Meubles de Diehl

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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Meubles de Diehl

Message par worldfairs » 17 févr. 2019 04:55 pm

Texte et illustrations de "Les merveilles de l'Exposition de Universelle de 1867"

Ce qui nous a déterminé à donner les meubles et surtout le médaillier de M. Diehl, c’est leur extrême originalité. La table que l’on verra plus loin est d’un style grec ou plutôt byzantin très-flambant; le cabinet est de style mérovingien. De style mérovingien? dira-t-on; qu’est-ce-là? cela existe-t-il? A l’époque de Mérovée et de ses fils, l’art n’était pas ce qu’on aimait; l’art de la guerre, oui bien, mais les autres étaient inconnus; on combattait les Romains et les Huns, la francisque à la main; on luttait peu du ciseau ou du pinceau; avons-nous des monuments de cette époque? Ceux qui l’ont vue lui étaient antérieurs, et s’il en est né alors, ce n’ont été que des copies de l’art roman, autrement dit du romain dégénéré; les vieilles formules n’étaient pas perdues, on les appliquait encore en les modifiant un peu, en les appropriant au tempérament des chefs et des populations du jour; pour elles la force était tout, on faisait fort et on exagérait dans les monuments la solidité apparente et réelle; on posait des cintres bien serrés sur des impostes basses et larges : toute l’architecture romane est là. Quant à l’art décoratif, c’était encore aux Romains qu’on l’empruntait; sculpture des chapiteaux, peintures murales, agrafes d’or pour les manteaux, lorsque la pauvreté de l’ornementation était çà et là abandonnée, c’était à l’art dégénéré de Rome que l’on s’adressait. Donc d’art mérovingien, il n’en existe guère.

On pourrait ajouter, de meubles mérovingiens, il en est encore moins; et alors où M. Diehl a-t-il trouvé des modèles?

M. Diehl a fait un meuble, non tel qu’il en existait du temps de Childéric, mais dans l’esprit, dans le style, dans le goût de cette époque.

Mais quel usage pourra-t-on faire d’un meuble moderne de ce style? Il n’ira ni dans un cabinet moyen âge, ni dans un salon renaissance, ni avec du Louis XIII, du Louis XIV, du Louis XV, du Louis XVI ou du moderne. Ce meuble a un usage et une distinction tout trouvés : il sera consacré à des monnaies mérovingiennes.

Cela posé, décrivons-le.

Le panneau du milieu est en bronze vieil argent, ainsi que le fronton, les têtes formant consoles, les pieds et le motif du bas qui est un groupement de serpents enlacés. L’encadrement de la porte est en marqueterie d’ivoire;, en cèdre et en noyer. L’archivolte est en noyer sculpté.

La forme générale est bien dans le caractère voulu, massive, virile, si l’on peut dire, un peu sinistre et guerrière. Le couronnement a l'aspect d’un sarcophage; au-dessous, des casques, des armes franques de toutes sortes heureusement groupées; les bœufs portant le faix du joug, sont de ceux sans doute qui traînaient les chars des princesses et des reines; les draperies, les guirlandes et les cordes qui les accompagnent semblent l’indiquer; les pieds du meuble avec leur cuirasse d’écailles sont d’une grande nouveauté.

Paris 1867 - Arts, design, mode - Meubles de Diehl - Cabinet à médailles, par Diehl - cabinetmedaillesdiehl.jpg
Cabinet à médailles, par Diehl

Les lignes du décor et de la marqueterie, anneaux enlacés, losanges, pilastres, lambrequins, sont d’un excellent effet et lient bien l’éclat du métal au ton sombre du bois. Le tout dans sa rudesse est bien lié et forme une harmonie forte et rude et un peu éclatante.

Le bas-relief central qui représente Mérovée sur son char, vainqueur d’Attila, à Châlons-sur-Marne, est dû à M. Frémiet, un de nos maîtres. C’est le soir; l’armée rentre triomphante; debout, tenant haut sa lance, le roi chevelu est entouré de ses guerriers fatigués, mais menaçants encore avec leurs armes faussées en plus d’un endroit ; derrière lui, ses serviteurs sonnent du bugle, portent des torches ou des palmes; au loin, des troupes s’avancent sous leurs étendards ; les trois bœufs qui traînent le char hésitent à franchir un cadavre étendu sur leur passage; le conducteur est en lutte avec eux; le joug s’abaisse du côté de celui-ci, et s’élevant à l’autre extrémité, fait lever la tète du troisième bœuf à droite. Ces animaux qui s’avancent de front vers les spectateurs sont d une grande vérité et d’un excellent modelé ; la façon dont ils se présentent a donné occasion au maître de montrer tout son talent et permis des raccourcis qui sont des tours de force.

A ce propos, disons deux mots du bas-relief ; c’est, à proprement parler, comme une condensation d’effets de modelé, comme un refoulement de plusieurs plans les uns sur les autres ; c’est-à-dire qu’il faut qu’à l’examen tous ces plans se retrouvent et qu’aucun ne manque ; la peinture est le bas-relief à la puissance infinie. Chez M. Frémiet, le relief n’a pas au toucher une épaisseur très-grande, et cependant, entre la plus forte saillie et le champ de la sculpture, tous les plans que l’on rencontre en perspective en regardant un bœuf de face sont rendus. Il en est de même pour toutes les autres parties de cette belle page.

