par worldfairs » 23 avr. 2021 02:42 pm
Texte et illustrations de "L'Exposition en Famille"

- Le palais du mobilier aux Invalides
Passons à l’étranger en pénétrant clans la section suisse.
Le Salon d’horlogerie est surmonté d’une coupole à jour très pittoresque, rehaussée de peintures décoratives et supportée par des piliers gracieux.
L’horlogerie y est remarquable, comme aussi la bijouterie, l'orfèvrerie et les bois sculptés. A noter le beau salon destiné au palais fédéral de Berne.
Le Japon qui vient ensuite montre bien par l’étendue qu’il occupe qu’il est une puissance de premier ordre tout en étant une nation délicate et fine. Les étagères sont d’une petitesse et d’une gracilité extrêmes, dans l’architecture du pays, faites avec des essences de bois spéciaux. Cette exposition est pimpante. Les papiers décorés, les lanternes, les écrans se mêlent en un fouillis adorable avec des bijoux, des émaux, des perles, des coquilles de nacre, des oiseaux variés, de petits meubles de laque, de bois de rose, d’une préciosité rare.
L’Autriche présente surtout la magnificence de ses meubles en bois courbés, les mille et un chatoiements de mille et une formes de ses verreries renommées, de sa cristallerie taillée. A remarquer au salon central un escalier monumental en marbre.

- Façade de la section des Etats-Unis
La Hongrie marque nettement son cachet local avec un intérieur du château royal de Bude. un autre du Parlement de Budapest dans lesquels des objets d argenterie, des verreries aussi, des faïences artistiques incitent leur éclat atténué sous les vitraux.
Le Danemark est dans un cadre d'une douce originalité qu’une belle exposition céramique de la fabrique royale de porcelaine de Copenhague . celle aussi de la maison Bing et Grœndahl avec la translucidité claire, hiératique de ses vases, accentue encore. A remarquer un magnifique mobilier en bois de rose de S.-A. Jensen d’une valeur de 18.000 francs.
Et voici la charmante Italie avec ses marbres, ses statuettes. ses verreries de Venise, ses billards de Turin, ses meubles de Milan, sa fine orfèvrerie, ses tapis genre gobelins.
La Grande-Bretagne semble n’avoir ici qu’une petite partie de son importance. Elle doit avoir de la place ailleurs. Mais les meubles sont riches, les faïenceries de Dalton sont d’une certaine richesse.

- Bois sculpté et doré
Je veux sortir un peu sur l'avenue pour voir les façades. Et la façade de la section des Etats-Unis me frappe par son
grand air Renaissance avec ornements blanc et or, tandis qu'un aigle déploie ses ailes majestueuses au-dessus du fronton central. Je rentre. Tout est joli, d’un caractère artistique très prononcé. Les exhibitions sont superbes et riches, décèlent le prodigieux avancement de ce pays, son goût pour le confort somptueux, la facilité avec laquelle ses industries d'ameublement, d'objets d'art, de porcelaine, sont arrivées à conquérir une place prépondérante sur le marché du monde.
Mais voici quelque chose de majestueux, de hautain on dirait : un parvis de marbre, un bronze monumental représentant un dragon tordu de rage que terrasse un aigle magnifique aux serres formidables, de vastes escaliers à droite, à gauche, chargés d’objets d’art, puis au centre en avant d'une vaste toile du peintre Max Koch, deux statues équestres colossales de cavaliers bardés de fer. lance au poing. Nous sommes dans la section d’Allemagne. Je m’attarde longtemps dans les cinq salles richement meublées et décorées par des artistes de Munich. J’admire surtout un peu plus loin un escalier en bois sculpté représentant des incidents de chasse fouillés puissamment.

- A la base d'un pilier du Grand Palais
L’exposition de la Russie est d'une variété superbe. Ce n’est qu'or et argent, pierres précieuses et émaux. La joaillerie nationale étincelle autant (pic de merveilleuses icônes en or et argent. A voir à côté des bronzes d’art de la maison Berteaux (d’origine française) de jolis objets en majolique russe, des meubles de style russe.
La Belgique tient bellement son rang, surtout avec ses meubles de style moderne, ses lapis de Flandre, ses vitraux décoratifs, ses bronzes, sa ferronnerie d’art, son horlogerie et bijouterie.
Je suis au bout de l’aile droite. Je monte au premier. C’est toujours la suite des sections étrangères. Et c’est toujours beau, mais je ne puis suivre en détail. Je passe et je note la caoutchouterie belge, les laques russes, les écoles Stroganoff cl Stieglitz, les jouets de Nuremberg, les arts décoratifs de Copenhague.
La galerie des tapisseries de Beauvais mesure trente-trois mètres de long sur huit de large, et elle est intéressante à parcourir. Mais celles de Sèvres vous attirent de toutes les manières avec leurs vitrines de porcelaines tendres, leurs couvertes colorées, leurs biscuits, leurs grands vases. Au bout de la galerie principale une belle cheminée en grès cérame de sept mètres de hauteur attire l'attention. L’architecte de la manufacture de Sèvres. Paul Sédille, en est l’auteur avec la collaboration du statuaire Allar et de l’ornementateur Devéche. Un laboureur accoudé sur sa charrue et une moissonneuse tenant sa faucille soutiennent le manteau delà cheminée surmonté d’une grande niche criblée d’étoiles, de laquelle s’élance une saisissante figure de la Flamme.

- Décoration du Palais des Industries d'Art
Une statue de la République en grès cérame d’après Alfred Boucher, s’adosse au centre. Des frises en porcelaine, des maquettes, des bas-reliefs en pâte de verre, œuvre d’Henry Cros, des groupes en biscuit de Frémiet, des figurines de Léonard, des porcelaines décorées au grand feu de four, des sujets d’après Chéret. Desbois, Gardet, des tons de toutes nuances, du bleu turquoise, du trait brun au fond jaune, tout cela est à voir et à admirer sur sept-cent quarante mètres de surface.

