Arts de la rue - Arts du jardin (Introduction)

Paris 1925 - Architecture, pavilions, gardens, urban furniture
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worldfairs
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Arts de la rue - Arts du jardin (Introduction)

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Texte du livre "Arts décoratif & industriels modernes" de 1925

C’est à l’Exposition de 1925 que l’on doit attribuer la première tentative d’un groupement des Arts de la Rue, auquel il était logique de joindre les Arts du Jardin. Tous deux ressortissent à l’urbanisme, terme nouveau désignant à la fois un art & une science qui remontent aux plus vieilles sociétés. Les problèmes d’hygiène sont aussi anciens que les agglomérations humaines & c’est souvent l’Antiquité qui les a le mieux résolus. La nécessité de se défendre contre le vent, la pluie, le soleil ou les attaques des hommes a déterminé les dispositions pittoresques des villes médiévales où l’on voit trop souvent, à tort, l’effet d’une fantaisie. Une raison de commodité ménagère, le désir d’épargner aux porteurs d’eau trop d’étages à monter, conduisit, au XVIIe siècle, à réduire la hauteur des maisons qui, sans cela, se fût accrue par suite du développement de la population & en l’absence de toute limitation réglementaire. Peu à peu s’établit fa silhouette horizontale des villes qui prévalut jusqu’à la fin du dernier siècle.

Aujourd’hui l’urbaniste, pour s’adapter à l’existence contemporaine, doit étendre sans cesse le champ de ses investigations. La topographie, la géologie, l’orographie, l’hydrographie, la climatologie lui permettent de fixer, avec une sûreté autrefois inconnue, le choix du site. La physique, les mathématiques l’aident à la construction. Il trouve un secours plus direct encore dans une autre science, d’origine récente, la géographie humaine; elle lui permet de déterminer avec exactitude le cœur de l’organisme à créer, les artères maîtresses, l’emplacement des divers quartiers, les rapports avec les agglomérations voisines, la direction des voies réservées à la circulation.

La science sociale renseigne sur l’étendue de l’agglomération, sur son plan d’extension, sur les conditions économiques de sa croissance ou, s’il s’agit de créer une ville indigène, sur le type ethnique de ses habitants.

Un des phénomènes les plus manifestes de notre temps, c’est l’intensité de la vie économique. Toutes les préoccupations convergent vers les affaires qui ont leur siège au cœur clés cités.

Les transactions qui s’y traitent demandent une grande rapidité d’exécution. Bureaux & magasins de gros doivent être groupés dans un voisinage immédiat. Et comme il leur faut des locaux toujours plus vastes, ils occupent peu à peu tous les immeubles disponibles. Les constructions nouvelles sont adaptées spécialement à cette destination. Ainsi se caractérise & se délimite nettement le noyau des villes.

Les habitants délogés vont plus loin chercher un abri. La plupart se dirigent vers la périphérie où ils trouvent à meilleur compte l'air, la lumière & le bien-être. La multiplication des moyens de transport a supprimé les distances. Une seconde zone s’établit, celle de l’habitation ou zone résidentielle.

Elle s’étend & se développe selon des causes diverses : l’agrément du site, l’exposition salubre, voire même le prix des terrains. L’extension se produit de préférence dans le sens opposé à la direction des vents. Les habitants se protègent contre les impuretés dont l’air se charge, en passant sur la ville.

Les usines aussi se rapprochent, recherchent le voisinage des voies ferrées ou fluviales & tendent à former une zone industrielle.

Quant aux quartiers ouvriers, on les voit naître & grandir autour du centre usinier, en dehors de l’agglomération principale, là où le terrain est moins cher. Si les sinistres corons, les pauvres bâtisses d’autrefois n’ont pas encore disparu, les logements que l’on construit sont plus riants, plus aérés & s’étendent sur des espaces qu’il sied de prévoir extensibles. Souvent les quartiers nouveaux forment des cités-jardins
pourvues d’une existence propre avec leurs magasins, leurs écoles, leurs bibliothèques, leurs terrains de jeux.

Dans ces diverses zones, les établissements publics, les édifices administratifs, religieux, judiciaires, hospitaliers, se distribuent suivant les besoins des habitants.

