Meubles de M. Diehl

Paris 1867 - Arts, design, fashion, shows
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 7920
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Meubles de M. Diehl

Message par worldfairs » 30 avr. 2019 08:47 am

Texte et illustrations de "Les merveilles de l'Exposition de Universelle de 1867"

Nous le disions tout récemment : rien n’est plus difficile à détruire qu’un préjugé, rien n’a plus d’autorité que la mutine. L’exposition de M. Diehl et les luttes qu’il a eu a soutenu en sont une preuve nouvelle qui est fort curieuse.

M. Diehl n’aime pas le banal; par tempérament, par goût, par réflexion et par l’effet des études approfondies qu’il a faites de toutes les questions se rattachant à son art, la fabrication des meubles de luxe, la grande et la petite ébénisterie, M. Diehl a des préférences pour le nouveau, pour l’original. Et il a cent fois raison : d’abord parce qu’en matière d’art, il faut suivre son tempérament; parce qu’il ne faut pas se borner à marcher dans les souliers de celui-ci ou de celui-là, et qu’il faut être soi (imiter, copier, faire des plagiats est bon pour les natures débiles); parce que la banalité n’a que trop de vogue de nos jours, et que si de temps à autre quelques natures ardentes ne venaient en troubler le cours paisible et ennuyeux, le monde ne tarderait pas à être débordé par le flot de l’uniformité et à s’y endormir ; enfin parce que, doué des qualités que nous venons de dire, M. Diehl est d’une originalité sérieuse, bien pondérée et nullement extravagante….

Nous avons visité l’autre jour les immenses ateliers de la rue de Michelle-Comte, ces galeries sans fin où le meuble, sous la forme des matières premières, entre bois, bronze, marbre, faïence, et sort accompli et parfait, où tout se fait, où tout se travaille, où tout se scie, se taille, se sculpte, se fend, se cisèle, s’ajuste. Et nous avons été frappé de l’ordre, de l’intelligence et de l’activité qui président à ces travaux.

M. Diehl a eu à l’Exposition universelle, quoiqu’il n’y fût qu’assez mal placé, un grand succès. Tous ses confrères, et parmi eux les plus justement célèbres et les plus compétents, l’ont tour à tour, et avec la plus grande sincérité, félicité de son exposition qui était hors ligne; de son côté cette partie des amateurs et du public qui regarde les choses attentivement et ne se contente pas d’y jeter en passant un regard distrait a bien su apprécier les hautes qualités artistiques et la perfection technique de ces produits. Cependant le Jury, et c’est tant pis pour lui, n’a décerné à M. Diehl, pour les meubles, qu’une médaille de bronze, que du reste il a refusée, et une médaille d’argent pour les coffrets.

Nous allons nous efforcer de montrer par la reproduction et par la description de plusieurs meubles de M. Diehl s’il a bien fait.

Sa fabrication embrasse tout le mobilier artistique, depuis la boite à épingles à 2 francs jusqu’au grand meuble de 70 000 francs. Il a le mobilier ordinaire et courant, et le mobilier de prix.

Dans cette dernière catégorie, se rangent une collection de coffrets vraiment admirables qu’il avait exécutés pour la solennité de 1867. Cette série se compose de coffrets de toutes les époques et de tous les pays, depuis le coffret indien jusqu’à nos jours. Nous en avons remarqué un de style indien, tout en ivoire, aux lignes pures et suaves, aux angles pleins de séduction, aux ressauts merveilleusement calculés pour l’effet; l’intérieur ressemble à un temple; le couvercle est revêtu d’un plafond exquis de dessin, les parois, le fond aussi. Un autre coffret est du style grec de la plus belle époque, et Périclès l’eût offert à Aspasie; il est en bois de citronnier, relevé d’une guirlande de lierre en marqueterie; par une originalité charmante, une coccinelle et un scarabée de bronze s’enlèvent en relief, sur le bord de la boite. Un autre est en noyer et en fer, d’un style Louis XIII irréprochable. Un troisième est en ébène avec des bronzes et des bas-reliefs d’argent oxydé; c’est un coffret Renaissance que François Ier dont il porte les salamandres eût envié. Un coffret Marie-Antoinette est en bois violet orné de porcelaines et de guirlandes de fleurs en bronze doré, qui par leur grâce et leur fouillé passeraient aisément pour être de Gouthières : l’intérieur de cette boite est décoré comme un salon charmant.