- Un chapiteau au Palais des Industries d'Art
Vers le côté droit, d'autres sections étrangères nous captivent : les Pays-Bas avec des tapis et la vieille argenterie hollandaise; la Norwège avec des travaux originaux en tissus, des ouvrages d'intérieur faits à la main : l' Espagne et ses carrelages et une très belle porte d'entrée copiée sur la Porte du Vin à Grenade, la Suède avec ses tissus et ses miniatures.
Et nous repassons dans la section française : verrerie, cristaux : la manufacture de Saint-Gobain, les cristalleries de Pantin, Sèvres et Clichy, avec leurs riches services de table en cristal taillé cl gravé, leurs vases érisés, polychromes, blancs, noirs, rouges.
VISITE AUX DEUX PALAIS
Je ne sais à quelle suggestion. J’obéis. Je m’étais promis le lendemain de passer par la rue des Nations, et voilà que je me surprends rentrant dans l’Exposition par les Champs-Elysées. C’est à coup sûr la suggestion du beau qui me domine. Maintenant l'avenue Triomphale éclate de magnificence, la pureté des lignes des deux palais se précise, la richesse inconcevable de ses statues s’étale à profusion dans la belle clarté du soleil, l'ornementation somptuaire de sculptures de la grande porte centrale reçoit la foule avec cette espèce d'expression muette des choses faites pour les hautes destinées. Elle reçoit impérialement le peuple de France et les peuples étrangers.

- palais de la décoration étrangère
LA DÉCENNALE SCULPTURE
Mais sitôt entré quel aveuglement de blancheurs blanches! C’est une débauche de plâtres, un prodigieux entassement de statues, dont quelques-unes atteignent à des hauteurs qui stupéfient, qu’on n’avait pas encore vues aux Salons annuels. Dans la pleine lumière qui tombe de l’extraordinaire vitrage comme de la coupole audacieuse du hall, tout cela prend des nettetés vigoureuses qui accentuent le talent des sculpteurs français. Et ils sont nombreux, leurs œuvres sont les meilleures de ces dix dernières années. Vais-je pouvoir vous les passer en re-du hall, tout cela prend des nettetés vigoureuses qui vue? Il me faudrait des pages et des pages. Aussi l’indécision s’empare-t-elle de moi. Allons toujours au hasard, Et voilà que mon esprit s’assombrit, que mon cœur se serre; là, à la place habituelle où il montrait ses chefs d’œuvre aux Salons, un groupe de nu, une maquette de deux beaux corps aux formes imprécises, mais où le pouce du maître a laissé ses empreintes d’énergique modelé, et au bas du groupe de larges voiles de crêpe noire, sombrement noire. C’est la dernière oeuvre de Falguière. Tout à côté, même piédestal funèbre, mais avec un bouquet de roses, et un évêque colossal dessus, très vivant, très expressif et qui bénit d’une main pendant que l’autres appuie sur la crosse pastorale : la statue de Dupanloup. Oh! qu'il bénisse l’âme du regretté et grand artiste qui n a pu jouir de ce spectacle : l’éclosion d’œuvres de tant de jeunes maitres formés à son école.

- L'Escalier de la Centennale
Des Vénus, des Diane, des Armides, des Nymphes, des bergères d'églogues se mêlent à côté d'études consciencieuses de beaux corps d’éphèbes, d’Antinoüs et d’Apollon, de Mercure ailés, de gladiateurs et de guerriers. C’est toute la mythologie classique que nous évoquent les artistes de tout temps. Et c’est aussi des personnifications modernes : une belle danseuse de Mercié, des médecins, des hommes politiques fameux. Voici du marbre clair. Voici du bronze; voici du porphyre, de fines statuettes ; voici des bustes en argent. C’est du fouillis, une dispersion d’œuvres de toutes sortes et de toutes dimensions. El sur tout cela, au centre, domine le monument du plus grand artiste du XlX'siècle, de celui qui a presque vu tous ces cent ans d’efforts artistiques, qui a le plus énergiquement bataillé pour le triomphe du beau, la belle expression du vrai et du juste, et qui a œuvré lui-même des chefs-d'œuvre célèbres dans tout l'univers, que personne jamais n'égalera : Victor Hugo. Ce monument est de proportions immenses, d’une conception magistrale. Barrias en est l’auteur : Sur un rocher, le génial poète semble monter, tandis que deux muses, la Poésie jouant de la lyre, et l’Histoire écrivant sur ses tablettes, l'accompagnent et le regardent dans une religieuse admiration. Victor Hugo n’a pas sa figure des derniers jours, celle plus familière à notre génération, mais celle de 1840 à 1850, plus caractéristique et léonine.
Il y a encore un peu partout des statues monumentales, des chevaux énormes, un César équestre, un Vercingétorix lancé sur un coursier impétueux, des anges, des Christs en croix; et surtout, autour des massifs d’arbustes, des bustes, d’une rare expression de vie, tel celui de Paul Deschanel, par F. Charpentier. Mais je vous le répète, je ne puis tout passer en revue. Je ne puis que vous donner des sensations. Dans toutes les salles de la sculpture étrangère, du côté de la Seine, je ne verrai que des bustes et des statues, mais j’admirerai l’effort d’art des nations représentées. Si, du moins, elles montrent moins d'œuvres que la France, elles ont en revanche, la chance de faire voir ce qu’elles ont produit de mieux et on peut les étudier plus facilement et constater que l’art, partout maintenant, monte vers une apogée universelle.
LA DÉCENNALE, PEINTURE
Je monte le superbe escalier monumental en continuant à contempler le spectacle de celle mer de blanc floconneux. Sur le premier palier, c’est vraiment reposant à regarder.
Les galeries bordant la nef m’attirent un moment, parce que la gravure règne là en maîtresse, tandis que de l'autre côté c’est l’architecture avec ses plans et ses épures, ses projets divers. Pourtant, une tête me regarde, enveloppée d'une nue de rêve, d’un paysage des temps chrétiens primitifs, avec des femmes hiératiques et fines. C'est Puvis de Chavannes dont on a peint le portrait sur le mur de la première salle, avec cet auréolement symbolique de gloire posthume. Hommage très juste rendu à la mémoire du maître de ces dix ans de peinture.
