L'architecture

Paris 1925 - Architecture, pavilions, gardens, urban furniture
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worldfairs
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L'architecture

Message par worldfairs »

Texte de "L'art vivant" de 1925

Voici l'Exposition ouverte depuis plus de trois mois. Eloges et critiques ne lui ont pas été ménagés. Chacun a voulu donner au plus vite son opinion, et une opinion péremptoire. Il fallait coûte que coûte et à bref délai faire jouer ce sixième sens dont les Parisiens sont si fiers et qu’ils nomment leur sens critique.

Les uns bouillonnant d'un farouche enthousiasme déclarèrent que cet effort marquait l’avènement d’un style entièrement renouvelé, riche de possibilités, fécond en trouvailles sublimes ; les autres laissèrent tomber un verdict écrasant : Raté.

Entre ces deux partis extrêmes, des jugements plus modérés s’échelonnèrent.

Madame qui a du goût jugeait ceci inacceptable, cela délicieux. Monsieur tel effet grandiose, tel autre ridicule.

C’est ainsi, bien avant que les derniers échafaudages aient disparu, que les appréciations les plus variées tombèrent dru comme averses de mai sur les chantiers de l’Esplanade. Tout cela séchera vite, sans laisser de traces.

Il est pratiquement impossible de se former en un jour une opinion sur ce que dix mille ouvriers édifièrent en un an.

Tout au plus une impression d’ensemble commence-t elle à se dégager lentement chez le curieux attentif après des visites successives, de nombreuses promenades et des incursions répétées à des heures différentes dans le « Pays de l’Art Moderne ».

Est-il prématuré d’en faire état ? Je ne le pense pas. Elle n’engage qu’un visiteur anonyme, parmi des milliers de visiteurs. Laissons donc parler ce visiteur, guidé par ce qu’il croit être le simple bou sens, en attendant que se fasse entendre la voix sèche des critiques d’art et des <t spécialistes » autorisés, qui édicteront un jour prochain, n’en doutons pas, leur jugement sans appel et sans écho.


Voir.
On nous convie tous à voir. A voir des édifices, des pavillons, des palais, des galeries, des kiosques, des jardins, des fontaines, des tours, des cloîtres, des cloches, des portes monumentales.

Attention. Ne nous y trompons pas.

Il ne s'agit point là, d'une exposition d’architecture, mais bien d’une improvisation architecturale, destinée à créer une atmosphère d’où se dégageront les possibilités d’un pays et ses tendances.

C’est donc une grande partie qu’on joue là. Nous ne pourrons nous empêcher de la suivre avec un légers errement de cœur. Toutes les pièces sont visibles comme aux échecs. Deux camps.

Le premier est celui de l’Art français avec ses essais multiples d’architecture réalisée. Le second groupe toutes les nations européennes, et dont l'effort individuel nous apparaît unifié parce que unique. Echappons déjà à une dangereuse tendance : celle de comparer eu bloc toute la production française, à tel ou tel échantillon réussi d’architecture étrangère dont l’exotisme s’impose à nous dans une langue tellement différente que nous l’acceptons avec curiosité comme un blanc accepte le voisinage d’un homme de couleur.

Sachons que nous sommes toujours plus difficiles dans le jugement des choses que nous connaissons bien parce qu’elles sont issues de nos traditions, de nos goûts et de notre sensibilité, qu’à l’égard des productions nettement opposées à notre entendement.

Ceci dit, entrons d’un pas ferme dans le camp des Français. Examinons cette architecture nouvelle de chez nous dont le premier rayonnement apparaît après une si longue éclipse qu'on peut bien nous pardonner après tout le petit soupçon d’inquiétude qui provoqua ce court préambule.

A tout seigneur, tout honneur.

Exécutons rapidement M. Charles Plumet, architecte en chef de l’Exposition, auquel nous devons, dans la conception de son plan général, ces gabarits qu’il a imposés aux pavillons français, réduisant ainsi à l’aspect d’une nécropole, une cité entière dont il a supprimé, par je ne sais quel absurde règlement, le jet vertical, le jaillissement heureux dont surent profiter les pavillons étrangers, exempts de pareilles servitudes.

