L'Exposition Décennale des Beaux-Arts (Peinture)

Paris 1889 - Arts, design, fashion, shows
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worldfairs
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L'Exposition Décennale des Beaux-Arts (Peinture)

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Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

Peut-être n'est-il pas d’une politesse raffinée de chanter aussi souvent que je le fais l’hymne de notre triomphe sur des étrangers qui, durant dix mois, ont été nos hôtes. On me doit cette justice, pourtant, de le reconnaître ; dès la première heure, j’ai eu soin de constater que le génie industriel des nations étrangères n’avait pas, dans ce grand concert international, donné sa note vraie et entière. Soit réprobation pour une date maladroitement choisie, soit manque de confiance dans le succès de l’entreprise, nos rivaux se sont intentionnellement amoindris, nous faisant .ainsi la victoire facile.

Sur le terrain des beaux-arts seulement, ils ont consenti à se mesurer avec nous dans la plénitude de leurs forces. Aussi le tournoi a-t-il été superbe, parce que la plupart des champions étaient de grande taille et de haute valeur.

Jamais, en effet, dans aucune des précédentes Expositions décennales, l’Ecole française ne s’était trouvée en face de tels émules. Dans ce demi-siècle, surtout, que l'on aurait pu croire absorbé entièrement par la science positive, il est curieux de voir les pays réputés les plus réfractaires au progrès de l'Art pur, faire preuve d’une fécondité absolument inattendue. Je ne veux pas dire que tous les efforts ont été couronnés de succès ; mais, enfin, la moyenne est plus qu'estimable et le phénomène mérite vraiment d’être admiré.

Conçoit-on, par exemple, l’art, aux Etats-Unis, suivant la même progression que l’extension des voies ferrées et l’épanouissement de l’industrie du pétrole? Le fait est cependant avéré. Certes, les Etats-Unis ne peuvent pas encore être donnés en modèle pour la pureté du goût et l’intelligence du métier ; mais, pour qui se souvient des choses étonnantes de naïveté qu’ils nous envoyaient en 1867 et en 1878, leur contingent de 1889 est un motif légitime de stupéfaction. On a pu parcourir, sans que l’œil en en fût sensiblement meurtri, les deux ou trois vastes salles qui leur avaient été consacrées ; on y comptait presque par douzaines des ouvrages qui n’eussent pas été déplacés même dans la section française. Si je ne leur ménage pas aujourd’hui les compliments, c’est qu’avec leur tournure d’esprit et leurs aspirations extra-industrielles, ils ont eu vraiment quelque mérite à atteindre ce résultat imprévu.

A un degré très inférieur, sans doute, les pays semi-orientaux eux-mêmes ont donné quelques preuves d’un savoir-faire absolument neuf. Au milieu de non-valeurs devant lesquelles il faut passer les yeux baissés, certains artistes de Grèce, de Russie, de Roumanie, par exemple, ont exposé des toiles que, ni vous, ni moi, certainement nous ne verrions avec plaisir accrochées aux murs de notre logis, mais qui cependant ne feraient pas trop mauvaise figure dans la salle d’attente d’un dentiste. En 1878, une sage-femme de chef-lieu de canton n'eut jamais consenti à leur commander son enseigne.

La Suède et le Danemark ont un passé qui autorise à exiger d'eux davantage. Leur enjambée semble moins vaste, mais chez eux aussi le progrès est réel.

Dans les pays artistiquement classés comme l’Autriche-Hongrie, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie, la marche en avant est positivement remarquable ; chez quelques-uns, elle atteint une amplitude surprenante. Je n’ai pas d’intention d'appeler par leurs noms les centaines de peintres qui, dans les sections étrangères, ont été les artisans de cette heureuse évolution ; mais il en est qu’on n’a pas le droit d’omettre. J’en citerai un seul, parce que le tapage qu’il a fait dans le monde, tapage de bon aloi, je me hâte de le dire, l'impose : c’est celui de M. Munkaczy.