Dix ans de peinture ! C’est le résumé des dix salons annuels depuis 1889, c’est l’exposition de tout ce que les peintres arrivés de ce temps-ci ont produit. Et comme ils sont nombreux, et comme ils exposent chacun jusqu’à six ou huit toiles, quelques-unes de proportions très vastes, vous jugez ce que votre narrateur aura à fournir de copie pour peu que vous en témoigniez le désir.
Il y a là des toiles envoyées par le Musée du Luxembourg, d'autres par des musées de province. Une, entr’autres, revient du Musée de Boston à qui elle appartient et où elle retournera, c’est le fameux ,-1/ni des Humbles, de L. Lhermitte, le Christ aux yeux visionnaires, disant une parabole à trois disciples attentifs avec lesquels il partage le modeste pain d’un frugal déjeuner dans des jattes de terre.
Il faut voir ceci pas à pas, catalogue en main, des journées entières. Je parcours rapidement les salles : les toiles immenses, chatoyantes de couleurs vives, aux femmes fleuries de Bochegrosse me frappent autant que le vaste épisode de Roybet : Charles-le-Téméraire, frémissant de mouvement, que celui de Détaille : la Reddition d'Huningue si émouvante, la Distribution des Récompenses de Gervex, si étudiée, les grandes compositions d’Henri Martin. L'Enterrement de Tattegrain, le Ravin de Waterloo de Rouffet. Mais j’aimerai mieux parler longuement des toiles moyennes, vous dire la carnation délicate des nudités d’Henner, celle trop blanche des académies classiques de Jules Lefebvre ; vous parler du vivant, de l’exactitude de rendu des portraits de Bonnat, Carolus Durand et leurs élèves ; vous initier à la magie de couleur de Besnard et Carrière ; vous faire savourer les pleins-airs naturistes et vrais des jeunes, des chercheurs émancipés d'hier ; vous dire la noblesse impeccable des lignes de Bouguereau et de ses vierges, et de ses portraits ; et vous intéresser avec de nombreux tableaux de genre, d’histoire, ceux de Jean-Paul Laurens, si tragiques, comme les imprécations de Saint-Christophorien, d’une telle note personnelle ceux d’Albert Maignan, de Chartran ; la Cène, de Dagnan-Bouveret, le Moyen-Age, d’Ehrmann ; vous loucher avec la grâce imprévue et ingénue des enfants de Lobrichon ; et vous faire voir des paysages, encore des paysages, des troupeaux, des bœufs robustes, d’une saine fraîcheur de terroir, comme ceux de Princeteau ; vous effrayer avec des scènes terribles d’inquisition, d’autres d’hôpital; vous charmer avec des chats et des chiens d’Hébert, des fleurs de Madeleine Lemaire; vous dire ce que sont les œuvres de Raffaeli, de Latouche, d’Harpignies, de Bouligny, de Cesbron, de Doucet, de Dubufe, de Dupré, de Fourié, de Franc-Lamy, de Frappa, de Frère, de Grolleron, de Lemarié des Landelles, des Leroux, de Luminais, de Mazerolle, de Luc-Olivier Merson, de Monchablon, de Roll, de Saint, de Tondouze, de Vayson, de Weerts, de Yon, et de Jules Breton, et de Louise Abbéma, de tous et de tous. Mais le puis-je ? Allez voir.
LA CENTENNALE.
Comme je traverse une des salles du côté avenue d’Antin, j’ai la curiosité de jeter un coup d’œil par-dessus la balustrade d’un carré d’ouverture vers les salles du rez-de-chaussée. Et mon regard est brusquement rafraîchi de la vibrance des couleurs de la peinture de l’heure présente par des teintes un peu plus sombres, des nuances assagies, d’un ton archaïque. Je vois aussi des statues, des meubles, des objets d’art d’une manière différente de celle de nos jours. Un escalier est justement ici. Je descends. Ce n’est qu’en bas, sur les dalles de marbre que je comprends que je suis dans l’Exposition centennale, c’est-à-dire des œuvres des principaux artistes depuis cent ans, exposition très intelligemment groupée par l’éminent critique d'art Roger Marx. Le mobilier de chaque salle est afférent comme style à l’époque même des artistes représentés. Comme je vais vers un portrait de jeune femme, très sage, très décente du second Empire, je suis surpris d’y voir la signature de Bouguereau. Mais ce n'est pas sa façon. Est-ce bien lui, pourtant, quoique ce soit un portrait, genre dans lequel il excelle? Mais oui. C'est une de ses œuvres de jeunesse Voilà donc toute l’explication de ces sections : Certains artistes arrives actuels figurent à côté de peintres en renom du temps. On a ainsi voulu montrer les différences de leur talent d’époque en époque. Ce que je dis de Bouguereau, peut, tout aussi bien, s’appliquer à Puvis de Chavannes, à Bonnat et aux autres, comme Watteau et Fragonard qui sont surtout du XVIIIe siècle, mais qui sont morts dans le XIXe, y figurent avec des œuvres de leur déclin. Je vous avoue que cette exposition a l’heur de m’intéresser d’une façon bien captivante, me remet dans le passé et me fait dénier une histoire de l’art d’une très incisive émotion. Des morts ressuscitent ici. Il y a des œuvres absolument inconnues que l'activité chercheuse de Roger Marx a su découvrir dans des musées de province ou des cabinets de collectionneurs.

