L'Exposition Décennale des Beaux-Arts (Sculpture)

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worldfairs
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L'Exposition Décennale des Beaux-Arts (Sculpture)

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Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

Si les peintres de tous les pays sont accourus à notre appel en nombre et en qualité inattendus, ils n’ont pas été, en cela, imités par les sculpteurs. Sauf celle des Italiens dont je dirai trois mots tout à l’heure, la sculpture exotique est restée chez elle. A peine a-t-on pu compter quelques statues égarées dans les coins sombres des salles de tableaux, ou, sous les portiques avoisinants, exposées aux familiarités des clients de brasseries. Plus d'une a dû rentrer estropiée dans sa patrie, après avoir essuyé pendant six mois les outrages des indifférents. En somme, la France a seule donné. Il n’y a pas eu de lutte; partant, pas de victoire.

Car, la compétition de la statuaire italienne ne peut être prise au sérieux. Elle appartient moins à l’art pur qu’à l’industrie décorative. Je l'ai déjà dit, et je me ferai toujours un plaisir de leur rendre cette justice, pour fouiller et ciseler le marbre, pour y chiffonner des étoffes diaphanes et y broder à jour les dentelles les plus compliquées, les Italiens n’ont pas de rivaux; mais en tirer une image vivante, ils ignorent ce que c’est. Admirables praticiens; statuaires, jamais.

Le dernier des statuaires italiens dont j’ai gardé le souvenir, je ne sais s’il est encore de ce monde, était Vela. Il nous avait envoyé en 1867 un Napoléon mourant qui était vraiment une belle œuvre ; encore qu’un peu trop mélodramatique. Mais celui-là, non plus, n’avait pas échappé à la contagion du fini à outrance, à l’insupportable perfection des détails, dans laquelle toute grande inspiration chancelle. Le Napoléon de Vela avait l’étincelle; mais les accessoires en étaient d’une exécution exaspérante; on eût pu passer une lame de canif sous chacun de ses ongles; on eût compté les poils de la couverture de voyage dans laquelle étaient enveloppées ses jambes amaigries ; la carte d’Europe déployée sur ses genoux était si merveilleusement mince que j’aurais lu mon journal à la lumière d'une bougie placée de l’autre côté. Ces miracles de dextérité transportaient la foule du dimanche; les gens de goût, eux, déploraient que cet homme de grande valeur n’eût pas jeté bas, à grands coups de ciseau, toutes ces niaiseries qui rappelaient les trilles ridicules dont les chanteurs de son pays aiment à enrichir la musique des maîtres.

Les sculpteurs italiens de 1S89 n’ont pas, comme statuaires, le talent de Vela; mais ils le dépassent en habileté comme gratteurs de marbre. On en vient à se demander comment ils parviennent à le découper de cette façon sans le casser ; c'est le seul cri d’admiration qu'ils arrachent. Créer des chefs-d’œuvre de patience et de fragilité, voilà à quoi semble se borner leurs ambitions artistiques. Prendre une matière inerte et froide, l’échauffer en la pétrissant moins avec les doigts qu'avec l'âme, en tirer, vivante et palpitante, une
image née de leur génie, voilà ce que faisaient les glorieux ancêtres de ces adroits tailleurs de pierre. Mais ceux-là s’appelaient Michel-Ange, Donatello, Jean de Bologne, Cellini, et ils sont morts depuis longtemps.

Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût acharné à amoindrir les mérites de l’industrie italienne. Sauf la partie de cette industrie qu’ils ont improprement appelé leur statuaire, les italiens sont peut-être, de tous les peuples du monde, celui qui dans ces vingt dernières années a fait le plus vigoureux effort et obtenu le plus surprenant résultat. J’ai pu constater en visitant leurs récentes expositions de Milan et de Turin qu’ils n'ont plus besoin de personne. Leurs machines égalent les meilleures. Leur instruction publique est un modèle. Rien dans ce qu’ils nous ont envoyé en 1889 ne peut donner une idée de leur puissance de travail et des progrès accomplis par eux depuis vingt ans. Ils sont en train, je le reconnais, de compromettre le succès de cet élan magnifique par des sottises politiques ruineuses ; ils ont été pris, eux aussi, par la fièvre chaude des armements et toute leur épargne y passe. C’est affaire à eux, non à nous. Tout ce que
je veux mettre dans cette parenthèse, c’est que si je me crois en droit de contester la valeur de leurs Beaux-Arts modernes, je rends pleine justice à leur génie industriel et à leur grande fécondité de travailleurs.

Je ne tiens donc pas pour œuvres de statuaire les tours de force de la sculpture italienne et je ne m’occuperai que de la sculpture française, laquelle, en l’absence des Danois, des Allemands et des Autrichiens, qui seuls eussent pu faire quelque figure dans la lutte, reste maîtresse de la place.