Ce n’est pas uniquement, d’ailleurs, cette lourde faute qui nous permet de regretter que M. Plumet n’ait pas été admis plus tôt à faire valoir ses droits à la retraite ; c'est qu’il a manqué par la suite une belle occasion de faire « quelque chose ».

Exemple :
On pouvait imaginer ce cadre de l’Esplanade tout chargé de nouvelles conceptions, se dédiant, par une large baie ouverte sur le dôme de l'Hôtel des Invalides, à la suprême expression de notre culture et de nos grandes traditions classiques. Echappée à travers laquelle le Passé se fût discrètement rappelé au Présent.

Allons donc ! Voilà une sentimentalité bien niaise ! M. Plumet travaille, lui, dans la pierre, le béton, le marbre et l’acier. Il ne s’attarde pas à ces subtilités du cœur. Examinez plutôt ces deux portiques aux colonnes de marbre alimentaire ceinturées de tôle, ces quatre tours-restaurants, effarantes gageures du non-sens, de la laideur, de l’inutilité, ce béton employé comme du bois, ces lourdes casemates vitrées soutenues à trente mètres du sol par des consoles épaisses comme des tranches de Chester, cauchemar tétragonique faisant planer au-dessus de l’Exposition tout entière l’architecture sénile d’un 1900 attardé, en dépit d’un quart de siècle où les recherches furent fécondes.

Et pour en finir, approchons-nous un peu de cette cour des Métiers qui aurait dû être la représentation vivante de notre effort d’artisanat. Ce cloître, ce sanctuaire terminal, réalisé par M. Plumet, se transforme en un quai luxueux de gare de ceinture.

Magnifiquement réalisé ? Certes, quant à la richesse, la variété et le choix des matériaux, mais avec une ignorance des ressources simplifiées du béton et un manque de logique tels que cet immense vestibule précédant une cour qui n’est pas plus grande, reste désertique en face d’un petit patio froid, sec, sans vie, sans douceur, malgré ses arabesques de fer forgé et ses fontaines murmurantes.

En vérité, M. Plumet, que la part du gâteau que vous nous avez confectionné là vous reste pour toujours sur l’estomac. Ce ne sera que justice.

Eh bien ! oui, quoi, le gant est jeté. Abaissons nos visières. Nous voilà plus à notre aise.

En face d’une tare aussi manifeste, voici que nous commençons à avoir un avis, à savoir ce que nous voulons.

Nous voulons de la clarté, de la logique dans l’emploi des matériaux, car nous savons aujourd’hui comment sont faites nos maisons. Point n’est besoin que cette clarté s’exprime d’une façon triviale ; point n’est besoin de nous montrer les tuyaux d’égout et les douves de vos colonnes comme vous l’avez fait pour nous faire croire à votre évidente sincérité.

Cette clarté, cette logique, nous voulons qu'elles s'expriment avec facilité, avec souplesse, avec la mesure que nous donnent nos dix siècles de civilisation.

Et alors, du premier coup, les critiques se feront lumineuses.

Demi-tour. Que voyons-nous ?

Un effort essentiellement français. Cela n’est pas, à proprement parler un concours d’architecture, mais l'œuvre de plusieurs architectes choisis parmi les plus grands, et attachés à des maisons de commerce qui ont pu se permettre d’exposer sans trop économiser leurs munitions.

C’est Lalique, d’abord, dont le pavillon nous menace d'une profusion de panneaux vitrifiés, et dont la fontaine n’offre pas une masse architecturale de grand intérêt. L’idée commune à la lumière et à l’eau est d’ailleurs originale, mais cette grande pyramide de verre, dont les motifs à petits personnages sont insignifiants, repose sur un soubassement massif que les filets d’eau rafraîchissent sans majesté, comme un arrosage de maraîcher. On aurait aimé s’échappant de ce cristal gelé des masses écumeuses, au volume plus riche.

