La rue du Caire

Paris 1889 - Architecture, pavilions, gardens, urban furniture
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La rue du Caire

Message par worldfairs »

Texte et illustrations de "La construction moderne - 20 juillet 1889"

Nous ne voulons pas entrer aujourd’hui dans de grands détails sur les constructions de la rue du Caire. Un de nos collaborateurs doit étudier l’architecture des pays musulmans à l’Exposition, et nos lecteurs trouveront alors sur le sujet qui nous occupe un examen critique fait avec toute sa compétence possible. Qu’il nous suffise aujourd’hui de rappeler avec quelle faveur le public accueille cette reconstitution de l’Orient. Il faut ajouter que l’architecture n’est pas seule à attirer la foule et que les maisons aux pittoresques moucharabiehs abritent une population exotique digne de retenir l’attention.

Vue de la rue du Caire
Vue de la rue du Caire

A propos de ces moucharabiehs, nous signalerons une particularité peu connue, croyons-nous. On pourrait croire qu’ils sont formés de pièces de bois ajourées. Il n’en est rien. Ils sont composés de petits fragments préparés au tour et ajustés les uns aux autres.


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Re: La rue du Caire

Message par worldfairs »

Texte et photo de "L'Exposition Universelle de 1889 par Léon Malo"

La Rue du Caire
La Rue du Caire

Je vais me permettre ici une première critique ; elle ne sera probablement pas la dernière. Mais l’Exposition est assez belle pour pouvoir en supporter bien d’autres sans grand dommage pour elle.

Ce que je lui reproche ici, c’est qu'on y trouve trop de « turqueries », trop de fabricants de pantoufles en cuir brodé, trop de marchands de nougats et de pastilles du sérail, trop de bonshommes noirs, jaunes, chocolat, vêtus de caftans malpropres et qui sentent mauvais. On a fait notamment de l’Esplanade des Invalides, sous prétexte de couleur locale, une sorte de jardin d’acclimatation, où des échantillons assez répugnants des races archi-orientales sont livrés à la curiosité du public avec une mise en scène quelque peu baladoire. Ce cabotinage n'était pas nécessaire, je crois, à la splendeur de la solennité.

Je ne dis pas cela pour la Rue du Caire qui, elle, du moins, est une reconstitution architecturale du plus grand intérêt ; bien que ses habitants, évidemment authentiques d’ailleurs, paraissent être, pour la plupart, des compagnons assez roublards. Cette rue est merveilleusement réussie. Elle a été reproduite, jusque dans ses détails les plus vulgaires, avec une conscience et une exactitude qui font le plus grand honneur au savant ethnographe dont elle est l’ouvrage : M. Delord de Gléon.

Ce qui lui donne immédiatement un grand cachet de sincérité, c’est que tous les matériaux, tous les accessoires de construction, portes, fenêtres, balcons et mobiliers, en ont été apportés d’Egypte. Les moucharabiehs ciselés à jour, qui permettent aux odalisques,
aux laides surtout, de voir dans la rue sans exposer leur visage à la curiosité indiscrète des giaours, viennent tous du pays des Pharaons, après y avoir longtemps servi, si l'on en croit leurs vermiculures et leur délabrement. C’était, dans les premières semaines, un spectacle attrayant, la nuit, que celui de cette ruelle tortueuse éclairée seulement par quelques lampions fumeux et certaines lanternes sommaires portées par les indigènes, qui se rendaient visite de porte à porte. Pour bien jouir de cette impression étrange, il fallait choisir l’heure où la foule est aux fontaines lumineuses; vu dans cette obscurité et dans cette solitude, le paysage était empoignant. Je vous jure qu’on ne se fût pas cru à cinq cents mètres de la Tour Eiffel. Par malheur on a, depuis, éclairé tout cela avec des lampes Edison, et le charme est parti.

Tous les rez-de-chaussée sont occupés par des boutiques et des bazars où se vendent les marchandises accoutumées : pantoufles ruisselantes de dorures, colliers de sequins, pipes d’ambre, costumes de sultanes mirifiquement galonnés. Ce commerce paraît, du reste, avoir beaucoup de succès auprès des chiens de chrétiens, car ces jours derniers, les produits nationaux étant venus à manquer, on a dû en faire une commande supplémentaire aux fabricants de la rue Saint-Denis. La Direction de l’Exposition a, dit-on, pris la mouche à propos de cette petite supercherie si naturellement orientale qu’elle eût dû trouver grâce devant les sages de l’administration, ne fût-ce qu’en faveur de son à-propos.

