou impériaux ne peut, malgré son confortable et son luxe, héberger qu’un souverain à la fois. C’est même pour cette raison qu’il demeura confortable. Bien que souverains, bien qu’égaux devant la Providence dont ils reçoivent directement les inspirations et les ordres, les chefs d’Etat n’ont pas les mêmes habitudes, encore moins les mêmes mœurs. Le Président Mac Kinley gênerait peut-être S. M. Ménêlick, et vice versa. Nous ne voyons pas avec lucidité la reine d'Angleterre logée avenue du Bois de Boulogne sous le même toit que l’impératrice de Chine; si nous devions voir ce spectacle, ce ne serait pas cette année, car les deux souveraines sont retenues chez elles par des affaires plus urgentes qu’un voyage en notre Exposition.

Le Roi Oscar au Palais de l'Optique
Le Roi Oscar au Palais de l'Optique

Nous le déplorons, à tous les égards.

Le principal est fait, nous sommes corrects, nous avons donné les deux millions de francs indispensables à la bonne tenue de l’hôtel Evans; au Protocole d'en tenir le registre et de régler la marche des voyages.

MM. les ingénieurs-électriciens nous ont convié à la répétition de la machination — c’est le mot — des attirails, des appareils, des jeux surnaturels des sous-sols du palais de l'Electricité. Aucune plume, pensons-nous, aucune encre, et aucun papier, ne sauraient répercuter le fonctionnement de ces miracles inquiétants — et magnifiques — obtenus par nos électriciens. Il faut aller les voir.

Ils se sont fait attendre, mais un tour dans le salon des Glaces justifiera celte attente.

Le succès colossal de notre Exposition, succès qui n’en est qu’au premier acte, ne saurait nous empêcher d’exprimer le regret d'y croiser, le soir, trop peu de flâneurs et de dilettantis. Elle est si vaste. Le mieux est l’ennemi du bien. Et si on l’osait, on dirait qu’elle est trop vaste.

En outre, tant de théâtres et d’établissements retiennent à Paris le public.

Si l’on a le soir ses coudées trop franches dans l’immense enceinte, quelle cohue, en revanche, aux soirées officielles!

Sarah-Bernhardt au Palais de l'Optique
Sarah-Bernhardt au Palais de l'Optique

Les onze ministres, les Présidents des deux Chambres cl l’Elysée donnent à tour de rôles des diners et des bals consciencieux. Les musiques militaires sont époumonnées et les jeunes gens essoufflés.

Ah, on ne danse plus en France! Venez y donc voir, et surtout, apportez vos jambes. Quels polos, quelles valses, et pas lentes, que de folles washington-post, que de lanciers épileptiques. Et par de telles chaleurs, quelle fanfaronnade!

Les gantiers, notamment, sont dans la jubilation et plus qu’eux encore les personnages officiels qui reçoivent. En effet, le ministre debout pendant quatre heures à l’entrée de ses salons, oblige de presser trois ou quatre mille mains, doit diantrement se réjouir in petto de l’invention des gants.

Mme Emile de Girardin oserait-elle répéter sa boutade, à savoir que les gants sont les indices de l’oisiveté?

Après nos jolies Boulonnaises, solides et souples sur leurs hanches audacieuses, venues apporter leur contingent de pittoresque à la Grande Ville, on annonce les visites en chœur de belles filles arrivant des régions de France, renommées pour la beauté des femmes. C’est ainsi que nous aurons le plaisir de voir et de recevoir des Granvillaises, des Artésiennes, des Chatelleraudaises, sous la coiffure du pays.

Il y a des jolies filles dans tousles départements, surtout dans celui de la Seine, parmi le monde ouvrier; mais les députations provinciales voudront nous montrer la conservation et l’entretien jaloux de la perfection des races.

Ce ne sera pas la moindre curiosité en ces temps de fusion. Nous ne demandons qu'à vérifier le fait.


En haut lieu, on se demande, non sans quelque anxiété, où faire tenir et comment contenir le monde décidé à voir la revue du 14 juillet. On aurait beau décupler les tribunes et semer un million de chaises (nous ne savons pas où) on n’arriverait pas à caser les trois millions d’amateurs.

Il y a un moyen de trancher la difficulté; nous le proposons en tremblant, parce que l’on va nous accuser de manquer de sérieux; il est pourtant bien simple et rappelle l'œuf de Christophe Colomb et le nœud gordien. Il fallait y penser!

Il consisterait à placer les soldats dans les tribunes et le public sur la pelouse.
C’est le public qui défilerait; n’est-ce pas un peu son tour?


Notre fièvre cosmopolite ne nous fait pas oublier les affaires courantes, comme on dit au Conseil.

De nouveaux académiciens sont nommés, de nouvelles lois promulguées.

Des interpellations ont roulé, et, avec elles, les discussions préparatoires sur le budget de l’année prochaine.

De tous les points du littoral, ainsi que de toutes les villes d’eaux, les trompettes sonnent le boute-selle et le rappel, aux oreilles du monde où l’on s’amuse.

Luchon nous crie : descends chez moi, j'ai des petits chevaux ; Dieppe répond : j’en ai aussi ; Namur clame : monte donc jusqu'ici, j’ai une roulette, c'est toléré en Belgique, sais-tu !

Tous ces appels, toute celle agitation, sont compris dans les affaires courantes. Il ne faut pas imiter Archias qui les eut remises au lendemain. On ne saurait remettre au lendemain les affaires de Chine. Beaucoup de nos marins et de nos soldats sont embarqués déjà et naviguent vers les antipodes.