Le Pavillon d’Art et Décoration présente plus de virilité sans offrir toutefois beaucoup de cohérence. Malgré le manque d’homogénéité dans l’emploi de ses éléments, il exprime néanmoins une conception vivante.

Se faisant pendant, les deux pavillons de Sue (Sue et Mare et Fontaine) nous semblent offrir l’exploitation la plus judicieuse qu’on pouvait faire du terrain dans un gabarit aussi écrasé. Us s’offrent à l’œil avec une aisance puissante, une harmonie sans doute un peu lourde, mais qui n’exclut pas la belle et grasse simplicité des lignes toujours riches, toujours pleines, moelleuses au regard, et dont le souvenir agréable ne manquera pas de faire du tort à ce que nous allons voir par la suite.
Evidemment les deux grands pavillons de Nancy et de Lyon-Saint-Etienne nous apparaissent tout à coup bien peu harmonieux.

Arrêtons-nous devant ce pavillon de Lyon dont la grande sobriété ne s’enrichit pas de puissance. La maigreur de ses éléments, aussi bien du rez-de-chaussée que des pans de sa lanterne étagée, fait contraste avec le riche écusson central, à l’exception duquel tout n’est que pauvreté anémique.

En face, le pavillon de Nancy, pour être un peu plus habillé n’en est pas moins discordant. Les ailes comportent des éléments qui, tout à coup, défaillent dans le pavillon principal. Pourquoi badigeonner le plâtre en fer si on ne donne pas aux motifs l’esprit du fer.

Bref, toute cette ingéniosité et même ce luxe mis en œuvre, sont loin de nous donner tout apaisement.

Après Mulhouse, Roubaix et les Arts appliqués aux Métiers qui nous offrent des échantillonnages de petits pavillons pour villages d’enfants, et dont les architectes a ne jouent pas la course » qui nous intéresse, voici le Pavillon du Collectionneur dans lequel nous mettions quelque espoir et où nous espérions voir fleurir le soucieux effort que M. Ruhlmann ne cesse de prodiguer en faveur de l’Art français.

Hélas ! si son esprit original et éclairé lui a permis de réaliser quelques meubles hors pair et quelques "intérieurs" remarquables, il a été moins heureux dans l’expression architecturale de son affaire qui n’est qu’un assemblage de cartons à chapeaux que la collaboration des Brandt, des Bernard, des Janniot, n’arrive pas à sauver. Nous retournerons néanmoins voir la magnifique porte de Brandt et les bas-reliefs de Bernard.

Soyons généreux. L’autre façade où, en faisant le sacrifice d’une partie de la surface qui lui était allouée, M. Ruhlmann a pu se permettre des verticales, offre un motif de trois baies sous le grand bas-relief, dont l’ensemble est majestueux. Hélas! tout cela est tué par les deux petits porches ménagés à droite et à gauche, et qui sont comme une contradiction flagrante apportée à l’élégance voulue du motif central.



Nous voici arrivés devant les deux pavillons-répliques de la Manufacture de Sèvres.

La composition générale de Patout et Ventre est bien à sa place. Elle évite à l’Esplanade d’être un couloir et devait par conséquent se signaler par des masses. La difficulté consistait en ce que ces masses n’obturassent pas complètement la perspective, tout en conservant un majestueux aspect. L’ingéniosité de nos architectes s’est affirmée dans cet espace, malgré tout, restreint, par deux pavillons réunis dans un jardin. Huit urnes géantes en grès cérame émaillé, distribuent les perspectives qu’encombre un peu le petit jardin archéologique et charmant de Laprade.

Les gens difficiles reprocheront toutefois à l’armature de la composition d’être un peu chargée. Ce moyeu de l’Exposition aurait gagné à être plus ordonné. Il donne une impression de désordre avec cet alignement de morceaux de sucre enchaînés, alors qu’il était si simple de tendre les chaînes — puisqu’on voulait des chaînes — entre les urnes.