Mais le plus beau de tous ces chefs-d’œuvre si parfaits de conception, de composition, d’exécution, est le grand coffret impérial en marbre bleuâtre, orné de bronzes dorés. Il est surmonté du manteau et de la couronne impériale, et accosté de quatre aigles. Les médaillons de l’Empereur, de l’Impératrice et du Prince Impérial sont également en bronze doré sur un fond de cette matière si rare qu’on appelle le rouge antique. Pour la beauté et l’harmonie des lignes générales, notre gravure suffit à en donner une idée; nous devons seulement dire que l’harmonie des couleurs n’est pas moins parfaite. Quant aux détails on en distingue facilement le beau dessin; nous avons seulement à ajouter que la ciselure des bronzes est quelque chose d’inouï : c’est à ce point que le coussin qui porte la couronne est travaillé de telle façon que l’on serait plutôt porté à croire que c’est un bloc revêtu d’une étoffe d’or qu’un morceau de métal fondu et ciselé : le grain du tissu y est rendu de façon la plus extraordinaire. Il en est de même du galon qui borde ce manteau dont on admirera les plis si beaux et si naturels. Le travail de l’intérieur répond bien à la beauté de l’extérieur.

Coffret impérial, par Diehl
Coffret impérial, par Diehl

Il y a une chose que nous avons négligé de dire la première fois que nous avons parlé de M. Diehl, à propos de son grand médaillier mérovingien ou roman, avec bas-relief d’argent oxydé représentant les triomphes de Mérovée (15e livraison). C’est qu’il se ferme d’une façon tout à fait nouvelle. Pour éviter que, par l’effet de la charnière fixe, la porte, en s’ouvrant, ne frotte contre l’arête du chambranle, M. Diehl a imaginé un système de charnière qui, par un jeu doux et facile de coulisses, rentre dans le meuble même lorsqu’on ferme la porte et pousse la porte dehors lorsqu’on l’ouvre, de façon à l’écarter d’un ou de deux centimètres du meuble : c’est aussi parfait d’exécution qu’ingénieux d’idée. Ajoutons que jamais nous n’avons vu de meubles fabriqués avec un tel soin et ajustés avec une telle sûreté de main. Or, on sait que chez nous c’est l’ajustage qui souvent laisse à désirer, tandis que chez les Anglais c’est une qualité que l’on retrouve presque partout.

Un autre des mérites particuliers à M. Diehl, ce sont les fermoirs; meubles et boites ne ferment pas au moyen de clefs : la clef peut par une saillie intempestive déparer de belles lignes. M. Diehl ferme et ouvre les coffrets d’un meuble en poussant un ornement qui pourtant a l’air d’être bien à demeure : ce mode de fermeture a l’avantage d’être secret et de donner du fil à retordre aux voleurs ou aux indiscrets.

Il en est ainsi du joli meuble dit « à l’Aurore, » bahut d’un style grec pur et élégant. Toute l’ornementation est en bronze doré, le bas-relief du milieu est une fine terre cuite. C’est l’Aurore, une jeune fille, qui s’élève au-dessus de la terre, dans les cieux, au milieu d’un rayonnement de lumière et de chaleur qui, avec les ombres de la nuit, dissipe les nuages. Elle abaisse ses regards vers les humains qui vont s’éveiller pour la saluer et reprendre leurs travaux; rien de plus gracieux que cette élégante figure, rien de plus frais et de plus virginal que ce corps souple et juvénile ; la tête est des plus gracieuses et en elle-même et dans son mouvement penché ; la négligence de sa petite coiffure flottante est adorable ; les attaches sont partout fines et délicates ; les traits du visage sont avenants et souriants ; le mouvement général est plein de grâce ; la draperie légère qui enveloppe ce beau corps sans le cacher est bien jetée et flotte en plis variés et agréables à l’œil. Ce qu’il faut louer surtout c’est le beau relief du centre de la composition, qui, au moyen des draperies, des cheveux, des petites ailes de la déesse et des nuages, s’en va morando sur le fond avec une rare séduction.