A la périphérie sont disposés les cimetières, les abattoirs, les usines de transformation des eaux usées & des ordures ménagères, tandis qu’au contraire les gares tendent à se rapprocher du centre. Bien entendu cette répartition reste souvent théorique. Pourtant la création de zones spécialisées, si elle se heurte, dans les cités anciennes, à des difficultés insurmontables, commande l’aménagement urbain dans les pays neufs. A New-York, par exemple, on a partagé la ville en cinq districts : résidentiel, commercial, industriel, d'agrément & libre.

Ces quartiers effectivement ou idéalement déterminés, il s’agit de les faire communiquer entre eux. Le problème de la circulation est devenu singulièrement compliqué. Non seulement l’accroissement de la population urbaine oblige à multiplier les moyens de transport, mais les habitudes de vie entraînent un plus large usage des véhicules qui deviennent toujours plus rapides. On va de moins en moins à pied : on emprunte l’autobus, le tramway si l’on ne possède pas d’auto. Les rues sont presque partout trop étroites; leur perpétuel encombrement compromet l’économie de la cité.
C’est aux urbanistes qu’il appartient de disposer logiquement ces voies, de leur donner une largeur en rapport avec le rôle qu’elles sont appelées à jouer. Là encore, sauf dans les villes modernes, il est difficile de sortir du domaine de la théorie. Aussi faut-il nous borner à des principes généraux.

Suivant leur importance & leur destination, on peut procéder à un classement des voies : les voies de grand trafic, prolongées par les routes nationales ou départementales, relient l’agglomération avec l’extérieur, les zones périphériques avec le centre, les quartiers d’une même zone entre eux. Les unes sont pénétrantes ou radiales, les autres circulaires & concentriques, ceinturant le noyau urbain. Ces dernières qui, dans les villes anciennes, ont emprunté le tracé des fortifications, servent de raccordement aux artères de pénétration.

Dans les unes & les autres, la circulation est plus active & plus rapide que partout ailleurs. Aussi les conçoit-on d’ordinaire rectilignes ou du moins en allonge-t-on, autant qu’on le peut, la courbe. On évite pour la même raison les parcours trop accidentés. La pente la plus forte ne devrait pas dépasser une inclinaison de cinq pour cent.

Elles sont, en principe, assez larges pour comporter une chaussée permettant plusieurs courants de circulation roulante, des lignes de tramways & des trottoirs pour piétons.

Tantôt les différentes pistes de circulation sont réunies en une seule chaussée centrale, pourvue de nombreux refuges qui en facilitent la traversée; tantôt elles sont divisées en plusieurs groupes par un ou deux trottoirs axiaux. L’avenue des Champs-Élysées peut servir d’exemple pour le premier type, l’avenue de la Grande Armée pour le second.

Le commerce de détail recherche toutes ces voies où se presse une foule nombreuse. Parfois il adopte des rues de moindre importance, souvent même assez étroites où il retient plus aisément l’attention des passants. Avec sa publicité, ses étalages auxquels succèdent des terrasses de café, il apporte à la circulation une gêne considérable. Nos belles rues de Paris consacrées au commerce de luxe, la rue de la Paix, la rue Royale, l’avenue de l’Opéra, échappent à cet inconvénient; il n’en est pas de même de la rue Saint-Honoré.

Pour s’adapter à leur fonction, les voies commerciales doivent comporter une chaussée d’une dimension qui corresponde au mouvement des voitures & surtout de larges trottoirs où les riches boutiques d’aujourd’hui puissent étaler tous leurs attraits, où les gens pressés circulent sans bousculer les flâneurs.

D’autres voies sont plus spécialement réservées à la promenade. C’étaient autrefois les «cours»; on les multiplie à présent. Elles s’ornent d’arbres, de bandes de verdure, de parterres fleuris; il n’en est pas de plus magnifique que notre avenue du Bois de Boulogne.

Les rues réservées à l’habitation se prêtent à plus de variété. La circulation n’y joue qu’un rôle secondaire. Elles sont généralement plantées; des gazons, des allées sablées longent le trottoir jusqu’aux maisons. Elles dessinent des sinuosités & les pentes n’ont pour elles qu’une importance relative.

Pour toutes ces voies s’imposent des croisements, des recoupements. On s’efforce d’éviter les angles aigus; on multiplie les îlots pour augmenter les dégagements & pour accroître le nombre des immeubles en façade.

