Les fêtes

Paris 1925 - Arts, design, fashion, shows
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worldfairs
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Les fêtes

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Texte de "L'art vivant" de 1925

Les soirées de l'Exposition sont du music-hall, ou du moins un décor de music-hall dans lequel circule une foule dont l'habit jure quelque peu. Elle semble assister à une répétition, en costume de ville. Mais le décor est épique et les éclairages sont à plein feu.

Les fontaines flottantes
Les fontaines flottantes

A ne regarder que leur miroir de Seine, en ces soirées se jouent une féerie à la Loïe Fuller admirable.

De loin, en cheminant le long du quai obscur, hors l'Exposition, ne voyant que les reflets de la fête sur les arches du pont, l’on aperçoit la rivière comme une soierie à moires d'or et de pourpre, dont la splendeur liquide est incomparable.

La fontaine Lalique
La fontaine Lalique

Je vous prie de redonner à ce mot usagé toute la vigueur intacte de l’étymologie. Il ne faut point limiter par la comparaison d’une étoffe ou d'un métal. L’eau y travaille sans cesse de sa trame.

Si, d’ailleurs, vous regardez la Seine du haut des quais clairs de l’Exposition nocturne, toute cette féerie de terre promise, de fleuve insaisissable, vous constaterez quelle s’est soudain obscurcie. Et la rivière même est, en son cours central, sombre, triste, nostalgique, évocatrice de naufrages sans éclat et de noyades discrètes.

La tour de Champagne et les jardins du pavillon de Sèvres
La tour de Champagne et les jardins du pavillon de Sèvres

Oui, malgré la double rangée d’illuminations des restaurants et bateaux.

Oui, malgré les cascades et les fontaines lumineuses.

Regardez.

Sans doute, il y a les cascades déversées du haut du Pont Alexandre-III.

C’est un Niagara tiré au cordeau et tendu pour recevoir des arcs-en-ciel étranges. Certains mauves, certains grenats y émeuvent particulièrement l’œil.
Ce rideau d’eau mérite qu’on le traverse. Car certains bateaux le franchissent. On s’v courbe sous la douche qui tombe à grand fracas de couleur s’éparpillant en mille cristaux, ruisselant en pluie de n'importe quelle ondée.

La tour de Bourgogne
La tour de Bourgogne

L’impression est singulière. Un peu, une attraction-surprise comme il y en a dans le parc aux attractions. Mais autrement raffinée, et autre chose, en choc avec la féerie. Devant cette suave poussière d’eau nuancée en gamme du prisme, les fontaines lumineuses montent en geysers.

Il faut bien dire que ce ne sont point des fontaines lumineuses, et que, à mon sentiment, il n’y a guère à comparer avec l’innovation extraordinaire de l'Exposition Universelle de 1889.

Ce sont d'énormes bouées-toupies, baleines rondes, qui tirent un feu d’artifice aquatique par des tourniquets d’arrosage un peu plus complexes que ceux de nos pelouses des grands parcs publics et privés.

A cette fontaine, à l’état de squelette métallique, il manque la parure d’une décoration. Je reconnais qu’elle a perfectionné l’art du jet d'eau et qu’il est peu de combinaisons dont elle ne soit génératrice. Mais il manque sinon le dauphin ou l’amour versaillais, du moins une architecture. C’est trop le fer pour le fer.
Soudain ces masses noires et flottantes s’éclairent d’une double ceinture de hublots. Un système de projection rotative et changeante fait passer des clartés de couleurs différentes qui vont peindre les eaux jaillissantes. Le coloris vient de l’extérieur. Il faudrait une coloration interne. Le jet d’eau devrait monter comme normalement bleu, vert ou rouge, et non en reflet.

Le pont Alexandre illuminé
Le pont Alexandre illuminé

Non loin, auprès des trois péniches Poiret, quelques menus jets inlassablement verticaux sont absolument lumineux en soi. et c'est une " remarque ” auprès du grand tableau.

Mais, sur la rive droite, deux autres fontaines, celles-là rectangulaires, composent des paysages d'eau, avec fusées et pièces, sans qu’jl y ait intervention de couleur.

Du moins à ce jour où j'écris, car il faut tenir compte de I avenir en une Exposition qui ne s’est point fixée du premier coup dans une perfection arrêtée et complète, mais s'installe encore, s'installera tout le temps... ce qui est la vie, après tout !

Une autre fontaine lumineuse, d'un tout autre genre, terrestre si l’on ose ainsi dire, en vasque, se dresse au fond de l'Esplanade des Invalides. Elle a autrement d’originalité. C'est l'obélisque aux cent mille aiguilles d'eau comme des lances de diamants.

Et n'est-ce point une extraordinaire fontaine sans eau, glacée et rougeoyante, qu'on admire le soir dans le pavillon de la métallurgie ?

Quant aux illuminations, elles procèdent de deux principes : l’éclairage général et l'illumination proprement dite.

L’éclairage tend surtout à la lumière diffuse et épandue sans source lumineuse apparente. Il y en a détonnants effets obtenus par des foyers dissimulés à ras de terre, dans les corniches, au haut de tourelles et minarets.