La composition en est d’ailleurs excellente, d’un grand caractère, et fort bien d’ensemble. L’épisode choisi résume parfaitement, à lui seul, tout l’événement qui n’a pu être raconté en détail par le ciseau. C’est Mérovée vainqueur des Huns, c’est le Franc qui fonde sa dynastie, c’est une grande nation à venir, dont les destinées viennent d’être fixées par le glaive. Conception sage et intelligente, sujet bien choisi.

A un autre point de vue, il faut signaler l’exactitude archéologique des détails, du char, de son ornementation, des costumes, des armes, des harnais, etc. M. Frémiet, l’auteur distingué du Cavalier gaulois , ce bronze célèbre qui a été, il y a peu d’années, un grand succès, est fameux pour la science archéologique. Quant à la fabrication du meuble, elle est extrêmement soignée, et, détail aussi caractéristique que rare, les cinquante tiroirs en noyer et en ivoire, gravés et sculptés, que contient le médaillier. n’ont pas de numéro d’ordre particulier, et chacun d’eux peut indistinctement s’adapter à chaque case. C'est là une difficulté technique surmontée qui indique quelle est la perfection de l’ouvrage.

Paris 1867 - Arts, design, mode - Meubles de Diehl - Table genre grec, par Diehl - tablediehl.jpg
Table genre grec, par Diehl

Ce médaillier a 2 mètres 40 de hauteur, 1 mètre 50 de largeur et 60 centimètres de profondeur.

Le deuxième meuble de M. Diehl, que nous avons gravé, est une table de genre grec, en acajou et en bronze ; le dessous est en pavé gris avec un encadrement en marqueterie grecque, sur fond citron. Sur la tablette, une large moulure encadrant le combat des Centaures, accompagné de divers ornements grecs. Les dimensions de la table sont : longueur, 1 mètre 85, largeur, 1 mètre 05, hauteur, 90 centimètres.

Nous avons dit que cette belle pièce était de style grec ; à vrai dire, elle est plutôt de style byzantin efflorescent.

La Grèce était, il est vrai, beaucoup moins sobre que la nudité actuelle de ses monuments ruinés, et au moins dépouillés, ne le lait croire : cette pureté immaculée du marbre que l’on a si longtemps considérée comme le trait essentiel de leur art et de leur caractère n’est qu’un préjugé; les Grecs étaient, au contraire, coloristes; leurs temples étaient polychromes. Nous avons déjà eu occasion de le dire, l’or, le bronze, l’ivoire, les fonds de tympans et de frise teints en rouge ou en bleu, les tentures éclatantes et les guirlandes de fleurs, voilà tout ce qui venait s ajouter à la noble et pure forme de leurs temples; qui sait? peut-être leurs statues elles-mêmes étaient-elles teintées; en tout cas, ils ne détestaient pas les statues dorées, ni les statues d’onyx, ni les yeux en émail.

Néanmoins, sous cette riche ornementation , les lignes générales étaient respectées et se développaient avec majesté.

Plus tard, au contraire, après que le goût de Rome eut passé sur l’art de Périclès, l’architecture et la statuaire devinrent luxueuses, fastueuses; elles perdirent leur clarté de contours et d’ensemble; elles s’obscurcirent et s’enveloppèrent dans une ornementation surchargée et surtout dans une accumulation de matières précieuses, marbres rares et colorants, bronzes, argent, or, pierres précieuses, qui finirent par attirer si bien l’attention, que les artistes ne se consacrèrent plus qu’à ces vains ornements, et que ceux-ci devinrent tout l’art et toute la beauté.

Notre table n’est pas du grec antique, car elle est plus tourmentée de lignes et plus ornée; mais elle n’est pas du byzantin renforcé, car son ensemble est dégagé, clair et alerte dans sa richesse. Ce serait plutôt du byzantin de la première époque, de la première manière. Le goût est loin d’en être absent, et tempère avec bonheur l’éclat de la matière. Et, disons-le, si c’est du byzantin de la première époque, encore est-il façonné au goût moderne dans ce qu’il a d’épuré par la contemplation des chefs-d’œuvre et des types de toutes les époques et de tous les pays que l’archéologie, la facilité des voyages et la photographie nous ont mis à même de si bien connaître aujourd’hui.

Aussi M. Diehl a fait là une œuvre qui emprunte à une époque intéressante tout ce qu'elle avait de bon et lui laisse le reste.

Le bon dessin des chimères est remarquable ; bien assises, la tête haute, bien étranges, leurs ailes montent bien et soutiennent suffisamment les piliers auxquels elles s’adossent. Les mascarons aussi sont curieux, bien coiffés et très-nouveaux, point trop rapprochés; les angles du périmètre inférieur produisent des épisodes de lignes qui ne sont pas sans attrait: les détails des pilastres sont fins et d’un bon style.

Ces deux ouvrages donneront une idée bien complète des travaux qui sortent depuis vingt-cinq ans de l’établissement de M. Diehl, si nous ajoutons qu’il fabrique des meubles de toute nature, et spécialement des petits meubles de fantaisie, tels que boites à épingles, boites à gants, à thé, à jeu, caves à liqueur, étagères, guéridons, tables à ouvrage, cache-pots (ceux-ci d’une variété infinie), jardinières, tables de salon, etc., en un mot tout ce qui constitue l’ébénisterie légère.

N’oublions pas, en terminant cet article, de rappeler un nom bien connu et porté par un artiste d’un incontestable talent. C’est M. Brandely qui a conçu et fourni les dessins des deux remarquables meubles que nous venons de passer en revue, et certes le caractère original et tout prime-sautier de cet éminent artiste est là tout entier dans ces œuvres. Félicitons M. Diehl de savoir s’adjoindre des collaborateurs d’une telle valeur.
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