par worldfairs » 15 oct. 2022 05:18 pm
Article extrait du magazine "A l'Exposition" de 1900
Le Palais de l’Electricité
L'Électricité a créé l’Exposition; elle l'anime, elle y règne, Au temps où l'imagination humaine aimait à diviniser les forces de la nature, l’Electricité eût été déesse; tout au moins elle eût été fée; une fée très féminine, capricieuse, nerveuse, un peu fantasque, capable néanmoins de grâce et même de majesté. Ses exploits sont merveilleux; ils laissent bien loin les tours des anciens génies, quoique, comme jeux, l’Electricité s’amuse parfois à se cacher dans un flacon, dont elle surgit soudain au frottement d’un anneau ou d’un chaton de bague. Qui sait si les prêtres de quelques-unes de ces antiques civilisations qui ont précédé et préparé l'Histoire n’ont pas su asservir l’Electricité? Les vieilles légendes mythologiques, les contes populaires ont peut-être conservé les souvenirs de leur magie, dont nous ne faisons aujourd’hui que retrouver les secrets...
C’est au fond du Champ de Mars que l'Électricité a son Palais. La façade, légère et compliquée, semble l'architecture irréelle d’un palais des Mille et une Nuits; c’est une dentelle de verre et de métal, constellée de pierres précieuses.
Au sommet se dresse l'image même de la déesse, debout sur un char attelé d’hippogriffes et auréolée tout entière d’un soleil , de cristal.
Devant le Palais, en avant-corps, s’élève un monumental Château-d’Eau; de son porche jaillissent des cascades qui roulent et s’étalent, de degré en degré, jusqu’aux pelouses du Champ de Mars.
L’eau jaillit d’une immense grotte, à laquelle est agrafée une série de vasques superposées, où se brise une nappe d’eau de 30 mètres de hauteur et de 10 mètres de largeur au milieu de laquelle émerge une allégorie un peu compliquée, représentant « l'Humanité conduite par le Progrès, s’avançant vers l’Avenir »; deux personnages étendus à terre et foulés aux pieds par le génie du motif représentent la routine. A droite et à gauche s’allongent deux galeries, que terminent des rotondes, surmontées de coupoles.
Derrière ce décor de rêve est bâtie une usine; le contraste est saisissant. De chaque côté de l'ancienne Galerie de Trente mètres s’étendent deux cours couvertes, de 117 mètres de long sur 40 mètres de large, où, entre les bases énormes de cheminées de 80 mètres de hauteur, s’aligne une armée de chaudières : ce sont les chambres de chauffe. Là, jour et nuit dans un sourd bourdonnement, s’élabore la force mystérieuse que de minces fils métalliques répandent partout sous forme de mouvement et de lumière. Un chemin de fer spécial apporte constamment du combustible qu’on enfourne sous les chaudières où, chaque heure, 200,000 litres d’eau se transforment en vapeur. Cette vapeur conduite au rez-de-chaussée du Palais, y actionne des moteurs accouplés à de puissantes dynamos, qui produisent un courant d’une force de 40,000 chevaux.
Ce chiffre ne dit rien si on ne le rapproche de ceux des Expositions précédentes : la comparaison fournit un remarquable exemple du développement de l'utilisation électrique depuis cinquante ans :
En 1855 la force motrice électrique utilisée était de 350 chevaux; en 1867, de 525 chevaux; en 1878, de 2,500 chevaux; en 1889, de 6,500 chevaux; en 1900 elle est de 40,000 chevaux, dont 20,000 en Service simultané.
L’ensemble des machines électrogènes comprend trente-huit groupes, dont dix-neuf appartiennent à la section française située du côté de l'avenue de La Bourdonnais, et dix-neuf aux sections étrangères rangées du côté de l'avenue de Suffren. Au point de vue de la production, les groupes français sont inférieurs aux groupes étrangers. Ils ne donnent que 8.000 kilowatts environ, tandis que leurs concurrents en donnent 12.000, sur lesquels plus de 4 000 sont fournis par l'Allemagne seulement.