Quelques-uns se promenaient hier, joyeux et en famille, dans l’Exposition ; ils sont en mer aujourd’hui. Reviendront-ils et quand?Nous en avons vu de ces jeunes gens de la marine causer avec affabilité aux réceptions officielles dont nous parlons plus haut. Ils partaient le lendemain!

— Finie pour nous, l’Exposition, disaient-ils; c'est loin la Chine. Et puis
Oui, et puis.... quelques femmes âgées ont compris cet : et puis; elles ont pleuré.
Pourquoi faut-il qu'en pleine fête pacifique, en plein triomphe du labeur productif, il faille mêler à une satisfaction bien gagnée, l’inquiétude horrible d'une guerre.

L’Exposition nous promettait encore quatre mois de liesse.

Décidément le Thébain avait raison : aujourd'hui le plaisir à demain les affaires.

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 27 avr. 2021 10:38 am

Texte et illustrations extraits de "L'Exposition en Famille" du 20 juin 1900

Cette fois, elle est complète, notre Exposition, terminée, parachevée, plus rien n’est à inaugurer.

On s'était entraîné, pendant les deux premiers mois, à faire tant d’inaugurations, que l'on eut inauguré le déficit.

il n'y aura pas de déficit.

Partout l’on mange, on chante, on danse et l’on boit. Ah! oui, on boit! C'qu’il fait chaud!

En voulez vous des restaurants? Il y en a partout, et ailleurs; cuisine malgache, cuisine suédoise, cuisine russe, cuisine indienne, cuisine auvergnate, cuisine allemande, cuisine napolitaine, cuisine balignollaise, etc., toutes élaborées avec des éléments français; les côtelettes proviennent de la Normandie, les poulets de la Sarthe, le beurre arrive du Mont-Valérien, le lait de Saint-Denis, etc. Ce qui prouve que le fond de la cuisine n'est rien alors que l’art culinaire est tout.

Les Asiatiques font frire le beefsteack, nous le faisons griller. Nous jetons des carottes dans la bordtsch (pot-au-feu), les Russes y mettent des feuilles de betterave, qu’importe.

On se précipite sur les tables couvertes de nappes blanches rehaussées de verrerie et de porcelaine chatoyantes, scintillantes, appétissantes, irrésistibles.

Et qui se précipite? Des Français, provinciaux et Parisiens.

Si vous croyez que les étrangers usent de ces cuisines exotiques variées, vous vous trompez fort. Les étrangers, pas bêles, s’enfournent dans les Bouillons à prix réduits.

Nous jurons sur les têtes les plus augustes, présentes et à venir, — nous en attendons beaucoup, — que nous n’avons touché aucune prime pour la réclame faite ici en faveur de Duval et de ses bouillons. Nous nous inclinons devant l’évidence, lout simplement, et nous répétons dans la plénitude de notre indépendance que les étrangers, pas bêtes, se gardent bien de pénétrer chez leurs compatriotes.

Ils sont venus pour boire du vin de France, ils en boivent.

La Champagne est à sec, le Médoc vidé, la Bourgogne aussi. Il n’y a plus rien, mais, Messieurs, la livraison continue. C’est ici que commence le mystère.


Vétilles tout cela.

On s’est réuni pour s’amuser, on s’amuse. Chaque soir, un million de personnes, sans distinction de sexe, d'âge, de religion, de bêtise, rigolent sous les rayons infernaux d’une électricité multicolore éblouissante, sous des cascades lumineuses qui vomissent des Ilots d’or et d’argent en fusion, des flots de vin et de vitriol, des vagues smaragdines de l’Océan ou azurées de la Méditerranée.

Si un million d’âmes s'amusent, qui donc se charge de les amuser, demandera-t-on? Eh ! parbleu, les deux autres millions, puisque Paris nourrit pour l'instant trois millions d'êtres, les uns actifs, les autres passifs.

Les passifs, c’est vous, c’est nous.

Les actifs sont les acteurs, les musiciens, les chanteurs, les danseurs, etc., sans oublier les animaux, chiens, chevaux, singes, chameaux, dont nos cirques regorgent, animaux intelligents et narquois, que nous exhibent leurs maîtres qu’ils ont dressés en liberté.

Sans oublier non plus les humains dont la simple apparition, sans apprêts, ni trucs, suffit à égayer.

On s’amuse, vous disons-nous, en dehors comme en dedans de l’Exposition, car les théâtres ordinaires, les cafés-concerts, les bals et les boites de la Butte n’ont pas désarmé ; au contraire, le divertissement surenchérit, toujours à propos de l’Exposition cl de la foire aux idées qui en résulte.

Les programmes normaux sont suivis et recrutent leurs amateurs ordinaires. La Fête des Fleurs, la Rosière de Nanterre, le Grand Prix ont fait plus que le maximum. A la foire de Neuilly, on ne retrouverait pas sa mère.

Les trains de banlieue, bien que s’éloignant du Champ-dc-Mars et de l’Esplanade, sont bondés le dimanche.

Promenez-vous dans la forêt de Sénart ou dans celle de Montmorency, arpentez, à la recherche du précieux oxygène, les bois de Meudon ou de Verrières, de Chaville ou même de Boulogne, vous vous heurtez à la foule ; les chênes, les châtaigniers sentent l’humanité. L’Exposition !

