L'exposition du Vêtement

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worldfairs
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L'exposition du Vêtement

Message par worldfairs »

Texte de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

Voila un mot qui dans une exposition n’a l'air de rien ; dans celle-ci, il est immense. La chose qu’il embrasse n'a pas de limites ; on ne sait où elle commence et où elle finit. La quantité en est extravagante ; la variété infinie ; Homère lui-même, le vieux dénombreur sempiternel, y eût perdu le souffle. Les salles succèdent aux salles, les vitrines aux vitrines, comme les flots d’un océan. On n’imagine pas, même après l’avoir longuement vue, quelle science a dû être dépensée, quelle somme de génie créateur, le mot n’est pas excessif, répandu à pleines poignées, quel art, parfois bizarre, souvent exquis, prodigué sans compter, dans ce but, en apparence si simple, de couvrir la nudité de l’homme et de sa compagne. Tout ce que l’industrie a produit de plus savant et de plus raffiné y est mis en œuvre, depuis la machine la plus compliquée jusqu’au pinceau le plus inspiré et au plus habile ébauchoir, pour des riens capricieux, pour des nouveautés éphémères qu’une même saison voit naître et mourir, qu’un caprice de la mode fait éclore et brise l’instant d'après.

De ces choses, utiles ou frivoles, les plus avidement recherchées par le visiteur, est-il besoin de le dire, ce sont les dernières. Il est des heures où elles deviennent inabordables. Les draps magnifiques, les belles cotonnades à bon marché, la genèse des industries textiles, n’obtiennent la faveur que de quelques spécialistes et d’un petit nombre de philosophes; tandis que les robes de dentelles de soixante mille francs et les diamants invraisemblables arrachent au public, qui s’écrase autour d’eux, des cris d’admiration qui confinent au délire. Ceci dit uniquement pour montrer que la démence n’est pas l’apanage exclusif de la politique.

Par une disposition méthodique très bien comprise, les quatre principaux états du vêtement : matières premières, tissus, habillement, accessoires décoratifs, sont placés dans des salles successives qui permettent d’en suivre sans fatigue les transformations. Après avoir vu le lin dans sa forme rudimentaire, la laine en toison, la soie enroulée sur ses cocons dorés, on passe aux étoffes de toute espèce, depuis le drap plébéien et l'indienne démocratique jusqu’à la lingerie fine et aux splendeurs de la soierie lyonnaise. Puis, suivent immédiatement les vêtements confectionnés, auxquels je reviendrai tout à l’heure. Puis enfin la joaillerie, la dentelle, les mille inutilités indispensables à toute femme qui veut n’être pas confondue avec les élégantes des âges préhistoriques.

Je serais entraîné trop loin si j’entreprenais de parler des fils et des tissus, dont l’exposition est, d’ailleurs,- aussi monotone qu’elle est belle. J’avoue que mon incompétence, en ce qui concerne l’objet de la présente visite, est radicale en ce qui regarde spécialement le mérite intrinsèque des étoffes utiles ; je prie le lecteur de m’excuser si j’évite de lui en donner des preuves trop humiliantes pour moi et j’arrive tout de suite au vêtement proprement dit.

Le vêtement d’homme me laisse tiède. Je trouve déplaisant à voir, sur un mannequin, le costume, si disgracieux déjà sur nos personnes, que nos tailleurs nous infligent. Son galbe outré et prétentieux, son horreur du pli, seule et maigre ressource de l’art dans l'inqualifiable esthétique du vêtement moderne, m’inspirent une répulsion impossible à vaincre. Plus la coupe en est correcte, plus elle m’est odieuse. Je demande donc à ne pas m’arrêter devant les étalages des confectionneurs éminents dont les mérites ne tombent point sous mes sens. Si l'or et l’argent des uniformes civils et militaires n’y jetaient çà et là une note délassante, ce serait une perfection lugubre à faire fuir un artiste en pompes funèbres.

Les grands bazars de confection parisiens sont ceux qui étincellent le plus, et je les félicite de cette concession au plaisir des yeux. Le bourgeois modeste qui va chaque année à la Belle Jardinière renouveler son complet de quarante-neuf francs ne se doutait sûrement pas que cet établissement roturier se livrât à de telles débauches de passementerie fulgurante. Il y a là dedans un suisse d’église dont la dorure est épique. Mais, si j'étais membre du jury des récompenses, je donne-rais plutôt la médaille d’or à la vareuse qui se découdrait le moins et ne perdrait pas ses boutons, qu’à ce ruissellement de métaux précieux.