Les péniches de Paul Poiret "Amours, délices et orgues"
Les péniches de Paul Poiret "Amours, délices et orgues"

Les deux grandes portes, celle de la Concorde, celle entre Petit et Grand-Palais, qui sont contestables le jour, prennent la nuit, grâce à la disposition de leur éclairage, une allure toute nouvelle et fort curieuse.

Les hautes cheminées de lumière jettent une sorte d’appel sur le ciel de Paris, avec zone apaisante de demi-obscurité sur la terre... et c’est la réalisation ingénieuse et grandiose d une formule poétique heureuse.

Et toute la ferronnerie un peu funéraire en style “ obus de l'autre porte se polit, reluit et s’argente à ses propres lumières issues de chaque angle, comme si elle était à gonds lumineux.

Ne cherchez guère sur l'Esplanade, vouée surtout aux illuminations dessinant les monuments, des effets de ce genre de lumière, sinon aux deux originaux reposoirs de fleurs selon l’art nègre. Là, du moins, il y a de stupéfiantes lumières vertes et mauves stérilisant d'aspect les plantes les plus naturelles et banales.

Mais cherchez cet éclairage insinuant, séducteur et interloquant, si doux aux yeux et si caressant à la pensée, plutôt sur le Cours-la-Reine, autour des pavillons étrangers qui savent si bien mettre la perspective et l’air autour d’eux, et encore plus la nuit que le jour, alors qu’ils sont pressés et entassés.

Cherchez-le non moins au mas provençal, aux jardins de la Ville de Paris...

Quant aux illuminations, elles gardent une immobilité splendide, mais un peu trop arrêtée aux dessins des pavillons. Elles sont des lignes d’un plan.

11 leur manque le mouvement des enseignes lumineuses, le feu changeant des rayons infernaux violacés.

Elles sont la formidable armée des lampes à lumière ordinaire, avec une discipline parfaitement observée : la perfection de l’uniformité.

Seuls, les créneaux rouges du long mur du parc d’attractions, et certaines façades soulignées de lampes rouges, mettent un peu de variété dans l'ensemble qui est bien trop à l’instar électrique d’un soleil, notre seigneur sans nuage.

Allons-nous regretter les rampes de gaz bleuissant sous la rafale ?

La tour Eiffel - Le plus grand agent de publicité du monde et la plus moderne expression architecturale de l'exposition
La tour Eiffel - Le plus grand agent de publicité du monde et la plus moderne expression architecturale de l'exposition

Les soirées de l’Exposition pourraient être du super-music-hall si elles étaient moins radieuses, d’un éclat continu, si elles jouaient avec les ombres, à l'imitation de Notre Dame la lune...

Oui, mais là aussi il faut réserver l’avenir. On m'assure que des métamorphoses sont prévues.

J'ai dit le fil noir persistant de la Seine. Un soir on l'a rendu lumineux par un cortège nautique.

Idée heureuse, d’autant qu’on n’avait pas revu de grande fête vénitienne sur la Seine depuis l'Exposition de 1900.

C'est pourquoi sans doute les motifs mêmes de ce cortège, très soigné en son exécution, demeurèrent d'une formule assez conventionnelle. C’est un art perdu à Paris que celui de la fête vénitienne.

La Seine est aussi abandonnée que le Palais-Royal, à la considérer sous cet aspect, en dépit des efforts restreints de la jeune république de l'Ile Saint-Louis.
Il fallait applaudir à ce cortège nombreux et varié, pour lui-même et pour qu’il en inspire d'autres.

Il y avait, parmi les unités civiles de ce cortège — les bateaux militaires qui y prirent part firent surtout grand tapage de combat naval avec flammes de Bengale pour prise de cinéma une sorte de music-hall flottant avec danseuses rythmiques.

Mais la Loïe Fuller, à laquelle il faut toujours faire appel pour ces choses, n’avait-elle point le projet, qu’on voudrait voir réalisé, d’établir sur un radeau ses danses de flammes ?

Et il y eut des bêtes et des fleurs comme posées à même le fleuve et filant selon le courant, avec carcasse des bateaux et barques invisibles, qui étaient d’une conception fort judicieuse.

Il y a d’ailleurs tout un cortège nautique constamment à l’escale. — pourquoi y demeure-t-il, pourquoi ne ferait-il pas cavalcade nautique chaque soir ? — celui des péniches restaurants-dancings. Parmi ses éléments, quelques-uns ont une silhouette illuminée assez brillante et originale, qui vaut d’être regardée avec quelque attention.

Un autre soir, ce fut la kermesse belge.

Car il y eut un beau carnaval d'été, assez inattendu, grâce à une invasion dominicale de sociétés musicales qui passèrent la frontière pour venir passer une journée de fête à l’Exposition, costumées comme dans leurs grands jours au pays. Et elles ne la quittèrent qu'après une dernière parade eu fanfare aux illuminations.

