L'art décoratif et monumental à l'Exposition Universelle

Paris 1889 - Arts, design, fashion, shows
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8856
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

L'art décoratif et monumental à l'Exposition Universelle

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 7 septembre 1889"

Ainsi, mon cher et vieux camarade, vous vous obstinez à ne point venir à Paris; tout ce que les journaux ont raconté de l’Exposition n’a pu vous décider à prendre le train ; à l’ascension de la tour Eiffel, vous préférez celle de vos altières montagnes, à la vie fiévreuse, agitée du touriste, le calme bourgeois de votre petite ville. L’exotisme d’importation de l’Esplanade des Invalides et de la rue du Caire n’a rien qui vous dise, vous vous contentez de vous mêler à la foule des paysans sur la grande place, le jour du marché, et de causer avec votre maire (retour du banquet), des splendeurs de la capitale. Eh! eh! il me semble que vous êtes devenu bien casanier; dans le temps, vous étiez plus sensible que cela à l’art décoratif, vous auriez laissé en plan les plus beaux projets d’édifice pour étudier des proportions moins élégantes que celles de nos petites danseuses javanaises ; il est vrai qu’il y a de cela quelque vingt ans, qu’on a pris du ventre, perdu des cheveux et gagné des rides. Vous avez tort de ne point venir ici ; le spectacle vaut la peine d’être vu, tout ce que je pourrais vous en raconter n’arriverait jamais à vous en donner une idée exacte, cependant comme je vous ai promis de vous envoyer mon appréciation sur le côté artistique de cette kermesse internationale, je ferai de mon mieux pour transcrire, à votre intention, mes impressions et mes sensations personnelles.

Le Champ-de-Mars d’abord, la tour Eiffel, la galerie des Machines, me demandez-vous? — Le Champ-de-Mars, un fouillis de dômes multicolores, de toitures de toutes formes, de pavillon de tous styles, quand on regarde l’ensemble, à distance, des collines de Passy; — la tour Eiffel vue de loin, un tuyau d’usine, vue de près : « Oh ! oh ! comme c’est haut! »

— La galerie des Machines : « Ah ! ah ! comme c’est large ».
— Pour juger tout cela, il faut du temps, du calme, de la méthode, un tas de choses que le vulgaire ne possède pas. L’esthétique, au Champ-de-Mars, s’attable surtout à la terrasse des cafés, pour déguster des boissons plus ou moins fraîches qu’on paye plus ou moins cher, les camelots et les déguisés de toutes les nations accaparent les deux tiers de la recette et les trois quarts de l’admiration ; quant à l’étude circonstanciée des œuvres d’art qui sont servies à profusion dans ce pandémonium de l’industrie humaine, elle n’est l’apanage que de quelques rares esprits critiques, dont vous et moi faisons partie.

Cette exposition qui se présentait sous le jour le plus défavorable, lors de son entreprise, malgré les hardiesses des nouvelles conceptions métallurgiques, a remporté un véritable succès, parce qu’elle s’est montrée, avant tout, décorative ; elle est gaie, vivante, colorée, fantaisiste, remuante, pleine d’imprévu, de charme et d’entrain. Pour bien juger de l’ensemble de ses constructions, il faut se placer très haut, au-dessus des camaraderies, des relations amicales qu’on peut avoir avec ceux qui les ont édifiées, et surtout au-dessus des partis pris et des coteries d’école. L’ascenseur de la tour Eiffel est justement à notre disposition, pour nous élever au point de vue favorable et nous permettre de parler d’une tribune plus paisible que celle du palais Bourbon. Vu de la première plate-forme, le fouillis des pavillons annexes disparaît, chaque chose revient à sa place, distincte et bien en point; les grandes lignes des bâtiments principaux s’accentuent, se simplifient et se coordonnent. Au centre le dôme doré, élevé par Bouvard, surmonté d’une Renommée ailée, précédé de son porche mirobolant surchargé de sculptures, étincelant de cabochons multicolores, à droite et à gauche les deux coupoles bleu-turquoise des palais des Beaux-Arts et des Arts-Libéraux, œuvre de Formigé. Ne serait-ce pas le cas do faire ressortir, une fois encore, l'influence du bleu dans les arts? la vérité est que ces jumelles ont fait les yeux doux au public et l’ont séduit bien plus par leur coloration que par leurs formes. Le dôme central clinquant, pailleté, éblouissant de dorures, me fait l’effet de l’un de ces princes de féeries qui tiennent le milieu de la scène avec éclat, tandis que les deux coupoles aux tons céruléens me font penser aux pages féminins qui l’accompagnent, et vers lesquels se dirigent toutes les lorgnettes.