Les deux toiles colossales exposées par M. Munkaczy sont connues depuis longtemps de l’Europe entière. Elles ont couru les capitales en véritables nomades, et la photographie les a popularisées. Elles sont assurément d’une grande beauté, surtout le Christ devant Pilate ; je leur en veux cependant de chercher à m'ébahir par leurs dimensions inutilement gigantesques et par leur notoriété surchauffée. Je leur en veux, surtout, de prétendre m'imposer un Christ que je ne connais pas. Celui dont on voit le profil en lame de couteau devant le proconsul de Judée m’est particulièrement antipathique. Il a peut-être vendu des lorgnettes dans les théâtres; il n’a, j’en jurerais, jamais prêché L'« Aimez-vous les uns les autres ». Au milieu des cinquante têtes hébraïques ou romaines qui l’environnent, toutes d’une admirable vérité de caractère et si merveilleusement disposées pour la mise en scène du plus grand des drames, la sienne, seule, est ratée, ratée à fond ; elle, dont la suavité et l’éclat devraient couvrir d’ombre toutes les autres ! A cela près, le Christ devant Pilate est certainement l’une des œuvres maîtresses de ce siècle.

L’Angleterre n'a pas de clou pareil, ce qui ne l’empêche pas de tenir honorablement son rang. Ces commerçants admirables, ces incomparables forgerons ont voulu montrer que leur idéal pouvait, à l’occasion, habiter ailleurs que dans l’importation du coton et le pétrissage de l’acier. Il y avait dans leur section un Cardinal Manning égal à ce que je connais de plus fort. Un autre portrait, celui du great old man Gladstone, pourrait presque passer pour un Bonnat. Le propre de l’art anglais est une sécheresse quelque peu maussade qui, dans certaines figures de vieillards, devient une qualité. Mais il sait être violent à son heure. Je revois dans mon souvenir un Samson trahi par Dalila qui passe en impétuosité les pages de Rochegrosse les plus épileptiques.

Très émouvante, l’Espagne, et peu joviale. Des fusillades politiques, des tortures, des décapitations et des enterrements. Le grand tableau noir où l’on voit les têtes coupées rouler sur le sol comme des boules de crochet, fort habile de facture et bien harmonieux dans son horreur n'est pas précisément propre à égayer un lieu public ; il a toutes les qualités qu’il faut pour faire tourner le lait des nourrices. Si Madrazo n’avait semé çà et là, dans la même salle, quelques unes de ses plus jolies Andalouses au sein bruni, on s’y serait cru à la Morgue.

En Italie, du chic, du métier, de la couleur trop voyante; le grand style absent. Que font donc ces péninsulaires des modèles
admirables que leur a laissés leur grand siècle ? Ce n’est pas la peine, en vérité, d’être les fils de pareils colosses d’art pour aller chercher des inspirations chez Grévin.

Rien, en Suisse, de saillant. Peinture bourgeoise, probe et calme. Tempérament sage. Sujets tranquilles : glaciers, chamois, levers d’aurore, serments du Grutli. Quelques scènes de familles vertueuses; quelques portraits d’honnêtes gens. Ce n’est pas ici que l’on risque de rencontrer de ces révolutionnaires qui cassent tout dans la maison. Aussi l’art Suisse est-il de ceux qui n’avancent ni ne reculent ; il est immuable, sur les murailles des musées comme sur les couteaux à papier en bois des Alpes.

Va-t-on me taxer de chauvinisme si je place au-dessus de toutes ces choses exotiques l’œuvre de notre Ecole française ? En mon âme et conscience, je ne puis faire autrement. Certes, dans le nombre des œuvres exposées par nous il y avait encore des scories ; il eût été mieux d’éliminer davantage. Mais ce qu'on en a vu suffit pour mettre l’art français bien loin en avant de tout. Je me répète, je le sais; mais le moyen de faire autrement ?

Seulement, une distraction m'a poursuivi et obsédé ; je veux la confesser tout de suite. Pour une fois de plus que j’aurai mis les pieds dans le plat, je n’en serais pas, je l’espère, pendu davantage.

