Cristaux par MM. Lobmeyer, de Vienne

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worldfairs
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Cristaux par MM. Lobmeyer, de Vienne

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Texte et illustrations de "Les merveilles de l'Exposition de Universelle de 1867"

Nous avons trop souvent, durant le cours de ces études, proclamé la supériorité de notre pays sur les autres nations pour ne point être à l’aise aujourd’hui, que nous avons à parler d’une branche de l’art industriel dans laquelle il n’a point ! encore dépassé ni même atteint ses rivaux.

L'industrie des cristaux est de toutes les industries d’art celle où la France semble avoir eu le plus de peine à soutenir la concurrence l contre les fabricants étrangers. L’Angleterre, l’Autriche, l’Italie, dans des spécialités diverses, se sont présentées à l’Exposition avec une supériorité qu’il serait absurde de contester.

Nous ne prétendons pas toutefois méconnaître les services très-réels de l’industrie française, et nous reconnaissons que, comme importance de production, comme pratique de tous les procédés de la verrerie, nos fabriques marchent de pair avec les plus célèbres établissements des autres pays, et ce n’est que justice de dire que ces produits sont en général plus variés.

Surtout en cristal et bronze doré, style grec, par MM. Lobmeyer, de Vienne
Surtout en cristal et bronze doré, style grec, par MM. Lobmeyer, de Vienne

Mais par cela même que cette belle industrie encore assez nouvelle chez nous, — il ne s’agit que des cristaux de luxe,— s’est développée en France avec une rapidité extrême, embrassant dans ses progrès tous les genres à la fois, par cela même tous les genres n’ont pu encore être amenés immédiatement à leur
perfection; tandis que cette perfection a pu être atteinte ou tout au moins approchée de plus près dans d’autres pays où la même industrie est soit plus ancienne, soit plus restreinte.

Il y a une cinquantaine d’années à peine, la Bohême était à peu près seule à fabriquer des cristaux de luxe. Les verres de couleur avaient un éclat qui semblait, alors du moins, défier toute contrefaçon, et à l’exclusion presque absolue des autres pays, elle possédait d’excellents graveurs sur verre.

Cette suprématie exclusive, nous la lui avons enlevée. La France s’est montrée aux dernières expositions avec des cristaux de couleur, sinon aussi parfaitement gravés, du moins aussi bien fabriqués que ceux de Bohême, et pouvant supporter la comparaison pour la richesse et la puissance des tons.

Or, chose remarquable, pendant que nous progressions ainsi, les fabricants de Bohême, cédant au faux goût de l’époque, perdaient en sens inverse tout le terrain que nous avions gagné, et tombaient insensiblement dans une complète décadence. C’est, du reste, le fait assez habituel de ceux qui se croient à l’abri de toute concurrence.

Mais nos succès ont fini par tirer les Allemands de leur torpeur et nous les voyons aujourd’hui faire des merveilles pour ressaisir le sceptre de leur ancienne supériorité.

Ce n’est point par inadvertance que nous parlons d’Allemands à propos des cristaux de Bohême; car le mérite de cette renaissance appartient surtout à quelques grandes maisons de Vienne, dont l’industrie spéciale consiste à mettre en œuvre, les cristaux fabriqués pour elles en Bohême.

Il en est un peu de cela comme de la porcelaine qu’on fabrique à Limoges et qu’on dore à Paris. Pour les cristaux, tout ce qui tient au métier, tout ce qui constitue la matière première appartient à la Bohême; mais le goût, l’entente de la décoration et de la mise en œuvre sont à peu près exclusivement l’apanage de Vienne.

Parmi les exposants de cette ville figuraient en première ligne MM. J.-S.-H. Lobmeyer, dont l’exposition consistait en œuvres de la plus grande splendeur, d’une excellente exécution et d’un goût parfait.

Nous savions déjà depuis longtemps que MM. Lobmeyer étaient au nombre des premiers fabricants de lustres de l’Europe, mais ils nous montrent aujourd’hui que leur savoir-faire et leur supériorité s’étendent également à toutes les branches de la cristallerie de luxe, candélabres, vases, miroirs, cristaux de table, etc.

MM. Lobmeyer avaient exposé un surtout de table d’un prix relativement très-modéré, et dont notre gravure, extraite de la Gewerbehalle de Stuttgart, représente la pièce de milieu.

Cette pièce est du style grec le plus pur. Les modèles ont été sculptés par MM. Pokorny et Koch d’après les dessins des professeurs Théophile Hansen et Eisenmenger de Vienne.

Les anses, le piédestal, les plateaux et les deux candélabres sont en bronze doré ; le vase seul est en cristal blanc. Sur ce vase, sont représentées, d’un côté « les trois Grâces, » de l’autre « les trois Heures. » Ces compositions charmantes sont gravées avec une finesse vraiment idéale.

Les figurines placées au, bas du socle représentent, ainsi que l’indiquent leurs attributs, Cérès et Hébé.