Fontaine de la Tour, par M. de Saint-Vidal
Fontaine de la Tour, par M. de Saint-Vidal

La coloration bleue de ces coupoles a donné la note do coloration générale de l’Exposition, les matériaux métalliques des constructions ont revêtu l’uniforme et sont devenus, grâce à Cette teinte céleste, des palais dignes d’être décrits par Schéhérazade, la belle discoureuse persane des mille et une nuits. La Perse, d’ailleurs, n’est pas si étrangère à la question qu’on pourrait le croire, et, si j'ai bonne mémoire, il me souvient d’avoir regardé longtemps, en compagnie de Formigé, un tableau exposé au Salon de 1872, représentant la mosquée bleue à Tauris et signé Jules Laurens. Or, Formigé qui est notre ancien camarade (vous vous souvenez de ce gentil gamin à la peau mate, à l’œil ardent, à la chevelure noire comme l’aile du corbeau), est devenu le gendre du peintre en question, et je ne serais pas étonné que la mosquée de Tauri; ait été pour moitié dans l’inspiration de l’architecte de l’Exposition universelle. Quoi qu’il en soit, il est aujourd’hui en vedette le petit, comme nous l'appelions à l’atelier; le rouge décoratif est venu se froncer en rosette à sa boutonnière, pour mêler un peu de gloire écarlate au bleu de sa poésie architecturale, et cela me rappelle que j’avais prévu depuis longtemps, dans des vers d’à-propos , le succès de notre camarade.

« Retenez bien son nom, vous le verrez plus tard Inscrit en lettres d’or sur le fronton d’un temple ;
Tel qui passait encore hier pour un moutard Devient grand homme, alors on le contemple,
On se dit : quoi ! c’est lui, c’est drôle, par exemple !
Il a fait son chemin, c’est un rude veinard. »

La prophétie a sa réalisation et celui qui négligeait d faire des épures, pour prendre des notes aux cours d’archéologie de Heuzey et aux cours d’esthétique de Taine, en est mille fois heureux et content.

Ces souvenirs nous rajeunissent, n’est-ce pas mon pauvre vieux, et contribuent peut-être à nous assurer que notre cœur est encore jeune. Mais j’oublie que je dois vous parler de l’Exposition, et des principales œuvres d’art décoratif qui en décuplent l’attrait. Au premier rang, nous devons placer les fontaines monumentales. Celle du sculpteur Saint-Vidal, placée dans l’axe de la tour Eiffel, est quelque peu compliquée comme composition pyramidale ; à sa base les statues couchées des cinq parties du monde, au centre le globe terrestre, autour duquel voltigent les figures de la Nuit, de l’Amour et de l'Art soutenant la Beauté. L’allégorie trop compliquée du sujet s’agite fort académiquement sous l’immense éteignoir à croisillons de trois cents mètres.

Fontaine centrale, par M. Coutan
Fontaine centrale, par M. Coutan

Pour ce qui est de la grande fontaine monumentale du milieu du jardin, elle mérite davantage notre attention; malgré la hâtiveté avec laquelle elle a été conçue, nous devons reconnaître que c’est une œuvre, sinon parfaite, du moins de premier ordre, et méritant, au plus haut point, d’être conservée et transformée en une matière plus durable que celle qui la constitue actuellement. La genèse de cette composition sculpturale est intéressante à connaître.

Il avait été question, il y a peu d’années, d’organiser de grandes fètes de bienfaisance, sous le titre de fêtes du Commerce et de l'Industrie; on devait faire des cavalcades costumées, dans le genre de celles de Mackart à Vienne, avec l’aide des artistes parisiens, on devait construire des chars allégoriques ornés de figurines sculptées, et le Directeur des travaux de Paris avait demandé à l’architecte Formigé de lui dessiner la maquette d’un char symbolisant la Ville de Paris; la figuration du vaisseau héraldique se présenta tout naturellement à l’idée de l’artiste, et il esquissa un grand fusain plein de brio et de couleur, où dame Lutèce triomphait avec tous les honneurs dus à son rang et à son renom.