De distance en distance, des établissements de consommation alternent avec les magasins de bibelots; on y déguste la vase noirâtre que les gens du pays appellent du café, ou des breuvages glacés de couleurs variées, qui •empoisonnent les gens et nécessitent l’intervention du commissaire de police; ceci est tout à fait dans le style oriental. Le gargotier exotique a prétendu que sa vaisselle avait été mal lavée ; l’imbécile n’a pas compris quelle entorse cette excuse vulgaire donnait à la couleur locale de sa marchandise. Etre empoisonné, cela au moins sent le harem ; n’avoir que la colique, c’est une question de chaudron mal étamé. Le nougat et les autres aliments poisseux, qui paraissent être le fonds de leur confiserie, se débitent par tranches, sans discontinuer, du matin au soir.Ce sont des matières cependant peu appétissantes, aussi bien, du reste, que la danse de leurs aimées. Je n’avais encore vu qu’en images cette célèbre « danse du ventre », sur laquelle les voyageurs ne tarissent pas. Ils nous la baillaient belle, les voyageurs !

Il me paraît difficile d’imaginer rien de plus disgracieux et de plus monotone que ces contorsions exécutées au bruit désagréable que ces mahométans appellent leur musique. Elles ont du reste l’air assez maussade, ces bayadères ; elles dansent avec la bonne grâce et l’entrain des gens qui montent l’escalier du dentiste. Après cela, peut-être, au lieu de vraies aimées, ne nous a-t-on amené que leurs cuisinières. Cette hypothèse ne surprendra aucun de ceux qui les auront vues.

Mais, je le répète, ces exercices de saltimbanques (je dis cela particulièrement pour le farceur qui joue le rôle du derviche tourneur) ne peuvent prévaloir contre l’impression étrange et le mérite vraiment artistique de cette restitution d’un quartier oriental tel qu’il est ; ou plutôt tel qu’il était, car la rage d’embellissement moderne qui tient maintenant toutes les villes du monde ne respecte plus rien, et le Caire en est, dit-on, victime comme les autres. La rue qu’on nous montre sera bientôt plus vraie que la réalité. 11 est grand dommage qu'on ne la puisse pas conserver.

A l'Esplanade des Invalides, c’est, sur le même thème, une autre chanson. Nos possessions coloniales, même celles que nous ne possédons que sur le papier, y sont représentées avec leurs produits et des spécimens de leur population ; spécimens dont quelques-uns ne m'ont pas rendu fier de nos conquêtes.

Les colonies sérieuses sont représentées par des expositions individuelles ou collectives véritablement fort belles. L’édifice qui renferme celle de l’Algérie est de proportions monumentales et contient des produits incontestablement remarquables. Ce n’est pas qu’ils soient très variés, et je ne saurais pas dire précisément où gît leur progrès sur 1878 ; mais, tels qu’ils sont, ils montrent que notre grande colonie est une source féconde et pleine d’avenir, si la mauvaise politique et les sauterelles ne s’entendent pas pour la tarir.

Comme le cabotinage ne perd jamais ses droits, le palais algérien est flanqué d’une demi-douzaine d’établissements de boire et de manger où l’on consomme des choses innommées au son d’une musique à faire danser les chameaux.

Sérieuse aussi l’exposition de Tunisie et admirablement faite pour donner une idée des ressources de ce pays encore si neuf pour nous. Son Palais n’est plus, comme le Bardo de 1867, un simple spécimen du luxe mahométan; c’est une collection considérable et instructive, où il est aisé de se rendre compte de tout le parti que nous pouvons tirer de cette terre privilégiée, que les Romains n’avaient eu garde de négliger, si j’en juge par les reproductions, en modèles réduits, des ruines superbes que leur domination, en s’éteignant, y a laissées. Cette exposition tunisienne est une des plus attrayantes de toutes, nonobstant les inévitables danseuses et l’insupportable tambourin. Mais ce ne sont pas des minutes qu’il faut lui donner, comme je l'ai fait, ce sont des jours, et malheureusement, la vie est trop courte. Je ne sais pas si, tout entière, l’existence moyenne d’un homme suffirait pour étudier mûrement et fructueusement la collection incalculable qui forme cette Exposition de 1889.

Si, en quittant la Tunisie, nous pénétrons dans les pays indiens, nous tombons forcément un peu dans la fantaisie; mais une fantaisie, je dois le reconnaître, de grande allure.