- La Galerie de l'Architecture
Je commence à 1800 et ma joie première est de voir le tableau de Fragonard (en collaboration avec son élève Marie Gérard) dont par ailleurs un joli tableautin de jolie jeune fille : l'Eté me ravit et celui de Watteau, curieuse fête galante, masques et bergamasques farandolant sous des arbres. Et voici Greuze avec son Egine aimée de Jupiter. son Bonaparte; Prud’hon avec la liberté de son amour des formes et des expressions ; David et ses élèves disciplinés, si disciplinés que ce sont eux qui ont imposé à l’école des Beaux-Arts les fortes règles qui subsistent encore. Elles font sans doute de bons peintres, mais ne font pas surgir les individualités. Si je vous dis que les toiles qui sont là sont celles de Reuter, Gamelin. Vincent, Gallet, Drolling, Lariviere, Cochereau, et quelles sont intéressantes, mais sous l'influence de David, je ne vous apprendrai que des noms d'illustres inconnus. .Jugez du commencement du siècle pour bien comprendre la suite d'art de tous ceux qui sont sortis de l’école nationale. Toujours ceux qui ont une renommée ont été des émancipés. L'un des plus grands est sans doute Gros dont on montre une toile peinte alors qu'il avait dix-sept ans et demi, un sujet inspiré par l’Ecriture sainte, mais d’un tel drame, d une si riche exécution qu'il obtint le second prix de Rome. Or, avecA’Embarquement de la Duchesse d'Angoulème, à côté de là, Gros prouve qu’il est le premier des peintres d’histoire, qu’il sait la voir avec la vision capable d'émouvoir la postérité. Voyez aussi sa Bataille de Nazareth. Géricault et Gérard sont dans la même salle, le premier avec de fortes éludes de cheval et une réduction de son fameux Radeau de la Méduse.
Voici la salle des deux ennemis, mais des deux plus grands peintres vers 1830 : Ingres et Delacroix. Maintenant ils triomphent d'une manière incontestée, réconcilies dans la mort et dans la gloire. .Je ne puis cacher ma préférence pour Ingres. Ah! ce qu’il sait dessiner, ce qu'il aime la forme, l’expression de son duc d'Orléans m’absorbe longtemps. Toutes ses peintures, ses ébauches mêmes sont fermes, admirables. Scs portraits de femmes : Mme de Senones, Mme Panckoucke, la princesse de Broglie, une odalisque, une femme sur fresque, dénotent que Ingres était un féministe ardent très amoureux des formes de ses modèles.
Si Delacroix ne pense pas que le dessin soit la franchise de l’art, en revanche il témoigne que la peinture en est la dissimulation. Pourtant, Delacroix est un grand artiste lui aussi. Il a la couleur vive, emportée, brûlante de passion, exaspérée de vérité; il sait le mouvement, la mise en scène dramatique. Voyez sa Grèce, son Saint-Sébastien de Nantua,le Brigand des Abruzzes, le Prisonnier de Chillon, les Croisés, les Femmes d'Alger, très belles. Voyez aussi son Poêle incomparable, ses paysages.
Les peintures qui suivent sont des deux écoles rivales. Dehodencq a des toiles impressionnantes qui se recommandent de Delacroix. Mais Cabanel qui débute vers 1818, se distingue dans le genre de Ingres. Puis les deux écoles se mêlent avec Chasseriau et ses Deux sœurs, Bouchot et ses Funérailles de Marceau et son Dix-huit Brumaire.
Jusqu’ici, c’était la peinture d’histoire, si mouvementée et si intéressante. Les salles suivantes vont nous montrer des tentatives moins attrayantes, pour beaucoup, mais plus passionnantes pour les épris d’art et les amoureux de la nature. C’est la grande école des paysagistes. De salle en salle, de tableau en tableau, d’artiste en artiste, vous passez insensiblement par toutes les graduations de la peinture, par tous les essais d’affranchissement vers Irréalisme, des rendus, vers la poésie des choses et des êtres : Valenciennes, Bruandet, Bidault, Berlin, Bonington, Constable, Huet, Michel, puis Jules Dupré, Théodore Rousseau, Diaz, Corot, Daubigny sont à prendre les uns après les autres. Corot surtout qui a une exposition exceptionnelle, choisie à grands frais et qui peint ses femmes nues sous les arbres avec une poésie savante qui reflète la nuance des ciels d’aurore ou les tons d’or du crépuscule.
Voici le révolutionnaire Gustave Courbet. Sa peinture m’intéresse sans m’enthousiasmer. Son vaste paysage est sans doute curieux, les Cribleuses de blé sont rendues avec vérité, mais son Nu, j’avoue ne l’avoir vu nulle part dans la Nature.
Combien différente l’exposition de J.-E. .Millet. On dirait qu'il peint avec de la terre délayée. N’empêche que le dessin soit pur, que l’émotion terrienne, la plus frappante, régne dans l'Homme à la Veste, le Reloue des Champs, la Barrière, et que la vie humble mais affectueuse se respire dans la Soupe, cette jeune paysanne pas jolie donnant la cuillerée à son poupon emmailloté.
Ici c’est un journaliste, le premier des dessinateurs modernes, le plus critique de nos caricaturistes, et c’est cependant un grand peintre. Il aurait pu laisser une œuvre plus étendue, si le journal ne l'avait pris tout entier. J’ai nommé Honoré Daumier. Il a là de grandes esquisses : une Foule, le Théâtre, la Femme au linge, et des petits tableaux, très raides de vérité et d’humour, comme les Amateurs, les Comédiens, la Chanteuse des rues, les Saltimbanques, etc., qui sont à voir par les curieux de l'histoire sociale moderne.
Je suis forcé de passer rapidement. Aussi bien l'évolution se précise et elle nous conduit au radieux éclat de nos jours, au triomphe de la lumière, de la vérité et de la grâce. Voilà Edouard Manet, Fantin-Latour, Claude Monel, Renoir, Cézanne, Pissaro, Basile, Sisley, Berthe Morizot, Lebourg, Gauguin, Vignon, Seurat, Degas, Forain, Willette. C’est beau, fin, imprévu et surtout impartial, d’une impartialité qui fait honneur à M. Roger Marx.
Et je passe. Je vois ici des marines de Cazin, des Orientales de Gustave Moreau, des tableaux de Paris de Raffaëlli si naturalistes.