La jeunesse turbulente et maladive qui constitue la clientèle des fêles foraines se retrouve, ici et là, par légions. Impossible de danser une polka sans avaler un coude ou se faire piétiner. L’Exposition !

Aux courses, les parieurs, miseurs, ponteurs, sont si nombreux que le bénéfice devient une aumône. L’Exposition !

Toujours avide de repos et d'isolement, l'incorrigible Parisien de Paris se réfugie au musée du Louvre, qu'il ne visite jamais. Hélas, on s’y croirait à un vernissage, le parquet est mouillé de sueur et les gardiens ne dorment pas. L’Exposition !

Alors, pensera-t-on, si l'encombrement est tel partout, il ne doit y avoir personne dans l’enceinte de l’Exposition. Pardon, il y a les exposants et leurs gardiens, les musiques militaires, les restaurateurs et les pousse-pousse, et, soyons sérieux, deux cent mille visiteurs par jour. Le dimanche, cinq cent mille. C’est justement en cela que consiste son extraordinaire particularité. Malgré les attractions extérieures, on y rencontre un monde fou, de mémo que l’on trouve encore des Anglais en Angleterre.


Aimez-vous la monnaie?
Vous lui préférez for et les billets de banque, mais ce n’est point de cupidité qu’il s’agit. Nous voulons dire un mot de la curieuse et instructive exposition de la Monnaie installée dans le palais dés Sciences, des Arts et des Lettres.

Il nous faut avoir reçu une jolie dose de candeur pour .aborder les questions instructives en un pareil cyclone de plaisirs. Il n’importe. Effleurons le sujet sans le creuser. Nous sommes-nous jamais demandé sur quelle base s’est appuyée la Monnaie pour nous approvisionner, tous, de pièces divisionnaires d’argent? Jamais, n'est-ce pas? Eh ! bien, cette base est de sept francs par habitant, elle n’était que de six francs avant 1897. Chacun de nous a donc droit à sept francs dé monnaie d’argent ; quiconque en a davantage est un accapareur, s’il n'est commerçant. Voilà un premier renseignement. Et d’un.

Il y a en circulation en France pour quatre milliards de francs des pièces d’or, dont un demi-milliard de pièces étrangères, cl pour plus de deux milliards de pièces d'argent. Soit, en tout, exactement pour 6,375,000,000 francs.

Et de deux.
Depuis 1793, l’unité est, et se nomme le franc. Elle a succédé à la livre, tournois ou parisis. Mais il a existé des francs sous Henri III et même sous le roi Jean.

La démonétisation et l’usure ont donné aux pièces frappées sous Napoléon Ier et Louis XVIII une valeur numismatique appréciable, bien qu'elles soient modernes, valeur augmentée par le lieu et l’époque de la frappe; le numéraire fabriqué pendant les cent jours, ou à Gênes, ou à Genève, ou à Utrecht, devient rare.

Cela, vous le saviez.

Nous n’abuserons pas davantage de votre complaisance; permettez-nous seulement de vous conseiller une visite à cette section, dans laquelle vous pourrez examiner une collection d’environ cinq cents médailles représentant l'histoire du siècle depuis le losange frappé en l'honneur des « vainqueurs de la Bastille » jusqu'au « Souvenir de l'Exposition » actuelle gravé par feu Daniel Dupuis.

Notez que ces médailles sont en vente d’après un tarif, consciencieux puisque c'est l’Etat qui les vend ; or, vous savez que l’Etat est peu commerçant, il croit l'être, cela lui suffit.

Si vous êtes bien sage, on vous fera hommage d’une jolie plaquette sortant de l'imprimerie Nationale, un bijou typographique résumant, sur l’historique de nos monnaies, les indications désirables.

La guerre au Transvaal a mis en valeur les canons anglais Maxim exposés au Palais des armées de terre et de mer. Ils sont effilés, élégants, ces bavards, comme les appelait Chain, et l’on se dit qu’il doit être du dernier smart d'être tué par une aussi gracieuse bouche à feu.

Décorerons-nous le fondeur comme, en 1867, trois ans avant la guerre nous avons décoré M. Krupp?


Des artilleurs en promenade dans le bois de Vincennes y ont découvert une annexe de l’Exposition.

La police et Je parquet se sont transportés sur les lieux et ont pu constater la véracité de nos braves soldats. Les autorités ont vu, en effet, un parc formidable de locomotives et d’automobiles, un énorme ballon captif et un vaste vélodrome.

Ce n’est pas que ce soit intéressant, mais « ça tient de la plache », aussi les habitants du Gros-Caillou ont-ils cru devoir s’en priver en faveur de leurs camarades de St-Mandé.

Les autorités, au cours de leurs investigations, ont découvert, à leur tour, le Président de la République cl le Ministre de ]a Guerre occupés à présider une incommensurable démonstration gymnastique fournie par quatre cent soixante-quinze sociétés de biceps, accourues de tous les points du monde civilisé. Une, deux; une, deux !

Mon dieu !
Et ce genre de réjouissances commence seulement Macte puer!

Le Palais de l'avenue du Bois-de-Boulogne
Le Palais de l'avenue du Bois-de-Boulogne


Les souverains que nous aurons l’honneur d’héberger 'dans le magnifique hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pour se reposer des fatigues de la représentation et de la promenade, un luxueux et confortable palais pourvu d’un escalier de marbre, de tapisseries des Gobelins, d'un salon de réception tendu de soie brochée jaune d'or, d’un fumoir â plafond vitré, etc., auront à leur service les plus habiles valets de chambre, le plus savant jardinier, le plus adroit cocher, le Trompette le plus artiste, etc.