Peu affirmée, la conception des pavillons et du jardin reste pourtant délicieuse par la qualité de ses matériaux employés avec infiniment d’esprit : terre cuite des panneaux, grès émaillé du tapis, des figures, des bacs à fleurs, porcelaine des margelles et des poissons lumineux.

Tout cela onctueux, poli par la lumière, digne d’un effet magistral— Peu s’en est fallu qu’il soit réalisé.


Nous avons passé ces Thermopyles. Nous voici dans une autre région où s’affirme un effort plus commercial : l’effort des Grands Magasins, ces quatre puissants barons du négoce parisien, et les tentatives isolées d’autres satellites.


En dépit de leur frénétique et visible désir d’affirmer leur indépendance, leur hardiesse et, disons le mot, leur insolence, il ne nous est pas possible de féliciter MM. Hiriart, Tribout et Beau de leur pavillon « La Maîtrise ». Ce style baroque, ce style d’échantillonnage, que ne fait pas pardonner — bien au contraire — un luxe effréné, reste un non-sens, dénote un manque complet de tenue, un souci vulgaire de tape à l’œil.

Toute la richesse du revêtement s’affirme à l'extérieur, à ce qui se voit du dehors et de loin. Aussi la commodité des dégagements est-elle entièrement sacrifiée dans ce pavillon-décor dont la tapageuse élégance architecturale est au véritable goût ce que la toilette la plus éclatante d’une commère de revue peut être à la robe d’une vraie Parisienne.

Une porte-verrière monumentale élevée au-dessus des degrés d’un autel et qui est une porte... de sortie alors que les accès véritables, entaillés dans les flancs du pavillon ressemblent à des vomitoires, ne nous engage pas à continuer notre examen plus longtemps : l’emploi coûteux des marbres, le plaquage épais des dorures et la pauvreté du détail font de ce pavillon un « Paradis pour midinettes ». N’était-ce point, après tout, le caractère du problème il résoudre.

Le Pavillon « Pomone » (Bon Marché) arc-bouté sur ses assises puissantes, est une maquette babylonienne qui évoque la suzeraineté du Crédit et de la Marchandise. Si M. Boileau semble un peu gêné dans ce provisoire il ne nous laisse pas oublier toutefois qu’il est l’homme des réalisations définitives, le créateur de l’annexe du Bon Marché, rue du Bac, l’artiste de grande envergure qui réunit les trois qualités que nous admirons sans réserve : la Puissance, la Tenue et la Vie.

Je serais curieux de savoir si M. Sauvage n’éprouva pas la même déception lorsque fut terminé son pavillon « Primavera ». Cette hutte au toit de galets pouvait être une idée cocasse, elle aussi ; mais la fantaisie dont elle est animée, souvent pleine de grâce, est parfois si lourde, que nous l’aurions acceptée comme esquisse crayonnée d’une main spirituelle et hâtive, mais que nous la refusons, réalisée en stuc, parce qu’elle perd tout son charme inventif d’aquarelle.

Nous arrivons enfin au « Studium » du Louvre.
Le Louvre a toujours eu, paraît-il. le souci de la tradition et des bons principes. Il s’est exprimé par un pavillon qui est une bonne esquisse de l’école d’avant-guerre dont l’équilibre et les réminiscences pompéiennes donnent la tranquillité nécessaire à qui veut prendre le thé à l’abri de la pluie sous un toit léger, entouré de motifs gracieux, apaisants.

Entre ces quatre bastions d’angle, les pavillons de la Place Clichy et le pavillon Crès.

La Place Clichy, la Maison de Blanc, le Pavillon des Gantiers de Grenoble sont issus d’heureuses tendances, insuffisamment étudiées. Ce qui fait qu’auprès d'eux le pavillon Goldscheider, avec son simple vitrage d’atelier et ses deux petits auvents, le pavillon des Diamantaires si spirituel et enfin le Pavillon de Copenhague qui sait être si simplement ce qu'il est. nous donnent une réelle satisfaction.

Ce dernier surtout, dans sa proportion légère et rationnelle, bien utilisée, sans aucune outrance, finit par nous sembler une des choses les plus réussies de l’Exposition.

