Christofle & Cie

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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L’orfèvrerie Christofle

Message par worldfairs » 08 oct. 2018 01:04 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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Si Benvenuto Cellini revenait au monde, l’artiste se ferait industriel. On dirait la maison Benvenuto Cellini, comme on dit la maison Christofle ou la maison Froment-Meurice.

L’orfèvrerie est devenue plus et moins qu'un art ; elle est une industrie, et une industrie de premier ordre.

La maison Christofle, puisque c’est d’elle que nous parlons, emploie 1418 ouvriers dont 400 femmes, tant à Paris qu’à Carlsruhe, dans sa succursale du duché de Bade. Combien y a-t-il d’industries qui puissent arriver à ce développement de travail? On les compte.

Notez que la plupart de ces ouvriers sont ou de véritables artistes ou- des praticiens habiles, et que le moindre salaire que touche le plus modeste d’entre eux est de 5 fr. 25.

J’ai dit qu’à notre époque l’art était obligé de se faire industriel. En effet, le goût et le luxe sont devenus le patrimoine des classes les moins aisées. L’art ne perd rien à se vulgariser ainsi ; il y peut même gagner des ressources infinies, comme il le fait déjà, en mettant la science à son service.

Du temps de Benvenuto Cellini, la mise à la fonte d’une statue comme le Jupiter, était une épreuve solennelle, pleine d’incertitudes et de péripéties dramatiques: la fonte pouvait se refroidir, les praticiens pouvaient être maladroits, le moule pouvait être défectueux. Aujourd’hui, la galvanoplastie supprime foutes ces difficultés et ces incertitudes. Elle fait adhérer les métaux au moule, de façon à reproduire avec une précision mathématique les lignes sculpturales dans tous leurs reliefs et leurs moindres ondulations.

La science qui métamorphose les métaux — Bessemer change le fer en acier — les force aussi à s’assouplir, à se combiner et à revêtir les objets par superpositions infinitésimales. L’électricité est l’agent de ces combinaisons miraculeuses, qui d’un bain chimique font surgir des statues plus grandes que le Jupiter lui-même. C’est l’illustre physicien de Saint-Pétersbourg, Jacobi, qui est l’inventeur du miracle.

Je me souviens d’avoir lu avec un intérêt presque palpitant un récent mémoire de M. Bouillet, le cousin et l’associé de M. Ch. Christofle, à la société d’encouragement sur la galvanoplastie ronde bosse et sur les applications qui en ont été faites dans la maison Christofle, et qu’on peut voir en si grand nombre, dispersées dans tout le Champ de Mars. C’est intéressant à lire comme un conte de magie blanche ; et n’est-ce pas en effet de la magie que le phénomène de la galvanoplastie? La croix de la Légion d’honneur est venue, depuis, récompenser M. Henri Bouillet de ses travaux. Je l’en félicite bien sincèrement, quoique je n’aie pas l’honneur de le connaître : car il a poussé, avec son cousin, les expériences galvanoplastiques plus avant que personne.

Maintenant, si vous désirez savoir à quels besoins de goût et de luxe la maison Christofle a répondu, voici le chiffre de ses affaires depuis 1845 : 107 161 412 francs. C’est elle qui la première a appliqué à l’industrie les procédés d’argenture et de dorure. Elle a livré au public des couverts argentés au nombre de 8 millions, qui n’ont retiré de la circulation que pour 10 millions de matières d’argent, tandis que le même nombre de couverts en métal massif auraient fait disparaître plus de 100 millions de la circulation monétaire.

Ce sont les bénéfices légitimes réalisés dans cette exploitation de bon marché qui ont permis à la maison Christofle de faire servir les découvertes de la science aux progrès de l’orfèvrerie artistique, et de prendre dans le monde la place hors ligne qu’elle occupe.

Le fondateur de cette maison importante a trouvé dans son fils et dans son neveu de dignes représentants. J’ai l’honneur d’être le collègue de M. Charles Christofle dans la Commission d’encouragement; et je sais, non-seulement quel amour d’artiste il porte à sa magnifique industrie, mais aussi combien il est fier de ses ouvriers et de ses collaborateurs. Ce n’est pas lui qui cache ce qu’il leur doit; il s’en vante plutôt. C’est parce qu’il les fait ressortir, qu’il a autour de lui les meilleurs praticiens et les meilleurs artistes.

Il n’a pas attendu, pour préserver ses ouvriers de l’évaporation du mercure, qu’on trouvât le meilleur procédé pour en diminuer les dangers. Pour la sollicitude qu’il a constamment déployée à cet égard, je pourrais invoquer des témoignages qu’il ne soupçonne même pas.

Le service de table de l’Empereur que représente le dessin de M. Fellmann a déjà été décrit. Il nous paraît donc inutile d’y insister beaucoup. — La pièce du milieu représente les quatre parties du monde appuyées sur des proues de navire et reliées entre elles par des guirlandes de chêne que soutiennent des aigles impériales. Les ligures sont de M. Maillet et les ornements de M. Aug. Madroux. Les deux pièces rondes latérales représentant l’Agriculture et l’Industrie sont l’œuvre de M. Millet, et lui font le plus grand honneur.
Après, viennent deux jardinières de bout, représentant les quatre éléments, la Terre et l’Eau, l’Air et le Feu. Ces deux pièces remarquables sont dues à MM. Mathurin Moreau et Capy, pour les figures, et à M. Madroux, pour les ornements.

