Tabletterie - Maroquinerie à l'Exposition de Paris 1925
Posté : 11 nov. 2023 08:22 pm
Texte du "Rapport Général de l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes Paris 1925"
TABLETTERIE.
La tabletterie, dont le nom remonte au moyen âge, mais dont I origine est plus lointaine encore, à en juger par la perfection des menus objets de bois, cuillers, peignes, boîtes a parfums, fabriqués en Assyrie ou en Égypte, est un des arts qui ont fait, en ce dernier demi-siècle, les plus remarquables progrès.
Il en faut chercher la cause dans l’évolution qui répand parmi toutes les classes sociales les accessoires de l’instruction, du loisir, de l’hygiène, de la toilette : porte-plumes ou porte-cigares, jeux de brosses ou peignes féminins.
Les découvertes de l’industrie ont multiplié les matières naturelles ou artificielles propres à la tabletterie : le troca s’ajoute â la nacre, le corozo à l’ivoire. Celluloïd, gaïalithe, nacrolaque, substances nées de la chimie, joignent leurs ressources à celles de l’ambre & du corail.
Les matières les plus fréquemment employées en tabletterie étaient traitées par le sciage, les assemblages à rainures, la sculpture. L’ivoire se travaille comme le bois : il pousse par couches concentriques, il a cœur, écorce & fil; les artisans du moyen âge, qui évidaient leurs statuettes, savaient par là faciliter la dilatation & le retrait, évitant les fentes & les gerçures dues aux variations atmosphériques. Le souci d’économiser un produit aussi précieux a favorisé le progrès des méthodes de sciage en cylindres creux & en minces feuillets, qui mettent en valeur la qualité essentielle de l’ivoire, sa transparence. Il a déterminé également l’usage du tour à réduire & des machines à reproduire, en vue d’une édition plus commerciale des modèles.
U n outillage analogue est employé pour la nacre dont la dureté rend le travail particulièrement ingrat. Le troca, que son bas prix fait préférer à la nacre pour les objets usuels, de même que la noix de corozo s’est substituée à l’ivoire, présente, à un moindre degré, des reflets multicolores suivant les jeux de lumière, & sa dureté exige que l’on refroidisse à l’eau le travail des fraiseuses-découpeuses.
Parmi les matières naturelles, l'écaille & la corne étaient les seules
qui, rendues malléables par l’eau bouillante, pussent être moulées & utilisées à une fabrication économique.
La gamme des bois précieux employés en marqueterie ne s’est pas moins enrichie que celle des matières animales : l’exploitation des forêts coloniales fournit aujourd’hui, d’une manière courante, en bois massif, une grande variété de ces essences dont on ne connaissait jadis que d’assez rares espèces & dont on n’usait qu’avec parcimonie, à faible épaisseur de placage ou de marqueterie.
Le décor superficiel du laque, qui adhère à tous les corps & demeure inaltérable, rencontre une grande faveur, depuis que le matériel européen employé pour pétrir la pâte, filtrer les liquides, les pulvériser, a grandement facilité les opérations pénibles auxquelles se livraient les artisans d’Extrême-Orient, étalant les couches successives avec le couteau à palette & les polissant à la pierre & au charbon mouillé.
La chimie industrielle a singulièrement développé le procédé du moulage, en créant les matières plastiques, minérales ou organiques, qui ouvrent un vaste champ à la fabrication des objets de tabletterie ainsi qua celle du bibelot & de la bijouterie commune. Elles permettent, à peu de frais, d’imiter & de remplacer les matières naturelles suivant une diversité de formes & de couleurs jusqu’alors insoupçonnée. Ces matières se prêtent indifféremment au travail des outils de coupe, au polissage, à l’incrustation, à la soudure; elles peuvent s’employer comme vernis; elles fournissent à l’artiste le moyen de mettre en œuvre la fantaisie créatrice de son imagination & les ressources de son talent.
Depuis quelque temps déjà, on utilise également dans la tabletterie certaines gommes végétales : gutta percha ou caoutchouc à différents degrés de vulcanisation; lebonite en est la forme la plus commune. Surtout, le celluloïd, inventé en Amérique il y a plus de cinquante ans, produit de nitro-cellulose, traité par l’alcool camphré, permet d’imiter les substances précédemment employées par la tabletterie & même le métal ou la céramique. Les progrès réalisés dans son mode de fabrication & dans sa coloration ont conduit à élargir les conditions de son emploi. Cependant, son odeur de camphre & son inflammabilité font rechercher d’autres matières exemptes des mêmes défauts. L’artiste dispose aujourd’hui de très nombreuses substances ayant pour base soit la caséine traitée au formol, telles la galalithe, la lactolithe, soit l’acétyl-cellulose ou le phénol formolé, origine des résines synthétiques, telles encore la bakélite, la maléaze, la milusite, dont le nom peut varier suivant le brevet de fabrication, mais qui offrent les mêmes avantages de couleur & de plastique.