Les plus forts moteurs de l’Exposition se trouvent, en effet, dans la section allemande; ce sont d’abord deux dynamos Siemens et Halske, actionnées par des machines Williams-Robinson et Borsig, de 2.400 chevaux chacune; viennent ensuite les machines de la maison Schuckert (2.000 chevaux) et de la Société électrique d'Augsbourg (1.900 chevaux).
La section française renferme un certain nombre de moteurs d'une force supérieure à 1.000 chevaux; le plus puissant est la machine Dujardin, de 1.500 chevaux, actionnant les dynamos Schneider et Cie.
L’énergie produite par cet ensemble de groupes électrogènes est exclusivement employée à l’éclairage général, à la transmission de la force motrice et au service des ascenseurs et chemins élévateurs. Du Trocadéro à l’Ecole Militaire, du pont d'Iéna au pont de la Concorde elle fait ronfler les Machines, précipite la marche des trains, jaillit en gerbes de flamme, serpente en lignes de feu sur le fronton des monuments, embrase l’eau des bassins de lueurs colorées. Un seul homme, promenant ses doigts sur un clavier, suffit à distribuer en tous lieux le mouvement et la lumière. Le poste d'aiguillage se trouve sous le Château d’Eau même; c’est une galerie dont la paroi porte deux tableaux, longs de 24 mètres, chargés d’appareils de direction, de contrôle et de sûreté. La nuit, à chaque changement dans la distribution des courants, de longues étincelles bleuâtres y claquent et crépitent, et le mécanicien, âme invisible de la fête qui se donne au dehors, d’une simple pression sur un ressort enfante des prodiges qui font pousser des cris d’admiration à la foule accourue des quatre points du monde. (1).
(1) Voici, en dehors de l’éclairage des jardins, des avenues et des palais secondaires, quelle est la répartition de l'éclairage électrique dans l'Exposition :
Château-d’Eau : 1100 lampes à incandescence.
Palais de l'Electricité: 12 lampes à arc et 5.000 à incandescence.
Salle des Fêtes : 4 500 lampes à incandescence.
Porte Binet: 36 lampes à arc et 3.116 á incandescence.
Jardin des Champs-Elysées : 174 lampes à arc.
Esplanade des Invalides: 60 lampes á arc.
Palais des Invalides : 2.136 lampes à incandescence.
Article extrait du magazine "A l'Exposition" de 1900
Le Palais de l’Electricité
L'Électricité a créé l’Exposition; elle l'anime, elle y règne, Au temps où l'imagination humaine aimait à diviniser les forces de la nature, l’Electricité eût été déesse; tout au moins elle eût été fée; une fée très féminine, capricieuse, nerveuse, un peu fantasque, capable néanmoins de grâce et même de majesté. Ses exploits sont merveilleux; ils laissent bien loin les tours des anciens génies, quoique, comme jeux, l’Electricité s’amuse parfois à se cacher dans un flacon, dont elle surgit soudain au frottement d’un anneau ou d’un chaton de bague. Qui sait si les prêtres de quelques-unes de ces antiques civilisations qui ont précédé et préparé l'Histoire n’ont pas su asservir l’Electricité? Les vieilles légendes mythologiques, les contes populaires ont peut-être conservé les souvenirs de leur magie, dont nous ne faisons aujourd’hui que retrouver les secrets...
C’est au fond du Champ de Mars que l'Électricité a son Palais. La façade, légère et compliquée, semble l'architecture irréelle d’un palais des Mille et une Nuits; c’est une dentelle de verre et de métal, constellée de pierres précieuses.
Au sommet se dresse l'image même de la déesse, debout sur un char attelé d’hippogriffes et auréolée tout entière d’un soleil , de cristal.
Devant le Palais, en avant-corps, s’élève un monumental Château-d’Eau; de son porche jaillissent des cascades qui roulent et s’étalent, de degré en degré, jusqu’aux pelouses du Champ de Mars.
L’eau jaillit d’une immense grotte, à laquelle est agrafée une série de vasques superposées, où se brise une nappe d’eau de 30 mètres de hauteur et de 10 mètres de largeur au milieu de laquelle émerge une allégorie un peu compliquée, représentant « l'Humanité conduite par le Progrès, s’avançant vers l’Avenir »; deux personnages étendus à terre et foulés aux pieds par le génie du motif représentent la routine. A droite et à gauche s’allongent deux galeries, que terminent des rotondes, surmontées de coupoles.
