Les Arts Libéraux

Paris 1889 - Arts, design, fashion, shows
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worldfairs
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Les Arts Libéraux

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Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

Lorsque je jette un regard en arrière, à deux mois de distance, et que je mesure de l’œil l’espace qui nous sépare déjà de l’Exposition défunte, il me semble, en écrivant ceci, que je raconte l’histoire du Déluge.

Ce qui remplissait de bruit le monde entier, il y a six semaines, n'est plus qu'un souvenir presque effacé. La voracité de la curiosité publique n’a ni cesse, ni limite; il lui faut chaque jour son aliment nouveau, succulent ou exécrable, peu importe ; à défaut d'une
exposition universelle, un crime un peu mouvementé ou une épidémie ridicule suffisent à l'occuper. Je n’ai certes pas l’espoir que ces impressions de voyage à un pays aujourd’hui disparu puissent lutter d’intérêt avec Y influença ou la malle de Millery ; aussi ne tenterai-je pas de leur faire une concurrence déraisonnable. Encore trois lettres, pour ne pas tourner trop court, et je clorai cette correspondance désormais surannée.

Avant d’aller plus loin, j'ai à confesser l’impuissance où je me suis trouvé de donner à l’industrie de la région lyonnaise, dans ces études quelque peu indisciplinées, la place qui lui était légitimement due. Ce n’était point chose aisée de découvrir un caillou au fond de cet abîme, et bien des choses intéressantes pour le lecteur m’ont forcément échappé. Les derniers jours seulement, j'ai pu mettre la main, par exemple, sur les belles machines de MM. BufFaud et Robatel, dont les essoreuses étaient certainement les plus remarquables appareils de cette espèce qui fussent dans le Palais des Machines. J’ai bien failli manquer aussi les élégants ouvrages de MM. Flachat et Cochet, qui ont défendu d’une façon magistrale le renom de l’ébénisterie lyonnaise ; ils n’ont pas eu besoin, ceux-là, d’exposer des lits d'un luxe impertinent pour faire preuve d’une pureté de style et d’une perfection de main-d’œuvre rares, même à Paris. J‘ai vu, dans leur collection, des cadres sculptés et des crédences Louis XVI que les maisons les plus renommées eussent signés des deux mains. C’est bien aussi par grand hasard, tandis que je fuyais les magnifiques et repoussantes reproductions en cire de maladies de peau et autres, que je me suis heurté à la vitrine d’un médecin bien connu de notre ville, qui s'est fait une spécialité de réparer le visage des gens dont la face a eu des malheurs. M. Claude Martin avait envoyé, en effet, une vaste collection, de moulages représentant un certain nombre de ses cures, avant et après la restitution, qui sont bien ce que l’on peut imaginer de plus horrible et de plus consolant à la fois. M. Martin vous remet une figure neuve, comme le grand chirurgien Ollier vous refait des os. Voilà au moins un Grand-Prix qui ne s’est pas trompé de chemin.

Je disais, je ne sais quel jour, que la caractéristique de l’Exposition de 1889 n'était pas la nouveauté. J’ai trouvé cependant, dans notre voisinage même, deux innovations que je me reprocherais d'avoir négligées.

La première, due à un simple mécanicien du département de l’Ain, M. Serpollet, est si audacieusement originale, que je n’y ai bien cru qu’après l’avoir vue de mes yeux. C’est un moteur à vapeur dans lequel la chaudière est purement et simplement supprimée. Dans l’appareil de M. Serpollet, l’eau destinée à être transformée en vapeur est refoulée par une pompe dans un tuyau très épais, aplati comme à coups de marteau, de façon que l’espace intérieur est réduit à une fente presque imperceptible. Ce tuyau traverse un fo)'er ardent ; l’eau, en franchissant la partie chauffée, se met brusquement en vapeur à l’état sphéroïdal et se précipite, sous cette forme, avec une extrême vitesse, dans le cylindre de la machine, où la vapeur se détend comme à l’ordinaire. Plus de générateur à vastes dimensions, plus de réservoir de vapeur accumulée ; dès lors plus d’explosion possible. L’expérience n’en a été faite encore que sur de très petites forces ; je voudrais de tout mon cœur qu’elle pût réussir sur des machines de i ,000 chevaux ; cela ferait, je crois, grand plaisir à la marine ; dans tous les cas, elle fait déjà marcher un vélocipède ; ce qui va sûrement révolutionner cette branche de l’industrie des transports. Pratique ou non , l’invention de M. Serpollet est tellement ingénieuse, qu’elle méritait largement la haute récompense qu’on ne lui a pas donnée.