La gloire de la collectivité qu’on appelle Ecole française s’est accrue encore par ce déploiement magnifique de sa production des dix dernières années. Mais il m'a semblé que la répartition de renommée entre tous les collaborateurs de ce triomphe national n’était pas équitablement faite. Certaines réputations ont été démesurément grossies, d’autres indûment étouffées. Un engoûment irréfléchi, une antipathie irraisonnée, le caprice ou l’intérêt d’un critique écouté, le vent de la mode soufflant de travers sur la girouette de l’opinion publique, et voilà une notoriété imposée ou démolie. L’Exposition qui vient de fermer aura eu, je crois, pour grand mérite et pour heureux résultat de faire réviser les classements de fantaisie, en mettant sous les yeux du monde entier les documents du procès.

Je sais que je vais dire une chose énorme ; je la dirai tout de même, parce que je crois que c’est une chose vraie.

Le héros de cette mémorable fête artistique a été certainement M. Meissonier. M. Meissonier a été présenté aux peuples accourus des quatre points cardinaux, en qualité de protagoniste officiel de l’art français. Chacun a été invité à saluer en lui le maître des maîtres, et une dignité suprême, superposée à toutes ses dignités, lui a été conférée comme pour lui dire : « Seigneur, vous êtes la perfection, vous avez atteint le summum de l’art, vous ne pouvez monter plus haut ; Gloire à vous ! »

Je n’ignore pas que, sur le terrain artistique, j’ai le caractère mal fait. Malheureusement, à mon âge, on ne se refait pas. Que voulez-vous? Je n’aime point la carte forcée. Il me déplaît que le gouvernement, ou une coterie quelconque, m’impose les admirations que je dois avoir, comme le percepteur me signifie les contributions que je dois payer. On n'obtiendra pas de moi par l’intimidation que je trouve les Cuirassiers de 1807 le chef-d’œuvre des temps modernes, et le portrait d’Alexandre Dumas un prodige. M. Meissonier, je le reconnais de bonne grâce, est un peintre extraordinairement habile. Nul ne sait comme lui faire refléter une bataille entière dans le point lumineux d’un bouton d’uniforme. Sous son pinceau prestigieux, et par un miracle d’adresse, ses petits mannequins militaires donnent l’illusion du mouvement et de la réalité; mais, chez eux, si quelque chose vibre, ce n’est peut-être que par l'effet des ressorts de montre qu’ils ont dans le ventre. Je ne connais qu’un seul d’entre eux qui ait véritablement vécu ; je le nommerai tout à l’heure. Son propre portrait, peint par lui-même, est tenu, par le clan de ses admirateurs à outrance, pour une œuvre à peu près miraculeuse. Je l’ai regardé longuement et minutieusement : c’est une belle photographie coloriée. La chair en est de bois; la peau en a été découpée dans le zinc; mais pas une ride n’y manque et l'on pourrait compter les fils argentés de sa barbe torrentielle. Est-ce là de la grande peinture ou de l’histologie ?

Cependant, il faut être juste ; une fois au moins dans sa longue carrière, qui, dit-on, fut pénible et grandement méritoire à ses premières heures, M. Meissonier a été un génie. C’est lorsqu’il a créé l’œuvre superbe, plus grandiose dans ses dix ou douze décimètres carrés que les hectares de peinture du fripier David, la toile minuscule qu’il a intitulée « 1814 ».

Qui ne la connaît par cœur cette page poignante? Quelle est l’âme d’artiste et de patriote qui ne s'est complue à de longues contemplations devant elle chaque fois que le millionnaire qui la détient a consenti à la livrer pour quelques instants à l'admiration publique ? Jamais, certes, drame plus émouvant n'a été rendu par le pinceau avec une plus vibrante éloquence. Le sujet en est bien simple pourtant : une troupe de cavaliers pataugeant sous un ciel sombre dans la neige fondue de quelque morne plaine de Champagne. En tête, un petit homme pâle, vêtu de gris, les mains dans ses poches, la tête réfugiée dans le collet de sa redingote. Il chevauche inconsciemment, perdu dans ses pensées, les dents serrées, le front chargé d’orages ; son œil d’aigle fouille ardemment l’horizon comme pour y chercher le dernier mot du Destin. Derrière lui, crottés, gelés, exténués, silencieux, marchent une douzaine de généraux et de maréchaux. Un seul tient droite sa tête effrontée; on y reconnaît le nez retroussé et la figure indomptée de Ney. L’un d'eux dort sur la crinière de son cheval. Les autres courbés, écrasés de fatigue et de découragement, suivent cependant avec une docilité héroïque, sans savoir où il les conduit, le chef qui porte sous son vieux tricorne délabré ce qui reste de la fortune de la France.

