L'art algérien

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worldfairs
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L'art algérien

Message par worldfairs » 29 févr. 2020 06:18 pm

Texte de "L'art vivant" de 1925

Dès que l’on a franchi le seuil de la section algérienne à l’Exposition des Arts décoratifs, on demeure saisi par une double impression de sobriété et de richesse. Nul entassement disparate, nul étalage criard, nulle confusion, mais un beau spectacle ordonné, de l'équilibre, de l’harmonie, de la mesure.

Les tapis et leur fabrication
Les tapis et leur fabrication

On sent qu’une judicieuse rigueur a présidé au choix des œuvres présentées. Et cette sévère sélection fait grand honneur au goût des hommes d’expérience et de talent à qui incombait la tâche si délicate d’organiser la section algérienne. M. Gérard, directeur de l’Office du Gouvernement général de l’Algérie, délégué du Gouvernement général à l’Exposition ; M. Fourriez, architecte du Palais ; M. Charles Monta-land, architecte des installations ; M. Billiard, président de la Chambre de Commerce d’Alger, président du Comité d'admission ; les peintres Cauvy et Suréda ; le céramiste Delduc ; Mme Rollince.

Salle berbère - Bahut berbère (école Barika)
Salle berbère - Bahut berbère (école Barika)

Nous ne sommes pas sollicités par mille attractions communes. Mais si nous approchons ce meuble constellé de nacre, ce tapis dont l’amadou et la cendre sont pour l'œil une moelleuse caresse, ou encore ce tulle léger, fumée ruisselante d’argent pareil à la Méditerranée réveillée sous les lumineuses brumes de l’aurore, nous éprouvons d’instinct la grande joie intérieure que commande la beauté.

Bijoux de Kabylie
Bijoux de Kabylie

Je ne sais pourquoi je songe irrésistiblement à Baudelaire, grand poète exotique, alors que ma pensée aurait pu s’élancer du seuil de cette salle vers telles pages de Delacroix, ou de Benjamin-Constant.

Sans doute est-ce la sévérité heureuse d’un choix sans rémission, ni défaillance qui m’invite à murmurer, comme au ferme d'un illustre voyage, les vers fameux :
“ Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
“ Luxe, calme et volupté. “

Des riches couleurs chères à l’Orient, s’élève bientôt une somptueuse musique où vibrent tour à tour, puis ensemble, les tons acajou des céramiques, les fonds grillés des tapis, les impressions du velum taché de sang, puis, vers la coupole, le lustre à la fois mauresque et lombard, évocateur de fastes carolingiens, grande symphonie triomphale où les triangles d'aluminium et de feuilles d’or heurtés par la lumière prolongent jusqu’à nous l’écho de la Chanson de Roland.

Meuble algérien
Meuble algérien

On pense, sous sa lourde couronne, à Charlemagne et à la pluie des lances sarrasines sur la douce terre de France, alors qu’un sang lointain se mêlait déjà à notre sang.

On remarque les fresques de Léon Cauvy.

Ici, le puissant évocateur de l’Alger marin, de la Méditerranée barbaresque miroitante entre les cheminées des paquebots, le peintre des marchés ruisselants d'oranges où le petit âne long-velu semble brailler le latin d'Apulée, où le bélier allonge le profil des satyres et des prophètes, oii le poisson des mille et une nuits palpite aux chaînes des balances.

Au-dessus des tapis, des céramiques, des cuivres, des bijoux, des dentelles et des enluminures, ils se profilent nvec des gestes essentiels qui rappellent les silhouettes des vases étrusques, les scènes murales des hypogées.

Si, après vous être penché sur une vitrine aux curieuses orfèvreries, sur un parchemin, une reliure, une miniature, sur un tapis, ou sur une poterie, vous levez les yeux vers la lumière, alors les fresques s’animent des couleurs mêmes de la vie.

Poteries algériennes
Poteries algériennes

Mais, de la frise revenons au dallage. Ici, encore un magnifique artiste se révèle : Delduc, héritier de cet art musulman qui prohibe rigoureusement les figures.

« Ne pas croire à ses rêves, car les images précaires de ce monde sont des rêves et passeront. »

A ces paroles magiques, toutes les légendes, toutes les fables, tous les mythes s'évanouissent.

L’effort du céramiste Delduc est exceptionnellement original.

Tenture de Tombouctou (Fragments, oeuvres de Laghouat)
Tenture de Tombouctou (Fragments, oeuvres de Laghouat)

On peut être surpris, quand on ignore, par le ton de ces carreaux, mais le plus profane s’habitue à leur couleur, on écoute les harmonies secrètes avec ravissement, on perçoit enfin les nuances à l’égal de l’initié.

