L'Exposition d'Economie Sociale

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worldfairs
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L'Exposition d'Economie Sociale

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Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

Elle a touché à tout, cette Exposition extraordinaire; même à la question redoutable dont je viens d'écrire le nom. Je dois dire de suite qu’elle l’a fait avec les ménagements congrus et n’en a montré que juste ce qu’il était bienséant d’en laisser voir à des gens venus du bout du monde pour s’amuser autant que pour s’instruire. Elle en a gracieusement dissimulé les côtés farouches. L’économie sociale en sucre qu’elle a si brillamment exhibée et logée si somptueusement n'a certainement donné de cauchemars à personne.

En effet, par « économie sociale », le programme semble avoir entendu seulement les expédients au moyen desquels les capitalistes bien intentionnés cherchent à faire prendre patience aux faméliques et s'efforcent de museler la bête qui gronde. Aussi, y ai-je trouvé des montagnes de documents du plus haut intérêt sur les institutions de prévoyance, sur les combinaisons imaginées par certains patrons philanthropes en vue d’intéresser les ouvriers à leurs profits ; j’y ai vu des caisses de retraite de tous les systèmes, des sociétés coopératives généreusement subventionnées, des syndicats professionnels encouragés avec intelligence : autant de témoignages d’un fait déjà connu, à savoir qu’il y a d’excellents patrons et des ouvriers modèles, faisant bon ménage ensemble, ceux-là s’efforçant de rendre heureux ceux-ci ; les seconds, chose rare, reconnaissants de ce que veulent faire pour eux les premiers. Ces exceptions édifiantes suffisent-elles pour que le problème douloureux des inégalités sociales soit résolu ? Hélas ! je crois que nous sommes loin de compte. Le mal n’est pas de ceux qui peuvent se traiter par les émollients. On ne refait point avec des boissons tièdes un tempérament ravagé jusque dans les moelles. Avec les fausses notions sur la légitimité du tien et du mien répandues dans les masses profondes par les exploiteurs de la crédulité populaire, la gangrène a pénétré, jusqu’au cœur, le corps social, et ce n’est pas avec des cataplasmes de farine de lin que l’on guérit la gangrène.

Certes, en tant qu’œuvre de charité et de fraternité, cette exposition d’économie sociale a tenu son rang de façon magistrale dans le spectacle étourdissant sur lequel le rideau vient de tomber. On s’y est appliqué avec une louable émulation à dérouler aux yeux tous les moyens employés par l'homme de bien pour adoucir le sort de son semblable. La question sociale en est-elle beaucoup plus avancée? Je ne le crois pas.

On a pensé peut-être l’avoir traitée à fond avec cet amas de matériaux et ce monceau de remèdes empiriques ; on n’a fait qu’en effleurer l’épiderme. Il serait dangereux de le méconnaître, les tarets sont dans l’édifice ; ils en rongent les assises ; ils en perforent les
disloqué. Les éblouissements de la féerie sont éteints ; nous restons avec la glaciale réalité. Il n’est pas bien sûr, je le répète, que les splendeurs de la fiction n’aient point aggravé les charges de cette réalité.

L’erreur maîtresse de la science économique doctrinale, c'est quelle se figure pouvoir mettre en formules un problème dans lequel entrent de douloureux facteurs comme la grève, le chômage, la misère noire, l’ignorance, la naïveté de l'ouvrier mise en coupe réglée par les imposteurs qui en vivent. Disputer sur les droits du capital en face de la femme en haillons, de la mère sans lait, de l'enfant nu et affamé, est un procédé d’argumentation vicié à l’avance. Sans compter que l’axiome primitif d’où découlent ces droits est environné de ténèbres dans lesquelles il n'est point aisé de se guider. Il a été dit beaucoup de choses savantes et honnêtes dans ces congrès de l’économie sociale ; les syllogismes victorieux y ont coulé à flots ; les rentiers et les patrons ont pu rentrer dans le sein de leur famille en déclarant qu'après cette brillante passe d'armes tout était bien et que la terre pouvait continuer de tourner.