Nous arrivons à la Seine, au pont Alexandre III.

Ce pont Alexandre III constitue la charnière de l'Exposition.

Un problème se posait.

C’était de faire de ce pont la liaison et non la barrière entre deux Expositions. Prolongeant l’Esplanade, il était donc nécessaire de le meubler à son échelle diminuée.

M. Dufrène, avec beaucoup d’intelligence, a pensé conduire le promeneur le long d’une espèce de rue des Boutiques d’un passé qui nous est si attachant, en ménageant sur les côtés de larges vues sur le panorama d’ensemble.

La solution de ce problème n’était pas facile. Toute la question étant de savoir rester étranger à l’architecture du pont, tout en se combinant avec lui. Elle ne pouvait se traiter qu’en édifiant délibérément une superstructure provisoire, une oeuvre d’un jour.

Ce qu’on a fait.

Et contre toutes les attaques que subit cette réalisation, attaques justifiées, il faut le reconnaître, disons que l’idée initiale qui a créé cette composition festonnée de vélums, cette guirlande de pavillons, était une excellente idée.

Il est regrettable assurément que l’expression en soit un peu lourde (les artistes ont tellement peur de ne pas paraître puissants) et que l’artiste ait essayé d’harmoniser sa création avec les tons de fer et de bronze du Pont.

C’est assurément là, sa faute, celle dont il subit aujourd’hui les critiques.

S’il avait été jusqu’au bout de son idée, s’il avait jeté ses pavillons entoilés aux lignes concaves, comme une draperie éclatante, diaprée, orientale, comme un châle de Boukhara, s’il avait oublié le tablier monumental et ses pylônes massifs, la partie était gagnée.

Ces réserves faites, l’allée de boutiques reste d’un ensemble très heureux.

Alors même qu’on voudrait refaire l’ensemble, il faudrait se borner à modifier. Il n’y avait pas moyen rte faire antre chose.


Nous avons oublié volontairement au cours de notre exploration sur la rive gauche, deux éléments d’importance : la Bibliothèque et le Théâtre.

Ce dernier surtout, dont l’intérêt réside à l’intérieur, est d’une telle importance que nous voulons nous y attarder pour féliciter les frères Perret, qui nous ont donné par ailleurs tant d’œuvres attachantes de leur effort réussi.

L’emploi intelligent des matériaux divers atteint chez ces deux architectes l’habileté d’un tour de force, et l’économie générale du programme fait que cette intelligence implacable, parfois même outrancière, nous donne entière satisfaction.

Le principe de la construction est clair. Trente-quatre pieux de sapin qui supportent une enrayure de béton armé. Une belle idée traduite en bois. Un poteau de sapin a la même résistance qu’une pile de béton. Il dure moins. Employons le sapin puisque la construction est provisoire.

Nous signalons en passant l’idée des Trois Scènes, cette discrète façon d’affirmer notre retour à l’imagination après le réalisme suraigu de notre époque et toutes les ressources de la lumière, la commodité des loges, les proscenium à transformation dans une heureuse ambiance de tonalité gris et argent.

Pour nos lecteurs qui pourraient s’intéresser à l’effort inventif que présente une telle réalisation, nous dirons, nous excusant de cette digression technique, que, dans les verticales on a employé le bois périssable mais résistant à la compression ; les horizontales chargées sont en béton et les horizontales légères de la couverture sont des poutres en fer à treillis soutenant un plafond de caissons lumineux et une ceinture de projecteurs qui permettent de mettre en jeu toutes les ressources de l'art théâtral, depuis le grand spectacle du music-hall jusqu’à cette frise magnifique d’Esther jouée entre deux colonnes devant les tapisseries des Gobelins.

Quant à l’extérieur de ce théâtre, il n’est que l’expression de ses services. On y accède par un hall peut-être un peu exigu et qu’encombre indiscutablement un lustre de Puiforcat, géante boîte à mouches au piège de laquelle nous ne nous laisserons pas prendre.