On trouve naturellement plus de variété dans l’accoutrement féminin, et plus d’imprévu aussi. Les couturiers en vogue (les femmes du commun seules, à ce qu’il paraît, ont maintenant des couturières) y ont fait tout simplement des prodiges. Quelques-uns de ces messieurs, dont les noms vous sont, je pense, aussi indifférents qu’à moi, ont exposé, sur mannequins, des robes d’une richesse si violente qu’on ne sait si l’on doit crier à la merveille ou à la mascarade. Il semble impossible qu’une femme saine d’esprit se mette ces choses-là sur le dos. Or, argent, pierres précieuses, plumes d’oiseaux rares, ailes de mouches couleur d’arc-en-ciel, toutes les flamboyances de la nature et bien d’autres encore y figurent. Je me demande dans quel monde, si ce n’est dans quelque harem ultra-oriental, ces costumes peuvent être portés sans ridicule ; je ne leur vois point de place dans la civilisation européenne.

Heureusement, tout n’est pas dans cette tonalité inaccessible au vulgaire. Il y a des robes de ville d’une sobriété élégante, des robes de bal d’un grand luxe dans leur simplicité, des amazones sévères et quantité d’autres chefs-d’œuvre dont mon ignorance notoire en fait de toilettes mondaines ne me permet pas d’apprécier, à leur juste valeur, tous les mérites.

Bien que le sujet soit quelque peu scabreux, je suis bien obligé de placer ici quelques lignes sur une variété spéciale de l’habillement, je devrais dire du déshabillement, qui ne laisse pas de faire un certain bruit dans Landerneau. Je veux parler de l’exposition des corsets.

C’est un des succès les plus tapageurs et les plus gais de l’endroit. Où diable peut-on bien trouver les femmes à qui seront vendus tous ces appareils de compression, ornementés de cette façon hyperbolique ? Pas, à coup sûr, parmi les mères de famille qui gardent la maison en filant la laine. Riez de ma naïveté ; mais laissez-moi dire que ces centaines d engins orthopédiques, aux sinuosités indiscrètes, brodés d’or, d’argent, de soie, de perles fines, pailletés, galonnés, garnis de cygne, enrichis de pierres précieuses, où le velours, la soie, le clinquant se marient d une façon si impudente avec la baleine et le caoutchouc, doivent donner aux habitants des îles Liou-Kiou et autres citoyens neufs accourus de l’autre hémisphère, une étrange idée des mœurs de la troisième République française. Je ne suis pas bien certain, quoique peu prude, qu’il n’eût pas mieux valu laisser ces produits interlopes dans l’arrière-boutique des fabricants qui se livrent à cette singulière industrie.

Comme on devait s’y attendre, le chapeau et la chaussure ont afflué, eux aussi, avec l’abondance d’un déluge; la fécondité des créateurs s’y est donné carrière ; la perfection ne saurait aller plus loin, la fantaisie non plus. Mais c’est dans la partie purement ornementale, surtout, que l’éclat de cette exposition du vêtement est fulgurante. Je n’y ai pas regretté l’absence, presque générale, du châle de l’Inde qui, encore en 1867, était adoré comme une idole par les jeunes mariées. Il n’en est plus question, Dieu merci! Il est allé rejoindre dans le gouffre de l'oubli le chapeau Paméla et les manches à gigot (qui semblent cependant vouloir tenter une rentrée à l'heure qu’il est). Il était devenu exaspérant, ce carré d'étoffe exotique avec ses dessins baroques et ses prétentions à un art intraduisible. Pour une fois., en le mettant au grenier, la mode a eu le sens commun ; ne lui marchandons pas notre approbation. Le châle a été bien à propos remplacé par le vêtement de velours, façonné, en milles formes qui, il faut en convenir, ne sont pas toujours heureuses et que l’Exposition nous montre dans toute leur exubérance. C’est beau comme fabrication, mais d’un goût bien compliqué. Que n’en revient-on une bonne fois, sans y chercher la petite bête, aux velours unis de si grande et si artistique allure ; à ce magnifique velours d’un noir simple et profond, l’une des gloires de la fabrique lyonnaise, et qui double la beauté d’une jolie femme.

D’éblouissement en éblouissement, par une transition habilement graduée, nous arrivons dans le logis des dentelles. A la bonne heure! voilà qui est aimable et compréhensible, et en même temps d’une exécution merveilleuse.