Au fond, je ne crois pas que les inégalités de répartition du bien-être parmi les hommes, lorsqu’elles atteignent les proportions effroyables que nous leur voyons dans la société moderne, en soient moins haïssables.

Certes, personne n'a plus que moi d'aversion et de dégoût pour les mauvais drôles qui se font des rentes avec la crédulité du travailleur en l’entretenant dans de décevantes espérances d’égalisation des fortunes. Mais, cette prospérité industrielle dont l’Exposition vient de montrer le merveilleux spectacle, nous appartient-elle tout entière? La répartition du profit est-elle équitablement faite entre ceux dont l’intelligence l'a créée, ceux dont l’argent lui a permis de naître et l’artisan dont la main l’a mise au monde? En conscience, je ne peux pas dire : « oui ». Dans cette collaboration si féconde, le capital a trop tiré la couverture de son côté; il s'est fait la part du lion. Toutes lés expositions d'économie sociale passées et futures ne parviendront pas à me démontrer que le capitaliste qui, en se croisant les bras, ou à peu près, double sa fortune en vingt ans, ne doit à l’ouvrier de cette fortune rien de plus que le salaire quotidien; salaire que l'inexorable loi de l’offre et de la demande rend trop souvent dérisoire.

Les droits du capital n’ont après tout qu’une valeur de convention et reposent, nous ne devons jamais l’oublier, sur une trêve tacite et permanente entre la force intelligente et la force brutale. Si le capital abusait de sa prépondérance momentanée pour fausser la mesure de répartition des profits et des peines, il ne devrait pas être surpris que, dans un accès de désespérance irraisonnée, le travail opprimé brisât tout dans la maison.

Cette part due à chacun dans l’œuvre commune, quelle est-elle? Par quel calcul la peut-on déterminer? Je l’ignore, n’étant point économiste. Ce que je sais, par exemple, c’est que si l’homme a un droit au monde, c’est le droit de vivre; chacun est solidaire avec tous de l’obligation de l’empêcher de mourir de faim. Ce que je sais aussi, sans l’avoir lu dans aucun code, c’est que nul n’a droit au superflu quand, à ses côtés, quelqu’un manque du nécessaire. Pour n’avoir été votée par aucune Chambre, cette loi n’en est pas moins impérieusement obligatoire et soumise à de redoutables sanctions.

Celui qui le premier l’a promulguée, avec une autorité devant laquelle il faudra s’incliner à jamais, le front dans la poussière, était un socialiste dont dix-neuf siècles n’ont pu affaiblir la parole souveraine. Les conservateurs de son temps, qui s’appelaient les Pharisiens, après s’être sans doute éclairés dans des congrès d’économie sociale, clouèrent cet importun à une croix, par les pieds et par les mains, ce qui était le supplice infamant en usage dans ce pays-là, pour lui apprendre à troubler la quiétude des capitalistes. Ils en furent pour leurs peines ; la doctrine du Nazaréen s'est répandue sur le monde avec son sang; elle est devenue la loi suprême et impérissable de l’humanité, primant toutes les lois écrites ; elle est restée l'éternel critérium de toute justice.

C’est pour l’avoir trop souvent méconnue (ayons donc le courage de confesser entre nous cette vérité) que nous nous trouvons aujourd’hui, nous, conservateurs par conviction ou par destination, obligés de nous raccrocher à des droits légaux tirés je ne sais d’où, fabriqués je ne sais par qui ; droits fragiles que les juristes de la révolution sociale arrivés au pouvoir n’auraient pas grand’ peine, je crois, à réduire en poudre.

