L'art belge

Paris 1925 - Arts, design, fashion, shows
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worldfairs
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L'art belge

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Texte de "L'art vivant" de 1925

Hall, O. Van de Voorde
Hall, O. Van de Voorde

La participation de la Belgique à l’Exposition des Arts décoratifs est manifestement inférieure à ce qu’attendaient d’elle tous ceux qui la connaissent.

Quand on pense aux efforts réalisés en Belgique depuis la guerre, dans la reconstruction des régions dévastées, dans l’édification des cités à bon marché, on reste effaré qu’aucune manifestation de ce genre ne se voie à Paris.

Rien ici de nos tentatives d'architecture moderne, de l'aménagement des intérieurs ouvriers, des fermes de Flandre, des églises cubistes de Zonnebeke, Wavre-Sainte-Catherine, de celles de Capelle-au-Bois et de tant d’autres bâtisses qui sont venues apporter leurs couleurs, leurs masses harmonieuses, leurs conceptions pratiques et hygiéniques en des contrées qui, à l’armistice, étaient des déserts.

Stand de l'école d'enseignement professionnel St Luc, de Gand
Stand de l'école d'enseignement professionnel St Luc, de Gand

Nos grandes villes à leur tour, pressées par la crise des logements enluminèrent leur banlieue de maisons riantes et claires, conçues par des architectes, dont l’œuvre diversifiée renouvelle sans cesse le plaisir que l’on éprouve à les voir.

L’art moderne ! Qui ne se rappelle, en Belgique, la révolution qui éclata il y a trente ans autour des maisons de Hobé, de Balat, de Horta, des mobiliers de Serrurier-Bovy. Harmonisant le meuble à son cadre décoratif ces artistes pliaient le bois et le fer aux lignes de leur dessin. Vandevelde devait les suivre, puis aller en Allemagne se mettre à la tête du mouvement rénovateur. Que voit-on de tout cela à Paris? Rien. Vandevelde n’y montre même pas la maquette du Musée Krœller qu’il construit en Hollande, ni Horta celle du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles qui sera terminé l’an prochain.

Rien non plus de ces jeunes artistes pleins de talent, groupés en société sous le titre caractéristique des « urbanistes et architectes modernistes ». Ni Bourgeois, ni Egerick, ni Hoeben, ni Rubbers, ni Van der Swaelmen, ni Verwilghen n’ont pu exposer. De Ridder a été chargé du stand des bijoutiers -— et s'en est tiré à son honneur - , Van Huffel, auteur de la future basilique, a un mobilier et Sneyers deux ameublements.

Les artistes qui voulurent exposer, durent le faire à leurs frais. Comme la grande majorité recula devant la dépense, ils furent remplacés par des commerçants et des industriels qui, prenant l'Exposition des Arts décoratifs pour une Exposition universelle, y envoyèrent des faux cols et des manchettes, des imperméables, des chapeaux, des fleurs artificielles ou des rouleaux de papiers peints ! Et chose extraordinaire, ils obtinrent des vitrines et des mètres, des mètres de cimaise ! Encore si ces articles étaient extraordinaires, nous nous serions consolés, mais !...

Manteau, Hirsch et Moulaert
Manteau, Hirsch et Moulaert

Pour bien préciser jusqu'à quel point les artistes furent écartés, racontons la belle histoire que voici :
Plusieurs architectes de la société des urbanistes et architectes modernistes, tous auteurs de cités modernes, avaient décidé d’ériger un village de douze maisons. Chaque architecte aurait construit une ou deux maisons dans le style qui lui est propre. Ils auraient chacun meublé et aménagé celles-ci. D’un commun accord ces artistes s’étaient arrangés pour présenter un ensemble harmonieux. Les urbanistes se chargeaient des jardins. Le projet était prêt, il était des plus intéressants.

On parvint à réunir près de nombreux industriels, qui seraient leurs éditeurs, une collaboration matérielle qui s’élevait entre 5 et 600.000 fr. Mais pour le gros œuvre, la construction proprement dite, qui ne devait attirer sur les entrepreneurs ni attention, ni réclame, ils ne reçurent aucune offre généreuse. Ils sollicitèrent du Comité les 125.000 fr. qui leur manquaient. Leur demande 11e put être agréée et leur beau rêve sombra.