Je vois aussi les estampes, les affiches, les imprévus de couleur de Chéret face à des murs où s’étalent des études de Gavarni.
Allez voir. Je reviendrai.
Texte et illustrations de "L'Exposition en Famille"
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Passons à l’étranger en pénétrant clans la section suisse.
Le Salon d’horlogerie est surmonté d’une coupole à jour très pittoresque, rehaussée de peintures décoratives et supportée par des piliers gracieux.
L’horlogerie y est remarquable, comme aussi la bijouterie, l'orfèvrerie et les bois sculptés. A noter le beau salon destiné au palais fédéral de Berne.
Le Japon qui vient ensuite montre bien par l’étendue qu’il occupe qu’il est une puissance de premier ordre tout en étant une nation délicate et fine. Les étagères sont d’une petitesse et d’une gracilité extrêmes, dans l’architecture du pays, faites avec des essences de bois spéciaux. Cette exposition est pimpante. Les papiers décorés, les lanternes, les écrans se mêlent en un fouillis adorable avec des bijoux, des émaux, des perles, des coquilles de nacre, des oiseaux variés, de petits meubles de laque, de bois de rose, d’une préciosité rare.
L’Autriche présente surtout la magnificence de ses meubles en bois courbés, les mille et un chatoiements de mille et une formes de ses verreries renommées, de sa cristallerie taillée. A remarquer au salon central un escalier monumental en marbre.
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La Hongrie marque nettement son cachet local avec un intérieur du château royal de Bude. un autre du Parlement de Budapest dans lesquels des objets d argenterie, des verreries aussi, des faïences artistiques incitent leur éclat atténué sous les vitraux.
Le Danemark est dans un cadre d'une douce originalité qu’une belle exposition céramique de la fabrique royale de porcelaine de Copenhague . celle aussi de la maison Bing et Grœndahl avec la translucidité claire, hiératique de ses vases, accentue encore. A remarquer un magnifique mobilier en bois de rose de S.-A. Jensen d’une valeur de 18.000 francs.
Et voici la charmante Italie avec ses marbres, ses statuettes. ses verreries de Venise, ses billards de Turin, ses meubles de Milan, sa fine orfèvrerie, ses tapis genre gobelins.
La Grande-Bretagne semble n’avoir ici qu’une petite partie de son importance. Elle doit avoir de la place ailleurs. Mais les meubles sont riches, les faïenceries de Dalton sont d’une certaine richesse.
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Je veux sortir un peu sur l'avenue pour voir les façades. Et la façade de la section des Etats-Unis me frappe par son
grand air Renaissance avec ornements blanc et or, tandis qu'un aigle déploie ses ailes majestueuses au-dessus du fronton central. Je rentre. Tout est joli, d’un caractère artistique très prononcé. Les exhibitions sont superbes et riches, décèlent le prodigieux avancement de ce pays, son goût pour le confort somptueux, la facilité avec laquelle ses industries d'ameublement, d'objets d'art, de porcelaine, sont arrivées à conquérir une place prépondérante sur le marché du monde.
Mais voici quelque chose de majestueux, de hautain on dirait : un parvis de marbre, un bronze monumental représentant un dragon tordu de rage que terrasse un aigle magnifique aux serres formidables, de vastes escaliers à droite, à gauche, chargés d’objets d’art, puis au centre en avant d'une vaste toile du peintre Max Koch, deux statues équestres colossales de cavaliers bardés de fer. lance au poing. Nous sommes dans la section d’Allemagne. Je m’attarde longtemps dans les cinq salles richement meublées et décorées par des artistes de Munich. J’admire surtout un peu plus loin un escalier en bois sculpté représentant des incidents de chasse fouillés puissamment.
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L’exposition de la Russie est d'une variété superbe. Ce n’est qu'or et argent, pierres précieuses et émaux. La joaillerie nationale étincelle autant (pic de merveilleuses icônes en or et argent. A voir à côté des bronzes d’art de la maison Berteaux (d’origine française) de jolis objets en majolique russe, des meubles de style russe.
La Belgique tient bellement son rang, surtout avec ses meubles de style moderne, ses lapis de Flandre, ses vitraux décoratifs, ses bronzes, sa ferronnerie d’art, son horlogerie et bijouterie.
Je suis au bout de l’aile droite. Je monte au premier. C’est toujours la suite des sections étrangères. Et c’est toujours beau, mais je ne puis suivre en détail. Je passe et je note la caoutchouterie belge, les laques russes, les écoles Stroganoff cl Stieglitz, les jouets de Nuremberg, les arts décoratifs de Copenhague.
La galerie des tapisseries de Beauvais mesure trente-trois mètres de long sur huit de large, et elle est intéressante à parcourir. Mais celles de Sèvres vous attirent de toutes les manières avec leurs vitrines de porcelaines tendres, leurs couvertes colorées, leurs biscuits, leurs grands vases. Au bout de la galerie principale une belle cheminée en grès cérame de sept mètres de hauteur attire l'attention. L’architecte de la manufacture de Sèvres. Paul Sédille, en est l’auteur avec la collaboration du statuaire Allar et de l’ornementateur Devéche. Un laboureur accoudé sur sa charrue et une moissonneuse tenant sa faucille soutiennent le manteau delà cheminée surmonté d’une grande niche criblée d’étoiles, de laquelle s’élance une saisissante figure de la Flamme.
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Une statue de la République en grès cérame d’après Alfred Boucher, s’adosse au centre. Des frises en porcelaine, des maquettes, des bas-reliefs en pâte de verre, œuvre d’Henry Cros, des groupes en biscuit de Frémiet, des figurines de Léonard, des porcelaines décorées au grand feu de four, des sujets d’après Chéret. Desbois, Gardet, des tons de toutes nuances, du bleu turquoise, du trait brun au fond jaune, tout cela est à voir et à admirer sur sept-cent quarante mètres de surface.