Les bronzes ne sont pas moins dignes de commentaire.

La frise de métopes qui couronne le sommet est des plus heureuse : ces rosaces si simples et qui se présentent si franchement à l’œil sont reliées par des acanthes de fantaisie d’un bon dessin et d’une coupe originale.

Les anneaux de l’entablement sont ciselés avec amour, et l’on remarquera le dessin et les bons angles des pitons qui les portent ; il en est de même du rayonnement en éventail qui meuble la petite console de côté de cet entablement.

Mais ce qu’il y a de plus délicieux dans ces bronzes, c’est l’encadrement du bas-relief : les baguettes qui le bordent sont fines et se résolvent avec grâce en un petit mascaron et trois pendeloques qui donnent à ces lignes du mouvement et de la légèreté; sur les côtés, de légères plumes de paon, ciselées comme des bijoux, rappellent l’animal qui forme l’ornementation principale de la partie inférieure du meuble: ces plumes sont si bien faites qu’on ne serait pas surpris en soufflant dessus de les voir s’agiter.

Quant au fronton du bas-relief, il répond bien à ce qu’il couronne : il est élégant, jeune et riant; il est à jour avec des enroulements délicats, un médaillon surmonté d’un antéfixe et d’un collier.

Il faut s’arrêter aussi aux petites appliques de bronze qui longent le meuble de côté : c’est d’un fin et d’une délicatesse de relief, nous allions dire de couleur, qui ne laissent rien à désirer.

Le paon est majestueux et orgueilleux, et la symétrie avec laquelle il développe ses ailes et sa queue forment un bon pendentif qui soutient bien toute la composition; cependant on a tenu à obliquer un peu sa tête à droite, afin de donner du mouvement à cette partie.

Pour la masse générale de ce beau bahut, le lecteur l’appréciera lui-même à la simple inspection de notre gravure.

Mais, ce que nous ne pouvons nous abstenir de vanter, c’est l’unité d’effet des lignes si belles, si nombreuses, si variées, si heureusement assemblées du couronnement, de la façade, des côtés et des pieds; ce sont ces angles si francs, si nets et pourtant si discrets qu’ils ne heurtent jamais: c’est que tous se soutiennent, se combinent et s’amortissent ; c’est que là où une ligne droite serait dure, l’œil rencontre un ressaut, une oblique, une moulure arrondie. Ici l’angle a le charme de la courbe.

Bahut style grec, par Diehl
Bahut style grec, par Diehl

Quant à la fabrication, elle est, comme dans toutes les productions de M. Diehl, inimitable et plus que consciencieuse, faut-il dire exagérée de luxe (de luxe de bon goût) et de soin ; il faut voir ce meuble à l’intérieur, pour bien juger du degré de perfection auquel on peut atteindre en ébénisterie lorsque, comme l'habile praticien dont nous nous occupons, on tient à honneur de produire non-seulement du beau, mais aussi du bon et du durable.


Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 7920
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Re: Meubles de M. Diehl

Message par worldfairs » 02 mai 2019 06:53 pm

Voici un autre chef-d’œuvre de M. Diehl, chef-d’œuvre comme architecture, chef-d’œuvre comme ornementation, comme exécution et comme fabrication.

C’est un bijoutier de grande dimension.

Il est en bois de diverses couleurs, en érable principale-J f ment, en ébène, en bois de rose, en citronnier, en bois violet, en bois teintés (bleus ou verts), et orné de marqueteries et de bronzes dorés.

Admirons d'abord les lignes pures et sévères de ce monument de style grec.

Les lignes principales sont des verticales et des horizontales rigides ; très-peu d’obliques, quelques lambrequins et des formes d’acanthe font ressortir, plutôt qu’elles ne la rompent, la fermeté des grandes divisions du dessin.
L’entablement supérieur avec une belle corniche en saillie offre plusieurs lignes superposées, en retrait les unes sur les autres, qui sont la pureté même.

