Meubles par P. Mazaroz

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worldfairs
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Meubles par P. Mazaroz

Message par worldfairs » 04 mai 2019 04:58 pm

Texte et illustrations de "Les merveilles de l'Exposition de Universelle de 1867"

Convaincu que nos lecteurs ne perdront pas au change, nous cédons la plume à M. Auguste Luchet, qui a bien voulu se charger de rendre compte, dans cet ouvrage, de l’exposition de M. Mazaroz dont nous allons reproduire quelques meubles.

Fauteuil et chaise style grec, par P. Mazaroz-Ribalier
Fauteuil et chaise style grec, par P. Mazaroz-Ribalier

« M. Mazaroz est un grand fabricant de meubles. Il est peut-être même le plus grand. Quand il entra tout jeune dans l’industrie, comme associé de son beau-père, M. Ribalier, il était élève couronné de l’école des Beaux-Arts de Dijon et rapportait de ce foyer, longtemps et justement célèbre, des idées de forme bien supérieures à celles dont l'ébénisterie courante se contentait. Il était frappé en même temps et à coup sûr profondément indigné des conditions misérables auxquelles la doctrine du bon marché à tout prix avait fait tomber la fabrication mobilière dans ce faubourg Saint-Antoine jadis renommé pour son excellente exécution. Deux ou trois hommes restaient, et à leur tête le vénérable Boutung, pour montrer ce qu’avait été le meuble lorsque vivaient et florissaient Jacob Desmalter et ses émules; les autres pratiquaient à qui mieux mieux le plaqué millionimétrique sur dessous en volige, moyennant trois ou quatre types idiots effroyablement et universellement multipliés. D’autant plus que le génie de l’invention, toujours volontiers complice de la mauvaise marchandise, venait de susciter le merveilleux auteur d’un couteau à trancher le bois de placage en feuilles d’une ténuité inconcevable, avec le bénéfice énorme de ne pas faire de sciure. On collait ce papier de bois sur la boîte, on vernissait par-dessus, et tout était dit.

« Alors aussi, et comme par excès opposé à un autre excès, nous assistions à la fin du mouvement, d’abord très-beau, imprimé aux choses de l’habitation et de l’ornement de la personne par la splendide école romantique. La mode, un peu désordonnée, de rechercher, pour les remettre en lumière et en honneur, tous les éléments constitutifs du bric-à-brac, achevait également de mettre au monde le métier goguenard des recarreleurs et des frelateurs de sculptures en bois. Sur les boulevards et dans les ventes s’étalait un scandale de bahuts arlequins et de lits macaroniques, composés effrontés de morceaux vieux et de morceaux neufs, avec frottis d’encaustique pour singer l’action du temps, et trous de vers enlevés à la pointe du compas.

« Ces mensonges à faire peur se vendaient très-bien, et si informes et si chargés qu’ils fussent, ils avaient encore un campement et une tenue superbes, comparés aux platitudes et aux maigreurs du mobilier bourgeois. C’était goûté.

« M. Mazaroz en conclut qu’il pouvait être temps d’essayer la révolution pratique du meuble en initiant les ménages à des beautés que les seuls artistes ou leurs plagiaires connaissaient. C’est à peu près dans ce temps-là que l’homme de génie qui s’appelle Barbedienne délivrait nos cheminées malheureuses de la pendule odalisque et du candélabre troubadour, pour y substituer les chefs-d’œuvre de l’art antique.

« La fabrique de meubles massifs de la rue Ternaux-Popincourt doit son existence actuelle à cette conclusion pleine de sens. Commencée petite, elle est devenue immense. On y a débité des forêts.