Par suite de quelles complications politiques ou administratives le projet échoua-t-il, nous n’en savons rien ; toujours est-il que ces beaux rêves d’apothéose artistique furent abandonnés. Quand il s’agit, dix-huit mois avant l’ouverture de l’Exposition universelle, de créer une fontaine monumentale au milieu du Champ-de-Mars, M. Alphand redemanda à Formigé un croquis pour cotte œuvre nouvelle ; l’idée première du vaisseau fut reprise, mais la ville de Paris céda la place à la figure allégorique du Progrès éclairant le monde avec sa torche étincelante. Trouver une idée est bien, mais trouver un sculpteur pour l’exécuter est plus difficile: cependant, le statuaire Cou tan, un habile entre les habiles et un audacieux entre les audacieux, qui avait été le collaborateur de Formigé pour le monument de Versailles, consentit à se charger de l’entreprise. Pendant un an et demi, il s’attela à ce travail gigantesque, et parvint à créer un groupe des plus remarquables, considéré dans son ensemble. Sur une galère de forme antique, avec son éperon droit à tête de bélier, trône la déesse du Progrès, des Renommées embouchant des trompettes l'accompagnent, les figures de l’Art, de l’Agriculture, du Commerce et de l’Industrie se pressent autour d’elle. La République coiffée d’un bonnet phrygien se tient à la barre. Aux quatre coins du vaisseaux des enfants s’appuient sur des cornes d’abondance, et, dans les bassins où flotte la carène nagent des dauphins chevauchés par des figures de femmes et de jeunes hommes; l'Ignorance pique un plat-dos à droite, sur des rochers, et la Routine aux formes rebondies (bon Dieu ! que la Routine a de charmes!) dégringole à gauche, sur un autre récif. Quatre statues assises sont crânement campées aux angles de la vasque supérieure; elles sont peut-être un peu lourdes de forme, mais ce défaut pourrait être atténué à l’exécution définitive. Sur le devant du vaisseau du Progrès, la figure allégorique de la Seine déverse son urne classique dans les bassins, d’où s’élancent le soir, des jets d’eau lumineux de toutes les couleurs. Voilà, en quelques mots, l’histoire et la description de cette œuvre magistrale, qui mérite d’être vue, d’être appréciée et conservée définitivement.

J’aurais encore beaucoup de choses à vous raconter à ce sujet, mon cher ami, cependant, il faut savoir s’arrêter, et, qui sait, peut-être viendrez-vous tout de même bientôt à Paris, pour en juger par vous-même.

En attendant une prochaine lettre, tous mes meilleurs souvenirs ; surtout, n’oubliez pas de dire à votre maire que je l’ai vu passer sur la place de la Concorde, se rendant au banquet du palais de l’Industrie. Dites-lui qu’il était superbe avec son écharpe, et que lui aussi était très décoratif.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8856
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: L'art décoratif et monumental à l'Exposition Universelle

Message par worldfairs »

Texte de "La construction moderne - 12 octobre 1889"

La série des fêtes continue, chaque jour amène quelque solennité nouvelle ou quelque réjouissance inédite. Représentations théâtrales à grand orchestre, inaugurations de statues et de monuments, banquets pantagruéliques, concours divers, discours variés, secours aux blessés... Voyez le programme! Et, de plus, voitures à volonté : « Cocher, psitt, psitt! » — Ah! bien oui, il Pile comme un météore— « J'vas relayer. »

Paris s’amuse énormément, vous le voyez, mon cher sauvage, il est tout à l’Exposition, tout à la joie, mais les Parisiens aspirent peut-être secrètement au 31 octobre, au jour de la grande fermeture. Eu attendant, ils sont obligés de supporter patiemment leur bonheur, cl font, le mieux qu'ils peuvent, les honneurs de chez eux, à des smalahs d’amis de province, moins discrets que vous. Grâce, pourtant, à ce brouhaha joyeux qui résonne, du matin au soir, à nos oreilles, les clameurs électorales se trouvent à peu près étouffées ; grâce à la chromotypographie des affiches américaines et des réclames coloriées par Chérel, le bariolage des professions de loi politique paraît moins odieux, il complète harlequinade décorative de nos maisons et de nos monuments, voilà tout : les noms des multiples candidats pâlissent devant celui de Buffalo, qui aurait eu des chances d’être nommé s'il avait été éligible. Je ne m’étonnerais pas que son nom fût sorti, quand même, plusieurs fois des urnes; ainsi est fait l'esprit parisien, mêlant volontiers la plaisanterie aux choses les plus sérieuses, bit puis Buffalo est décoratif, très décoratif, et cette qualité est essentielle pour plaire aux masses, à cette heure.