C’est fort aimable aux organisateurs de l’exposition d’économie sociale de nous avoir montré tant de belles choses, destinées à faire oublier au prolétaire son foyer sans feu, sa famille sans pain et son douloureux avenir. Les sociétés coopératives ont du bon ; les cercles d'ouvriers sont parfaits ; les caisses de retraite enlèvent de grand soucis, pourvu seulement qu’elles soient solides (nous avons eu dans notre voisinage une triste preuve qu’elles ne le sont pas toujours); mais ces bienfaits m’intéresseraient bien davantage s’ils ne constituaient pas de louables exceptions ; si, dans l’association pacifique du capital et du travail, je voyais une plus équitable attribution des profits; si l’ouvrier probe et laborieux, lorsqu’il est devenu vieux et infirme, pouvait être assuré, par une organisation régulière, et non plus seulement par la générosité du patron, de finir sa rude carrière ailleurs que sur un lit d’hôpital.

L’exposition d’économie sociale ne m’a rien dit de cela. Elle a laissé debout, irrésolu, le terrible problème ; et, comme je viens de le dire, elle ne pouvait le résoudre. Cette solution n’était d’ailleurs pas plus à la portée des savants de bonne foi qu’à celle des intrigants
à système. C’est ce qu’on peut appeler un admirable coup d’épée dans l’eau.

Me voici à la findecette longue promenade à travers l'Exposition de 1889. J’en ai dit avec impartialité, je crois, les splendeurs et les lacunes. Il me plaît singulièrement de terminer ces lettres en constatant la plus heureuse de ses conséquences : c’est que, au contraire de celle de 1867, elle a certainement accru les garanties du repos européen.

Lorsque, en 1867, nous étalions avec une si sotte complaisance les échantillons magnifiques de notre richesse nationale, ainsi que les preuves de notre impuissance à la défendre, nous nous jetions étourdiment dans la gueule du loup. Ce fut un jeu pour la diplomatie allemande de nous attirer dans le piège tendu, en nous donnant les torts de l’agresseur. Nos hôtes de la veille, après avoir pris à leur loisir connaissance de la maison, dont nous leur avions ouvert vaniteusement les recoins les plus cachés, revinrent le lendemain la dévaliser. Ils y allaient à coup sûr.

Cependant la chose ne marcha pas toute seule, comme l'on sait.

L’Exposition qui vient de finir a eu d’autres allures ; elle aura, je l’espère, d’autres résultats. Elle n’a pas seulement révélé au monde émerveillé la prodigieuse fécondité de notre production ; elle lui a montré aussi quel ressort possède cette nation française, folle à lier quand les fumées de la politique lui montent à la tête, mais d’une si extraordinaire vitalité lorsque , par hasard, elle est dans son bon sens.

Et puis, sans divulguer précisément sa force militaire actuelle, elle en a laissé voir assez pour que l’on ne soit pas tenté de revenir à la légère lui chercher querelle.

Aussi, permettez-moi de le dire ici, comme conclusion à ces études, je crois que le plus précieux des bénéfices que nous retirerons de cette grande entreprise, c’est une paix, sinon économique (nous n’en avons pas fini, j’en ai peur, avec les dépenses de quincaillerie militaire), du moins assez durable pour nous laisser respirer.

Vous savez, tout comme moi, puisqu’on vous l’écrivait encore ces jours-ci d’Allemagne qu’on a là-bas du goût pour la guerre à peu
près autant que pour le choléra. Les gens d'outre-Rhin ont appris à leur dépens, et notre Exposition le leur a confirmé, que, lorsqu’un vainqueur rançonne un vaincu, c'est quelquefois celui qui prend l’argent qui se ruine et celui qui le donne qui s’enrichit. Soyez sûr que cette anomalie n’a pas échappé à leur sagacité.

Et puis, une nouvelle guerre serait une bien grosse partie dont peu se soucient de courir le risque. Deux cent mille d’entre eux ont laissé leurs os sur les champs de bataille, avant d'avoir pu réduire une armée inférieure en nombre, mal outillée, mal préparée, commandée à la diable. Aujourd’hui, les Allemands le savent à merveille, les choses ont changé quelque peu et l’on n’entrerait plus en France comme au moulin.