« La première manifestation publique du travail de M. Mazaroz fut en 1858, à l’exposition mémorable et originale de Dijon. C’était avec respect rendre hommage à une source ; l’élève du bon professeur Devoge venait filialement montrer son œuvre à son maître. Public et jury accueillirent et acclamèrent le fait comme une révélation. Ces beaux bois indigènes, conservés dans leur couleur native, le chêne souverain, le noyer chaste et doux; ces lignes si pures et si nobles, rappelant, sans les copier, les architectures qu’on adore; cette décoration inattendue et charmante en ses reliefs semant de feuillages et de fleurs, peuplant de papillons et d oiseaux, animant de lumières et d’ombres des surfaces qu’on avait toujours vues indigentes et vides; cette intelligence de l’utile et du commode qui donnait à tout sa raison d’être, et sous les richesses d’une fantaisie apparente savait à l’instant et sans peine répondre aux besoins infinis de la toilette et du ménage : tout cela fit enthousiasme dans la grande Bourgogne artiste, et nous n’avons souvenir d’un effet pareil qu’à Londres, devant les ciselures divines attachées par les Fannière au meuble impérial de M. Grohé.

Fauteuil style Henri II, par P. Mazaroz-Ribalier
Fauteuil style Henri II, par P. Mazaroz-Ribalier

« Depuis ces dix ans l’art inspirateur de la rénovation de notre mobilier n’a pas déchu, loin de là, et la perfection plutôt croissante du travail est suffisamment lisible sur les pièces dont l’image accompagne aujourd’hui notre texte. Mais en restaurant ou en inventant ces formes saisissantes par leur élévation, M. Mazaroz avait surtout le projet et la volonté de les répandre. Ce qui l’incitait et l’émouvait premièrement, c’était l’espoir qu’un jour le travailleur lui-même, à l’envi des heureux pour lesquels il travaille, aurait aussi chez lui ces utilités vénustes et robustes au lieu des bâtis branlants et bêles dont la routine du plaqué l’afflige.

« Pour ce résultat bienfaisant et hardi il fallait arriver à produire peu cher en produisant beaucoup. Non point frauduleusement et aux dépens de la qualité, comme c’était et comme c’est encore l’usage chez certains sculpteurs, plaqueurs en vieux chêne vert, lesquels, par exemple, sur un fond plein et tout d’une pièce, mais mince, appliquent avec économie un relief quasi de ronde bosse, sans nous dire, hélas! quoiqu’ils le sachent si bien, qu’un beau jour ce dessus et ce dessous se mettront à jouer en sens inverse et, par retrait de l’un et gonflement de l’autre, se sépareront alors bruyamment et déplorablement. Pour eux, quand c’est vendu c’est fini, et l’encaissement vaut l’absolution! Le but de M. Mazaroz était meilleur. Il sait, ce fabricant, que les épargnes du petit possesseur sont sacrées. Il a voulu fournir à celui-ci pour peu d’argent un meuble durable, transmissible, héréditaire, qui fût surtout distingué par l’éternelle noblesse des lignes ; sobre d’ornements, mais d’ornements pris dans la masse et ne devant finir qu’avec lui. Et grâce à la division du travail, grâce à la suppression de la fatigue, obtenue en remplaçant au centuplera sueur de l’homme par la vapeur de l’eau, grâce à la scie et au découpoir mécaniques, grâce aux machines-outils qui d’une planche font un panneau et du panneau une figure, changent un rondin en pilier octogone, et tirent un balustre d’un bout de bois carré, avalent une tringle par un bout et la font sortir moulure, couchent de son long une porte et l’encadrent en quatre coups de dent, tout cela s’opérant et fonctionnant selon des modèles sages, ingénieux , bien dessinés ; cet industriel artiste du premier ordre est parvenu à nous meubler bellement et de façon relativement indestructible, en bois de chêne ou de noyer massif et sculpté, au même prix bien à peu près que nous donnions pour les armoires à cadre, les commodes tulipes et les lits à modifions du faubourg, nauséabondes rengaines en peuplier semi-plaqué de bois dur, ayant pour chemise à l’empois une couche d’acajou ronceux.

