L'Exposition Rétrospective des Beaux-Arts

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worldfairs
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L'Exposition Rétrospective des Beaux-Arts

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Texte et photo de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

L'exposition Centenale des Beaux-Arts
L'exposition Centenale des Beaux-Arts

Ce ne sera, certes, ni la moins imprévue, ni la moins originale des manifestations imaginées pour glorifier la prise de la Bastille que cette prestigieuse résurrection de l’art de nos pères et de nos grands-pères. Si la corrélation entre le but de la fête et la manière de la célébrer m'échappe absolument, le procédé ne m’en ravit pas moins, et je vous prie de croire que nul scrupule politique ne m’a empêché d’en jouir de bon cœur.

L'homme d'esprit qui l’a conçue et l’homme de génie qui l’a réalisée sont évidemment des gens très forts. Ce qu’il a fallu, en effet, de volonté, de persévérance et d’habileté diplomatique pour arrachera des centaines de collectionneurs, être farouches par destination, leurs richesses artistiques, ce sang de leurs veines, cette moelle de leurs os, et pour se faire autoriser à les livrer, six mois durant, à toutes les curiosités du globe, approche de l’invraisemblable.

Je lui ai donné, pour mon compte, de longues et cependant trop courtes heures. J’ai cherché de mon mieux à entasser dans ma mémoire ces trésors si jalousement cachés dans le secret des galeries particulières, comme les sultanes au fond des harems, ou égarés sous les voûtes obscures des vieilles cathédrales, ou ensevelis dans les catacombes des musées de province, puis tout d’un coup jetés par monceaux à la grande lumière du soleil. Je me suis grisé sans vergogne de cet éblouissement ; je me suis gavé de cette pâture, malheureusement éphémère, et n’ai nulle honte de ma gloutonnerie, car c’est un de ces festins qui ne se recommencent pas.

De ces visites, insatiablement répétées deux impressions me sont demeurées distinctes,, dont l’une au moins quelque peu inattendue.

D’abord, la satisfaction, poussée parfois jusqu’à l’étonnement, de me trouver face à face avec des œuvres jusque là inaccessibles au vulgaire et connues seulement par leur renommée , ou avec d’autres entrevues à travers les brumes de ma première jeunesse et restées dans mon souvenir entourées d’une auréole.

Ensuite, faut-il le confesser? je ne sais quelle vague inquiétude d’esprit, mélange mal défini de surprise et de déception, en présence de certains tableaux célèbres qui furent l’objet de mon premier culte artistique et qui, retrouvés après quarante années de séparation, m’ont laissé froid et décontenancé. Je gagerais que je ne suis pas le seul, parmi mes contemporains, que ce sentiment pénible ait envahi.
J’a.vais presque l’âge de raison, hélas! à l’époque lointaine où s’accomplissait la lutte homérique entre les coloristes et les ingristes. Comme tout adolescent conscient de sa dignité d’homme libre, je tenais naturellement pour l’insurgé Delacroix contre son illustre,
mais déplorablement classique adversaire. Ce que je rompis de lances à ce sujet défie tout calcul. Si je n'y laissai point ma peau, ce fut par miracle.

Les années ont passé, nombreuses, sur ces carnages, et calmé ces bouillonnements. Le devoir d’imposer, degré ou de force, au bourgeois récalcitrant le Sardanapale comme le chef-d’œuvre des siècles et de proclamer l'Apothéose d'Homère une platitude incommensurable (la question se posait ainsi, ni plus ni moins) a fait place à d’autres soucis. Il a fallu cette réapparition magistrale pour remuer la cendre de ces souvenirs et en ranimer les étincelles.

Mais le plaisir de revoir tant de vieilles connaissances, amies ou ennemies, n’a pas marché sans quelques désillusions. Plus d’une fois, je me suis demandé tout bas comment j’avais bien pu échanger avec mon prochain tant de paroles désobligeantes à propos d’œuvres dont les splendeurs se sont, dans l’intervalle, changées pour moi, en difformités. Il semble que le sens artistique se modifie avec l’âge, comme la vue, et que les deux peuvent devenir presbytes.

Ce que je trouve de souverainement attrayant dans cette exposition de peinture rétrospective, c’est qu’on y suit de l’œil, avec une netteté et une profusion de documents sans égales, les avatars de l’art français depuis un siècle. On y aperçoit, avec la clarté que donne l’éloignement, les faussetés et les ridicules qui nous échappaient au temps où les choses étaient proches. On y distingue à l’œil nu l’influence que les mœurs, les modes, les conventions d’une époque exercent sur son art, dont elles dévoyent souvent les plus beaux génies. Tout cela vous apparaît éclatant et précis, et je suis bien obligé de dire que, dans la comparaison qui s'y impose à chaque pas, l’avantage n’en reste point au passé.

