Les fêtes de l'Exposition au Palais de l'Industrie

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Les fêtes de l'Exposition au Palais de l'Industrie

Message par worldfairs » 27 juin 2019 04:50 pm

Texte et illustrations de "La construction moderne - 14 septembre 1889"

Un des caractères qui ressortent du spectacle que la France offre au monde en cette année de Centenaire, c’est la proportion grandiose, ou peut-être hélas ! seulement colossale , donnée à toutes les manifestations de l’art ou de la pensée qui doivent retenir l’attention, ou forcer l’admiration, plutôt par leur grandeur que par leur beauté.

Heureusement de nombreuses exceptions nous prouvent que nos artistes savent encore, quand ils le veulent, plier leur talent à toutes les exigences, et que pour faire grand ils n’en font pas moins beau. Nous voulons seulement signaler cette disposition curieuse de l’esprit des masses qui tend de plus en plus à n’admirer, à n’apprécier que ce qui se distingue par des proportions inusitées, depuis le géant de la foire de Saint-Cloud, jusqu’à l'Angélus de Millet, qu’un barnum va montrer dans les deux mondes, parce qu’il a été vendu un demi-mil-lion. Le même public se gardera bien de faire un pas hors de son chemin pour contempler dans un musée un Raphaël ou un Rembrandt. De même, les plus purs chefs-d’œuvre de la statuaire antique le laisseront froid, mais il admirera les groupes colossaux du palais des machines, non pas pour la valeur qu’il sont en réalité, mais parce que les figures humaines ont dix mètres de hauteur. Comme si le Narcisse de Pompéi, gracieuse statuette, ne valait pas la Renommée gigantesque qui couronne le dôme central ! Quant à l’architecture, prenons garde d’aller trop loin dans cette voie dangereuse ; l’art grec se contentait de proportions plus modestes, et les temples de l’Acropole ou des rives de l’Ulissus nous surprennent par leurs faibles dimensions et leur beauté tient seule à l'harmonieuse perfection de leurs lignes.

Mais la mode est là. La ville de Paris et l’État veulent montrer au peuple leur magnificence en lui donnant, comme les empereurs romains, du pain et des jeux.

Hier, vingt mille citoyens banquetaient ensemble dans le palais de l’Industrie, aujourd'hui la même nef abrite encore vingt mille spectateurs qui viennent écouter l'ode triomphale de Mlle Augusta Holmes. Nous avons assiste à lu répétition générale de cette œuvre et nous voulons en dire un mot à nos lecteurs, tout au moins au point de vue décoratif, qui seul est de notre cadre.

Nous avouons que nous allions là avec quelque méfiance.

On nous avait parlé d’un orchestre monstre, de chœurs formés de véritables armées, d’une figuration inusitée et nous songions au mal que doivent déjà se donner le chef d’orchestre et le régisseur de l’Opéra, pour faire marcher, à peu près les artistes et le personnel.

Notre méfiance n’a pas été justifiée, et nous avons assisté à un spectacle en vérité très imposant, et fait à souhait pour le plaisir des yeux, et des oreilles aussi, car le talent de Mlle Holmès est justement apprécié de tous.

La décoration de la grande nef est la même que celle des fêtes qui y ont déjà été données dans le courant de l’été, notamment le banquet des maires. Le vitrage est caché sous un vélum à larges bandes de couleurs claires. Les galeries et les colonnes sont ornées de tentures de velours rouge à franges d’or. Mais la véritable décoration est obtenue par l’éclairage. Des globes de gaz accusent toutes les arcaturcs qui relient les fermes entre elles; entre chaque ferme, sous ces arcatures, deux torchères dorées.

Sous la voûte, des lustres électriques d’une très jolie composition, et infiniment plus gracieux que les lourdes pattes d’araignée qui soutiennent les globes de lumière dans la galerie Rapp, à l’Exposition. C’est un éblouissement; les rayons bleus de l’électricité se mêlent aux tons plus chauds du gaz et font briller de mille couleurs la scène gigantesque qui se dresse à l’une des extrémités de la nef. Pour élever ce théâtre, on a épousé franchement la forme même de la nef, dont la section est un plein cintre ayant pour piédroits la hauteur de la galerie du premier étage au sol. L’ouverture de scène a la même forme. Elle paraît un peu petite dans le cadre immense qui l’entoure, néanmoins elle est plus vaste que celle de l’Opéra. Le rideau est bleu, avec des écussons et des ornements roses, il s’ouvre par le milieu et disparaît par les deux côtés de la scène. L’avant-scène est très profonde, et beaucoup plus large que la scène. Elle communique avec les coulisses, en avant du rideau, par plusieurs portes percées dans l’encadrement de la scène. Cet encadrement est peut-être un peu lourd; tout au moins les piédroits n’ont-ils pas assez de hauteur, et l’ensemble paraît écrasé.

Le rideau se lève, ou plutôt s’entr’ouvre. La toile légère s’écarte en formant des plis gracieux, et découvre peu à peu la scène. Cette méthode nous paraît préférable au rideau qui s’élève. Est-ce affaire d’habitude? Au lever du rideau, la scène est vide. Sur les flancs d’une colline se dresse l’autel de la Patrie, autour duquel brûlent les flammes de quatre trépieds. Des escaliers et des praticables mènent au sommet de la colline, terminée par un exèdre. Au dernier plan, de hautes montagnes illuminées par la lumière d’un beau jour d’été. En premier plan, les feuillages de grands arbres encadrent le décor. Le décorateur s’est surpassé dans cette composition; la profondeur et la grandeur sereine du paysage forment un tableau saisissant. Que sera-ce quand la figuration, étagée en amphithéâtre, viendra garnir la scène et mêler aux tons harmonieux du site les brillantes couleurs des costumes !

Les groupes d’hommes et de femmes se succèdent à l’avant-scène en chantant; les travailleurs, les guerriers, les enfants, les vieillards viennent tour à» tour défiler pour se ranger ensuite autour de l’autel de la Patrie. Signalons pour un de ces chœurs une imitation de l’antique. Deux coryphées, représentant un jeune homme et une jeune fille, miment une conversation où ils se déclarent leur amour, pendant que les chœurs chantent les paroles qui correspondent aux sentiments exprimés par les deux protagonistes. Disons en passant que ce chœur a eu beaucoup de succès auprès du public. C’est un des plus jolis, en effet, mais l’apologie du dieu de Cythère n’est-elle pas cause, pour la majeure partie, de l’enthousiasme provoqué? Cette appropriation du chœur grec était nécessaire en cette circonstance. Il parle pour les personnages qui miment l’action. Une voix seule serait en effet impuissante à traduire avec ampleur une phrase musicale dans cet immense vaisseau; elle paraîtrait d’ailleurs trop disproportionnée avec le cadre qui l’entoure. On l'a tenté cependant; un contralto personnifiant la République déclame seule vers la fin du spectacle; le résultat ne nous a pas paru confirmer l’espérance qu’on en avait. Comment, en effet, lutter avec la masse orchestrale qui accompagne les chœurs, et avec ces chœurs, composés de douze cents personnes au moment de la chute du rideau? Tableau splendide que ce finale, où la scène portant tout un peuple forme un spectacle aussi majestueux par le groupement dos personnages que par l’harmonie des couleurs.

Telles sont les grandes lignes de cette fête et de la pompe décorative qui l’accompagne. Par milliers les spectateurs vont contempler ces splendeurs éphémères, et ils en garderont un inoubliable souvenir.

Quant à l’organisateur, vous l’avez deviné, peut-il être un autre que M. Alphand ?


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