S. M. le Roi de Suède<br />Le premier hôte du Palais de l'avenue du Bois-de-Boulogne
S. M. le Roi de Suède
Le premier hôte du Palais de l'avenue du Bois-de-Boulogne

La République reçoit royalement.

Il est difficile de s’extasier devant certaines vitrines, et de parler de ces extases, sans faire de la réclame à quelqu’un.

Nous n’aurons pas la mesquinerie de nous arrêter à ce détail et nous dirons quels succès obtiennent au groupe de l’Habillement les toilettes exposées par les couturiers. Il serait naïf de vanter leur goût, mais on doit rendre justice à leur roublardise; de même que l’on fait le vide, eux oui fait l’obscurité afin de justifier l’emploi de Là lumière électrique, laquelle donne aux couleurs tendres, aux reflets de soie cl de satin, au pailleté des ors, des aciers et des diamants,'une étourdissante théorie de grâce et de charme.

Il y a, ainsi représentées, des scènes, avec mannequins de grandeur naturelle, de toilette, de réceptions, etc., très artistiques.

Est-il nécessaire de rappeler que ce coin apothéotique est envahi, assailli par un public féminin qui n’en sort plus qui jette des oh, des ah, des charmant, et se dispute le spectacle.

Si votre femme disparaissait du foyer, si l’angoisse causée par son absence vous conduisait chez le commissaire de police, que votre cœur se ranime subitement et vous porte devant ces vitrines, c’est là que vous retrouverez madame.

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 25 avr. 2021 04:30 pm

Texte et illustrations extraits de "L'Exposition en Famille" du 5 juin 1900

Le village du Dahomey au Trocadéro
Le village du Dahomey au Trocadéro

Un coin de verdure et de fraîcheur, où de respirer on ait la liberté, n’est pas une découverte facile à effectuer dans l'enceinte de cette ville cosmopolite appelée l’Exposition.

Il existe, ce coin délicieux, et notre amour bien connu de l'humanité va en révéler le point géographique.

Cette oasis est située aux alentours des cases du Dahomey, prés du pavillon-musée de l’Indo-Chine, au Trocadéro. On se promène lentement sur les bords ombragés d’une rivière d’opéra-comique, on gravit un sentier tournant sous un dôme de feuilles, on s’assoit et l’on respire dans une solitude reposante. A travers les branches on aperçoit la case dahoméenne bâtie en terre rouge qu’on croirait de la terre cuite, avec pour cariatides, des requins debout, grassouillets, dont la gigantesque tire-lire, autrement dit la gueule, fermée, satisfaite, prouve que depuis la guerre au Transvaal, les transports maritimes, à l’est ou à l’ouest de l’Afrique, ont repu la gent requine.

On respire, disons-nous, en cette oasis, et l’on s’y complaît dans la solitude. Illusion ! A trois mètres de soi, deux nègres du Dahomey, plus noirs que le cirage Houtret ou que les âmes de conspirateurs façonnent de la vannerie du pays, produisant moins de bruit qu’une fourmi qui traînerait sa bûche de paille pour l’hiver.

Zut alors, s’écrie-t-on in petto, pas moyen de s’isoler. Et l’on se lève et l’on pénètre à l’intérieur de ce musée primitif où s’étalent les xylophones, instruments de musique en bois, les fétiches des rois, les poteries, etc., sous l’œil de bronzé du buste du général Dodds. C’est intéressant, rapidement vu, et n’impose pas, comme pour les bouddhas voisins, une érudition profonde. Un gardien indigène, qui, entre parenthèses, ne tarit pas en éloges sur le général Dodds, suffit, tandis qu’à l’exposition de l’Indo-Chine, le palais voisin — tous les bâtiments ne se nomment-ils pas des palais cette année — les bouddhas et les Confucius sont gardés, non sans orgueil, par des soldats tonkinois, au service de la France, ayant l’air de femmes avec leur visage imberbe et leur chignon sous le chapeau marin.

On les verra défiler au 11 juillet sous la même allure que leurs frères d’armes de 1889. Si le respect de la consigne est une des vertus militaires, les tonkinois la possèdent. Nous ne vous conseillons pas d'essayer de transiger sur ce point avec eux. Vous ne le ferez pas, parce que, comme nous, vous éprouverez de l’admiration pour des hommes qui croient encore à quelque chose.

Cette butte coloniale du Trocadéro est d’un attrait spécial, elle permet de passer avec désinvolture de l’Asie à l’Amérique, de l’Afrique à l’Océanie, et de confondre volontiers des produits variés ayant vu le jour à trois ou quatre mille lieues les uns des autres. Il convient d’ajouter que c’est toujours sous le même soleil de la France. N’oublions pas le couplet chauvin. Tout cela nous coule assez cher en hommes et en or.

On ne peut pas vraiment passer une journée sur un même point. La curiosité, vigoureusement en excitation vous arrache des lieux les plus charmants et vous retrempe dans la foule ahurie ; descendons du Trocadéro, Nous y reviendrons, car beaucoup de choses encore sont à voir.

Le pont d’Iéna, élargi, est noir et grouillant.

La moyenne des visiteurs a atteint le chiffre de cent cinquante mille par jour, pendant les journées ordinaires ; elle va s'élever progressivement jusqu’au demi-million au temps des vacances, époque à laquelle les visites du dimanche dégénéreront en supplice.