Ce n’est certes pas le Couronnement de Napoléon Ier, malgré sa superficie démesurée, qui fournira des arguments pour me démentir. Cette auguste assemblée de rois, de princes et de maréchaux, déguisés. en chiens savants, n'était guère, il est vrai, un sujet à faire briller le talent du peintre de Romulus et de Marat. Il est cependant précieux comme document, en ce qu’il donne la note exacte de l'époque : aplatissement et caporalisation de l’art. Le despote imposait ces choses énormes à son peintre, du même ton qu’il commandait une culotte à son tailleur. De l’art divin, de l’inspiration personnelle, il se souciait comme d’un conscrit réformé. Pourvu qu'il y eût, là-dedans, beaucoup de pompe théâtrale, de plumes sur les chapeaux, de broderies sur les habits, que les deux mille seigneurs galonnés et empanachés qui peuplent ce vaste cabinet de figures de cire eussent bien l’air d’être les obscurs satellites de ce soleil, qui était lui, peu importait, en vérité, que les tètes des bonshommes fussent en carton, et que leurs corps fussent des mannequins.

Quand cette friperie et cette quincaillerie, quelles s’appellent le Sacre ou la Distribution des drapeaux, sont vues dans leurs musées respectifs, en compagnie des flagorneries officielles des différents autres régimes, elles sont sans grand inconvénient. Ici, dans le redoutable voisinage de la peinture contemporaine, elles donnent des nausées.

L’art de la Restauration, largement et admirablement représenté d'ailleurs, ressemble à quelqu’un qui respire, après qu'un poids écrasant a été enlevé de sa poitrine. On y sent les dilatations de la délivrance. Plus de soldats de la Grande Armée déguisés en Romains de tragédie ; plus de batailles de cirque olympique ; mais, excès de scènes élégiaques ou romanesques. Souverains partant pour l’exil ; adieux à la lueur des torches ; courtisans éplorés, noyés dans leurs cravates, généraux en escarpins et bas de soie ou chambellans en troubadours de pendules. Le la, c’est le chapeau Paméla de Mme Récamier, c'est le turban de Mmc de Staël. Jusque dans les scènes les plus mythologiques et les moins vêtues de Gérard et de Girodet, on devine la garde-robe de Heim. Age de repos et de transition, durant lequel commence à gronder sourdement dans les sous-sol, le volcan qui va, tout à l’heure, faire son éruption.

Avec l’usurpation de Juillet, en effet, nous voyons naître et éclater la guerre des classiques et des romantiques ; les deux soeurs jumelles, la littérature et la peinture, déchirées par les mêmes discordes, attaquées et défendues avec un pareil acharnement. On revoit, accrochées aux galeries supérieures du dôme majestueux des beaux-arts, grand nombre de toiles célèbres des deux écoles, instruments et témoins de cette lutte mémorable, bien étonnées sans doute de se sentir si paisibles en tel voisinage. Nous qui sommes déjà pour elles la postérité, nous passons calmes de rune à l’autre, de la Bataille de Taillebourg au Martyre de Saint Symphorien, sans que notre pouls s’accélère. Si pareille conjonction s’était vue en 1840, quelle déflagration, mes amis, et quel carnage !

Cependant, tout passe, même les animosités d’artistes, les plus tenaces qui soient connues. Et puis, nos mœurs sans doute se sont adoucies ; il n’est plus d’usage de s’égorger pour des questions d’esthétique ; si nous avons encore des écoles ennemies, elles combattent du moins à armes courtoises. Si je lisais aujourd’hui dans les journaux qu’hier au soir un parti de coloristes a rencontré sur le trottoir un gros d’élèves dé Puvis de Chavanne et que les adversaires se sont exterminés jusqu’au dernier, je demanderais à vérifier, avant d’y croire. En 1845, je n’aurais pas compris que l’aventure pût finir autrement.

Je vais peut-être dire quelque chose d’énorme, et, pour mon repos, je souhaite n’être entendu d’aucun des obligeants collectionneurs dont la bonne volonté nous a procuré ce régal ; mais, quand je regarde toutes les œuvres rares exhumées pour cette fête des yeux et de l’esprit, apparaissant empreintes encore du cachet et du parfum de leur temps, j’en suis venu à cette étrange conclusion qu’à aucune autre époque de ce siècle la peinture, c’est-à-dire l’art de faire vivre et palpiter la toile, n’a atteint la perfection que nous lui voyons depuis vingt-cinq ans.