[attachment=3]decorationpalaisindustriesart01.jpg[/attachment]
Vers le côté droit, d'autres sections étrangères nous captivent : les Pays-Bas avec des tapis et la vieille argenterie hollandaise; la Norwège avec des travaux originaux en tissus, des ouvrages d'intérieur faits à la main : l' Espagne et ses carrelages et une très belle porte d'entrée copiée sur la Porte du Vin à Grenade, la Suède avec ses tissus et ses miniatures.
Et nous repassons dans la section française : verrerie, cristaux : la manufacture de Saint-Gobain, les cristalleries de Pantin, Sèvres et Clichy, avec leurs riches services de table en cristal taillé cl gravé, leurs vases érisés, polychromes, blancs, noirs, rouges.
VISITE AUX DEUX PALAIS
Je ne sais à quelle suggestion. J’obéis. Je m’étais promis le lendemain de passer par la rue des Nations, et voilà que je me surprends rentrant dans l’Exposition par les Champs-Elysées. C’est à coup sûr la suggestion du beau qui me domine. Maintenant l'avenue Triomphale éclate de magnificence, la pureté des lignes des deux palais se précise, la richesse inconcevable de ses statues s’étale à profusion dans la belle clarté du soleil, l'ornementation somptuaire de sculptures de la grande porte centrale reçoit la foule avec cette espèce d'expression muette des choses faites pour les hautes destinées. Elle reçoit impérialement le peuple de France et les peuples étrangers.
[attachment=2]basepiliergrandpalais01.jpg[/attachment]
LA DÉCENNALE SCULPTURE
Mais sitôt entré quel aveuglement de blancheurs blanches! C’est une débauche de plâtres, un prodigieux entassement de statues, dont quelques-unes atteignent à des hauteurs qui stupéfient, qu’on n’avait pas encore vues aux Salons annuels. Dans la pleine lumière qui tombe de l’extraordinaire vitrage comme de la coupole audacieuse du hall, tout cela prend des nettetés vigoureuses qui accentuent le talent des sculpteurs français. Et ils sont nombreux, leurs œuvres sont les meilleures de ces dix dernières années. Vais-je pouvoir vous les passer en re-du hall, tout cela prend des nettetés vigoureuses qui vue? Il me faudrait des pages et des pages. Aussi l’indécision s’empare-t-elle de moi. Allons toujours au hasard, Et voilà que mon esprit s’assombrit, que mon cœur se serre; là, à la place habituelle où il montrait ses chefs d’œuvre aux Salons, un groupe de nu, une maquette de deux beaux corps aux formes imprécises, mais où le pouce du maître a laissé ses empreintes d’énergique modelé, et au bas du groupe de larges voiles de crêpe noire, sombrement noire. C’est la dernière oeuvre de Falguière. Tout à côté, même piédestal funèbre, mais avec un bouquet de roses, et un évêque colossal dessus, très vivant, très expressif et qui bénit d’une main pendant que l’autres appuie sur la crosse pastorale : la statue de Dupanloup. Oh! qu'il bénisse l’âme du regretté et grand artiste qui n a pu jouir de ce spectacle : l’éclosion d’œuvres de tant de jeunes maitres formés à son école.
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Des Vénus, des Diane, des Armides, des Nymphes, des bergères d'églogues se mêlent à côté d'études consciencieuses de beaux corps d’éphèbes, d’Antinoüs et d’Apollon, de Mercure ailés, de gladiateurs et de guerriers. C’est toute la mythologie classique que nous évoquent les artistes de tout temps. Et c’est aussi des personnifications modernes : une belle danseuse de Mercié, des médecins, des hommes politiques fameux. Voici du marbre clair. Voici du bronze; voici du porphyre, de fines statuettes ; voici des bustes en argent. C’est du fouillis, une dispersion d’œuvres de toutes sortes et de toutes dimensions. El sur tout cela, au centre, domine le monument du plus grand artiste du XlX'siècle, de celui qui a presque vu tous ces cent ans d’efforts artistiques, qui a le plus énergiquement bataillé pour le triomphe du beau, la belle expression du vrai et du juste, et qui a œuvré lui-même des chefs-d'œuvre célèbres dans tout l'univers, que personne jamais n'égalera : Victor Hugo. Ce monument est de proportions immenses, d’une conception magistrale. Barrias en est l’auteur : Sur un rocher, le génial poète semble monter, tandis que deux muses, la Poésie jouant de la lyre, et l’Histoire écrivant sur ses tablettes, l'accompagnent et le regardent dans une religieuse admiration. Victor Hugo n’a pas sa figure des derniers jours, celle plus familière à notre génération, mais celle de 1840 à 1850, plus caractéristique et léonine.
Il y a encore un peu partout des statues monumentales, des chevaux énormes, un César équestre, un Vercingétorix lancé sur un coursier impétueux, des anges, des Christs en croix; et surtout, autour des massifs d’arbustes, des bustes, d’une rare expression de vie, tel celui de Paul Deschanel, par F. Charpentier. Mais je vous le répète, je ne puis tout passer en revue. Je ne puis que vous donner des sensations. Dans toutes les salles de la sculpture étrangère, du côté de la Seine, je ne verrai que des bustes et des statues, mais j’admirerai l’effort d’art des nations représentées. Si, du moins, elles montrent moins d'œuvres que la France, elles ont en revanche, la chance de faire voir ce qu’elles ont produit de mieux et on peut les étudier plus facilement et constater que l’art, partout maintenant, monte vers une apogée universelle.
LA DÉCENNALE, PEINTURE
Je monte le superbe escalier monumental en continuant à contempler le spectacle de celle mer de blanc floconneux. Sur le premier palier, c’est vraiment reposant à regarder.
Les galeries bordant la nef m’attirent un moment, parce que la gravure règne là en maîtresse, tandis que de l'autre côté c’est l’architecture avec ses plans et ses épures, ses projets divers. Pourtant, une tête me regarde, enveloppée d'une nue de rêve, d’un paysage des temps chrétiens primitifs, avec des femmes hiératiques et fines. C'est Puvis de Chavannes dont on a peint le portrait sur le mur de la première salle, avec cet auréolement symbolique de gloire posthume. Hommage très juste rendu à la mémoire du maître de ces dix ans de peinture.