Les grosses recettes produites par les entrées, tombées déjà à onze et douze sous le ticket, proviennent des enfants amenés le dimanche et le jeudi. Peut-être qu’en dehors du trottoir roulant et de la dégustation des nougats, leurs jouissances n’égalent pas les nôtres, mais, ils ont aux yeux de l'Administration l’indiscutable supériorité sur nous de payer leur entrée, de ne montrer aux guichets aucune des deux cent mille cartes d’entrée de faveur. Salut aux enfants! Ce sont eux qui régalent!


Puisque nous voici devant le palais — toujours des palais — des forêts, de la pêche, de la chasse et des cueillettes, entrons-y, ce n’est sans doute pas très drôle, nous verrons.

Voici d’abord des spécimens de troncs d’arbres archi-séculaires que des mécaniques spéciales ont tranchés d’un coup comme nos couteaux tranchent un saucisson. Puis, en entrant, une bonne odeur de goudron, rappelant le port de mer, dissipe notre appréhension et nous invite au contraire à la promenade au milieu des engins de la chasse et de la pêche dans tous les pays.

Voici les costumes grossiers mais intéressants de pêcheurs hollandais ou napolitains, espagnols, maures ou danois.

Voici la théorie de la pêche de l’éponge et sa pratique rendue d’après nature avec conscience.

Voici des éponges, de vraies, sentant bon la mer, des petites, des fines et des énormes valant, chacune, une poignée de louis.

Voici des poissons inconnus et des monstres marins qui seraient heureux dans leurs bocaux mouillés si l’eau n’était pas remplacée par l’alcool.

La manière de capturer une baleine diffère, croyons-nous, des moyens employés pour saisir une crevette. On trouve donc là, du petit au grand, une leçon de choses très appréciable, aussi bien du côté chasse, que du côté pèche.

Les hommes qui font du massacre des animaux un art, plutôt qu’une nécessité, trouveront dans cette section de quoi stimuler leurs appétits cruels.



Les Congrès ont ouvert leur feu. Entrerons-nous dans leur palais? Encore un palais. C’est le congrès de la propriété bâtie qui a essuyé les plâtres, c’était indiqué. Se sont réunis ensuite les congrès de l’horticulture, etc. Vont siéger ces jours-ci les congrès de numismatique, de la protection de la jeunesse ouvrière, etc. Il y en aura plus de cent, avons-nous dit déjà, la plupart sous la protection des chaleurs de juillet et d’août. Que thermidor les protège et avec eux nous aussi, parce qu'il faudra bien, pour en dire un mot, suivre les plus caractéristiques, les plus pittoresques. Ah, mon Dieu !



A l'Exposition, chaque jour amène une surprise, une découverte sensationnelle.

Le Czar a eu la gracieuse pensée d’exposer à l’Esplanade des Invalides ses derniers œufs de Pâques offerts par lui à l’impératrice : ce sont des œufs en jaspe, ou en émail, ornés de brillants. Celui qui est en émail jaune rehaussé de l’aigle noir à deux têtes a été donné à la suite du couronnement, il renferme une copie exacte, en miniature, du carrosse de gala conservé au Kremlin. Celui de l'année dernière, couvert de muguets peints, contient, avec le portrait de l’Empereur, ceux des grandes-duchesses Tatiana et Olga. Il faut que l’on sache que le muguet est la fleur favorite de la Czarine, emblème du retour du bonheur.

Nous vous laissons le plaisir d’examiner les autres joyaux de la couronne exposés dans le petit pavillon qui abrite la fameuse carte de France en pierres précieuses, ainsi que le non moins fameux diamant l'Orloff, que la légende dit avoir été un œil de Brahma volé par un soldat, mais qui, en réalité, a été racheté par l’impératrice Catherine moyennant une somme de 13 millions de francs, une rente viagère de 100.000 francs et un titre de noblesse.

A l’heure à laquelle nous imprimons, une exposition royale est en route ; il s’agit d’un recueil des évangiles, écrit et enluminé sur vélin, par Carmen Sylva, reine de Roumanie.

On verra encore à l’Esplanade un surtout de table en argent massif, d’une valeur de cent mille francs, appartenant au roi de Danemark.

Etc., etc.

La plus piquante de ces expositions est celle de tableaux et d'objets d’art français amassés et conservés par l’Allemagne. N’est-ce pas une pensée courtoise, celle de mettre sous nos regards des Watteau et des Lancret.

Mais ne déflorons rien ; allez voir, admirez ces jolies choses qu’il serait oiseux de décrire.

Vous plairait-il de parier avec nous qu'un nombre illimité de visiteurs qui auront vu ces peintures françaises appartenant aux musées d'Allemagne, n’auront pas vu les Lancret et les Watteau conservés au Louvre? En revanche, ils seront les premiers à exprimer amèrement le regret de voir ces chefs-d'œuvre nationaux reprendre la route de Potsdam?

Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce qu’une nation ne puisse pas garder ses œuvres nationales? N’est-ce pas, au contraire, un bienfait pour l’art et pour les artistes, ce déplacement? Si l'on ne pouvait rencontrer des Rembrandt qu'en Hollande et des Raphaël qu’en Italie, ce serait gênant, et, qui sait, monotone. S’imagine-t-on de la musique allemande que l'on ne pourrait entendre qu’en Allemagne? Au surplus, parmi les officiers prussiens qui pullulent à l’Exposition, combien auront vu chez eux leurs curiosités artistiques exposées actuellement chez nous?