On peut me lapider ; mais on ne m’empêchera pas de crier, comme je le pense, qu’un portrait de Bonnat est plus réellement fait de chair, de muscles et de sang que tous les sapeurs-pompiers du sans-culotte David. Léopold Robert a émerveillé le monde, durant un quart de siècle (ou assommé, selon les goûts), avec ses Moissonneurs de faïence ; mais si Léopold Robert était encore des nôtres, je le défierais bien de peindre le Labourage nivernais, aussi éblouissant, celui-là, aujourd’hui qu’il y a vingt-cinq ans. Horace Vernet a été, sous Louis-Philippe, le demi-dieu de la peinture militaire ; son œuvre a fait pousser .tout le long de la monarchie parlementaire des rugissements d’admiration. Qu’est-il devenu, bon Dieu! Quels chromo !

Sont-elles assez papier peint, ses batailles ! Sont-ils assez empaillés ses régiments montant à l’assaut et ses bataillons carrés à la retraite de Constantine ! Croyez-vous que je ne donnerais pas deux kilomètres de ces toiles sans fin pour un Détaillé grand comme la feuille de papier où j’écris ceci? Tenez, moi qui tiens cette plume, j’ose faire cette amende honorable : Je brûlerais tout ce que j'ai adoré des images grimaçantes de l’apôtre Delacroix pour une pochade à ramasser n'importe en quel coin de l’atelier de Jean-Paul Laurens. Voilà pour moi la conclusion de l'Exposition centenale. Et, si vous le voulez, j’irai plus loin encore; je soutiendrai, la lance au poing, que l'on peut sans blasphémer mettre la Vénus de Bouguereau sur la même cimaise que la Source d'Ingres. J’en appelle à tous les peintres sur porcelaine.

Les organisateurs de cette Exposition de revenants ont donné aux amis de l’art un régal sans prix ; mais leur admirable entreprise, avec son indicible succès, me semble avoir abouti à un résultat directement opposé à celui que sans doute ils cherchaient. L’exposition centenale a réussi surtout à faire briller d’une lumière inattendue l'exposition décennale. L'art des trois premiers quarts du siècle vivait sur sa réputation. Sauf quelques éclatantes exceptions, dont plusieurs sont au Champ-de-Mars, l'ensemble reste bien fade et bien défraîchi. Nombre de jeunes gens ayant à peine dépassé la cinquantaine vivaient dans le culte enthousiaste et respectueux d’œuvres renommées qu’ils n’avaient jamais vues, sinon par les yeux de leurs ascendants; aussi les parquets de l’exposition centenale sont-ils quotidiennement jonchés d’illusions perdues. Ce que les gardiens en doivent balayer tous les matins !...

Entendons-nous bien ; il y a, je le répète, parmi ces œuvres, quantité de toiles superbes. J’y ai, pour ma part, trouvé des Prud’hon,des Géricault, des Decamps qui m’ont consolé d’avoir revu sans plaisir les Deveria, les Schopin et les Horace Vernet, dont les reproductions à la manière noire ont fait la joie de mon enfance. Mais la légende qui a placé au premier rang dans le firmament de l’art et sur le marché financier de la peinture tant de peinture surfaite a reçu, dans les six mois qui viennent de s’écouler, un accroc qu'elle parviendra difficilement à raccommoder.

Ce qu’il faut admirer, par exemple, sans restriction, ce qui éveille chez l’artiste des admirations sans mélange, c’est la merveilleuse collection d’esquisses et de dessins qui remplit deux ou trois des salles du premier étage. Ici tout est volupté pour les yeux. Crayons, sanguines, gouaches, aquarelles, simples croquis à la plume; c’est par milliers que se comptent les pièces de choix de ce trésor immense. J’aime à l’infini ces portes entrouvertes sur la pensée des maîtres, par où l’on peut pénétrer dans l’intimité de leurs procédés, de leurs recherches et de leurs tâtonnements. Curiosité légitime, faite pour augmenter encore le prestige des grands créateurs, en montrant au prix de quel travail d’esprit, de quelles consciencieuses hésitations, ils parviennent à réaliser leur idéal. N’y eût-il que cette inestimable et malheureusement trop éphémère collection, l’exposition des œuvres du siècle, en dépit des déceptions partielles qu'elle procure, serait encore une chose magistrale et grandiose, digne de prendre sa part dans le triomphe commun de l'Exposition universelle de 1889.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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