Meuble en noyer style grec, pour salle à manger, par P. Mazaroz-Ribalier
Meuble en noyer style grec, pour salle à manger, par P. Mazaroz-Ribalier

« Concurremment, bien entendu, et comme garantie de beauté contagieuse, continuait chez lui et progressait la fabrication grandiose du mobilier des rois et des princes, ainsi que les artistes forts de la Renaissance et des temps qui suivirent l’inventaient, majestueux en ses arêtes puissantes, pour les hautes salles ombreuses de palais qu’on ne sait plus faire et de châteaux qu’on ne saurait plus habiter.

« Deux des morceaux dont nous donnons le dessin sont donc la tradition de ce mobilier monumental. Ils figuraient à la grande Exposition dernière, et les délégués ouvriers en les mentionnant tout spécialement dans leur compte rendu si plein d’intérêt ont, avec une autorité sans réplique, vengé l’auteur de la décision maladive prise à son égard par le jury.

« Le premier de ces morceaux est un meuble en noyer pour salle à manger. Voici le meuble, trouvez la salle. Celui-ci, nous l’avons dit, est grec; non pas de ces gréco-italiens, vénitiens, byzantins, pompéiens et principalement parisiens, dans le goût, quelquefois heureux, douteux plus souvent, toujours bâtard, boiteux et anachronique, dont nous a dotés la restauration plus dangereuse qu’avantageuse de la maison prétendue de Diomède, à l’ancienne allée des Veuves des Champs-Elysées ; mais grec vrai, grec pur, tel que pour Périclès l’eût ordonné Phidias, en supposant Phidias au Louvre et Périclès préfet de la Seine. Les Grecs n’avaient ni nos usages, ni nos marécages, martyrs que nous sommes de la cuisine qu’on lave et du macadam qu’on mouille. Le buffet de M. Mazaroz, solide et grave, représente la chair, le vin, le dessert et la poésie antiques, le sacrifice mythologique à la vie et à la santé, le soin de la créature pris pour hommage au Créateur. En bas, la naissance de Bacchus le civilisateur, dans le labour et la vendange; rustique et religieux bas-relief fait de jeunesse et d’allégresse, donnant les fruits, donnant les fleurs. Le coffre aux vivres est derrière. Pour supports de la tablette, deux cariatides puissantes, placides et fortes figures de bœufs, raisonnablement substituées aux difformes sirènes, aux lions cynocéphales et griffons impossibles des écoles municipales de dessin. Sur la tablette, terrain du corps supérieur, en avant d’une colonnade de grand style, où le regard s’arrondit et circule, deux figures excellentes s’accoudent et veillent, d’après le Faune flûteur et le Faune du Capitole. Des richesses dues au travail et bonnes à la vie sont enfermées visibles dans cette armoire à jour, tabernacle de la matière divinisée; ces figures en représentent les conservateurs, forts, jeunes, rieurs, bien portants et heureux. En haut est le buste du Jupiter Trophonius, l’Éternel païen, le Jéhovah d’autrefois, suprême intelligence, dominant, réglant et protégeant la matière.

« Ce meuble, évidemment, n’est pas du premier venu, ni pour plaire au premier venu. Il dérange les habitudes du buffet-étagère, aux portes à trophées de pêche et de chasse où les filets ont des mailles à laisser passer des carpes, où les lièvres sont plus longs que les fusils. Cette tête architecturale de dieu, faisant amortissement avec son diadème en fronton et sa barbe en torsades, n’a peut-être pas la gaieté d’un renard ou d’un chien regardant là-haut par une lucarne. Mais c’est superbe, et le fabricant qui conçoit et qui dessine de cette force-là vaut bien qu’on le distingue et qu’on le suive.