Je ne sais plus quel critique d’art s’est écrié : La République sera décorative ou ne sera pas. On parait avoir médité sérieusement cet aphorisme, et, de fait, la République triomphe avec un faste qui aurait rendu rêveur le défunt roi Louis de Bavière; elle triomphe, non seulement au Champ-de-Mars, où se dresse sa statue colossale modelée par Peynot, mais encore au palais des Champs-Elysées, sous les traits de la monumentale Mathilde Romi, accompagnée de douze cents exécutants, orchestre et chœurs; elle triomphe sur la place de la Nation, au milieu du splendide et imposant groupe de Dalou, ce maître de la statuaire moderne.

Depuis dix ans, Dalou travaille avec ardeur à celle œuvre gigantesque, et depuis dix ans, il a su, en même temps, forcer l’admiration du public, par ses bas-reliefs des États généraux de la République, par son groupe de Silène, par sa statue couchée de Blanqui. Elle est svelte et line de race, la République qu’il vient de nous donner; de toutes celles que nous avons eues jusqu'à ce jour, voilà bien la meilleure; ce n’est plus celte massive personne qui fait la gracieuse avec son rameau d’or, sur l'ancienne place du Château-d’eau, ce n’est plus cette froide déité, roide connue un gendarme, qui parade peu avenante, son épée devant la porte de l'Institut, c’est une République conciliante, fascinatrice, idéale, amoureuse des choses de l’esprit et de l'art, telle enfin que chacun de nous voudrait la voir en réalité. Ses pieds reposent sur le globe terrestre qu'elle semble avoir conquis, sa main gauche, s’appuie sur l'emblématique faisceau de l’union et de la concorde.

Le char triomphal qui la porte est traîné par de superbes lions enguirlandés de fleurs; sur la croupe de l’un d’eux le génie de la lumière, il agite une torche enflammée pour éclairer la marche du cortège. A droite du char, s’avance la Justice, sous les traits d’une femme aux formes puissantes, vêtue d'une robe largement étoilée, elle est précédée d un enfant portant les attributs de la Loi; à gauche, le Travail représenté par un solide forgeron, le marteau sur l'épaule, un enfant l’accompagne, tenant en ses bras des livres et des outils divers. Sur le derrière du char, l'Abondance montre... l'abondance de ses biens personnels, elle sème des fleurs autour d'elle ; à ses pieds, deux bambins recueillent, les fruits de. la terre, le premier fléchit sous le fardeau de la corne traditionnelle, le second a roulé sur le sol, au milieu de sa récolte. On ne peut faire autrement que de penser à Rubens, devant cette composition magistrale, où l’opulence des formes sculpturales ne le cède en rien à la richesse des chairs fermes et roses immortalisées par le grand coloriste. Les fameuses toiles de la galerie du Louvre et aussi les esquisses en grisaille du musée d’Anvers, peintes par Rubens, à l’occasion de l’entrée de Ferdinand d’Autriche, ont dû sûrement contribuer a inspirer Dalou, quand il a conçu son œuvre. Ce fut, vous en souvenez-vous, au mois d’octobre 1879, que l’on vit exposée salle Melpomène, à l’Ecole des Beaux-Arts, la maquette de ce groupe; notre artiste, presque inconnu alors, revenait de Londres, et, reconnaissant pour la République qui le rappelait dans la patrie, il avait rêvé pour elle le plus merveilleux et le plus triomphal des monuments. Cependant, il ne s’agissait, alors, que d’élever une statue à la République, et le jury, chargé déjuger le concours, évinça le projet de Dalou, considérant que la composition de l'œuvre outrepassait les conditions du programme; nous devons, à celle décision timorée, la naissance de la grosse Marianne des Magasins réunis. D’autre part, on craignait aussi, dois-je le rappeler, que cette esquisse, d’une exécution fort soignée et terminée dans tous ses détails comme si elle avait dû servir de modèle à une pièce d’orfèvrerie, ne comportât pas un agrandissement colossal, on la qualifiait même de joli motif central pour un surtout de table officielle. Le conseil municipal, mieux avisé, s’intéressa à notre audacieux artiste, il eut confiance et lui commanda l’exécution en bronze de son groupe, dans les proportions du modèle provisoire inauguré, dimanche dernier, sur la place de la Nation.