L’une des plus récentes, la nacrolaque, d’invention française, est à base de cellulose mélangée d’essence uOrient; elle imite parfaitement la nacre & présente le double avantage d’une fragilité moindre & d’une plus faible densité. Lorsqu’elle est colorée, elle produit, directement ou par effet de transparence, les plus splendides reflets.
La plus large utilisation des compositions artificielles, si elle tend à répandre l’art dans toutes les classes sociales, ne nuit aucunement aux produits naturels, qui continuent d’être employés dans la tabletterie de luxe. C’est ainsi que les industries de l'ivoire & de l’écaille, du laque & des bois précieux, sont en pleine prospérité.
On détruit annuellement, en Asie & en Afrique, de l’Abyssinie au Cap, de soixante à cent mille éléphants; l’ivoire de l’Inde est plus fin que l’ivoire de l’Afrique, mais les dents sont de taille moindre. Le prix varie suivant la qualité & les dimensions des défenses. Il était, en 1923, de 130 à 220 francs le kilogramme. Les plus grosses défenses proviennent des mâles, elles peuvent atteindre trois mètres de longueur, 17 centimètres de diamètre & peser jusqu’à 50 kilogrammes. C’est à Anvers que se trouve le marché de l’ivoire brut; quatre fois par an, les importateurs y centralisent la production; elle est en hausse continue. Le renchérissement tient à des causes d’ordre général & à ce fait particulier que les Américains qui, jadis, importaient d’Europe l’ivoire ouvré, fabriquent actuellement eux-mêmes les objets de tabletterie &, favorisés par le change, achètent la matière brute. Il est assez paradoxal que l’ivoire des colonies françaises passe par Anvers ou même par Londres pour arriver à Paris. La France, dans ses colonies, pourrait s’approvisionner en ivoire comme elle le fait pour les bois exotiques, dont l’importation représentait, en 1924, plus de 100,000 tonnes métriques valant 50 millions de francs.
C’est de la Havane que provient la plus belle écaille blonde; elle valait, en 1923, 2,000 francs le kilogramme, dix fois plus que l’écaille de la Réunion ou de Tunisie. La fabrication des objets d’écaille est une des spécialités de l’industrie japonaise de Nagasaki, dont l’exportation atteint une valeur moyenne de 40,000 yens, sur une production totale de 175,000.
Si la culture des arbres laquiers est en décroissance au Japon & en Chine, elle prend une importance considérable au Tonkin, seul pays actuellement exportateur de laque, dont il envoie, rien qu’en Chine & au Japon, 2,000 à 3,000 tonnes par an. Le développement de l’industrie du laque au Japon, qui dépassait, en 1924, une valeur de 30 millions de yens, explique cette importation de matière première; il tient à l’amélioration des procédés techniques, à l’application du laquage sur les matériaux les plus divers, tels que le métal, la pulpe même; il tient plus encore aux découvertes qui ont permis, depuis vingt-cinq ans, d étendre la gamme des laques de couleur. Ces progrès ne peuvent que développer l’exportation des objets de laque japonais, qui dépassait déjà, en 1924, 1,300,000 yens.
D’autre part, les procédés européens mis en œuvre par la Société des laques indo-chinoises ont porté à un tel point le développement du laque qu’on n’en voit pas la limite. Des produits de synthèse ont été d’ailleurs inventés pour concurrencer le laque, par exemple, l’isolémail de la Société des laques & isolants.
Sur le marché international de la tabletterie, la France occupe une place importante; elle exportait, en 1924, 37,000 quintaux de tabletterie pour une valeur de 236 millions de francs, 9,000 quintaux de brosserie pour une valeur de 59 millions de francs, les chiffres de l’importation étant respectivement de 12 millions de francs & de 4 millions de francs.
Parmi les objets de tabletterie usuelle, l’exportation des peignes en celluloïd fabriqués à Oyonnax dépasse, à elle seule, 100 millions de francs; ainsi s’explique la prospérité de cette ville dont la population a triplé en 50 ans A qui compte actuellement 400 fabricants. Un chiffre qui peut aussi donner idée de l’importance de notre industrie de la tabletterie est celui de l’exportation des pipes en bois du Jura & des Vosges, qui dépassait, en 1924,10,000 quintaux, d’une valeur de 51 millions de francs.