Les choses ont le sort des hommes, a dit quelqu’un.

Nous voyons bien en ce moment chez nous des officiers allemands, nous n'avons donc pas besoin de nous déranger. Il est vrai qu’ils ne sont pas en tenue et que, par conséquent, ils échappent à nos regards indiscrets. Le Gouverneur de Paris peut, seul, les connaître, puisqu'on vertu d'un ordre impérial, ils sont obligés de déposer chez lui leur carte et leur adresse

Une incursion que nous vous demandons la permission de vous recommander, est celle du palais — encore un palais — de la Préfecture de police. Ne vous récriez pas, l’exposition est intéressante, instructive, troublante, abondante en motifs de réflexion ! On en sort avec des idées.

Elle s’élève au Cours-la-Reine.

Elle vous reposera du kaléidoscope fatigant des étalages des pavillons étrangers. Elle manque d’objets chatoyants, elle ne vous conduit pas la main à la poche, la folie de la possession ne vous y talonne pas ; rien d’ailleurs n’est à vendre, mais tout est à regarder.

Ici, c'est un peu le musée des misères humaines. Il les faut voir. Si votre patience à nous lire ne fournissait pas un gage certain de votre bonté, nous ajouterions qu’une heure consacrée à la visite de ce musée rend l’homme meilleur.

Enivrez-y, disons-nous, vous visitez bien les égouts et les catacombes qui ne vous enseignent rien.

Vous verrez là, clairement exposée, la science nouvelle de la mensuration et de l’anthropométrie, clairement est le mot ; car, en effet, la plus grande partie de l'étude du visage est exposée en des photographies sur verre nettement transparentes.

Les gens y sont groupés par catégorie de sourcils, d’yeux, de lèvres inférieures et supérieures, de menions, etc. Il y a la gamme chromatique des yeux ainsi que les échantillons de tous les nez possibles, sans oublier les principes de physiognomonie qui complètent l'étude.

Veuillez noter que tout cela est profondément sérieux. Le bureau d’anthropométrie reconnaît, retrouve chaque jour l’identité de gens qui ont un interet inquiétant à la dissimuler. Vous le savez aussi bien que nous.

Vous verrez de superbes et concluantes épreuves de radiographie.

Il y a mille objets curieux à ce musée : une ancienne porte de la prison de Sainte-Pélagie, le registre d'écrou de Ravaillac oui, de Ravaillac, vous avez bien lu ; l'ordre d'arrestation de Cadoudal, et d’autres pièces originales bien conservées.

Quiconque se souvient de l'incendie de la Préfecture et de l’Hôtel de Ville apprécie la valeur de ces objets historiques recherchés à grands frais aujourd’hui et collectionnés au musée Carnavalet, dont une partie va être transportée à l’Exposition et mise sous les regards du public à la suite des objets que nous signalons, exactement au premier étage.

Le palais de l'Electricité et le Château d'eau<br />(Vue prise le lendemain du récent incendie)
Le palais de l'Electricité et le Château d'eau
(Vue prise le lendemain du récent incendie)

La section de l’Assistance publique est puissamment documentée; nous y avons vu conjointement avec des costumes d'ambulancières, des chambres de malades et des chambres de fous ; des spécimens de travaux d’aiguille et de confections exécutés par des jeunes filles élevées par la charité publique. Sans être compétent, on reconnaît le goût et le fini des pauvres petits doigts féminins qui ont accompli ces choses de toilette et de coquetterie.

On remarque avec une attention égale la reconstitution scrupuleuse d’usages anciens, tels que le tour destiné aux enfants abandonnés. L’aspect en est triste, mystérieux, touchant, fatal, l’impression est pénible; toutefois, on constate une fois de plus que la pauvre humanité s’est efforcée en tous temps de pallier ses souffrances et ses misères. Et l'on se surprend à ressaisir la sempiternelle question des tours, que nous n’avons pas à faire revivre en ces pages.

Une reconstitution, terrifiante celle-ci, est celle des anciens lits de l'Hôtel-Dieu d’il y a trois ou quatre siècles. Dans ces lits où couchaient quatre malades! Quatre ! Quel martyre imposait à ces malheureux la promiscuité ou l'agonie de l'un d’eux ! C’est effroyable.

On doit tout voir, tout connaître; visitez ce palais, vous en ressortirez meilleur et consolé.

Comme trônant au-dessus de ces débris de malheur, sont accrochés des portraits de lieutenants et de préfets de police.

On se représente les préfets de police comme des ours, des tortionnaires, des hommes noirs qui viennent jusque dans vos bras arrêter vos fils et vos compagnes. Préjugé des basses classes ! Ces portraits, pour la plupart signés d’artistes de talent, sont ceux de vrais gentilshommes. Nous [ne voulons citer que le baron Dandré, préfet de police de Louis XVIII, ou pour lui rendre son véritable litre, directeur général de la police. Tête ronde et grasse, sans cheveux ni barbe, débonnaire, sans la moindre mine inquisitoriale que l’histoire, mal lue, aurait pu lui prêter.

Encore une fois, fouillez ce coin.

Une réflexion pour finir.

Le trottoir roulant est, sans contredit, le clou de l’Exposition de 1900, mais il est soutenu par le clou, subsistant encore, de l’Exposition de 1889 : la Tour Eiffel. Ce sera l’avis de ceux qui ne l'ont pas encore vue.