Elles rappellent, d’un ton assourdi, les couleurs des poteries kabyles : sous l’émail, c’est la même ardeur végétale, ce ton de bois exotique qui tient à la fois de l’ébène et de l’acajou, mais où vibre toujours la vieille pourpre tingitane.

Autre artiste, le peintre Herzig, plus dessinateur que coloriste. Il est, lui aussi, dans la tradition de l’Islam : algèbre, géométrie, architecture, mathématique.
Dans l'impossibilité où ils sont de recourir à la figure, les artisans arabes se sont absorbés dans d’admirables recherches de teintes, de nuances, de tons.
Ici, l’art du tapis s’inspire de l’enluminure.

Certaines pièces semblent transposer, du parchemin sur la trame, les belles imagés des manuscrits anciens. Leur richesse de coloris parait incomparable. Cependant, à y regarder de près, cette flore et cette faune n’ont sur elle que quatre ou cinq couleurs. Et l’oisellerie, si chatoyante et si diaprée soit-elle n’est pas plus riche que l’arc en ciel.

Ainsi de l’aurore à la nuit, le menu visage des heures !...

Des modèles anciens, les bijoutiers et les orfèvres ont su tirer un excellent parti. Il est heureux de voir un artiste tel qu’Herzig fournir des modèles aux artisans kabyles dont, en 1902, Eudel déplorait le regrettable laisser-aller.

On ne peut qu’applaudir à l’influence exercée sur nos ouvriers arabes par un orientaliste de valeur. Ainsi un art barbare s’assouplit et se purifie. Le lourd « bzaïm » — reflet lointain des fibules romaines —, les « Khalkals » à double charnière et à grande largeur, couvrant une partie du poignet ou de la cheville, les voici doucement appropriés à nos élégances modernes, après avoir fait l’orgueil de l'Egypte et de la Nubie.

Entre les mains de nos orfèvres, la parure autrefois insolente se civilise lentement : boucles d'oreilles, bracelets de bras et de pieds, bandeaux de front cessent d’être une somptueuse torture.

Un coin du hall de l'Algérie
Un coin du hall de l'Algérie

Tout en conservant la splendeur héréditaire, les voici plus séduisants sous l’ennoblissement spirituel que leur confère la grâce française.


Je m’en voudrais de terminer cette étude sans mentionner l’œuvre des frères Omar et Mohammed Racim. miniaturistes, dignes représentants d’un art illustre.
Dégagé des influences de la Perse et de l’Inde, Mohammed Racim affirme déjà une rare personnalité. Il a donné, à maintes reprises, des témoignages d’une imagination à la fois délicate et puissante appuyée sur une solide technique. Il ne lui reste plus qu’à entreprendre le monument durable que Ton est en droit d’attendre de lui et qu’il ne manquera pas d’édifier pour notre plus grande joie.

Je vous ai parlé des tapis et des céramiques, des bijoux et des enluminures, je voudrais vous dire quelques mots encore sur l’ameublement.

Devant les meubles, fauteuils, armoires, chaises, sortis des ateliers de Ramin et de l’ébéniste Alfonsi, devant les vitrines de Balester. de Marsali, de Massiéra, on retrouve les formes robustes et rustiques des bahuts berbères. C’est à la fois naïf et trapu, enfantin et barbare. La puissance byzantine rejoint mystérieusement la puissance médiévale. Ht la géométrie musulmane enchante cette menuiserie pesante ue son éternelle poésie...

L’armoire — fer et nacre — d'Alfonsi est un chef-d’œuvre. On ne saurait trop admirer l’entaille de ses motifs, judicieusement étudiés pour refléter la lumière.
Et que dire enfin du dossier de ces fauteuils et de ces chaises oil nous retrouvons, évoqués d'un ciseau puissant, les motifs des vieilles portes et des vieux plafonds barbaresques ?

Ici, encore, quelle heureuse adaptation à la vie occidentale !

Ainsi se révèle partout la main de la France. Sous son inspiration, l’Algérie créatrice s’est réveillée d’un long sommeil. Et cette race qui, « dans son habillement et dans son habitation ne commet jamais une faute contre l’harmonie », cette race soudain a renoué, sous notre heureuse et féconde influence, avec tout un passé de grandeur artistique.

D’une part, nous avons maintenu les grandes traditions classiques. D’autre part, nous les avons orientées vers des recherches nouvelles. A l'œuvre accomplie par l’administration algérienne, des entreprises privées ont ajouté brillamment leurs efforts : certains de ces établissements affirment aujourd’hui une telle maîtrise que leur prestige rayonne bien au delà de nos frontières.

Le jour n’est pas éloigné sans doute où il sera possible d’assimiler les écoles professionnelles d’art indigène à nos manufactures nationales.
Ainsi, une magnifique leçon se dégage, noble et réconfortante, de la réalisation accomplie par l’Algérie à l’Exposition des Arts décoratifs.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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