Les mêmes problèmes se retrouvent dans l’aménagement des places. On s’applique a tracer des places régulières où le courant de circulation s’établit commodément; si deux grandes voies s’y rencontrent, on les fait, en général, pénétrer par les coins plutôt que par deux axes, de manière à répartir plus également l’animation.

Le souci dominant de l’urbaniste moderne est de multiplier les espaces libres, de décongestionner le centre des villes : tâche difficile quand il s’agit de grandes villes anciennes. Certains proposent une solution radicale : le déplacement du centre. Sans doute, on peut extraire certains éléments encombrants, les halles & les entrepôts; mais comment modifier des habitudes acquises & qui sont le plus souvent imposées par la logique? D’autres conseillent de raser les construirions existantes pour les remplacer par des gratte-ciel de soixante étages. La place gagnée en hauteur permettrait l’extension des voies, & la valeur acquise par ces immeubles colossaux pourrait compenser la dépense des expropriations. Ce sont là des vues théoriques. Il faudra pourtant tôt ou tard aboutir à des réalisations.

Aux exigences de la circulation s’ajoutent celles de l’hygiène. Les questions de salubrité n’ont jamais échappé aux constructeurs de villes, surtout dans l’Antiquité. Mais, passées au second plan durant des siècles, elles ont repris, en notre temps, une importance primordiale.

On veut de l’air, de la lumière, voire même de la verdure : «plus de faune sans flore» a dit un urbaniste latin. Le citadin n’entend pas être privé des éléments vitaux départis au campagnard. Il réclame aussi des terrains de jeux. Dans la zone centrale où nous travaillons le jour, un labeur productif exige l’éclairage & l’aération. Il en est de même pour le repos du soir dans nos habitations. De là, des squares, des jardins, des parcs pourvus de plantations, où le passage des voitures est sévèrement réglementé, où l’on retrouve le calme & l’illusion de la nature. Les urbanistes s’efforcent de les répartir entre les quartiers proportionnellement à la population. Ils réservent aussi des pelouses, des stades, des courts de tennis pour les sportsmen.

Normalement, les espaces libres devraient occuper quinze pour cent de la surface de la ville. A vrai dire, ils atteignent rarement cette proportion. Mais il convient d’y ajouter les jardins privés. Ceux-ci diminuent beaucoup au centre des agglomérations, ils ont presque disparu des quartiers d’affaires. Du moins les développe-t-on dans les quartiers résidentiels & ouvriers où leur étendue varie de quarante à soixante-quinze pour cent, soit une moyenne de vingt-cinq à trente pour cent.

D’autre part, on assure aux voies l’accès de l’air & du jour en réglementant la hauteur des maisons, en fixant le gabarit dans lequel doivent rentrer toutes les saillies d’un immeuble & les dimensions des cours. A Paris, on interdit de monter verticalement à plus de 20 mètres, quelle que soit la largeur des prospects; mais, en bordure des rues de 12 mètres, il est permis d’élever des immeubles jusqu’à 18 m. 25, d’où la tendance des lotisseurs à tracer des voies étroites. Il serait certes plus logique de réserver les hautes maisons aux larges avenues & aux parcs & de réduire leur dimension au voisinage des petites rues. C’est ce qui se passe dans plusieurs villes de l’étranger où d’ailleurs les prescriptions diffèrent selon les zones. Cette réglementation par classes établit la hauteur des immeubles & la proportion du cube bâti par rapport à la surface libre; elle détermine les voies où doivent être réservées des zones de verdure le long du trottoir, prescrit des immeubles contigus ou séparés, fixe leur distance respective, autorise la construction en ordre dispersé & exclut de certains quartiers certains établissements publics. Encore quelle entraîne des restrictions sérieuses au droit de propriété, il semble qu’elle pourrait être utilement généralisée.

Pour améliorer l’aération des immeubles, deux solutions sont adoptées. On construit des maisons en gradins dont le retrait facilite l’introduction de la lumière à toute hauteur; elles comportent un large espace central obscur & mal utilisable. On ménage aussi dans la façade des cours extérieures aérant sur la rue le plus grand nombre de pièces & supprimant l’insalubrité des courettes.

L’aération & l’éclairage ne sont pas les seules questions intéressant les hygiénistes urbains. Celle de l'insolation n’est pas moins importante. La largeur des rues devrait égaler deux fois un tiers la hauteur des maisons pour les voies orientées du nord au sud, quatre fois pour les voies orientées de l’est à l’ouest.