Modernisée, la Tour fait bonne contenance. Vue aux soirées de fête, toute ruisselante de lumière, elle apparait comme une déesse géante, drapée dans une robe élégante perlée de diamants jaunes.

Des coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes, elle se dresse magnifique.

Re: Chronique de la quinzaine

par worldfairs » 22 avr. 2021 09:59 am

Texte et illustrations extraits de "L'Exposition en Famille" du 20 mai 1900

Les Palais étrangers au bord de la Seine
Les Palais étrangers au bord de la Seine

Aimez-vous le parfum de la pierre? Aimez-vous cette odeur pénétrante qui vous enveloppe dès que vous entrez dans un monument et vous grise, malgré vous, d’une sensation d'art?

Aimez-vous à sentir votre âme se dégager des platitudes de l'existence et s'élever dans les hauteurs divines et consolantes du beau et du grand? Etes-vous entré dans les palais ou dans les églises de l’Italie et de la Grèce? Avez-vous éprouvé celle émotion spéciale que, seule, vous procure l’odeur de la pierre?

Oui, vous aimez cette ivresse.

Eh bien, vous pouvez à votre aise vous la donner et la renouveler en pénétrant dans les palais des Beaux-Arts, le grand et le petit, de l’Exposition actuelle.

Allez-y le matin, croyez-nous, et faites en sorte de vous y trouver seul. Vous recueillerez des jouissances qu’aucune autre partie ne pourrait vous fournir.

Vous découvrirez dans ces deux cadres artistiques la preuve du goût en même temps que les résultats de l’effort de la pensée humaine.



Il n'est pas de fêtes possibles sans musique. On l’a compris, puisqu’à chaque pas un orchestre sort d’un buisson d’écrevisses ou d’orchidées. La musique est à la fois un apéritif, une voisine de table et un digestif. Toutefois, son triomphe, au restaurant, éclate en qualité de compagne gastronomique. Les restaurateurs, nés malins, le savent et utilisent ses irrésistibles effets. S’agit-il d’un plat négligé, d’un poisson venu à pied, d une volaille qui se défend, vite un quadrille, un galop sur le rythme duquel se règle la mastication.

Le restaurateur désire-t-il au contraire faire apprécier par son client un plat soigné, une sauce Rivante, un entremet savoureux, il donne le mol à son chef d’orchestre et l’on exécute une valse lente, une rêverie.

Croyez-vous le restaurateur assez naïf pour laisser jouer une marche funèbre au moment de la douloureuse? Que nenni. C’est avec la Femme à Papa ou le Verre eu main que les endiablés lautars. plus ou moins tziganes, vous étourdissent à l’instant suprême.



Si l’on attend encore l’étrange et caractéristique Nouba de nos tirailleurs algériens, nous avons une musique américaine excellente la « Soussa », composée de virtuoses du cuivre et de l’instrument à anche.

En 1878, au concert Besselièvre, nous avions eu déjà la bonne fortune d’entendre la meilleure musique militaire des Etats-Unis, et si nous avons constaté que Rossini était en honneur chez ce peuple camarade, nous enregistrons aujourd'hui une remarque analogue, Semiramis el Guillaume Tell sont encore très fêtés par lui.

Ils pourraient plus mal choisir.

Nous le pourrons, d'ailleurs, juger à notre aise, car cet orchestre se fera entendre partout, même à Berlin, mais il en reviendra ! Son voyage en Allemagne est logique. Les habitants des Etats-Unis ne sont-ils pas des Allemands parlant anglais?

Nous citions tout à l'heure 1878. Qu’il nous soit permis d’invoquer un souvenir. L’Exposition occupait le même emplacement, autant dire que la distance de la foire à la capitale était égale à celle d'aujourd’hui, mais il existait entre ccs deux points suggestifs un lien négligé. Nous avions pour la saison de la vie en plein air le concert Besselièvre, ci-dessus nommé, et le concert de l'Orange-rie, sur la terrasse des Tuileries, tous deux reposants, fréquentés, agréables aux oreilles et aux poumons.

Il y a bien toujours les trois cafés chantants, le Cirque el les Folies Marigny, mais ces établissements sont insuffisants pour les visiteurs qui ont des jambes à placer.

Le Champ de Mars et le Trocadéro restent donc l’objet d’un voyage.

Ce qui manque à notre magnifique Exposition, ce sont des hôtels intra muros. Vous rendez-vous compte de la jouissance que l’on éprouverait à visiter en pantoufles les jardins, les galeries el les palais, à la fraîche, avant la poussée? Ne serait-ce pas délicieux? Ne verrait-on pas sous un aspect, encore inconnu, cette foire magistrale aux curiosités.

Servante hollandaise
Servante hollandaise

Elle ouvre à huit heures, soit, mais il faut s’y rendre; or, durant le trajet, vos idées ont fait mille tours qui vous ont déroulé, désorienté. Au surplus, la chaleur, en été, est déjà écrasante à huit heures, et, à peine entré dans l’Exposition, ne cherchez-vous pas à vous asseoir ?

Bâtissez donc des hôtels dans l'enceinte de l’Exposition, vous ne vivrez jamais assez longtemps pour épuiser votre gratitude en faveur de notre motion.


Le mois de mai se sera écoulé en une orgie d'inaugurations. Le mot orgie n’est point déplacé ici. car on les a arrosées, ces fameuses crémaillères. Messieurs les Japonais, entr' autres, ont fait, au glou-glou du champagne, les honneurs de leur pavillon, alors qu’ils auraient pu restreindre à la lasse de thé leur politesse exotique.