La vue de ce simple épisode est magique. Elle fait presque pardonner à l'immense despote ses insanités et ses crimes. On oublie le million de vies humaines inutilement gaspillées ; on oublie la patrie envahie et démembrée ; on oublie les libertés publiques mille fois outragées, et les assassinats juridiques, et la grande armée abandonnée dans les neiges de i 812 ; on oublie tous les fléaux et tous les attentats, tellement intense est la volonté, lue sur ce visage blême, de retirer la France de l’abîme où ses folles ambitions l’ont précipitée.

On oublie même les" griefs contre l’artiste, sa notoriété encombrante, la réclame tapageuse faite autour de son nom, le puffisme des tableaux payés cent mille dollars par les marchands de pétrole et transportés à New-York dans une cabine spéciale transformée en chapelle, comme pour le Saint-Sacrement. On comprend l’habit à palmes vertes et le grand cordon rouge, et les acclamations du jour des récompenses, et l’on déplore, dans le fond de l’âme, que l’étincelle qui a produit le « 1814 » se soit éteinte.

Excusez-moi d'avoir laissé M. Meissonier déborder sur cette lettre de façon à n’y plus conserver place pour les autres. Il est dans la destinée de cet homme, et bien malgré lui à ce qu’on assure, d’envahir sans cesse. Les quelques lignes qui me restent à écrire, je veux les employer à dire avec quel orgueil j’ai parcouru vingt fois les douze salles de la section française, pleines de plus de belles œuvres qu’il n’en faut pour l’éclat artistique d’un quart de siècle. Là, tous les genres se heurtent, se complètent et montrent, par leur diversité même, toute la souplesse, toute la fécondité, toute la puissance de notre art national. Le Rêve et la Musique militaire Russe, qu'on veuille me pardonner le blasphème, m’émeuvent plus que les plus achevés des petits bonshommes de M. Meissonier. Il manque à Détaille une barbe de fleuve mythologique et une clientèle d’Américains engraisseurs de porcs, pour devenir un grand homme classé. J’espère que cette lacune se comblera.

C’est pour les amateurs d'antithèses une jouissance non pareille que de voir la crème de l’œuvre suave de Bouguereau voisiner avec les rudes et si énergiquement vivantes figures de Bonnat ; les éblouissantes, parfois terribles orientales de Benjamin Constant coudoyer les ravissantes nudités de l’Olympe de Jules Lefebvre. Et Jean-Paul Laurens, le puissant Mérovingien ; et Carolus Duran, le portraitiste exquis ; et Rochegrosse, dont j’ai revu avec tant de plaisir les ouvrages de début, son Andromaque et son Vitellius ; et Morot, avec ses charges de cavalerie terrifiantes; et Maignan, Henner, Lhermite, Gervex, Cormon ; et tant d’autres qui forment la monnaie précieuse du trésor national qui s’appelle l’Ecole française !

On chercherait en vain dans cette légion, je suis le premier à le reconnaître, un de ces génies fulgurants qui éclairent une époque. Son mérite est un mérite d’ensemble. Ce dont nous avons le droit d’être fiers, c’est surtout l’abondance du talent apporté sans cesse par la source jamais tarie qui, chaque année amène au complet son contingent de recrues à cette brillante et complète phalange d’artistes. Quelques-uns des nouveaux venus, et non des moins doués, se perdent en route dans l’intransigeance et le cabotinage. C’est le déchet inévitable. Impatients d'arriver avant leur tour, ceux-là s’imaginent que la gloire peut s’obtenir en cassant des assiettes et en tirant des pétards. Malheureusement, s’ils n’y trouvent pas souvent l’honneur, ils y trouvent parfois l’argent. Mais ces inévitables impuretés ne sauraient prévaloir contre l’éclat de ce splendide fleuron de notre couronne nationale. Ce ne sera pas l’un des moindres mérites de l’Exposition de 1S89 de l’avoir mis en si belle lumière.


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