L’urbaniste doit encore se préoccuper des fumées : fumées d’usines que l’on peut détourner en situant les zones industrielles selon le régime es vents, fumées moins abondantes des habitations contre lesquelles on pratique des systèmes d’absorption & d’évacuation.

Il faut se préoccuper des poussières qu’accroît l’usage des autos jusqu’à rendre certaines rues inhabitables. On les combat par l’arrosage, on les prévient par le pavage en bois ou la substructure en conglomérats recouverts de bitume ou d’enduit.

L’active circulation des grandes villes rend les trajets plus pénibles ; son bruit trépidant nous poursuit jusque chez nous. Il importe d’éviter, pour les voies de grand trafic, les revêtements sonores, d’atténuer le bruit des véhicules, le fracas de leur roulement, la fanfare de leurs trompes, sans parler des émanations de gaz ou de fumée.

Nos besoins de confort suscitent des services nouveaux. Nous voulons l’eau en abondance, l’eau potable, l’eau pour nos ablutions ou pour nettoyer nos logis. L’alimentation & la distribution des eaux déterminent des travaux importants : captation des sources, adduction, réservoirs, usines d’épuration & de filtrage, prises sur la voie publique pour l’arrosage ou les secours contre l’incendie.

Il nous faut l’électricité, le gaz, nécessaires à l’éclairage, au chauffage ou à la force motrice. On doit prévoir l’évacuation des eaux usées. Le téléphone nécessite un réseau de canalisations qui passe le long des rues & se ramifie dans les immeubles. Ce réseau se compliquera dans l’avenir d’adductions pour le chauffage, d’évacuations pour les fumées ou les ordures ménagères.

C’est tout un ensemble de voies souterraines qui s’allonge sous les voies en surface. Dans la plupart des villes, la construction des égouts a été laissée au hasard; elle aboutit aux pires incommodités & entraîne, pour les moindres réparations, le défoncement de la chaussée. Chaque cité nouvelle devrait avoir son plan de sous-sol dûment étudié. Certains urbanistes ont proposé d’établir sur les voies des planchers de ciment armé qui supporteraient la circulation & abriteraient les canalisations.

Il ne suffit pas, dans l’aménagement des villes, d’envisager seulement le point de vue pratique, il importe de les rendre agréâmes à habiter. «Il y a des lieux qu’on admire, a dit La Bruyère, & d’autres où l’on aimerait à vivre.» Les préoccupations esthétiques s’accordent d’ailleurs avec les préoccupations pratiques. Une ville est d’autant plus agréable à voir qu’elle est plus logiquement construite. Mieux elle répond à sa fonction & plus elle nous paraît belle.

Le goût des antiquités que notre siècle a poussé parfois jusqu’au fétichisme a peut-être prolongé, par souci du pittoresque, l’existence de quartiers sans intérêt ni beauté, mais il a du moins incité les constructeurs de villes à mettre en valeur les monuments du passé. On les a dégagés des bâtisses qui les cachaient à la vue; on a ouvert des places, disposé les voies d’accès de manière à ménager de magnifiques perspectives. Le respect qui leur est dû <& dont jadis les architectes ne tenaient que peu de compte est maintenant un droit acquis.

Peut-être cette recherche dont Haussmann a montré l’exemple n’est-elle pas étrangère au rôle que jouent les édifices dans les créations de nos urbanistes modernes. Leurs emplacements sont minutieusement déterminés sur les {dans auxquels les architectes chargés de la construction n’ont plus qu’à se référer.

Les grands travaux parisiens du XIXe siècle, qui firent école à travers te monde, nous avaient légué le culte des voies reCtilignes & des ordonnances symétriques. Il est peu probable, d’autre part, que l’on revienne aux conceptions d’ensemble qui créèrent la place des Vosges à Pans, la place Stanislas à Nancy ou la place Amalienborg à Copenhague. L’individualisme est un sentiment trop répandu aujourd’hui pour qu’il nous permette d’imposer des règles étroites aux artistes & aux propriétaires. Au reste, si nous aimons l’équilibre & les proportions, nous ne dédaignons pas non plus d’y introduire la variété.