Dix ans de peinture ! C’est le résumé des dix salons annuels depuis 1889, c’est l’exposition de tout ce que les peintres arrivés de ce temps-ci ont produit. Et comme ils sont nombreux, et comme ils exposent chacun jusqu’à six ou huit toiles, quelques-unes de proportions très vastes, vous jugez ce que votre narrateur aura à fournir de copie pour peu que vous en témoigniez le désir.
Il y a là des toiles envoyées par le Musée du Luxembourg, d'autres par des musées de province. Une, entr’autres, revient du Musée de Boston à qui elle appartient et où elle retournera, c’est le fameux ,-1/ni des Humbles, de L. Lhermitte, le Christ aux yeux visionnaires, disant une parabole à trois disciples attentifs avec lesquels il partage le modeste pain d’un frugal déjeuner dans des jattes de terre.
Il faut voir ceci pas à pas, catalogue en main, des journées entières. Je parcours rapidement les salles : les toiles immenses, chatoyantes de couleurs vives, aux femmes fleuries de Bochegrosse me frappent autant que le vaste épisode de Roybet : Charles-le-Téméraire, frémissant de mouvement, que celui de Détaille : la Reddition d'Huningue si émouvante, la Distribution des Récompenses de Gervex, si étudiée, les grandes compositions d’Henri Martin. L'Enterrement de Tattegrain, le Ravin de Waterloo de Rouffet. Mais j’aimerai mieux parler longuement des toiles moyennes, vous dire la carnation délicate des nudités d’Henner, celle trop blanche des académies classiques de Jules Lefebvre ; vous parler du vivant, de l’exactitude de rendu des portraits de Bonnat, Carolus Durand et leurs élèves ; vous initier à la magie de couleur de Besnard et Carrière ; vous faire savourer les pleins-airs naturistes et vrais des jeunes, des chercheurs émancipés d'hier ; vous dire la noblesse impeccable des lignes de Bouguereau et de ses vierges, et de ses portraits ; et vous intéresser avec de nombreux tableaux de genre, d’histoire, ceux de Jean-Paul Laurens, si tragiques, comme les imprécations de Saint-Christophorien, d’une telle note personnelle ceux d’Albert Maignan, de Chartran ; la Cène, de Dagnan-Bouveret, le Moyen-Age, d’Ehrmann ; vous loucher avec la grâce imprévue et ingénue des enfants de Lobrichon ; et vous faire voir des paysages, encore des paysages, des troupeaux, des bœufs robustes, d’une saine fraîcheur de terroir, comme ceux de Princeteau ; vous effrayer avec des scènes terribles d’inquisition, d’autres d’hôpital; vous charmer avec des chats et des chiens d’Hébert, des fleurs de Madeleine Lemaire; vous dire ce que sont les œuvres de Raffaeli, de Latouche, d’Harpignies, de Bouligny, de Cesbron, de Doucet, de Dubufe, de Dupré, de Fourié, de Franc-Lamy, de Frappa, de Frère, de Grolleron, de Lemarié des Landelles, des Leroux, de Luminais, de Mazerolle, de Luc-Olivier Merson, de Monchablon, de Roll, de Saint, de Tondouze, de Vayson, de Weerts, de Yon, et de Jules Breton, et de Louise Abbéma, de tous et de tous. Mais le puis-je ? Allez voir.
LA CENTENNALE.
Comme je traverse une des salles du côté avenue d’Antin, j’ai la curiosité de jeter un coup d’œil par-dessus la balustrade d’un carré d’ouverture vers les salles du rez-de-chaussée. Et mon regard est brusquement rafraîchi de la vibrance des couleurs de la peinture de l’heure présente par des teintes un peu plus sombres, des nuances assagies, d’un ton archaïque. Je vois aussi des statues, des meubles, des objets d’art d’une manière différente de celle de nos jours. Un escalier est justement ici. Je descends. Ce n’est qu’en bas, sur les dalles de marbre que je comprends que je suis dans l’Exposition centennale, c’est-à-dire des œuvres des principaux artistes depuis cent ans, exposition très intelligemment groupée par l’éminent critique d'art Roger Marx. Le mobilier de chaque salle est afférent comme style à l’époque même des artistes représentés. Comme je vais vers un portrait de jeune femme, très sage, très décente du second Empire, je suis surpris d’y voir la signature de Bouguereau. Mais ce n'est pas sa façon. Est-ce bien lui, pourtant, quoique ce soit un portrait, genre dans lequel il excelle? Mais oui. C'est une de ses œuvres de jeunesse Voilà donc toute l’explication de ces sections : Certains artistes arrives actuels figurent à côté de peintres en renom du temps. On a ainsi voulu montrer les différences de leur talent d’époque en époque. Ce que je dis de Bouguereau, peut, tout aussi bien, s’appliquer à Puvis de Chavannes, à Bonnat et aux autres, comme Watteau et Fragonard qui sont surtout du XVIIIe siècle, mais qui sont morts dans le XIXe, y figurent avec des œuvres de leur déclin. Je vous avoue que cette exposition a l’heur de m’intéresser d’une façon bien captivante, me remet dans le passé et me fait dénier une histoire de l’art d’une très incisive émotion. Des morts ressuscitent ici. Il y a des œuvres absolument inconnues que l'activité chercheuse de Roger Marx a su découvrir dans des musées de province ou des cabinets de collectionneurs.