Il me semble inutile de chercher une élégante transition pour vous persuader de traverser l’Esplanade au pas gymnastique et d’entrer sans souffler au Grand Palais.

Le Grand Palais mérite qu’on lui consacre une visite spéciale. Exigence raisonnable si l’on tient compte de ses imposantes dimensions et de la variété de ses stands.

Nous entrerons donc au Grand Palais au début d’un bel après-midi, avec des yeux neufs et une curiosité rafraîchie. Voici le vestibule, voici le hall.

Evidemment la gageure — car c’en est une — consistait à faire oublier d’un geste aux générations actuelles le style 1900. L’ancienne armature est masquée par le nouveau décor. Il fallait remplacer l’immense par l'immense. L'architecte, M. Letrosne, a réussi ce tour de force. Toute la végétation métallique disparaît derrière le cartonnage.

Et ce cartonnage est grandiose.

La tonalité d’ensemble est heureuse. Ces gris frottés de rose et d’or pâle, sous le vélum, baignent doucement dans une lumière opaline, où la poussière suspendue, reste elle-même un élément décoratif.

Ceci dit, nous ne forcerons point davantage notre admiration captée par surprise, à la faveur de notre étonnement. L’ensemble de tout ce cartonnage est resté en effet très « Quat’z-Arts ». C’est un projet d’école de grande allure, sans qualités profondes.

Ce camouflage exigeait-il, d'ailleurs, autre chose qu’une étude brillante et sommaire destinée à « en jeter plein les yeux » ? Je n’irais point jusqu’à le prétendre. Contentons-nous donc de signaler les trouvailles heureuses : le caractère de ces niches carrées au staff bleu chenillé d’or, l'enfilade majestueuse des portes latérales dont la lourde perspective s’impose en volumes puissants et oublions délibérément l’inutilité des grands mâts dorés qui flanquent les quatre niches d'angle, l’encadrement des portes, l’incompréhensible gracilité de certaines colonnes à section rectangulaire, pour éviter de critiquer dans le détail un effort qu'on ne doit juger que dans l’ensemble... et approuver.

Ces réflexions nous ont insensiblement conduits au seuil de l’escalier monumental. Nous avons déjà parlé de cet escalier qui est à proprement parler un « navet », de cet escalier qui ne mène à rien (la Salle des Fêtes ne suffit pas à le justifier), de cet escalier qui n’est qu’un bel assemblage, qu’un beau travail d’entrepreneur. Nous le gravirons avec un peu d’amertume tout en jetant un coup d’oeil pour nous consoler, sur les légers balcons de Desvallières renouvelés du XVIIIe, ainsi que sur les corbeilles de laurier bleu à pommes d’or dont les valeurs sont agréables.

Et nous voici au premier étage.

Salle des Fêtes.

De Sue, décorée par Jaulmes.

Ici un nouvel ordre d’objections, ou plutôt un renversement des critiques.

Nous accordions, quelques lignes plus haut, à M. Letrosne auteur du hall et du vestibule, une conception grandiose bien que scolaire, tout en lui reprochant des erreurs dans le détail.

Posons franchement à M. Sue une question que son grand talent nous interdit de formuler de façon impérative. Est-il pleinement satisfait de sa composition d’ensemble? de son échelle ? de l’équilibre de ses masses ? A-t-il trouvé dans l’espace imparti, dans cette galerie longue, étroite, l’aisance indispensable à la réalisation de son projet ? Et ces beaux motifs qui pouvaient faire l'objet d’une belle page de géométrale ne souffrent-ils pas de ce manque de recul, de cette mauvaise perspective, de cet encombrement ?

Ces marches énormes, ces moulures énormes ne sont-elles pas hors d’échelle ? d’une assez grosse pâtisserie ?