Pour croire que des doigts de paysannes ont donné le jour à ces ouvrages de fées, il faut voir au travail les deux fortes Brabançonnes qu’un fabricant belge a eu l’idée d’installer à côté de sa vitrine et qui jouent de leurs petites bobines avec une dextérité de prestidigitateur. Trois nations surtout : la France, la Belgique et l’Angleterre, ont des expositions de dentelles d’une richesse étonnante, autant par la grâce et la distinction du dessin que par l’exquise délicatesse de la façon. J’y vois des volants de robe dont chaque mètre vaut un arpent de vigne ; des voiles de mariées d’une perfection inaccessible; des fichus, des garnitures d'ombrelles, des mouchoirs de poche qui semblent tissés dans la vapeur d’une matinée d’été. A peine si cela existe, et cependant ce sont autant d’objets d’art d'une valeur insensée. Et tous ces trésors sont là, entassés, jetés pêle-mêle, à la volée comme un déballage de cotonnades à dix sous le mètre. Il y a de quoi tourner les têtes les plus solides du sexe auquel j’ai le regret de ne pas appartenir.

Nous voici enfin sur le seuil de la joaillerie. L’approche en est défendue par des grilles d’opéra comme on en voit au cinquième acte du Prophète, et qui, à six heures sonnant, se ferment sur le trésor. La salle n’est pas grande, mais elle renferme bien pour cinquante ou soixante millions de Ces petits cailloux brillants que les femmes sauvages se suspendent au cartilage du nez et que les femmes civilisées accrochent à un trou qu’elles se font percer dans le lobe de l’oreille. La vue seule de ces petites pierres polies les met dans un état de fièvre sui generis. En posséder de plus ou moins grosses, en plus ou moins grande quantité, est, paraît-il, une des préoccupations les plus impérieuses de l’existence de la femme du monde, et l’un des plus sûrs moyens de faire mourir de jalousie ses amies intimes ; ce qui est, comme on sait, le but le plus immédiat de la toilette des dames.

Je n’ai pas, je le confesse, le sens du diamant. Ses feux insolents me révoltent. Je ne lui reconnais qu’un mérite, celui d’être cher ; mérite incontestable, d’ailleurs, au temps où nous vivons. Comme ornement je lui préfère la perle, plus mystérieuse et plus discrète. Ce n’est pas que son origine soit beaucoup plus relevée. Ces deux roturiers ne sortent ni l’un ni l’autre de la cuisse de Jupiter; l’un est un vulgaire morceau de charbon ; l’autre le produit d’une sécrétion maladive de l’huître. Mais celle-ci sait se tenir à sa place, tandis que celui-là s’étale avec les manières orgueilleuses du parvenu. Je ne donne du reste, ma préférence que pour ce qu’elle vaut, je sais quelle ne pèsera pas lourd dans la balance.

Au milieu de la salle, dans un petit tabernacle isolé, trône « le plus gros diamant du monde » ; un bouchon de carafe de cinq millions, qu’un mouvement d’horlogerie fait valser, le jour durant, aux yeux des visiteurs hypnotisés, et qu’un mécanisme combiné pour le soustraire aux caresses des pickpockets fait rentrer sous terre pendant la nuit. Une garde d’honneur veille sans cesse sur lui. Il est obèse, orgueilleux et bête comme un potentat oriental. Mais la foule le salue bien bas. Il y a des gens qui viennent de loin, en train de plaisir, pour le voir.

Le diamant ne vaut, à mon sens, que par le parti qu’en tirent des artistes comme les Boucheron, les Sandoz, les Fontana, les Mellerio et autres princes de la joaillerie qui eux, du moins, savent lui donner, quoi qu’il en ait, un air intelligent : tour de force extraordinaire. Pour l’élégance de la forme et le bon goût des dessins, la bijouterie française est encore la première du monde ; elle seule sait enlever au diamant ses airs de parvenu et lui donner presque de l’esprit.

Me voici à la limite de cette lettre et je n'ai pas parlé de la bijouterie d’or et d'argent; un monde. Je ne veux pas me répéter en disant que là encore nous sommes avant les premiers et que celles des autres nations qui ont voulu briller à côté de nous n’ont pu que nous imiter ; je donnerai seulement, en passant, un bon point à l’Italie pour ses bijoux d’or, façon antique. Elle n’y a pas dépensé une forte somme d’imagination, n'ayant eu qu’à copier l’art de ses ancêtres d’il y a dix-neuf cents ans ; mais, elle a eu le bon sens de le copier sans l'embellir. Ce que je considère comme une discrétion éminemment méritoire; la modestie n’étant pas une vertu commune dans le pays où fleurit l’oranger.


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