Plus encore que la peinture, peut-être, la sculpture française de ce dernier quart de siècle rayonne d’un éclat dont nous pouvons être orgueilleux et qui vient à point dans un moment où la manie d’élever des statues aux gens nous a pris comme une frénésie. Voilà de l’à-propos, où je n’y connais rien. Mais, que cette maladie en soit la cause ou l’effet, il est certain que, depuis l’époque radieuse de la Renaissance, on a rarement compté dans notre statuaire un pareil nombre de grands talents, plus vivaces et plus variés. On dirait qu’au lieu de nous en appauvrir, nos ruines d’il y a vingt ans n’ont fait que les rendre plus riches de vigueur et d’inspiration.

La collection superbe réunie dans la galerie Rapp l‘a bien prouvé.

J'aime peu l’obstination que mettent nos peintres, même les plus sérieux, à rappeler sur la toile des souvenirs funèbres qui devraient rester en famille. J’ai encore moins de goût pour la bravade, et pour la burlesque prétention de nous y représenter victorieux. Il n’est pas bon que les jeunes hommes, qui alors n’étaient pas nés, apprennent ainsi l’histoire. Que nous nous soyons héroïquement défendus, nous n’avons pas besoin des peintres pour qu’on le sache ; mais en dépit de tout leur talent, nous avons été parfaitement battus. Au lieu de le laisser ignorer à nos fils, nous devons leur enseigner à ne jamais l’oublier.

C’est dans ce mode discret que la sculpture, plus réservée et moins vantarde que sa sœur, s’est appliquée à glorifier nos défaites. Vous comprenez qu’ici je veux parler surtout d’un artiste qui a su donner, par deux fois, à cette idée, et avec des caractères différents une expression sublime. Le « Quand même! », qui tenait à la galerie Rapp la place d’honneur, n'est autre chose, en effet, que la matérialisation de l’admirable allégorie du Gloria Victis. Avec une extraordinaire souplesse de talent, le statuaire a chanté, dans deux tons absolument dissemblables, le même hymne enflammé de patriotisme. Dans l’un, la poésie mélancolique déborde ; la Gloire ailée emporte le vaincu dans l’Olympe où les dieux le tireront de son évanouissement et soigneront sa blessure. Dans l’autre, c'est la rude et plébéienne réalité. Nul besoin de glossaire pour expliquer ici la pensée de l'auteur : la massive Alsacienne, au biceps d’homme, a ramassé sur le champ de bataille le petit soldat qui, sanglant, déchiré, les yeux clos, s’accroche d'une main crispée d’agonisant à la jupe de la paysanne héroïque. Celle-ci a pris le chassepot abandonné et le brandit en regardant le Rhin. C’est limpide, c'est puissant et c’est sobre. Ce défi-là, personne n’aura l’idée d’en rire.

Voilà une grande idée, magnifiquement servie par un ciseau qui sait mettre du feu dans des yeux de marbre. J’ai vu à Berlin, et dans quelques autres localités allemandes, je ne sais combien de Germania d’une densité formidable, dont l’évidente visée était de représenter, elles aussi, quelque chose de patriotique. Mais ils auront beau faire, les grands artistes de M. Bismarck, aucune de leurs bonnes femmes en péplum n’ira jamais jusqu'à la semelle du gros soulier de notre Alsacienne. On se procure plus facilement trois millions de soldats qu’un Antonin Mercié.

Autour de ce groupe central, dont l’autorité domine le peuple des statues rassemblées dans l’immense hall, on peut se rendre compte de la riche production de la statuaire française durant ces dix dernières années. Elle serait cent fois trop longue à dénombrer, et je m’en abstiens ; je dirai cependant le plaisir que j'ai trouvé à y revoir une œuvre qui fit événement lorsque pour la première fois elle parut au Salon annuel: le Mirabeau de Dalou, d’un communard militant qui se trouva pat-hasard être un des maîtres de la statuaire française : Quand on pense qu’une balle « versaillaise » eût pu se loger bêtement dans le cerveau d’où est sortie l’inspiration de ce haut relief admirable, on apprécie mieux encore les beautés de la guerre civile. Henri Régnault, du moins, est mort d’une balle prussienne; c’est tout aussi stupide, seulement ce n’est pas honteux.

Je ne sais rien de plus audacieux, et d’un effet perspectif plus empoignant, que ce Mirabeau. Il est fait, avec plus de témérité, dans le procédé des portes du Baptistère de F lorence, que Michel-Ange jugeait dignes d’etre les portes du Paradis. Dalou a été visiblement hanté par le chef-d’œuvre de Ghiberti, dont la facture est si séduisante, bien qu’entachée de cléricalisme. Je ne sais trop ce qu’en penseront ses coreligionnaires politiques, mais les gens de goût estimeront certainement que l’imitation ne lui a pas nui.