Mais que toutes ces réserves inquiètes et seulement murmurées ne nous fassent pas oublier cette originalité... traditionnelle, cette qualité de race qui déjà s’impose et nous enchante. Bien que dans cette Exposition, les circonstances n’aient pas permis à M. Sue de travailler dans le provisoire avec la sûreté de main qu’il s’est acquise dans les œuvres durables, cet artiste parmi tous ceux auxquels nous devons l’art d’aujourd’hui, a su rattacher aux grandes époques d’architecture les aspirations modernes et mettre dans ses créations la culture que, par notre Passé, nous sommes en droit d’exiger des œuvres d’art.

L’escalier monumental de M. Letrosne eût dû logiquement conduire à la Salle des Congrès. Il y mène, si l’on veut bien traverser la Salle des Fêtes et se contenter de rester "en bordure" sur les gradins supérieurs des galeries. Les véritables accès sont pratiqués au rez-de-chaussée, de flanc, et par un chemin détourné.

Rien à dire de cette Salle des Congrès, qui n’apporte aucune formule nouvelle et ne traduit qu'un parti pris très net de lourde simplicité, mais dont la décoration, due à H. M. Magne, est la plus grotesque manifestation de cette Exposition.

Sortis du Grand Palais, nous nous trouvons devant la porte d’honneur de Favier, Ventre et Brandt. On pourrait nous reprocher de n’avoir pas commencé notre promenade parmi temps d’arrêt devant ce frontispice. Le point de départ, à notre avis, eût été mauvais. Il nous eût obligé à parcourir l’Exposition en zigzag, à juger au hasard des rencontres sans circonscrire nettement la partie française de l'Esplanade où s’affirme l’effort principal.

Revenons donc à ce point de départ, à cette armature frêle, accueillante et brodée sur le ciel avec une élégante préciosité. Pourquoi faut-il que l’enchantement s’arrête au seuil de l’admiration ? Le regard hésite, s’accroche et retombe.

La satisfaction n’est pas complète.

Devons-nous accepter cette porte comme une maquette ou comme un fac-similé d’architecture définitive ? Est-elle en fer, en argent, en bois ou eu plâtre ? Regardons-la. Notre œil glisse le long des pylônes mais ne s’élève pas. Devant cette création originale, si étudiée et dont chaque élément (bas-relief, claustra) s’affirme avec une réelle séduction, l'impression d’ensemble reste médiocre.

Amenuisée entre les lourdes masses des palais monumentaux, cette grille d’honneur s’adapte mal au cadre qu’elle a pour fonction de dominer. Elle ne compte pas assez. C’est une dentelle d’un point délicat qui émeut mais ne force point le regard.

Elle mérite toutefois de n’être pas confondue avec les autres portes de l’Exposition qui sont de bien médiocres tentatives où le ridicule le dispute à l’inexistant.

La porte de l’Alma n’appelle pas même un commentaire. Celle de l’avenue Victor-Emmanuel, plantation d’asperges, confond l’entendement, avec sou imbroglio d’escaliers qui donne au visiteur l’impression décourageante de franchir des tunnels aériens.

La porte d’Orsay, née d’un principe prometteur, n’est plus dans l'exécution, qu’une lourde herse où la puissance des éléments est disproportionnée à leur usage : la petite marquise circulaire qui devrait être un léger parasol pèse au-dessus des têtes comme la calotte d’un marteau-pilon et des pylônes de pont suspendu supportent une enseigne, légère feuille de métal peint. Pénibles contresens.

La porte Constantine est cocasse, sans plus, mais plus logique cependant que la porte des Chimères, dont deux grilles sur trois sont bouchées, par quoi ? par le socle des chimères qui constituent une logette de gardiens. (Allez par curiosité demander au gardien, son opinion sur le confort de ces logettes.)

Il semble à première vue qu’une porte soit de franche complexion. Mais M. Patout a compliqué le problème à dessein. Il l’a traité, si l’on peut dire, en profondeur. Malheureusement il ne vient à l’idée de personne de jouer la partie en circulant au travers d’un jeu de quilles. Ou passe à droite ou à gauche en déplorant que le milieu soit précisément bouché... par une porte.