La deuxième nouveauté, qui est presque nôtre, puisqu’elle est due à un ingénieur de Grenoble, M. Aristide Bergès, est une turbine à vitesse vertigineuse que l’auteur actionne au moyen de chutes d’une hauteur invraisemblable. M. Bergès a exposé le modèle d’une de ces turbines alimentée avec un filet d’eau recueilli à une altitude de 1,200 mètres. Il s'occupe présentement, parait-il, d’en capter une autre de 1800 mètres. C’est à la fonte des neiges éternelles, et non plus aux entrailles de la terre, qu’il s'en va demander la matière première de la puissance motrice : la « houille blanche » substituée à la houille noire; inépuisable celle-là, puisqu’elle se reconstitue sans [cesse. Peut-être verrons-nous quelque jour la « houille blanche » des sommets du Dauphiné fournir la force à nos métiers lyonnais. Il suffirait pour cela que le problème du transport de l’énergie électrique à grande distance, lequel, après avoir fait beaucoup d’embarras, sommeille paisiblement depuis une dizaine d’années, voulût bien se réveiller.

Deux lignes enfin sur la remarquable exposition collective des Associations françaises de propriétaires de machines à vapeur. Notre Association Lyonnaise, l’une des plus importantes et des plus anciennes, y a pris une part distinguée et qui fait grand honneur à M. Bour, son directeur. Le syndicat a exposé une effrayante et bien instructive collection de débris provenant des explosions observées, ou portant la trace de corrosions précurseurs de ces explosions. Ce cortège de fragments lugubres, les uns énormes, les autres gros comme un éclat d’obus, bossués, déchirés, pulvérisés, dont plus d’un a tué son homme, ce spectacle farouche aperçu tout à coup au milieu des splendeurs de la Galerie des.machines, jetait forcément un froid; mais il a certainement prêté à réfléchir aux imprudents qui oublient que, si la vapeur est le plus docile, comme le plus puissant de nos serviteurs, elle en devient aussi le plus dangereux lorsqu’on- n’a pas pour elle les égards et les soins qu’elle exige.

Cette collection redoutable a dû faire, et c'était son but, à beaucoup de propriétaires de machines à vapeur, la même salutaire impression qu’aux jeunes gens encore imberbes, la collection de figures de cire dont je parlais tout à l’heure.

Voici un arriéré comblé, qui n’est pas le seul auquel je voudrais pouvoir donner satisfaction. Malheureusement un autre sujet m’appelle; un océan, devrais-je dire, que je côtoierai seulement, de crainte de m’y noyer si j’y hasardais le bout du pied. Je veux parler de cet amas de choses disparates qu’on a bloquées sous l'étiquette élastique d’« Arts libéraux ».

Je serais fort empêché de dire où commencent ces Arts libéraux et où ils finissent. On y a classé, je crois, tout ce qui, dans le domaine de l’art et de la science, est resté indéterminé, ou commun à l’un et à l’autre. Une idée cependant s'en dégage, éminemment instructive et originale, que je mets tout de suite à part pour lui consacrer une lettre spéciale, car je lui prévois un avenir extraordinairement fécond ; c’est ce qu'on a désigné sous le nom d’« Histoire du Travail »; laissons donc de côté ce qui s’y rattache et arrêtons-nous devant quelques-uns des milliers d’objets dont se composent ces « Arts libéraux » objets qui parfois détonnent singulièrement avec l’enseigne sous laquelle on les a placés.