L’ensemble de cette pièce est parfait ; les dessins sont d’une vigueur et d’une pureté de style qui se retrouvent dans toutes les œuvres signées par le professeur Hansen, dont la renommée comme premier architecte-de Vienne est depuis longtemps venue jusqu’à nous, et dont le talent et le goût sont justement appréciés dans le monde artistique.

Les détails ont été excessivement bien traités ; le travail est remarquable de précision et fait le plus grand honneur aux artistes employés par MM. Lobmeyer.

La collection de lustres exposée par ces habiles fabricants était splendide ; il y en avait de toutes les dimensions soit pour les bougies, soit pour le gaz, depuis cinq jusqu’à cent vingt branches, les uns tout en cristal, les autres avec monture apparente en bronze doré. Nous en avons remarqué plusieurs dont la monture était enveloppée de cristal, ce qui donnait des effets d’une grande douceur.

La matière, le cristal, était d’une blancheur et d’une pureté incomparables; mais ce qu’il faut surtout louer, c’est l’excellente composition, la forme générale et le galbe de ces lustres qui, tout en étant aussi riches qu’on puisse le désirer, conservaient cependant une grâce et une légèreté extrêmes. Ajoutons à cela un bon marché relatif très-remarquable, puisque le plus grand de ces lustres, celui portant cent vingt bougies, n’était coté que 6000 francs.

Le lustre que nous avons fait graver est de style Renaissance ; le modèle en a été exécuté par le sculpteur Schindler d’après les dessins de M. l’architecte Storck, de Vienne. Les pendeloques et les bobèches sont en cristal taillé; les branches et le reste de la monture sont en bronze doré.

Lustre en cristal blanc, par MM. Lobmeyer, de Vienne
Lustre en cristal blanc, par MM. Lobmeyer, de Vienne

C'est un des plus beaux spécimens que l’on puisse rêver, et les pendeloques doivent produire un effet magique à la lumière.

La série des candélabres était également digne d'admiration. Elle commençait par deux magnifiques candélabres dont nous avons reproduit le dessin par la gravure. Ces candélabres de plus de deux mètres de haut en cristal et bronze doré, de style Renaissance, avaient été également exécutés par M. Schindler, d’après les dessins de M. Storck.

Ces pièces colossales formaient contraste avec celles du même genre exposées par nos verriers français qui n’avaient réalisé que. d étonnants tours de force, tandis que les candélabres de MM. Lobmeyer étaient de véritables œuvres d’art, d’une suprême élégance, d’un goût très-pur, et l’on ne saurait trop admirer leur intelligente composition, où le métal et le verre concourent habilement à l’effet d’ensemble, sans que l’un cherche mal à propos à usurper la place de l’autre.
Les colonnes, les pendeloques et les bobèches de ces candélabres sont en cristal blanc d’une pureté et d’un éclat remarquables. Les branches et la monture générale sont en bronze doré.

Ces deux candélabres, ainsi que le lustre que représente notre gravure, ont été choisis par S. M. l’empereur François-Joseph, pour être offerts à S. M. l’impératrice Eugénie, qui les a fait placer au château de Saint-Cloud.

La supériorité de la maison Lobmeyer s’affirmait également dans les cristaux de table proprement dits, et surtout dans une foule de pièces de fantaisie dont nous regrettons de ne pouvoir donner une description suffisamment détaillée.

La plupart de nos verriers avaient exposé des vases, des urnes, des aiguières, des coffrets en cristal opaque ou de couleur, ceux-ci laiteux ou verdâtres, ceux-là pourpres ou jaunes, bleus ou mordorés. Les uns étaient chargés de figures, avec des paysages, et d’autres étaient rehaussés de gravures à la molette dont la transparence se détachait sur un fond coloré.

Quelques personnes s’extasiaient devant ces produits; il est vrai que généralement ces extases venaient de loin, non-seulement de la province, mais encore de l’étranger; quelques-unes même avaient passé les mers pour faire explosion.

Eh bien! nous dirons franchement, notre opinion.

Nous n’aimons pas le cristal opaque, qui a la prétention de marcher sur les brisées de la porcelaine qu’il ne remplacera pas, malgré d’imprudents efforts, et nous n’aimons pas davantage ces verres de couleur qui s’étalent en jardinières, en coffrets, en flambeaux, avec un luxe de nuances qui n’a rien à envier à l’arc-en-ciel.

Toutes nos sympathies sont pour le cristal blanc, le cristal limpide et pur, ami de la lumière. Le rayon y joue plus à l’aise, et le dessin s’y repose avec plus de finesse et de netteté.

Entre toutes les matières que l’homme a pétries à son usage, il n’en est point, à notre avis, de plus gaie que le cristal. Elle réjouit le regard, elle brille au feu du jour, elle étincelle aux clartés des bougies, elle est la fête d’un salon et la joie d’un souper.

Vous figurez-vous un diner sans verreries et sans cristaux, c’est-à-dire sans rayons ? Le rire ne s’y réveillerait pas et la mélancolie' suivrait le vin de Champagne dans les coupes.