En dehors de la France & du Japon, les pays où se trouvent les centres les plus réputés sont la Belgique, la Hongrie, l’Allemagne, la Grande-Bretagne.
TABLETTERIE.
La tabletterie, dont le nom remonte au moyen âge, mais dont I origine est plus lointaine encore, à en juger par la perfection des menus objets de bois, cuillers, peignes, boîtes a parfums, fabriqués en Assyrie ou en Égypte, est un des arts qui ont fait, en ce dernier demi-siècle, les plus remarquables progrès.
Il en faut chercher la cause dans l’évolution qui répand parmi toutes les classes sociales les accessoires de l’instruction, du loisir, de l’hygiène, de la toilette : porte-plumes ou porte-cigares, jeux de brosses ou peignes féminins.
Les découvertes de l’industrie ont multiplié les matières naturelles ou artificielles propres à la tabletterie : le troca s’ajoute â la nacre, le corozo à l’ivoire. Celluloïd, gaïalithe, nacrolaque, substances nées de la chimie, joignent leurs ressources à celles de l’ambre & du corail.
Les matières les plus fréquemment employées en tabletterie étaient traitées par le sciage, les assemblages à rainures, la sculpture. L’ivoire se travaille comme le bois : il pousse par couches concentriques, il a cœur, écorce & fil; les artisans du moyen âge, qui évidaient leurs statuettes, savaient par là faciliter la dilatation & le retrait, évitant les fentes & les gerçures dues aux variations atmosphériques. Le souci d’économiser un produit aussi précieux a favorisé le progrès des méthodes de sciage en cylindres creux & en minces feuillets, qui mettent en valeur la qualité essentielle de l’ivoire, sa transparence. Il a déterminé également l’usage du tour à réduire & des machines à reproduire, en vue d’une édition plus commerciale des modèles.
U n outillage analogue est employé pour la nacre dont la dureté rend le travail particulièrement ingrat. Le troca, que son bas prix fait préférer à la nacre pour les objets usuels, de même que la noix de corozo s’est substituée à l’ivoire, présente, à un moindre degré, des reflets multicolores suivant les jeux de lumière, & sa dureté exige que l’on refroidisse à l’eau le travail des fraiseuses-découpeuses.
Parmi les matières naturelles, l'écaille & la corne étaient les seules
qui, rendues malléables par l’eau bouillante, pussent être moulées & utilisées à une fabrication économique.
La gamme des bois précieux employés en marqueterie ne s’est pas moins enrichie que celle des matières animales : l’exploitation des forêts coloniales fournit aujourd’hui, d’une manière courante, en bois massif, une grande variété de ces essences dont on ne connaissait jadis que d’assez rares espèces & dont on n’usait qu’avec parcimonie, à faible épaisseur de placage ou de marqueterie.
Le décor superficiel du laque, qui adhère à tous les corps & demeure inaltérable, rencontre une grande faveur, depuis que le matériel européen employé pour pétrir la pâte, filtrer les liquides, les pulvériser, a grandement facilité les opérations pénibles auxquelles se livraient les artisans d’Extrême-Orient, étalant les couches successives avec le couteau à palette & les polissant à la pierre & au charbon mouillé.
La chimie industrielle a singulièrement développé le procédé du moulage, en créant les matières plastiques, minérales ou organiques, qui ouvrent un vaste champ à la fabrication des objets de tabletterie ainsi qua celle du bibelot & de la bijouterie commune. Elles permettent, à peu de frais, d’imiter & de remplacer les matières naturelles suivant une diversité de formes & de couleurs jusqu’alors insoupçonnée. Ces matières se prêtent indifféremment au travail des outils de coupe, au polissage, à l’incrustation, à la soudure; elles peuvent s’employer comme vernis; elles fournissent à l’artiste le moyen de mettre en œuvre la fantaisie créatrice de son imagination & les ressources de son talent.
Depuis quelque temps déjà, on utilise également dans la tabletterie certaines gommes végétales : gutta percha ou caoutchouc à différents degrés de vulcanisation; lebonite en est la forme la plus commune. Surtout, le celluloïd, inventé en Amérique il y a plus de cinquante ans, produit de nitro-cellulose, traité par l’alcool camphré, permet d’imiter les substances précédemment employées par la tabletterie & même le métal ou la céramique. Les progrès réalisés dans son mode de fabrication & dans sa coloration ont conduit à élargir les conditions de son emploi. Cependant, son odeur de camphre & son inflammabilité font rechercher d’autres matières exemptes des mêmes défauts. L’artiste dispose aujourd’hui de très nombreuses substances ayant pour base soit la caséine traitée au formol, telles la galalithe, la lactolithe, soit l’acétyl-cellulose ou le phénol formolé, origine des résines synthétiques, telles encore la bakélite, la maléaze, la milusite, dont le nom peut varier suivant le brevet de fabrication, mais qui offrent les mêmes avantages de couleur & de plastique.