Le Palais central des colonies, un édifice gigantesque, renferme les produits, curiosités, œuvres artistiques spéciales de celles de nos colonies qui ne se sont pas fait un logis particulier. C’est dire que ce bâtiment est tout un monde, dans lequel les amateurs d’extrême-orientalisme peuvent se gaver à plaisir. C’est par centaines de mille que pourraient se compter les échantillons de l’art et de l’industrie de ces pays plus ou moins conquis. De petits tirailleurs annamites, pieds nus, à l’air martial et à la figure jaune, partagent avec de grands diables de nègres, noirs comme du cirage et forts comme des taureaux, la garde de ce palais, où les uns et les autres peuvent encore se croire dans leur patrie.

Je laisse la pagode d’Angkor, le palais du Tonkin, celui de l’Indo-Chine et vingt autres curiosités de ce genre, car je ne veux pas que la série de ces lettres dure dix ans. Je ne vous parlerai même point du théâtre annamite, dont toutes les revues spéciales vous ont conté l’étrange mise en scène et les vociférations effroyables ; j’arrive tout de suite à la partie vraiment originale de ce quartier des
colonies : je veux parler de celles où la civilisation est encore à l’état d’informe ébauche et dont on nous présente l’habitation et les mœurs dans leur primitive nudité ; sans doute pour nous montrer l’avantage qu’il y a à habiter un hôtel du quartier Monceau et à manger la cuisine des ambassades.

Voici une série de villages de différents peuples pour qui la Révolution de 89 et les progrès du comfort européen sont restés également lettre morte: village sénégalien avec son blockhaus, village canaque, village alfourou, village cochinchinois, village de l’archipel indien, tous rivalisant de simplicité et poussant le mépris de la civilité puérile et honnête jusqu’aux limites les plus extrêmes de la puanteur et de la malpropreté. 11 y a de ces huttes où l’on n’entre qu'à quatre pattes et dont aucun de nos sangliers domestiques ne consentirait à faire, même pour une heure, sa chambre à coucher.

Si les organisateurs ont entendu nous donner par cette exhibition une leçon de modération dans nos goûts de luxe sans cesse grandissants, ils ont manifestement outrepassé leur but. Cette civilisation n’a décidément rien d’enviable, et si les animaux humains qui habitent ces terriers sont nos compatriotes, même seulement nos protégés, c’est une honte qu'on ne les ait pas encore contraints à se servir d’une architecture moins paradisiaque.

Il n’y a rien d’appétissant d’ailleurs dans ces régions de l’Esplanade, que l'on croirait quasi préhistoriques. Il y règne une odeur sui generis qui participe de la vieille graisse rance, de l’huile de lampe éteinte et du parfum des grands fauves ; cette odeur composite suffirait à en rendre le séjour intolérable, si la musique indigène ne se chargeait de ce soin. Encore, si l’on voyait ces Canaques exercer à des heures déterminées leur passion pour le cannibalisme, cela réveillerait un peut l’intérêt. Mais non ; ils mangent du bœuf vulgaire accommodé avec des herbes inoffensives et des légumes platement européens. Ils font cuire ce ragoût dans des marmites en fonte, sub joye et coram populo. La grande attraction, l'anthropophagie manque.

Avec les danseuses javanaises nous rentrons dans une civilisation relative. Ces petits êtres jaunâtres, à la face écrasée, aux membres à peine formés, m’ont fait l'effet d'ouistitis en bas âge auxquels ont aurait enseigné des danses d’ours. Leur succès vient évidemment de ce que nous ne sommes point accoutumés à leurs têtes bizarres et à leurs singuliers exercices, moins sots pourtant, je me hâte de le dire que ceux que l’on nous donne dans nos académies royales ou nationales de musique. Ce qui ne veut pas dire que ce soit très spirituel et bien amusant. J’estime d’ailleurs que ces importations perdent leur saveur dans le transport. Dans leur milieu naturel, il est possible que de tels spectacles soient charmants ; ici, devant un public gouailleur et porté à ne respecter rien, ils ne peuvent être que prétextes à plaisanteries malséantes.

Je ne suis pas très convaincu que l'administration ait été bien avisée en les laissant ainsi se multiplier. Elle a voulu faire une exposition amusante et elle a eu grand raison ; néanmoins, il convient qu’en la visitant, on se croie, comme on l’est réellement, en présence de la plus superbe des manifestations du génie artistique et industriel de l’homme, et non pas à la foire de Saint-Cloud.
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