Aujourd’hui, l’on peut juger si l’artiste était à la hauteur de la tâche entreprise; ce triomphe de la République est aussi celui de la statuaire, et l’on peut dire qu’il vient glorieusement compléter les fêtes de l’Exposition universelle.

Ce qui me chiffonne, c’est de voir reléguer une œuvre pareille au bout du faubourg Saint-Antoine; vite, vite, expropriez-moi le monument du juste milieu, pour donner sa place au groupe de Dalou. Malgré tout le respect que je professe pour l’archéologie, pour les victoires de Sésostris et l’architecture d’Hittorff, l’auteur du piédestal en granit de l’obélisque, je demande le déménagement du monolithe égyptien : il a l’air d’une vraie chandelle des six, depuis que la tour Eiffel regarde sur la place de la Concorde.

La sculpture française n’a jamais été plus brillante qu’à notre époque; pour s’en convaincre, il suffit de l’examiner au Champ-de-Mars, où elle est bien mal exposée, soit dit entre nous ; la grande galerie de la porte Rapp ressemble à un vaste magasin de mouleur où s’entassent pêle-mêle et dans une promiscuité inquiétante, les déesses de l’Olympe, les héros en redingote, les Adonis sans culottes et les vierges immaculées. Les statues disposées dans les promenoirs extérieurs ou dans le jardin sont mieux en valeur, mais leur dispersion est désavantageuse au point de vue de l’étude générale. La Ville de Paris a exposé, de chaque côté doses pavillons, les modèles des statues acquises par elle depuis dix ans, pour la décoration de nos places, de nos promenades et de nos squares; je retrouve ici la plupart dos œuvres dont j’ai parlé avec éloge, dans la Construction moderne et dans d’autres revues d’art; elles sont signées par Aizelin, Allar, Barrias. Boisseau, Carlés, Chatrousse, Cordonnier, Coutan, Daillan, Frémiet, Gaudez, Gautherin, Guilbert, Camille Lefèvre, Alfred Lenoir, Longepied, Marqueste, Paris, Valton, Verlel, etc.

Quant à la sculpture décorative des bâtiments de l’Exposition, elle nous offre de nouvelles œuvres à examiner, ce sont d’abord les charmantes figures modelées par Blanchard, qui accostent le grand écusson du porche de l’avenue Rapp. Ce sont les gracieux génies qui se jouent dans les bas-reliefs en terre cuite rose qui ornementent les frises du palais des Beaux-Arts et des Arts Libéraux; ces gentils enfants ont pour père MM. Allar, Cordier et Maniglier. M. Allar est, en outre, l'auteur des médaillons placés entre les arcatures des grands pavillons des palais précédents; ils se composent de petites figurines d’amours rappelant les suaves crayonnages à la sanguine de notre immortel Prud’hon. J’ai à vous signaler aussi les deux allégories Pax et Labor de Gustave Michel qui s’envolent légères et capricieuses sur les pyramides de l’entrée des Arts Libéraux.

Le dôme central est surmonté d’une grosse bonne femme dorée, haute de neuf mètres, symbolisant la France distribuant des couronnes, œuvre un peu lourde du sculpteur Delaplanche. Le joli petit oiseau aux ailes palpitantes, que Mercié a juché sur le toit du Trocadéro, lui fait une fameuse concurrence. Ce n’est pas le tout d’avoir des ailes et de lever la jambe, gauche dans l’azur ; pour faire la Renommée, il faut encore avoir la plume légère, une recommandation que les artistes ne manquent pas de nous faire à nous autres critiques d’art.

Le grand porche théâtral donnant accès à la galerie de trente mètres est quelque peu chargé de motifs décoratifs; médaillons, guirlandes, palmes, écussons, figures allégoriques casquées et diadémées, rinceaux de feuillages, chutes de fruits, etc., etc. Bouvard l'a voulu ainsi, et nous ne lui en ferons pas trop de reproches, car celle profusion même d’ornementations est d’un merveilleux effet, au milieu des féeriques apothéoses de chaque soirée.

Les figures du Progrès et de la Science, sculptées par M. Damé sur la clef de voûte, sont d’un joli mouvement et fort séduisantes. De grands groupes de MM. Gautherin et Gautier, personnifiant l'Industrie et le Commerce montent la garde de chaque côté de la vaste baie, avec la solennité requise pour la circonstance.