Je n’irai pas loin pour en trouver un exemple ; la première chose que j’aperçois, en entrant, est la vaste exposition organisée par le Ministre de l’Intérieur sous le titre d’« Etablissement pénitentiaire «.Voilà certes un sujet qui paraît n’avoir qu’une parenté éloignée avec les Arts libéraux. A moins que l’on ait jugé que la reproduction en fac simile des principaux instruments de supplice et des divers systèmes d'incarcération en usage aux siècles passés est du ressort de l'art dramatique. Ces études rétrospectives, qui jettent une précieuse lumière sur les oubliettes de la Tour de Nesle, ainsi que sur les circonstances palpitantes de l'évasion de Latude, ont obtenu un succès de foule auprès du public spécial versé chaque jour dans Paris par les trains de plaisir. Je me hâte d’ajouter que de plus sérieuses attractions retenaient les gens graves devant ces spectacles moroses. J’y ai été frappé surtout des profondes recherches et des énormes dépenses faites par l’administration pénitentiaire en vue d’améliorer le sort des pauvres criminels. Il appert des nombreux spécimens qu’elle a exposés que les bons soins et le confortable donnés aux scélérats de tous les degrés dans les différentes phases de la répression ne laisse plus absolument rien à désirer. Le régime des maisons centrales, décrit par le menu, a dû faire des envieux parmi les pauvres diables d’honnêtes gens qui peinent quinze heures par jour pour gagner le pain de leurs enfants et n’y parviennent pas toujours. Cette sollicitude pour le bien-être de nos intéressants voleurs et de nos sympathiques assassins m’a paru, je l’avoue, quelque peu décourageante pour ceux qui n’ont pas embrassé ces deux professions accidentées mais lucratives. Je connais plus d’un soldat et bon nombre de pères de famille qui feraient volontiers leur dimanche de l’ordinaire des condamnés aux peines infamantes, et s’accommoderaient fort de coucher dans leurs lits. Quant au tableau qui nous est fait du séjour à la « Nouvelle » il est vraiment enchanteur ; il suffit pour expliquer le nombre des petits jeunes gens qui étranglent leurs grand-mères afin de jouir quelques années plus tôt de leurs économies. La mansuétude des juges et la clémence présidentielle aidant, ces intéressants spécialistes sont à peu près sûrs, quoi qu’il arrive, d’aller, en attendant la prochaine amnistie, sous un climat paradisiaque, mener la douce existence des peuples pasteurs ; ils doivent bien rire là-bas, ces heureux gredins, des imbéciles qui meurent de faim dans les galetas sous prétexte qu’il est défendu par la morale et par la loi d’attenter à la vie et à la propriété d’autrui. Certes, cette exposition des établissements pénitentiaires était superbe et d’un puissant intérêt, mais elle a dû faire naître dans plus d’une cervelle de singulières réflexions sur l’équilibre des peines et des récompenses.

Ce qu’il faut louer sans mesure et sans trêve, par exemple, c’est l’indénombrable et grandiose exposition des écoles professionnelles. C’est une profusion dont rien n’approche. Depuis l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures, qui a envoyé, en spécimens, une admirable collection des travaux conçus et exécutés par ses anciens élèves, dont plus d’un est devenu illustre, jusqu’à l’humble école primaire de village, tous les degrés de cette échelle immense étaient là, représentés par l’élite de leurs sujets et la crème de leurs productions. On pouvait, par cet échantillon démesuré, se rendre compte de la fertilité du champ de culture intellectuelle où croît la richesse industrielle du pays. On s’expliquait, en voyant ces germes, la fructification prodigieuse d’où, à certains moments favorables, peuvent jaillir des Expositions comme celle-ci.

Les résultats révélés de cette culture intensive ne m’ont pas seulement émerveillé ; ils m’ont presque effrayé. J’y ai trouvé trop de génie en incubation, trop de phénomènes de précocité. Je me suis demandé, en tremblant, qui va semer les blés, tailler la vigne et piocher les pommes de terre, si le fils du paysan se lance maintenant dans la science et dans la littérature avec une pareille impétuosité.

Certes, nul plus que moi n’applaudit à la diffusion de l’enseignement primaire et je bénis le gouvernement quel qu’il soit qui l’inscrit dans ses programmes, pourvu seulement qu’au bienfait de l'instruction, il ajoute l’art de s’en servir dans l’intérêt de la vérité et de la vertu. Mais, ce torrent de connaissances diverses, répandu sur toutes les classes avec une imprudente prodigalité, je ne le vois malheureusement pas accompagné de l'enseignement moral; de l’éducation religieuse (et j’entends ce mot dans l'acception la plus large et la plus libérale) qui, seuls, peuvent faire de l’instruction populaire autre chose qu’un dangereux instrument de matérialisme. Grave et triste lacune; mais on ne pouvait nous montrer ce qui n'existe pas. Force nous est donc d’admirer la grandeur et la beauté de l'outillage, en redoutant l'usage qu'en feront ceux à qui il est destiné.

Médecine, chirurgie, physiologie, bibliographie, cartographie, musique, esthétique appliquée à tous les corps de métiers, même ceux qui semblent le plus réfractaires à la suzeraineté du beau, je n’en finirais pas d’ajouter des noms à des noms et des éloges à des compliments; je m’arrête ici. Nous allons voir maintenant par quelles laborieuses étapes a dû passer l’homme depuis le jour où l’étincelle divine a éclairé son intelligence obscure, pour en arriver à élever cet indescriptible monument à la gloire de son créateur ; car, bon gré mal gré, en dépit de toutes ses révoltes d'insecte rebelle, il est tôt ou tard obligé de le reconnaître, s'il est parvenu après tant d'efforts et de vicissitude à cette perfection achevée des choses, c’est parce qu'il a obéi à l’inéluctable loi qui lui a été imposée le jour ou la volonté souveraine l’a jeté nu dans la vie, avec la liberté de bien ou mal faire, avec la conscience pour guide, la raison pour flambeau et l'univers à pour domaine : la loi du travail.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

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