En principe la circulation commande des tracés rectilignes pour les voies de grand trafic; mais il n’y a rien là d’absolu. On a peut-être intérêt à refréner la rapidité des véhicules par quelques courbes opportunes, mais assez amples cependant pour éviter les accidents. Les rues droites qui n’aboutissent pas à une perspective sont d’une déplorable monotonie. Au contraire, les courbes & les angles présentent une succession de vues auxquelles divers éléments peuvent donner un grand attrait.

L’un d’eux est dû au commerce avec ses grands magasins, véritables monuments, ses boutiques si attachantes par la forme & la couleur, ses étalages ingénieux, ses enseignes, ses réclames, ses affiches si vivantes & d’un caraCtère spirituel dont l’art est rarement absent.

On ne peut en dire autant d’un autre élément plus discret, les accessoires de la rue : lampadaires, poteaux éleCtriques, bancs, kiosques, refuges, plaques indicatrices, boîtes aux lettres, qui demeurent en général dépourvus de toute élégance.

Les nécessités de la circulation déterminent aussi, dans le dispositif des plans, des carrefours, des croisements qui régularisent les courants & offrent des vues agréables. Dans les quartiers périphériques où l’on dispose d’espace, on veut de larges voies plantées, abondamment pourvues de squares.

Plus la ville moderne est méthodiquement construite & scientifiquement outillée, plus elle recherche la nature.

Peut-être le culte des urbanistes pour le pittoresque les incite-t-il à utiliser les ressources naturelles, les mouvements de terrain, les cours d’eau, les perspectives, les points de vue, pour composer des tableaux qui évoquent des effets fortuits.'Peut-être plus simplement le citadin, isolé de la nature, aspire-t-il à l’installer chez lui. Pour répondre à ce besoin, l’urbaniste, sans s’attarder à de stériles pastiches, a recours aux arbres, aux gazons, aux fleurs, aux bassins, aux fontaines. Il multiplie les jardins publics & privés & se garde d’oublier les logements ouvriers qu’il environne de verdure.

Ainsi l’art des jardins fait partie intégrante de l’urbanisme moderne.

Il existe autant de théories sur l’ait d’aménager les jardins que sur l’art de bâtir les villes.

Jusqu’à ces quinze ou vingt dernières années, les dessinateurs de jardins se sont bornés, en général, à d’assez pauvres variations sur les thèmes du xvmc siècle. Cependant leur art n’a cessé de s’enrichir de matériaux nouveaux. On ne saurait nier l’apport précieux des horticulteurs, dont beaucoup sont de véritables artistes & qui ont su créer, développer, acclimater une étonnante variété de plantes & de fleurs.

Au reste, les tenants de la vieille école paysagiste n’ont pas tous abdiqué devant les partisans de la jeune école méthodique. Il est d’ailleurs permis de se demander si les deux conceptions sont aussi incompatibles qu’elles le paraissent.

Toutes deux ont à leur actif des réalisations impressionnantes. Si le jardin régulier nous a valu les chefs-d’œuvre de Le Nôtre, le jardin anglo-chinois a trouvé, lui aussi, des interprètes de talent & l’on citerait plus d’une œuvre, née de cette inspiration, dont le charme n’est pas niable.

On ne saurait d’ailleurs blâmer le culte que les paysagistes professent pour la nature. Pourtant on peut remarquer, avec Unwin, combien il est dangereux de la vouloir imiter.

Les accidents, en apparence fortuits, qu’elle présente & dont nous aimons les oppositions ou les harmonies sont déterminés par des causes profondes & complexes. Les effets du temps & du climat, ceux de la pesanteur, la résistance de la matière, les réactions chimiques ont fait ces formes telles qu’elles sont; les pentes des collines & des vallées, les coudes des rivières, les courbes des baies, les silhouettes des arbres & des buissons ne sauraient être autrement que nous les voyons.

C’est cette logique insaisissable mais rigoureuse de la nature qui nous donne une impression de beauté & non point les irrégularités qui en résultent. Reproduire arbitrairement ces irrégularités dans la méconnaissance des lois qui les déterminent, c’est proprement aller à l’encontre de la logique.

Une copie de la nature risque fort d’être une parodie, voire une caricature. Les vallonnements & les pelouses, les rochers & les labyrinthes, les cascades & les étangs imaginés par les jardinistes ne rappellent que de très loin les éléments naturels qu’ils tendent à évoquer. Aussi, bien qu’ils caractérisent le traditionnel jardin anglais, ne constituent-ils que rarement son attrait.