Que dire de deux autres groupes placés à l’entrée du palais des machines, sur l’avenue Rapp? — Voici d’abord deux demoiselles, entièrement dévêtues, qui font la chaîne des dames pour symboliser l'Electricité, voilà ensuite un fort lutteur cherchant à enchainer une puissante gaillarde échappée d’une marmite où la science moderne fait son pot-au-feu, cela veut représenter la Vapeur. Barrias est l'auteur du premier groupe et Chapu l’auteur du second, l’un et l’autre ont fait de leur mieux, et ont charpenté fièrement leurs figures, en maîtres sculpteurs qu’ils sont; seulement... seulement, ils n’ont pas eu de chance de voir accoler leurs œuvres à un bâtiment sans style architectural. Les piédestaux qui les soutiennent sont vraiment beaucoup trop bas. La statuaire, lorsqu’elle adopte ces proportions colossales, doit être assez éloignée de l’œil du spectateur pour être vue dans son ensemble; sans cela le colossal tourne fatalement au monstrueux. Ces deux groupes méritent, certes, d’être conservés, mais nous voudrions les voir exhaussés et se dessiner sur un fond de pierre solide à l’œil, au lieu de s’appuyer contre le bas côté, de cette balle en fer.

Et la décoration picturale et l’exposition rétrospective du Trocadéro, me demandez-vous ? Ce sera pour une prochaine lettre, mon très cher.
A bientôt. Moi aussi j'vas relayer !
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 8856
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: L'art décoratif et monumental à l'Exposition Universelle

Message par worldfairs »

Texte de "La construction moderne - 16 novembre 1889"

Un délai de six jours a été accordé aux derniers curieux et aux retardataires, pour voir ce qu’ils auraient dû regarder, il y a des semaines ; ne serez-vous pas de ceux-là, ô le plus obstiné des hommes! Entendez -vous bien, le 6 novembre, au sur, les portes seront closes. Vous me répondez que mes lettres suffisent a votre bonheur, et que vous voyez beaucoup mieux par mes yeux que vous n’eussiez vu par les vôtres; on n’est pas plus aimable et plus indolent; vous ajoutez, et, en cela je vous donne raison, que la Construction Moderne a si bien renseigné ses lecteurs sur toutes les parties de celle exposition merveilleuse, qu’ils en ont recueilli le profit sans fatigue et sans dépense.

Et, cependant, que de choses à dire encore, quand le déménagement sera terminé; que de détails intéressants sont restés inaperçus des visiteurs les plus studieux. J’ai parcouru le Champ-de-Mars, les galeries du quai d’Orsay, l’Esplanade des Invalides et le Trocadéro, une trentaine de fois au moins, et je déclare être loin de tout connaître. Il est juste de dire qu’il y a des endroits où l’on s’attarde de préférence; j'ai passé le meilleur de mon temps, à l’exposition centennale de l’art français et dans les galeries de l'art rétrospectif au Trocadéro; ma curiosité de chroniqueur parisien m'attirait bien aussi un peu trop du côté de la rue du Caire, que voulez-vous, l’homme n’est pas parfait. Peut-être un de ces jours, résumerai-je l'ensemble de mes notes et de mes impressions, en écrivant un livre sur l'Exposition anecdotique ; c'est encore une des formes de l’art que de savoir étudier les foules, analyser le mouvement des êtres, et deviner leurs goûts, suivant qu'ils s arretent devant la vitrine d’une corsetiêre ou devant un paysage de Corot.

L’art décoratif pour les femmes et les jolies filles réside surtout du côté des bijoutiers, des modistes et des couturières; certains hommes ne le comprennent que sous forme de brochette en diamant attachée au drap noir de leur habit; pour beaucoup il n'a de valeur que dans le luxe des équipages et la somptuosité des mobiliers dorés ; il faut être des artistes comme nous le sommes, pour le chercher où il existe réellement, c’est-à-dire dans les œuvres des architectes, des peintres et des sculpteurs. Pour le gros du public, dont pas mal de gens éduqués font partie, il ne fait guère attention à ce qui préoccupe notre sentiment critique ; la tache de couleur ou le relief de la forme le touchent sans le frapper; le but est rembourré d’indifférence, ce qui amortit le choc.