L’une des plus récentes, la nacrolaque, d’invention française, est à base de cellulose mélangée d’essence uOrient; elle imite parfaitement la nacre & présente le double avantage d’une fragilité moindre & d’une plus faible densité. Lorsqu’elle est colorée, elle produit, directement ou par effet de transparence, les plus splendides reflets.
La plus large utilisation des compositions artificielles, si elle tend à répandre l’art dans toutes les classes sociales, ne nuit aucunement aux produits naturels, qui continuent d’être employés dans la tabletterie de luxe. C’est ainsi que les industries de l'ivoire & de l’écaille, du laque & des bois précieux, sont en pleine prospérité.
On détruit annuellement, en Asie & en Afrique, de l’Abyssinie au Cap, de soixante à cent mille éléphants; l’ivoire de l’Inde est plus fin que l’ivoire de l’Afrique, mais les dents sont de taille moindre. Le prix varie suivant la qualité & les dimensions des défenses. Il était, en 1923, de 130 à 220 francs le kilogramme. Les plus grosses défenses proviennent des mâles, elles peuvent atteindre trois mètres de longueur, 17 centimètres de diamètre & peser jusqu’à 50 kilogrammes. C’est à Anvers que se trouve le marché de l’ivoire brut; quatre fois par an, les importateurs y centralisent la production; elle est en hausse continue. Le renchérissement tient à des causes d’ordre général & à ce fait particulier que les Américains qui, jadis, importaient d’Europe l’ivoire ouvré, fabriquent actuellement eux-mêmes les objets de tabletterie &, favorisés par le change, achètent la matière brute. Il est assez paradoxal que l’ivoire des colonies françaises passe par Anvers ou même par Londres pour arriver à Paris. La France, dans ses colonies, pourrait s’approvisionner en ivoire comme elle le fait pour les bois exotiques, dont l’importation représentait, en 1924, plus de 100,000 tonnes métriques valant 50 millions de francs.
C’est de la Havane que provient la plus belle écaille blonde; elle valait, en 1923, 2,000 francs le kilogramme, dix fois plus que l’écaille de la Réunion ou de Tunisie. La fabrication des objets d’écaille est une des spécialités de l’industrie japonaise de Nagasaki, dont l’exportation atteint une valeur moyenne de 40,000 yens, sur une production totale de 175,000.
Si la culture des arbres laquiers est en décroissance au Japon & en Chine, elle prend une importance considérable au Tonkin, seul pays actuellement exportateur de laque, dont il envoie, rien qu’en Chine & au Japon, 2,000 à 3,000 tonnes par an. Le développement de l’industrie du laque au Japon, qui dépassait, en 1924, une valeur de 30 millions de yens, explique cette importation de matière première; il tient à l’amélioration des procédés techniques, à l’application du laquage sur les matériaux les plus divers, tels que le métal, la pulpe même; il tient plus encore aux découvertes qui ont permis, depuis vingt-cinq ans, d étendre la gamme des laques de couleur. Ces progrès ne peuvent que développer l’exportation des objets de laque japonais, qui dépassait déjà, en 1924, 1,300,000 yens.
D’autre part, les procédés européens mis en œuvre par la Société des laques indo-chinoises ont porté à un tel point le développement du laque qu’on n’en voit pas la limite. Des produits de synthèse ont été d’ailleurs inventés pour concurrencer le laque, par exemple, l’isolémail de la Société des laques & isolants.
Sur le marché international de la tabletterie, la France occupe une place importante; elle exportait, en 1924, 37,000 quintaux de tabletterie pour une valeur de 236 millions de francs, 9,000 quintaux de brosserie pour une valeur de 59 millions de francs, les chiffres de l’importation étant respectivement de 12 millions de francs & de 4 millions de francs.
Parmi les objets de tabletterie usuelle, l’exportation des peignes en celluloïd fabriqués à Oyonnax dépasse, à elle seule, 100 millions de francs; ainsi s’explique la prospérité de cette ville dont la population a triplé en 50 ans A qui compte actuellement 400 fabricants. Un chiffre qui peut aussi donner idée de l’importance de notre industrie de la tabletterie est celui de l’exportation des pipes en bois du Jura & des Vosges, qui dépassait, en 1924,10,000 quintaux, d’une valeur de 51 millions de francs.
En dehors de la France & du Japon, les pays où se trouvent les centres les plus réputés sont la Belgique, la Hongrie, l’Allemagne, la Grande-Bretagne.