Les effets les plus heureux ont été obtenus en supprimant certains obstacles, en ouvrant des perspectives, en les encadrant habilement. Somme toute, l’école paysagiste doit ses plus sures réussites à un arrangement plutôt qu’à une imitation de la nature.

Est-ce autre chose que recherche sa rivale, l’école méthodique? Dans les tracés quelle invente, elle s’applique, elle aussi, à faire valoir des beautés naturelles. Seulement elle y met plus de volonté, plus de décision. Et c’est en cela sans doute qu’elle paraît plus conforme aux aspirations présentes.
De même que nos grands-pères, à l’époque du romantisme, se plaisaient aux grâces factices & aux tracés incertains du jardin paysager, de même aujourd’hui nous goûtons les lignes nettes & précises du jardin régulier.

Notre existence active nous maintient dans une atmosphère de lutte. Elle nous contraint à un effort qu’il nous faut discipliner. Au surplus, le machinisme nous donne l’incessant spectacle d’organes exacts, précis, méthodiquement combinés. Beaucoup d’entre nous en acquièrent même la pratique, tels les automobilistes. Le rythme de la vie nous accoutume à des visions rapides, enregistrées d’un coup d’œil.

Il est donc très naturel, dans notre amour de l’ordre & de la mesure, que nous aspirions à exercer une manière d’emprise jusque sur la nature elle-même. A ces besoins correspondent les données du jardin régulier, ses divisions nettes, ses justes proportions, ses lignes bien équilibrées que l’on embrasse d’un regard. Elles satisfont notre esprit, s’harmonisent avec des habitudes acquises.

Des tendances analogues se révèlent dans tous les arts. Nous les constatons dans l’urbanisme. On les retrouve dans l'architecture, dans la peinture & la sculpture, dans les beaux métiers.

Mais la création de l’œuvre d’art, pour être de plus en plus soumise à des données rationnelles, ne saurait avoir la rigueur d’un problème scientifique. Il y entre toujours une part de sensibilité & de fantaisie. Le meublier moderne, si sobrement qu’il construise une table, un siège, un bahut pour les adapter à leur fonction, y ajoute pourtant quelque attrait, par la couleur, par le choix des matériaux. La fonction du jardin, c’est d’évoquer la nature; ses matériaux, ce sont les arbres, les plantes, les fleurs.

Des plates-bandes minutieusement rasées, des bordures, des haies, des charmilles taillées au cordeau & rognées à la serpe engendreraient l’ennui. Le dessinateur de jardins n’a garde de tomber dans cet excès. Il prise les dispositifs réguliers; mais la régularité n’entraîne point forcément la symétrie, elle implique tout au plus des équivalences. II introduit dans le tracé une certaine liberté. Il tire parti des accidents du terrain. S’il supprime les vallonnements & les pentes, il ménage des terrasses & des escaliers. Il emprunte à l’eau le charme de son murmure & de ses reflets. A défaut de cascades & de ruisseaux, il érige des fontaines & creuse des bassins. II joue largement de la couleur, recourant à la fois aux éléments inertes & aux végétaux : la pierre des murs de soutènement, les dallages, les statues, la céramique de revêtement qu’il enlève sur des fonds de verdure, surtout le gazon & les fleurs.

Ces fleurs il ne les soumet point forcément à la rude discipline que l’on croit. II se contente de les répartir judicieusement suivant leur destination, ici basses & de courte tige, là vivaces & rustiques, là grimpantes. Quant aux arbustes & aux arbres, s’il demande au sécateur de leur imposer une forme, il leur donne parfois plus d’aisance & les laisse croître à leur gré à distance de la maison, jusqu’à ne plus former qu’un rideau mouvant où il pratique d’amples vues.

Ainsi, faisant transition entre la demeure & la campagne, le jardin moderne, harmonieusement ordonné suivant un rythme réfléchi, n’exclut pourtant pas le riche appoint que lui fournit l’horticulture. Peut-être l’utilise-t-il avec plus de logique que le jardin paysager. En tout cas il s’adapte mieux à nos tendances, s’accorde par ses grandes lignes avec l’architecture de nos habitations, se plie même quand il nous sied, par de menus détails de réalisation facile, à nos besoins & à nos goûts.


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