Je crois qu’on n’a jamais rien vu encore de plus fastueusement décoratif que la galerie de trente mètres, celle qui va du dôme central à la galerie des machines, à gauche et à droite chaque classe a son entrée spéciale, sorte d’arc triomphal, où l'on a su diversifier, avec un goût parfait, les éléments d’ornementation. Chaque entrée possède un décor se rapportant au caractère de l'exposition industrielle à laquelle elle donne accès. Je ne vais pas recommencer, pour vous, la description de chacun de ces portiques ou de ces arcs triomphaux, vous avez pu les lire dans les livraisons précédentes de notre journal, et en connaître l’ordonnance, d'après les beaux dessins de Toussaint et de Dargaud ; je veux seulement insister sur la décoration de l’entrée des Tissus et de l’entrée de la Tapisserie. Pour la première, M. Courtois-Suffit a eu comme collaborateurs M. Ch. Toché et M. Rochegrosse, M. Toché a magistralement brossé les attributs et arabesques qui entourent la baie centrale, et M. Rochegrosse a peint les deux frises surmontant les baies latérales; il y a représenté la Tonte des moutons et le Tissage: elles sont d’une richesse de coloration réjouissante à l’œil ces deux peintures; les notes vertes et rouges y éclatent comme une fanfare de fête, semblant jeter un défi aux thuriféraires anémiés des teintes grises et mornes. Quant aux deux frises peintes de l’entrée de la Tapisserie, elles sont l'œuvre de M. Toché. Chaque composition se dessine sur un fond d’or pâle, avec un archaïsme de dessin très cherché et très voulu, qui conduit, notre rêverie vers le souvenir des vieux missels aux mystiques enluminures.

Ce que je ne saurais assez louer, c'est la grande frise peinte exécutée à l’intérieur du dôme central par les maîtres déco râleurs Lavastre et Carpezat. Les représentants des peuples du monde entier défilent dans cette immense procession ethnographique. mêlant la diversité de leurs types et de leurs costumes, sans qu'une note discordante vienne troubler l'homogénéité de la composition. Les peintres de chevalet jaloux de voir qu’on marche dans leurs plates-bandes, allégueront peut-être que les deux décorateurs se sont faits simplement les ordonnateurs d’une mise en scène sagement réglée; cela est affaire de confrérie et ne nous regarde pas. Pour moi je découvre autre chose dans cette œuvre, c'est l’avènement des magiciens de nos soirées théâtrales à la décoration de nos grands édifices publics.

Dans le pavillon de la ville de Paris, nous avons le résultat, en grandeur d’exécution, de différents concours de peinture, dont j’ai rendu compte, lors des premières épreuves. Voici l'abreuvoir et les blanchisseuses, de M. Paul Baudoin, pour la mairie d’Arcueil-Cachan; voilà les quatre saisons de M. Léon Comerre, pour la mairie du IVe arrondissement. Le travail et le mariage, plafonds exécutés par M. Ernest Delahaye pour la mairie de Saint Denis s'y trouvent à côté du mariage, panneau peint par M. Léon Glaize pour la salle des fêles du XXe arrondissement. A côté, l'été et l'automne de M. Séen pour la mairie de Courbevoie; et enfin la défense de Paris, en 1814, par le général Compatis, composition de M. François Schommer pour la mairie de Pantin. Cette dernière œuvre renferme de réelles qualités, ce qui me fait regretter une fois de plus qu’elle ne se déploie pas sur une surface non interrompue par le percement des baies.

Un des pavillons les mieux décorés par nos artistes français est celui de la République Argentine, sans doute parce qu'on avait là plus d'argent à dépenser qu’ailleurs. Dès l’entrée, nous trouvons une fière figure de la Liberté, sculptée par Jules Roulleau ; au fond de l’escalier, un magnifique vitrail, signé par Charles Toché, porte cette inscription : la Républica Francesa y la Ciudad de Paris recibien a la Républica Argentina. Au premier étage, des figures sculptées et dorées ornent les pendentifs de la coupole centrale, et de remarquables peintures ornent les voussures de chaque loggia ; j’ai remarqué, entre autres, les représentations de la peinture, de la musique, de la sculpture et de l‘architecture, par M. Hector Leroux; le peintre des vestales n’a pas sacrifié à l’allégorie, il s’est immolé à la modernité, en personnifiant chacun de ces arts par la mise en scène de ceux qui les professent, c’est ainsi que nous avons pu voir, pour la première fois, l'architecture représentée par des jeunes gens en blouses, perchés sur de hauts tabourets de paille et s'allongeant sur des planches grand-aigle. M. Olivier Merson a déployé toute l’élégance de son art éminemment décoratif, dans les sujets de la chimie, la physique, l'électricité et l’astronomie ; M. Tony Robert-Fleury a représenté la pèche, la vendange, la culture de la canne à sucre; M. Félix Barrias a peint une tondeuse de moutons et un boucher; M. Duez, une marine et un semeur... et tant d'autres œuvres que j’oublie, signées : Roll, Monte-nard, Jules Lefebvre, etc...