Au-dessous est une surface plane en marqueterie sobre et sombre, sans prétention, servant de champ au buste qui couronne la façade : cette marqueterie discrète est d’un goût exquis : elle se compose de fleurs d’une forme originale qui tient et de la fleur de lis et de l’acanthe, en bois de rose sur fond d’ébène; et par une coquetterie d’exécution, chaque fleur et son champ sont formés par quatre dés assemblés. Ce tableau qui est aussi le fond des grands panneaux de côté est d’un effet sérieux et chaud à la fois.

La grande ornementation qui se développe sur ce fond est, nous l’avons dit, en bronze doré. Elle consiste essentiellement en une tête de femme coiffée à l’antique et couronnée d’un diadème, dont le cou se perd dans une sorte d’écu irrégulier qui simule un corselet. Ses courbes élégantes se résolvent en une sorte d’acanthe renversée. Une guirlande pend en avant: deux petites draperies sont suspendues à droite et à gauche. La tête d un beau type grec, et d’une animation sereine, douce et sympathique, est coiffée d'une rangée de frisons tombant sur le front et de longues boucles descendant d» chaque côté du col. Le diadème est d’une finesse d’ornementation qui, si l'on pouvait le détacher, en ferait un véritable bijou. Cette tête est adossée à un petit fronton très-simple en ébène. Elle est soutenue à droite et à gauche par une ornementation qui s’étend en forme d’ailes et rappelle ces ailes déployées que l’on rencontre si fréquemment dans la décoration des édifices égyptiens.

A leur extrémité, elles rencontrent le sommet et le couronnement des deux montants qui encadrent le panneau central du meuble.

Ces montants qui en bas aboutissent aux pieds du meuble sont composés ainsi, en commençant par la base. C’est d abord un pied en forme de piédestal qui se termine par deux enroulements qui se coupent à angle sphérique, en sorte que le meuble ne repose à la vérité que sur une ligue, sur une sorte de couteau; du moins telle est l’apparence, car en arrière est un pied bien établi à base plate. Donc sur la façade de ce piédestal s’enlève un ornement en bronze qui lui donne la forme courbe que nous venons de dire. Ici encore le dessin est élégant, léger, délicat; rien de plus fin que les petits rinceaux à feuilles qui s’échappent de chaque côté. Arrivons à ce que nous appellerons la toiture de ce petit piédestal; elle offre des profils en biseau très-doux et porte en avant un petit lambrequin en marqueterie. Sur l’abaque qui la surmonte repose un magnifique griffon à tête d’aigle , original, vigoureux, menaçant comme il convient au gardien vigilant des trésors renfermés dans ce meuble. Son corps est largement ciselé; ses ailes nerveuses s’épanouissent en éventail; le modelé des muscles est puissant; les griffes et le bec font peur. Suivons maintenant, toujours en remontant, les ailes de la bête, nous arrivons à une surface de bois plane sur lequel pend une série de médaillons antiques enchaînés. Cette belle collection de têtes si diverses et si charmantes forme, en tournant à angle droit sous le chapiteau du montant, la frise de la porte. Ce chapiteau est un carré à lignes plates sur lequel brille une sorte d’étoile d’une délicatesse inouïe. Un autre motif d’ornementation en bronze doré revêt aussi le couronnement dudit montant, qui se termine en antéfixe.

Bijoutier style grec, par Diehl
Bijoutier style grec, par Diehl

La porte offre un, panneau en saillie à biseau couronne cl une petite frise en marqueterie formée d’enroulements. On remarquera l'Originalité des diverses assises et des encadrements de la marqueterie centrale dont le sujet artistique est l'Oiseleur et qui a tous les mérites de la peinture, qui est comme une aquarelle délicate. Les plans y sont parfaitement indiqués, l’air y circule, l’eau y est limpide, et les teintes sont partout fondues avec un art infini.

Mais l’espace nous manque pour tout décrire et pour louer comme elles le méritent toutes les parties de ce bel ensemble. Bornons-nous à dire que ce meuble s’ouvre au moyen d’un secret, en touchant un des bronzes, et que la femme la plus frêle peut ainsi du bout du doigt soulever tout l’entablement de la partie supérieure au-dessous duquel se trouve un vaste écrin.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Répondre

Retourner vers « Paris 1867 - Arts, design, mode, spectacles »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 0 invité