Lit style renaissance, par P. Mazaroz-Ribalier
Lit style renaissance, par P. Mazaroz-Ribalier

« L’autre grande pièce est un lit en chêne à colonnes et baldaquin, composé et exécuté par M. Mazaroz pour M. Paul Demidoff. Il y a au musée de Cluny un lit bourguignon, dit de Chabot Charny, on n’est pas sûr du pourquoi. Les Chabot furent gouverneurs de Bourgogne, longtemps après les ducs, et l’un d’eux, Léonor Chabot, refusa de faire la Saint-Barthélemy : de là peut-être une rue qui porte son nom à Dijon. Ce lit, quoi qu’il en soit, est attribué à Hugues Sambin, le Dijonnais qui fut l’ami de Michel-Ange, le sculpteur du bas-relief de l’église Saint-Michel, l’architecte orfèvre des tourelles de l’hôtel Mimeures. M. Mazaroz, enfant de Dijon par l’art et par l’amour, n’a point voulu le copier comme eût fait un menuisier servile, il a essayé de le traduire, et nous sommes de ceux qui croient qu’il a triomphalement réussi. Fait d’un bois merveilleux, aux tons chauds et resplendissants, fouillé et ciselé comme un bronze, ce composé puissant, royal, posé sur son estrade d’honneur, habillé de sa housse et drapé dans ses courtines en étoffes anciennes ressuscitées, était dans son genre le meilleur morceau de l’Exposition. Beaucoup de dames, grandes et petites, lui préféraient sans doute les pompes amoureuses et voluptueuses jusqu’au vertige du beau Louis XVI de M. Fourdinois fils, nous sommes loin de les en blâmer. On se couche du côté où l’on penche.

« Trois sièges complètent le spécimen que nous rapportons et que les ouvriers délégués ont choisi : un fauteuil Henri II, en bois noir avec tapisserie de moquette à bandes, et un fauteuil grec avec sa chaise, presque entièrement couvert en drap.

« Il faut reconnaître que si les anciens sièges avaient du mérite comme valeur décorative et dans l’ossature du mobilier, les conditions de ce qu’on appelle aujourd’hui le confortable leur manquaient à peu près absolument. Nos ancêtres n’étaient pas douillets. Autre peau, autres coussins. Le rôle de l’ébéniste intelligent consiste donc à donner le fond tout en respectant la forme, et c’est pourquoi, à l’exemple de M. Mazaroz, plusieurs ont ajouté la tapisserie à leur industrie du bois. Le tapissier proprement dit ne pouvait ou ne voulait pas les comprendre. Ignorance ou jalousie. Le maître dont nous parlons voit les choses dans leur ensemble et les embrasse; il ne consent point à séparer ce qui se tient. Pour lui le mobilier doit être un tout homogène, se rapportant à l’état, au caractère, à l’âge, à la personne enfin aussi bien qu’à la maison. Et s’il ne peut, quoiqu’il le voudrait bien parfois, faire le logis pour les meubles, au moins veut-il toujours faire les meubles pour le logis. Conduisez-le chez vous, dites-lui qui vous êtes, comptez ce que vous voulez dépenser, et laissez-le faire. Architecte, dessinateur, décorateur, sculpteur, mouleur, peintre, écrivain, artiste avant tout et surtout, il vous construira et composera pour votre argent une harmonie véritable et totale, au lieu de ces miscellanées déraisonnables et invraisemblables, pots-pourris de toutes provenances, dimensions et inventions, incohérences tranchantes, incommodités accrochantes, clinquants déplorables, fouillis absurdes qui sont notre ordinaire et notre extraordinaire dans le meuble et que pourtant de bonnes âmes ont encore la bonne foi d’admirer. Ces gâchis ont dû coûter si cher ! Car c’est la raison de toutes choses : l’argent. Et en vérité il est des hôtels célèbres, garnis et fournis par la finance souveraine, nids de millions, fabriques de crédit, réservoirs de fortunes, où se trouvent des mobiliers déshonorants. C’est un art et c’est une science que de savoir se meubler ; quelquefois aussi c’est un instinct : le goût. Certaines femmes ont cela, les hommes ne l’ont presque jamais. Pourquoi ne pas aller à ceux dont c’est la mission et la profession ? »

Auguste LUCHET.


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