Ne nous étonnons pas trop de cela. La Belgique est la terre choisie de l’amateurisme. Il n’y a pas une jeune fille qui se respecte qui ne fasse du batik, du cuir repoussé, de la broderie, de la peinture sur soie. Les écoles professionnelles se chargent de les pervertir dès le jeune âge, des écoles spéciales continuent leur dénaturation artistique. Car les modèles varient peu, les stylisations sont poussées à l'extrême, la nature est corrigée et nettoyée et ces braves enfants croient créer du moderne et se gâtent le goût et les sens dans le plus pompier et le plus tyrannique des académismes. La vie familiale en est empoisonnée. Il n’y a pas une fête, un anniversaire qui se présente, sans que l’on vous offre une liseuse en cuir rehaussée d’un paysage capable d’arrêter un rapide, un coussin brodé de fleurs chlorotiques ou un châle dont le fondu des tons et le mélange des formes font penser à un gâteau effondré.

Or, hélas ! tous les professeurs de ces demoiselles ont tenu à ce qu'elles exposent à Paris. Elles ont remplacé les artistes, les créateurs.

Quand donc tous ces amateurs comprendront-ils que l’art nécessite un sacrifice absolu, qu’il n’est ni un passe-temps, ni un amusement. Que l’on ne dessine, ne compose et ne peint pas en regardant des modèles ou eu suivant des théories, mais en observant la nature. Qu’il vaut mieux produire une œuvre mauvaise, mais personnelle, qu’une œuvre parfaite dans laquelle on ne retrouve pas son auteur. Un corps sans âme ne vit pas.
Du Pavillon d’honneur d’Horta, disons qu’il représente assez bien notre art moderne déjà typique en ses lignes verticales.

Salon transformable. Van Huffel et Rosel
Salon transformable. Van Huffel et Rosel

La première salle est éclairée horizontalement par trois baies superposées qui, à l’extérieur, sont cachées par un ensemble de sculptures dues au statuaire Pierre Braecke. Il y a tout un cortège de statues en ronde bosse faisant le tour de l'aile d’entrée et symbolisant les arts décoratifs venant rendre hommage aux trois figures principales représentant l’Architecture, la Peinture et la Sculpture. En dessous deux frises ornementales ajourées.

Dès l’entrée, cet éclairage spécial oblige le visiteur à lever les yeux. D’un coup d’œil il aperçoit la ligne générale et l'ensemble du pavillon. Après le hall d’entrée le visiteur doit gravir quelques marches qui ralentissent la circulation et permettent au public de juger l’aspect des frises décoratives qui ornent la salle principale.

Chaque plan architectural du pavillon peut être découpé en feuilles. Il n’y a pas un motif qui ne puisse être compris dans une plaque de plâtre.
Tout cet ensemble a été composé pour donner son effet le soir. Quand il est illuminé au moyen de milliers de lampes électriques, heureusement disséminées, l’impression est très vive.

Deux portes en fer forgé exécutées par Lefebvre de Bruxelles donnent accès au bail. Dans celui-ci sont réparties des petites salles d’exposition. A droite et à gauche se trouvent les bureaux du commissariat général et du secrétariat. On y remarque un ameublement très bien compris et vraiment beau de Henri Beirnaeht de Courtrai. Plus loin à gauche, un bureau d’information de Mlle Bosché. En face un oratoire dû à l'Ecole des métiers d’art de l'abbaye bénédictine de Maredsous.

Quant à la couronne royale qui a remplacé sur la tète du Christ celle d’épines, je crois qu’elle aurait mérité les justes invectives de Léon Bloy.

Une grande tapisserie des demoiselles Dubois, dessin de Montald, fait vis-à-vis au panneau décoratif.

Dans les galeries sont dressées des vitrines contenant des articles que l'on est habitué de rencontrer en Belgique : dentelles, broderies, travaux à la main, cristaux et vases du Val-Saint-Lambert. Tout cela présente peut-être des tours de force de patience, mais après! Quelle nouveauté le spectateur en quête d’expressionnisme moderne trouve-t-il ici ? Aucune. De plus il cherche vainement certaines industries d'art, si profondément nationales, comme les dinanderies, les poteries flamandes, etc.

Il s’arrêtera cependant avec plaisir devant la garniture de table en argent de la maison Altenloh qui, par sa composition générale et l’emploi approprié de la nacre, de l’ivoire et des cristaux, ainsi que par ses motifs décoratifs, allège le poids et l'uniformité de l’argent et donne un aspect agréable à sa glace, à son service à café et à sa garniture de table.