Ce n’est pas avec cette prétentieuse grandiloquence que M. Patout espère plaider la cause des arts modernes devant le public mondial qui depuis vingt siècles ne connaît que le classique dilemme :
" Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. "


Ne commençons pas notre visite aux pavillons étrangers avant d’en avoir complètement terminé avec tous les avocats, petits et grands, qui plaident çà et là sous les arbres du Cours la Reine, au détour des allées, la cause de notre architecture.

Rendons hommage, en passant, au pavillon Morancé-Corcellet d’une grâce rustique et originale, au pavillon provençal d’un bel équilibre gai et reposant, au pavillon alsacien dont l’art ne nous semble pas encore toutefois bien amalgamé, au curieux pavillon de la Librairie de France, dû à l’architecte Poliakof, de la Librairie Larousse, par Paul Vuillard. La seule oeuvre architecturale vraiment originale, dans cette exposition, est sans doute le pavillon de l’Esprit Nouveau, de MM. Ozenfant et Jeanneret.

Conception moderne des plus intéressantes dans l’arrangement de ses escaliers latéraux et la belle ordonnance de ses baies du premier étage.

Quant au village français moderne que nous aurions voulu voir traité avec une conscience plus réelle des problèmes de la vie rurale d’aujourd’hui, il n’évoque, par ses Magasins réunis et sa maison du potier, qu'un petit coin charmant emprunté au décor des Chanteurs de Nuremberg. Tout cela n’a rien de commun avec la réalité.

L’église, trop chargée d'éléments pittoresques, est une église de peintre ou de metteur en scène. Il y a de tout un peu et rien de trop, c’est-à-dire rien de péremptoire. Ce clocher, ou plutôt ce mur à cloches — idée rationnelle mais déjà exprimée — cette façade où le porche, la rosace, les cloches dominent à proportions égales sont d’une agréable indifférence.

Pourquoi cet auvent placé si haut, juché près du toit de l’école ? Protégera-t-il les enfants de la pluie ? Oublions vite le cimetière et la maison du marbrier, eu marbre évidemment, pour terminer notre promenade le long du Cours Albert Ier par la visite des pavillons coloniaux dont l’architecture ne nous apprend rien, puisqu’elle est une concession faite par notre culture et nos goûts aux exigences d’un climat, aux couleurs d’un ciel, aux habitudes de populations indigènes, décidément trop lointains.

Retour en arrière dans les jardins du Cours-la-Reine pour glaner çà et là un détail heureux, une expression originale.

La Halte-Relais ? Oui... mais bien peu d’invention dans un domaine que l’automobile et l’industrie touristique ont cependant élargi considérablement.

Le pavillon des parfums Foutanis, d’une élégance sobre, un peu rudimentaire, pourrait être un peu plus grand, un peu moins grand sans que l’intérêt en fût modifié, Le fond de stuc bleu sur lequel se détache un petit cartouche doré est un cadre bien important pour ce timbre-poste. L’ensemble ne manque ni de grâce, ni d’équilibre.

Le pavillon de l’« Intransigeant», tour de force où l’intelligence de M. Favier a triomphé, nous offre un petit bloc d’acier vibrant, spirituel, fantaisie expliquée qui retient et amuse le regard.

Il faut reconnaître que le Commissariat général s’est bien mal servi dans la distribution. Un bâtiment sans pureté, à colonnes et corniches superposées, avec des annexes, des verrues, des excroissances difficilement explicables, le tout surmonté d’une grille qu’on s’étonne de trouver sur la terrasse en bordure du toit.

Un mot encore sur le pavillon des architectes dont les baies du milieu en arcade sont d’une incomparable pureté d’expression et nous voici devant le Pavillon de la Ville de Paris.

C’est, à coup sûr, une des meilleures choses de l’Exposition. Avec une prudence officielle, l’architecte a cependant sacrifié au goût moderne, en injectant dans sa composition classique un vivifiant sérum. Aucune outrance dans ce Trianon souriant et mesuré, que sertit un bandeau de marbre rose.

Et cependant une discrète leçon d’opportunisme esthétique qui utilise avec sagesse toutes les formules originales en les disciplinant sans les affadir.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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