Puis entre toutes les industries, celle du cristal est une des plus élégantes, une de celles que l’art peut épouser avec le plus de complaisance, où il peut se tailler l’empire le plus vaste.

C’est l’art qui donne aux coupes, aux vases, aux aiguières, aux bouteilles, ces formes exquises dont les yeux caressent les lignes pures ; c’est encore lui qui trace le dessin que la gravure cisèle sur les cols, les anses, les flancs arrondis de ces œuvres légères.

A l’éclat de la matière il joint la perfection du travail. A quoi bon donc avoir recours à la couleur? Où en trouvera-t-on qui puisse surpasser celle produite par un rayon de lumière traversant le cristal pur et bien taillé ? Où trouver ces tourbillons d’étincelles qui jaillissent de la matière elle-même, où trouver ces feux dans lesquels brillent toutes les vives nuances de la topaze, du rubis, de l’émeraude et du saphir ? Comment remplacer ce fourmillement de lumières —, semblables à des paillettes d’argent s’épanchant comme une neige ardente —, que produit la flamme des bougies en venant se briser dans les facettes d’un lustre de cristal.

C’est donc un crime que d’avoir recours, sous prétexte de l’embellir, à la couleur et de lui enlever ainsi ses principales qualités, l’éclat et la gaieté.

MM. Lobmeyer l’ont bien compris, aussi tous leurs cristaux étaient-ils blancs, et tous étaient-ils d’une matière et d’une fabrication des plus pures. Il y en avait de tout unis qui ne laissaient rien à désirer, mais le plus grand nombre étaient gravés, parfaitement gravés, quoique dans un style moins pur peut-être que les cristaux anglais.

Il y avait là de charmants caprices et des choses délicieuses. Nous y avons distingué entre beaucoup d’autres de délicieux services à bière, décorés avec infiniment de goût et d’originalité. Quelques-uns très-jolis étaient montés en bois sculpté. Mais ce qui mérite surtout d’être cité comme oeuvre d'art c'est une collection de coupes en verre strié, ornées sur leurs bords de dorures qui ont été copiées d’après les modèles de décoration de l’ancienne porcelaine de Vienne. Ces pièces, d’une élégance incomparable, ont été exécutées sous la direction du professeur Hansen.

Candélabre en cristal blanc, par MM. Lobmeyer, de Vienne
Candélabre en cristal blanc, par MM. Lobmeyer, de Vienne

Dans la même catégorie nous citerons encore une grande glace d’Amiens, de style vénitien, avec encadrement également en glaces gravées, composition très-riche du professeur Hieser, et enfin le magnifique calice d’ancien style allemand, qui fait l’objet de notre dernière gravure.

La coupe et le couvercle sont en cristal soufflé au moule et taillé ensuite. Ces pièces sont les seules qui aient été jugées dignes d’être conservées, et ce n est qu’après en avoir travaillé un très-grand nombre qu'on est parvenu à vaincre la difficulté que toutes ces boucles de formes diverses présentaient à la main-d’œuvre.

Le pied et la monture sont en argent doré avec ornements en perles et pierres fines.

Cette pièce très-importante, exécutée d’après les modèles du professeur Schmidt de Vienne, est un véritable chef-d œuvre, tant sous le rapport du dessin que sous celui de l’exécution. La ciselure et le travail de la monture peuvent rivaliser avec les plus beaux spécimens de ce genre que nous ait légués l’art ancien.

Cette magnifique œuvre d’art, bien digne de figurer dans le cabinet d’un amateur, a été donnée à M. le baron Haussmann, préfet de la Seine, par S. M. l’empereur François-Joseph.

Et maintenant si l’on tient compte qu’en 1866, quelque temps à peine avant l’ouverture de l’Exposition, les usines et les fabriques de décoration que MM. Lobmeyer possèdent en Bohème étaient occupées par les Prussiens, et que Vienne était menacée d’être prise d’assaut, on s’étonnera que ces messieurs aient pu présenter un pareil assemblage de pièces remarquables.

C est un tour de force dont nous les félicitons et qui nous fait d’autant plus regretter la décision du jury qui n’a cru devoir leur accorder qu’une médaille d’argent. Nous sommes peu habitués à récriminer, mais nous croyons ce-pendant devoir citer l’opinion émise par VI. Ferdinand de Lasteyrie dans une magnifique étude à laquelle nous avons déjà fait de nombreux emprunts.

L’ensemble de ces magnifiques produits, dit-il, méritait à coup sûr une récompense de l’ordre le plus élevé. MM. Lobmeyer n’ont obtenu qu’une médaille d argent. C’est absurde ; mais peut-on bien s’étonner de ce déni de justice ajouté à tant d’autres, de la part de jurys soi-disant spéciaux, composés pour la plupart d’hommes fort honorables, sans doute, mais dont l'incompétence en matière d’art est au moins égale à l'honorabilité?

Calice en cristal, par MM. Lobmeyer, de Vienne
Calice en cristal, par MM. Lobmeyer, de Vienne

Nous n’ajouterons rien à ce jugement porté par un homme dont on connaît l’impartialité et la parfaite compétence.


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