Nul n’a le pouvoir de percer les nuages accumulés depuis dix-neuf ans sur nos frontières de l’Est ; pas plus qu’un humble politique d’occasion comme moi, les hommes d’Etat les plus perspicaces ne sont capables de prévoir quand et comment ils se dissiperont. Il nous faut donc rester, français et allemands, sur le qui vive, l’arme à l’épaule, l’œil fixé sur l’horizon, écrasés sous le poids grandissant d'un « pied de paix » plus ruineux que la guerre. Et, cela parce que, dans la lutte passée, la France a laissé entre les mains de l'Allemagne un lambeau de sa chair, qu’elle veut ravoir. Ce lambeau de chair, l’Allemagne a essayé en vain de le greffer sur son propre corps ; la soudure n’a pas pris. Et cependant, par un sentiment d’orgueil mal placé, l'Allemagne s’obstine à garder cette dépouille embarrassante dont la situation anormale met l’Europe en fièvre.

L’Alsace rendue, moyennant rançon bien entendu, et neutralisée, tout s’aplanirait, tout se calmerait soudain ; l’Europe rassurée, le désarmement rendu possible, les budgets de dépenses des deux pays soulagés chacun d'un milliard, la porte rouverte, sinon à une amitié bien chaude, du moins à une réconciliation politique suffisante pour assurer une tranquillité de longue durée, voilà le résultat probable de la restitution. Après tout, pas plus que les haines des familles, les haines des nations ne sont inextinguibles. L'Histoire est pleine de surprises, et je ne mourrai peut-être pas avant d’avoir mis ma main dans la main d’un allemand.

L’année qui vient de s’écouler et la manifestation superbe qui marquera sa place dans le grand chapelet des siècles ont, plus qu’on ne l’imagine peut-être, avancé ce travail d’apaisement. Elle a du prêter à réfléchir aux turbulents de l’autre rive du Rhin, dont plus d'un attendait avec impatience que notre vigueur fût épuisée dans les luttes civiles, que nos finances criassent grâce, et que le moment psychologique fût arrivé d’achever notre anéantissement politique et géographique. En retrouvant une France industriellement et artistiquement ressuscitée, armée jusqu’aux dents, rendue, par ses malheurs, prudente et sage dans ses préparatifs militaires et parfaitement capable de se défendre contre n’importe quel agresseur, alors qu’on la croyait- mourante d’anémie, ceux qui graissaient déjà leurs bottes pour marcher de rechef sur Paris en équipage de vainqueurs ont certainement fait quelques réflexions sur le retour des choses d’ici-bas. Ils se sont demandé, sans doute, si une autre campagne de 1870 serait assurée d’avoir une issue aussi triomphale et, tout bien considéré, ils ont ajourné à demain la fête.

« Demain » est entre les mains de Dieu. S’il est dans ses desseins impénétrables de permettre que l’on nous cherche querelle,
nous tâcherons, cette fois d’être les plus forts; et, si nous le sommes, l'Allemagne passera un terrible quart d’heure.

Mais si, mieux avisée et nous voyant bec et ongles pour lui tenir tête, elle reste tranquillement chez elle et nous laisse décidément en paix chez nous, j’imagine que ce qu'elle a vu à l’Exposition n’aura pas été sans quelque influence sur ses bonnes intentions.
L’Exposition de 1889 a été peut-être intempestive ; elle a fait preuve envers nos concurrents commerciaux d’un incontestable Don Quichottisme; je ne me suis pas fait faute de le dire; mais elle a révélé urbi et orbi la nouvelle France militaire; une France à laquelle désormais il ne fera plus bon toucher. Cette révélation n’a pas été l’un de ses moindres mérites aux yeux de ceux qu’elle a émerveillés; laissez-moi espérer qu’elle lui fera trouver grâce devant ceux qui l’ont boudée.


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