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Je commence à 1800 et ma joie première est de voir le tableau de Fragonard (en collaboration avec son élève Marie Gérard) dont par ailleurs un joli tableautin de jolie jeune fille : l'Eté me ravit et celui de Watteau, curieuse fête galante, masques et bergamasques farandolant sous des arbres. Et voici Greuze avec son Egine aimée de Jupiter. son Bonaparte; Prud’hon avec la liberté de son amour des formes et des expressions ; David et ses élèves disciplinés, si disciplinés que ce sont eux qui ont imposé à l’école des Beaux-Arts les fortes règles qui subsistent encore. Elles font sans doute de bons peintres, mais ne font pas surgir les individualités. Si je vous dis que les toiles qui sont là sont celles de Reuter, Gamelin. Vincent, Gallet, Drolling, Lariviere, Cochereau, et quelles sont intéressantes, mais sous l'influence de David, je ne vous apprendrai que des noms d'illustres inconnus. .Jugez du commencement du siècle pour bien comprendre la suite d'art de tous ceux qui sont sortis de l’école nationale. Toujours ceux qui ont une renommée ont été des émancipés. L'un des plus grands est sans doute Gros dont on montre une toile peinte alors qu'il avait dix-sept ans et demi, un sujet inspiré par l’Ecriture sainte, mais d’un tel drame, d une si riche exécution qu'il obtint le second prix de Rome. Or, avecA’Embarquement de la Duchesse d'Angoulème, à côté de là, Gros prouve qu’il est le premier des peintres d’histoire, qu’il sait la voir avec la vision capable d'émouvoir la postérité. Voyez aussi sa Bataille de Nazareth. Géricault et Gérard sont dans la même salle, le premier avec de fortes éludes de cheval et une réduction de son fameux Radeau de la Méduse.
Voici la salle des deux ennemis, mais des deux plus grands peintres vers 1830 : Ingres et Delacroix. Maintenant ils triomphent d'une manière incontestée, réconcilies dans la mort et dans la gloire. .Je ne puis cacher ma préférence pour Ingres. Ah! ce qu’il sait dessiner, ce qu'il aime la forme, l’expression de son duc d'Orléans m’absorbe longtemps. Toutes ses peintures, ses ébauches mêmes sont fermes, admirables. Scs portraits de femmes : Mme de Senones, Mme Panckoucke, la princesse de Broglie, une odalisque, une femme sur fresque, dénotent que Ingres était un féministe ardent très amoureux des formes de ses modèles.
Si Delacroix ne pense pas que le dessin soit la franchise de l’art, en revanche il témoigne que la peinture en est la dissimulation. Pourtant, Delacroix est un grand artiste lui aussi. Il a la couleur vive, emportée, brûlante de passion, exaspérée de vérité; il sait le mouvement, la mise en scène dramatique. Voyez sa Grèce, son Saint-Sébastien de Nantua,le Brigand des Abruzzes, le Prisonnier de Chillon, les Croisés, les Femmes d'Alger, très belles. Voyez aussi son Poêle incomparable, ses paysages.
Les peintures qui suivent sont des deux écoles rivales. Dehodencq a des toiles impressionnantes qui se recommandent de Delacroix. Mais Cabanel qui débute vers 1818, se distingue dans le genre de Ingres. Puis les deux écoles se mêlent avec Chasseriau et ses Deux sœurs, Bouchot et ses Funérailles de Marceau et son Dix-huit Brumaire.
Jusqu’ici, c’était la peinture d’histoire, si mouvementée et si intéressante. Les salles suivantes vont nous montrer des tentatives moins attrayantes, pour beaucoup, mais plus passionnantes pour les épris d’art et les amoureux de la nature. C’est la grande école des paysagistes. De salle en salle, de tableau en tableau, d’artiste en artiste, vous passez insensiblement par toutes les graduations de la peinture, par tous les essais d’affranchissement vers Irréalisme, des rendus, vers la poésie des choses et des êtres : Valenciennes, Bruandet, Bidault, Berlin, Bonington, Constable, Huet, Michel, puis Jules Dupré, Théodore Rousseau, Diaz, Corot, Daubigny sont à prendre les uns après les autres. Corot surtout qui a une exposition exceptionnelle, choisie à grands frais et qui peint ses femmes nues sous les arbres avec une poésie savante qui reflète la nuance des ciels d’aurore ou les tons d’or du crépuscule.
Voici le révolutionnaire Gustave Courbet. Sa peinture m’intéresse sans m’enthousiasmer. Son vaste paysage est sans doute curieux, les Cribleuses de blé sont rendues avec vérité, mais son Nu, j’avoue ne l’avoir vu nulle part dans la Nature.
Combien différente l’exposition de J.-E. .Millet. On dirait qu'il peint avec de la terre délayée. N’empêche que le dessin soit pur, que l’émotion terrienne, la plus frappante, régne dans l'Homme à la Veste, le Reloue des Champs, la Barrière, et que la vie humble mais affectueuse se respire dans la Soupe, cette jeune paysanne pas jolie donnant la cuillerée à son poupon emmailloté.
Ici c’est un journaliste, le premier des dessinateurs modernes, le plus critique de nos caricaturistes, et c’est cependant un grand peintre. Il aurait pu laisser une œuvre plus étendue, si le journal ne l'avait pris tout entier. J’ai nommé Honoré Daumier. Il a là de grandes esquisses : une Foule, le Théâtre, la Femme au linge, et des petits tableaux, très raides de vérité et d’humour, comme les Amateurs, les Comédiens, la Chanteuse des rues, les Saltimbanques, etc., qui sont à voir par les curieux de l'histoire sociale moderne.
Je suis forcé de passer rapidement. Aussi bien l'évolution se précise et elle nous conduit au radieux éclat de nos jours, au triomphe de la lumière, de la vérité et de la grâce. Voilà Edouard Manet, Fantin-Latour, Claude Monel, Renoir, Cézanne, Pissaro, Basile, Sisley, Berthe Morizot, Lebourg, Gauguin, Vignon, Seurat, Degas, Forain, Willette. C’est beau, fin, imprévu et surtout impartial, d’une impartialité qui fait honneur à M. Roger Marx.
Et je passe. Je vois ici des marines de Cazin, des Orientales de Gustave Moreau, des tableaux de Paris de Raffaëlli si naturalistes.
Je vois aussi les estampes, les affiches, les imprévus de couleur de Chéret face à des murs où s’étalent des études de Gavarni.
Allez voir. Je reviendrai.