Ces sociétés de gaîté mutuelle et qui le proclament sur leurs bannières de gais lurons et de joyeux compagnons démontrèrent par leur exemple comment on peut s'amuser corporativement sans que le spectateur le plus maussade puisse crier à la chienlit.

Le cortège comprenait cependant les costumes les plus hétéroclites, mais dont on sentait la fantaisie traditionnelle, la raison profonde et lointaine d'hérédité, la mode de terroir. Ces hommes et ces femmes ne les avaient point revêtus en figurants. Chacun savait bien pourquoi il portait celui-ci et pourquoi son voisin portait celui-là. Ils ne les eussent point échangés. C'étaient des costumes de famille, gardés cher, soi, sortis pour la fête selon l’usage joyeusement solennel.

Toutefois, ils ne s’y guindaient pas. Ce sont tout de même costumes de gens qui s’amusent, plaisantent, sautent, dansent. Ils font les fous dedans, en cadence, et selon des directives subsistant de génération en génération.

Quelques-uns de ces costumes mériteraient d’être décrits, pour la cocasserie de leur composition : le contraste de la blouse et du chapeau haut de forme, le contraste de l’habit noir à queue sur un pantalon rouge à broderies d'or.

D’autres, pour la grâce de leur coupe : les souquenilles de tant de Pierrots qui n’allaient point à la débandade, portant au bout de perches des insignes, des trophées, des fantoches, des automates, des jardinières, et toutes les lunes drolatiques possibles, de cuivre et d’argent, fourbies et reluisantes avec l’intensité d’éclat que l’on ne saurait manquer de donner à tous les métaux en les maisons flamandes. Et aussi ces demoiselles de Namur à la robe verte sous le fichu et le tablier de dentelle blanche, croisés et épinglés, et leurs ombrelles à rayures vertes et blanches.

Et puis, comme pour mieux marquer le caractère historique et carnavalesque de cette fête, les Gilles de Binche apparurent, eu finale de cortège, avec leurs authentiques costumes, à ramages , de lions des Flandres, à double bosse de Polichinelle, à étoles crépinées d’or et de grelots, à coiffures à panache de hautes plumes, sautillant et sifflant sur leur air spécial si strictement scandé. Cette américanerie d’un carnaval qui doit dater de la découverte de l'Amérique et de sa conquête par les Espagnols, maîtres du Hainaut, survenait là bien pittoresquement aux yeux et à l’esprit, dans cette kermesse belge mêlée à la kermesse française des beaux soirs estivaux de l’Exposition.

Autre soir, autre fête : celle-là de raffinement et d'élite, qui anima une nuit d’enchantement étudié, l’escalier monumental du Grand-Palais, grâce à de prodigieux cortèges théâtraux, séparés des spectateurs pour les mieux induire en visions féeriques.

La conception de cette fête, qui eut lieu le 16 juin, était royalement versaillaise, à l’analyser. Pour le coup d’œil des spectateurs assis, on amena sur le palier du haut, pour les faire descendre jusqu’au palier du bas, des troupes entières d’artistes et de figurants, de danseuses et de clowns : défilé innombrable, avec poses sur les paliers intermédiaires.

On y vit successivement: vert de luminaire et de costumes, chair de nudité athlétique, un harmonieux groupe de danses mêlées d’acrobatie — un grand voile agité à la manière primitive des flots de l’ancien Châtelet devenu, grâce à la miraculeuse Loïe Fuller, toute la mer déferlante — des marches, démarches, contremarches de mannequins de couturiers animant d’invraisemblables robes merveilleuses par ce mouvement ondulant et déhanché que prend selon la mode le corps féminin en de telles circonstances — l’année founnillante et fidèle à ses consignes des girls de nos revues de music-hall dans leurs manœuvres accoutumées — un cortège de Jeanne d’Arc en chromo d’art •— un cortège de Saint Sébastien avec des personnages de crèche et un saint de vitrail — une chronologie historique des comédies de Molière avec les dates prêchées et une petite pantomime appropriée à chacune en cul-de-lampe — une déboulante sarabande de clowns à laquelle le costume uniforme et cubiste des cinquante participants donna une valeur d’allégorie — une espagnolerie à châles, à éventails rouges à revers jaunes, à castagnettes, à " toréador prends garde ” — et pour finir par une symphonie en blanc, un immense ballet de danseuses en tutus réglementaires.

La richesse des costumes et des lumières devait produire l'éblouissement ravissant. Les cortèges divers devaient provoquer par leurs sujets et leurs attitudes mille et une joies encyclopédiques.

Encore que parfois piétinant, le défilé de ces cortèges prouva une organisation remarquable, une discipline s’ordonnant de soi-même et s’encadrant facilement dans les grandes lignes de la fête, qui répondit ainsi aux prévisions, eut peu d'impromptu, mais tendit à la perfection arrêtée et consciente.

Mais qu’un escalier ne soit tout de même pas un théâtre, on s’en aperçut, malgré les ressources certaines qu’il offre à l’art théâtral...

D’autres fêtes surviendront... Peut-être la plus douce encore est-elle celle de chaque soir où il n y a pas grand fracas, mais seulement vie illuminée de l’Exposition.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

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