La grande tour sert de sortie et son fond est meublé par une salle à manger de Philippe Wolfers.

Au rez-de-chaussée du Grand-Palais, l’architecte Sneyers, aidé par l’architecte Beimaeht, a réalisé lui très heureux ensemble de nos divers compartiments. On constate avec plaisir que cet architecte possède le sens d’une présentation générale tout en laissant à chaque spécialité son cadre approprié.

Félicitons aussi les architectes de Ridder et Teirlinck qui ont conçu le stand des bijoutiers. Le temple cubiste en onyx noir veiné de mauve, de jaune et de rouge enferme les bijoux dans ses masses sombres. On dirait de loin une énorme pierre noire qui rejette les brillants contenus dans son sein. En effet les montres des bijoutiers reçoivent une lumière directe qui laisse planer l'obscurité tout autour de la vitrine. Les bijoux n’en ressortent que mieux. Les plus caractéristiques sont ceux dessinés par Thielemans et exécutés par la maison Altenloh. Nous avons admiré tout particulièrement ses bagues et ses délicieux bracelets-montres. L’emploi du diamant et du rubis, ainsi que le dessin apportent une note vraiment nouvelle et permettent d’espérer une renaissance de l’art du bijou.

C’est à la galerie de l’Esplanade des Invalides qu’il faut se rendre pour juger les envois les plus caractéristiques concernant le mobilier.

Dès l’entrée nous avons le portique et le hall meublé de Van de Voorde. Cet architecte de talent a montré, en 1911, au premier salon d’art religieux, une chapelle dédiée à saint François d’Assise, dont l’ordonnance pure était d’un mysticisme profond. Aujourd’hui il nous offre ce hall d’entrée dans lequel ses meubles aux lignes souples et aux formes arrondies indiquent nettement sa tendance moderne et sa grande connaissance du caractère de la couleur.

Voici maintenant l'appartement transformable de l’architecte Van Huffel, l’intéressant auteur de la future basilique de Bruxelles, édité par M. Rosel de Bruxelles. Ce Salon aux meubles curieux — dont la table, un petit chef-d’œuvre, ainsi qu’un fauteuil bien équilibré - indique chez son auteur de solides qualités de dessinateur en même temps qu'une profonde technique. Mais les portes du fond s’ouvrent et voici celle de droite qui se double d’une garde-robe et laisse découvrir un cabinet de toilette. Celle de gauche soutient un lit qui automatiquement vient prendre place dans un coin de l’appartement. L’effet est des plus heureux, c’est une trouvaille due à l’éditeur. Ce travail est facilement réalisable il ne nécessite qu’un placard de go centimètres de profondeur, l'endroit où se trouve généralement les cheminées, qui ici sont supprimées et servent uniquement de bouche d’aération au cabinet de toilette.

« Les visiteurs de l’exposition, nous a déclaré Monsieur Victor Horta, doivent faire abstraction de toute idée préconçue et se figurer, en imagination, qu’ils n’ont jamais vu aucune exposition. Je me rappelle celle de 1889 qui représentait un ensemble symétrique particulièrement imposant. Sa façade s’étendait sur 150 mètres et donnait une impression de grandeur que produit toujours un ensemble bien proportionné.

« Aujourd’hui il n’y a plus aucune symétrie. Chaque architecte, comme cela doit être dans une exposition de ce genre, est libre d’élever un pavillon dans son style personnel, sans s’occuper de ce que feront ses voisins, ni de l’ensemble du panorama. Nous voyons donc des dômes voisinant avec des tours élancées, des minarets dominant des cubes superposés, un ensemble hétéroclite et imprévu.

« Cette exposition est un premier essai du principe de la liberté laissée aux architectes. Chacun d’eux se trouve devant de lourdes difficultés à vaincre et devant les nombreuses compétitions de tous ses confrères du monde. Il n'y a pas ici d’idée directrice, c’est un vaste champ d’expérience. Ne jetons pas la pierre et ne critiquons pas à la première erreur, comme certains le font déjà. Ne généralisons pas l'amertume des pessimistes- Il faut prévenir les bonnes volontés qui seraient rebutées par un détail qui ne leur semblerait pas heureux. Je le répète ceci est une première tentative, d’autres suivront avant que nous arrivions à la perfection. Mais il faut que tout le monde vienne ici avec des yeux neufs avec un esprit ingénu et ne cherche pas à comparer avec des expositions précédentes conçues en style traditionnel. »


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