Ce n’est pas sans un certain sentiment de tristesse, que l'on pense à la disparition et à la dispersion de toutes ces richesses d'art accumulées. Quoi! elle vont être brutalement démolies toutes ces jolies constructions pour lesquelles nos architectes avaient dépensé des trésors de fantaisie et d'imagination; le palais du Vénézuéla, qui pourrait être celui de la fée Gracieuse, élevé par M. Paulin; celui du Brésil, bâti par M. Danvergne; les pavillons du Chili et de la Bolivie, le chàlet du Guatemala, et aussi le casin vert, pistache des pastellistes, qu’on prendrait pour un fondant de chez Boissier... A l’Esplanade, elle va s’écrouler la pagode dorée d’Angkor, avec ses chimères grimaçantes; les bazars tunisiens, algériens, annamites vont disparaître ; plus de pousse-pousse, où se prélassaient si joyeusement nos élégantes, en échangeant des sourires avec les enjuponnés aux dents noires, plus de danses du ventre, plus de fantasias arabes ; le Kampong javanais est déjà déserté par les gentilles aimées, pour lesquelles tout Paris a ou les yeux de Rodrigue. Adieu, les soldats sénégalais, bronzes vivants, idoles des blanches visiteuses; adieu, gilanas endiablées, adieu langoureuse Soledad. adieu la Maccarona! La fêle est finie, et voici les bêtises qui recommencent, la Chambre va rouvrir.

Que restera-t-il de cette étonnante Exposition? le souvenir d’un éblouissement sans pareil et d’un succès sans précédent, dans les fastes des expositions. Si elle nous a valu la jalousie des uns, elle nous aura attiré encore plus de sympathie, de la part des autres; elle aura démontré, une fois de plus, la vitalité de l’esprit français cl la supériorité de son goût artistique. L’Exposition aura été surtout fructueuse, au point de vue de notre éducation architecturale, elle aura engendré pour l’avenir des audaces de construction et de décoration. Sans doute, il reste beaucoup à faire en entrant dans celte voie nouvelle, il faut chercher à épurer les formes, et raisonner l'application des formules récentes.— Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? s’écriaient nos pères. Eh ! ce sera peut-être l'Exposition de 1889.

Il faut avouer que le ciel a été particulièrement clément, celle année, et a favorisé la visite des étrangers et des provinciaux ; il n’y a pas eu beaucoup de rebelles de votre espèce, heureusement! — A peine si nous avons eu quelques orages; encore ont-ils été les bienvenus, pour arroser les fleurs et les pelouses, et renouveler l’eau des habitations lacustres de Charles Garnier. A propos, vous savez qu’il est question de conserver les différentes constructions de l’Histoire de l’Habitation, excellente idée, de nature à réjouir les Parisiens du dimanche, qui viendront vider des bouteilles et manger des tranches de cervelas, dans la pagode chinoise ou dans la maison pompéienne. L’Album de cette dernière risque tort, par exemple, de s’enrichir d’inscriptions en caractères gras, tracées par la main de Gavroche.
Quant aux débris provenant des démolitions soyez certain qu'ils vont être utilisés par les amateurs; nous retrouverons, dans quelques mois, aux environs de Paris, plus d’une épave transformée pour la plus grande gloire décorative d’une villa
d’épicier ou d’un castel de passementier retiré des affaires.

Adieu, mon cher boudeur; puisque l'Exposition n'a pu vous séduire, espérons que l'amitié finira par vous attirer à Paris, cet hiver. Lorsque la neige viendra son blanc tapis devant la tour Eiffel, je vous invite à faire l’ascension de la troisième plate-forme. L’excentricité de la proposition ne déplaît pas, j’en suis sûr, à votre caractère fantasque, et vous ne dites pas : non. Nous causerons de nos jeunes années, de nos projets en l'air, plus hauts encore que la tour... Mais ou sont les neiges d'anta !
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
https://www.worldfairs.info

Répondre

Retourner vers « Paris 1889 - Arts, design, mode, spectacles »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 0 invité