Une servante de la maison de thé
Une servante de la maison de thé

Ils en seront récompensés par la vente de nombreux petits paquets de thé, de petites porcelaines, de petites boites de laque, de petites peintures. Tout est petit au Japon, il faudrait n’avoir pas lu Mademoiselle Chrysanthème de Pierre Loti pour l’ignorer. Tout est petit, sauf l’intelligence el l’ambition.

Non loin de cette miniature japonaise se trouve notre intéressante section de la Tunisie. Là, nous sommes chez nous. El pourtant, que de merveilles orientales, nous ignorions !

Sous l’impulsion du talent d’un architecte, M. Saladin, un nom qui s'imposait, il a été créé une ville arabe qui couvre cinq mille mètres carrés, el où l'on rencontre avec un marché, des palais, des souki, une mosquée, un café, etc. copiés sur des originaux existant. La mosquée est la reproduction de celle de Sidi Mahrès à Tunis : la terrasse rappelle celle d'un barbier de Kairouan ; la maison à colonnettes, teinte d’ocre, est la copie de la Manouba près du Bardo.

Vous chercheriez vainement à la porte de cette mosquée les babouches et les sandales qui vous indiqueraient le nombre des fidèles entres à l’intérieur pour la prière et le recueillement. On ne s’y recueille point, on n’y prie pas. on y boit, ô profanation ! La mosquée n’est là que comme spécimen d’architecture orientale. On y déguste des vins tunisiens. Des vins très bons, ma foi, quoique corsés, et qui, au cours de l'épreuve, vous font dire : .le connais ce goût-là. Parbleu, les fabricants de vin les emploient en forte dose dans leurs compositions.

A cette partie pittoresque et divertissante de l’exposition tunisienne, sont joints des spécimens sérieux de la production naturelle cl industrielle de la Régence. L’ensemble forme une des parties les mieux documentées de l’Exposition.


Une promenade au Trocadéro vaut un voyage en Orient. En effet, si l'on y peut examiner tous les produits des pays du soleil, on y rencontre également de beaux types d’Arabes ayant grande allure, portant beau, pour user d'une formule en vogue, sous leurs lainages colorés et drapés superbement. La teinte du visage varie, mais ce qui ne varie pas, c'est l’expression intelligente, digne et réfléchie de tous. Aussi n’est-cc pas sans amertume que nous avons entendu des lazzi, des réflexions bêtement moqueuses jetés à ces beaux hommes par des visiteurs grossiers et ignorants. Si nous avions pu mettre sur le dos de ceux-ci le burnous de ceux-là, quels singes aurions-nous vus apparaître !

On ne se voit pas.

A ce propos, un souvenir. Un souvenir d’hier, puisqu'il date du 14 avril, jour de l'inauguration présidentielle.

Outre les toilettes d'ambassadrices et les élégants uniformes militaires qui fleurissaient la salle des Fêtes au jour de la cérémonie, des costumes civils plus ou moins chamarrés donnaient à l'ensemble une touche sombre, curieuse et parfois grotesque, convenons-en. Le costume, si officiel, si historique soit-il, n’est plus de nos mœurs. Or, parmi les délégués, se trouvaient des notaires ayant, par déférence, endossé le costume de la corporation, c’est-à-dire une sorte de pourpoint noir, un manteau de cour noir, des bas de soie noire, un bicorne noir, etc., accoutrement très tabellion, mais aussi très burlesque, très guignol. Ces braves notaires, gens d’esprit, ne nous en voudront pas de dire que leur costume a une vague ressemblance avec le plumage de grands corbeaux malades. Leur apparition eût certainement fait évanouir de peur les Félix, les Lauthéric, tous nos couturiers.

Heureusement pour ces officiers ministériels dévoués, le Petit Palais n’était pas encore ouvert. S’il l’avait été, les gardiens se fussent précipités sur eux et leur eussent fait réintégrer les salles Louis XI et Louis XII.

Les familiers de l’Exposition les plus satisfaits sont les cent mille employés des deux sexes ; ils voient tout, ne dépensent rien et encaissent avec rage. Ce ne serait pas les trahir d'ajouter que durant les entr’actes ils flirtent avec non moins de rage. Comment les rigides maîtres d’hôtel en habit noir pourraient-ils résister aux Suissesses vaporeuses bien que capitonnées, leurs voisines ?

Y a-t-il assez de vertu dans le cœur d’une servante attachée à un cabaret hollandais ou danois pour ne pas répondre à l'œil noir d’un tzigane qui aurait déjà enlevé des princesses?

Un coin du parc japonais
Un coin du parc japonais

Tout ce monde, dès maintenant, se comprend et parle le sabir, la langue de nos mathurins.

Demeurez un instant, le soir, près d’un bosquet que les illuminations respectent, et vous entendrez des phrases comme celles-ci :
- Wollen sie me donner un pocco love?
Et la femme répond dans la même langue :
— Sono sérieuse, if you will casamiento, pour une fois, pitchoun, ia.
Mais une chinoise jalouse bondit sur ses orteils brisés et dit à la femme :
— Mien, pas tien, shocking, épateuse, io giver claque à toi.
Qu’importe le flacon pourvu que l’on ait l'ivresse, qu’importe la forme pourvu que l’on se comprenne.
Moi finir kif-kif ma causette.

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