Derrière ce décor de rêve est bâtie une usine; le contraste est saisissant. De chaque côté de l'ancienne Galerie de Trente mètres s’étendent deux cours couvertes, de 117 mètres de long sur 40 mètres de large, où, entre les bases énormes de cheminées de 80 mètres de hauteur, s’aligne une armée de chaudières : ce sont les chambres de chauffe. Là, jour et nuit dans un sourd bourdonnement, s’élabore la force mystérieuse que de minces fils métalliques répandent partout sous forme de mouvement et de lumière. Un chemin de fer spécial apporte constamment du combustible qu’on enfourne sous les chaudières où, chaque heure, 200,000 litres d’eau se transforment en vapeur. Cette vapeur conduite au rez-de-chaussée du Palais, y actionne des moteurs accouplés à de puissantes dynamos, qui produisent un courant d’une force de 40,000 chevaux.
Ce chiffre ne dit rien si on ne le rapproche de ceux des Expositions précédentes : la comparaison fournit un remarquable exemple du développement de l'utilisation électrique depuis cinquante ans :
En 1855 la force motrice électrique utilisée était de 350 chevaux; en 1867, de 525 chevaux; en 1878, de 2,500 chevaux; en 1889, de 6,500 chevaux; en 1900 elle est de 40,000 chevaux, dont 20,000 en Service simultané.
L’ensemble des machines électrogènes comprend trente-huit groupes, dont dix-neuf appartiennent à la section française située du côté de l'avenue de La Bourdonnais, et dix-neuf aux sections étrangères rangées du côté de l'avenue de Suffren. Au point de vue de la production, les groupes français sont inférieurs aux groupes étrangers. Ils ne donnent que 8.000 kilowatts environ, tandis que leurs concurrents en donnent 12.000, sur lesquels plus de 4 000 sont fournis par l'Allemagne seulement.
Les plus forts moteurs de l’Exposition se trouvent, en effet, dans la section allemande; ce sont d’abord deux dynamos Siemens et Halske, actionnées par des machines Williams-Robinson et Borsig, de 2.400 chevaux chacune; viennent ensuite les machines de la maison Schuckert (2.000 chevaux) et de la Société électrique d'Augsbourg (1.900 chevaux).
La section française renferme un certain nombre de moteurs d'une force supérieure à 1.000 chevaux; le plus puissant est la machine Dujardin, de 1.500 chevaux, actionnant les dynamos Schneider et Cie.
L’énergie produite par cet ensemble de groupes électrogènes est exclusivement employée à l’éclairage général, à la transmission de la force motrice et au service des ascenseurs et chemins élévateurs. Du Trocadéro à l’Ecole Militaire, du pont d'Iéna au pont de la Concorde elle fait ronfler les Machines, précipite la marche des trains, jaillit en gerbes de flamme, serpente en lignes de feu sur le fronton des monuments, embrase l’eau des bassins de lueurs colorées. Un seul homme, promenant ses doigts sur un clavier, suffit à distribuer en tous lieux le mouvement et la lumière. Le poste d'aiguillage se trouve sous le Château d’Eau même; c’est une galerie dont la paroi porte deux tableaux, longs de 24 mètres, chargés d’appareils de direction, de contrôle et de sûreté. La nuit, à chaque changement dans la distribution des courants, de longues étincelles bleuâtres y claquent et crépitent, et le mécanicien, âme invisible de la fête qui se donne au dehors, d’une simple pression sur un ressort enfante des prodiges qui font pousser des cris d’admiration à la foule accourue des quatre points du monde. (1).
(1) Voici, en dehors de l’éclairage des jardins, des avenues et des palais secondaires, quelle est la répartition de l'éclairage électrique dans l'Exposition :
Château-d’Eau : 1100 lampes à incandescence.
Palais de l'Electricité: 12 lampes à arc et 5.000 à incandescence.
Salle des Fêtes : 4 500 lampes à incandescence.
Porte Binet: 36 lampes à arc et 3.116 á incandescence.
Jardin des Champs-Elysées : 174 lampes à arc.
Esplanade des Invalides: 60 lampes á arc.
Palais des Invalides : 2.136 lampes à incandescence.