Une autre ancienne connaissance retrouvée avec joie, c’est le groupe magistral et si profondément humain de Barrias: les Premières Funérailles. Comment peut-on faire, à ce point, pleurer le marbre ? Ce drame de famille de nos premiers parents a inspiré à M. Barrias l’une des plus belles œuvres de ces dix dernières années.

Parmi celles qui sont revenues aussi au grand rendez-vous, voici l'Arlequin célèbre de Saint-Marceaux, motif un peu mince pour fournir l’étoffe d’une statue grandeur nature; une statuette eût suffit et n en eût pas été moins délicieusement spirituelle. Puis la
Biblis de Suchetet, élégie gracieuse qui fit, il y a quelques années, au Palais-de-i’Indus-trie, un triomphateur de vingt-ans. Le jeune Suchetet enleva, si je me souviens bien, le prix du Salon ; depuis, on n’en a plus guère entendu parler. Se recueille-t-il? ou bien est-il de ces enfants phénomènes qui avortent au seuil de la puberté? Ce serait grand dommage pour l’art français.

Ce conscrit avoisinait un vétéran dont la belle et laborieuse carrière n’a peut-être pas eu, grâce à son dédain du bruit, toute la notoriété qu’il méritait ; il a fallu cette Exposition extraordinaire pour le tirer malgré lui de la pénombre et le mettre en pleine lumière au premier rang. Et cependant l’œuvre de M. Delaplanche est aussi admirée qu’elle est nombreuse. Son caractère propre, c’est l’élégance et la grâce ; l’extrême correction de la forme en même temps que l’horreur du banal et du lâché. La Vierge au Lys en est un échantillon charmant ; mais que de sœurs elle a par le monde, cette jolie statue, sans que le père ait pris grand souci de faire valoir sa progéniture ! Si Delaplanche était un peu plus commerçant, la réputation de Pradier n’aurait qu’à bien se tenir.

La transition est brusque entre ce talent aimable et le farouche répertoire de Fremiet. Le Gorille enlevant une Jeune Fille a eu un beau succès d’épouvante. Cette tragédie des solitudes préhistoriques est mise en scène avec une véhémence et une férocité qui font oublier la Jeanne d’Arc de la place des Pyramides. La note violente qu’elle donne relève l’exquise fadeur de toutes les femmes de marbre qui l’entourent.

Mais je me suis imprudemment embarqué dans une énumération qui n’en finirait plus si je voulais citer, ne fût-ce que par leur nom, tous ceux qui sont l’honneur de la statuaire moderne, comme les Paul Dubois, les Chapu, les Guillaume, les Falguière, les Cavelier, et Cain, et Crauk, et Franceschi, et Gautherin, et vingt autres de premier ordre, et cinquante autres encore qui, les seconds chez nous, seraient les premiers hors de nos frontières. Devant cette légion, je suis obligé de dire comme le soldat de Waterloo : « Ils sont trop ! »

Et il a fallu, je vous assure, que leurs mérites fussent robustes pour résister à la dépréciation que leur infligeait leur déplorable installation. Rien n’était mieux fait pour les amoindrir que l'entassement, je pourrais presque dire l’empilage, dans cette vaste galerie, de toutes ces images blanches, serrées les unes contre les autres au point qu’à peine deux personnes maigres pouvaient se croiser entre deux socles. Je ne sais quel prestige eût survécu à ce massacre. C’était littéralement à se croire dans la boutique d’un plâtrier-ornemaniste.

L’erreur des organisateurs a été profonde, d’avoir assigné à cette incomparable collection la magnifique, mais infiniment trop exiguë galerie Rapp. Une exposition de sculpture n’est pas à sa place dans un magasin. Il lui faut un encadrement pittoresque de verdure, de fleurs, d’arbustes, de jeux d’eau; il lui faut de l’air et de l’espace. On ne doit pas aggraver par une trop étroite promiscuité l’impression fâcheuse que produit une surabondance de marbre blanc trop neuf. Et encore faut-il que le visiteur puisse admirer les statues autrement qu’en raccourci. Il m’est arrivé, les jours de foule, de traverser la galerie de part en part sans avoir vu, de la plupart des personnages, autre chose que les orteils. Ceci est une leçon pour l'avenir. L’idéal, ce serait la Galerie des machines transformée en parc, avec ces belles choses dispersées parmi les ombrages. Ce serait, sinon plus immédiatement utile, du moins d’une esthétique plus attrayante que les manœuvres de cavalerie.

Je propose formellement cette solution pour le jour du désarmement général.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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