Huit candélabres sur vingt-deux dont se compose le service entier, figurent sur le surtout exposé. Ces pièces sont d’une grande élégance et d’un travail merveilleux.

La principale œuvre d’art qui figure dans notre dessin, est la statuette du Prince Impérial, avec son chien, exécutée en galvanoplastie ronde bosse. Cette œuvre charmante est l’œuvre de Carpeaux, et l’exécution est aussi irréprochable que le modèle.

A gauche du Prince Impérial est la Victoire, dont le modèle, dû à M. Aimé Millet, représente une jeune fille qui s’arrête haletante encore de la course qu’elle vient de fournir, et élève au-dessus de sa tête la palme qu’elle a conquise.

A droite, est un vase représentant Y Education d'Achille, par MM. Mathurin Moreau et Madroux. Le centaure Chiron exerce le jeune héros à la course: deux petits Génies les re gardent; l’un qui excite, l’autre qui modère.

Tous ces groupes font à l’Exposition autant d’envieux que d’admirateurs; et nous aurons tout dit sur leur mérite, en renversant une phrase consacrée: les modèles sont dignes de l’exécution, qui est parfaite.

Outre "la galvanoplastie en ronde bosse, les deux nouveaux procédés dont la maison Christofle expose des spécimens, sont le guillochage électro-magnétique et le damasquinage galvanique. Les trois procédés ne sont que les applications différentes d’un même principe, l’électro-galvanisme, découvert par M. Jacobi.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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Message par worldfairs » 21 janv. 2019 08:01 pm

Texte et illustrations de "Les merveilles de l'Exposition de Universelle de 1867"

Il s’est produit, depuis vingt à trente ans, un mouvement considérable dans le domaine de ce que l’on appelle l’art industriel. Cette activité extraordinaire a eu deux causes immédiates : d’une part, les progrès accomplis par la Science et les applications nouvelles qu’ils ont permises; de l’autre, le goût pour les objets d’art et en matière d’objets d’art, que les amateurs de curiosités et les collectionneurs avaient fait naître et entretenu; ajoutons à ces influences la marche de la science archéologique : c’est grâce à elle qu’il nous a été donné d’assister à une véritable rénovation des industries artistiques.

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Seau à glace, par Christofle et Cie

Nous ne voudrions pas faire ici un cours de philosophie, ni à propos d’un coffret ou d’un vase prendre dans les sphères de l’histoire un essor ambitieux. Toutefois, nous ne croyons pas déplacées quelques considérations formant le développement de ce qui précède.


Lorsqu’après les orages sans précédents de la Révolution, et les guerres formidables de l’Empire, le monde, accablé de fatigue, s’arrêta et se reposa, quelques-uns de ceux qui avaient traversé ces grandes vicissitudes jetèrent un regard en arrière et se mirent à rassembler les débris du passé. Ce fut d’abord au hasard et pêle-mêle qu’on recueillit tant de trésors dispersés, abandonnés, ignorés; mais peu à peu on découvrit de telles richesses, qu’il fallut les classer, et bientôt les chercheurs se divisèrent en spécialités. C’est alors qu’on vit naître les bibliophiles, les numismates, les amateurs de faïences, les fanatiques de vieux meubles; et bientôt, tout ce qui était ancien devint précieux et fut admiré avec passion (c’est-à-dire parfois de parti pris et au delà d’une juste mesure). Il y avait eu naguère, dès Louis XIV, des « curieux » et de riches cabinets, mais jamais il n’y avait eu autant de genres aussi divers et aussi savamment formés.

Le culte voué aux objets d’art anciens devait nécessairement amener à des comparaisons avec le présent, à des inspirations demandées au passé, à des modifications radicales dans les habitudes des artistes et des artisans modernes. Il en devait aussi résulter un peu de confusion dans leurs idées et dans leur style : c’est beaucoup, sans doute, parce qu’ils ont trop présents à l’esprit les vieux modèles des diverses époques, que nos maîtres manquent souvent d’originalité, donnent des productions complexes, d’un caractère mixte, ou, du moins, n’ont pas réussi à créer un style particulier à leur temps.

Les progrès de l’archéologie n’ont pas peu contribué à amener cet état de choses. La chromolithographie et la photographie nous ont fait connaître l’Egypte, Pompéi et l’Orient, aussi bien, je ne crois pas exagérer, que ceux qui les ont parcourus.

Reconnaissons toutefois que, souvent aussi, de ces révélations nouvelles sont sorties des inspirations précieuses et des créations qui, par leur pureté même de style, et par l’esprit élevé dans lequel leurs auteurs ont imité, sont au niveau des plus belles productions connues de l’art appliqué à l’industrie.

A un autre point de vue, la Science, par ses progrès inouïs, a mis à la disposition de l’industriel des moyens mécaniques ou chimiques qui lui ont permis soit une production plus facile et par conséquent plus abondante, soit une fabrication plus correcte, plus régulière, plus parfaite, ou qui lui ont livré des matières nouvelles.

C’est dans ces conditions que nous avons vu refleurir la cristallerie, la faïence, l’art du bronzier et l’orfèvrerie.

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Cafetière style Louis XVI, par Christofle et Cie

De cette dernière branche de l’art contemporain et de certains de ses spécimens les plus précieux, les plus intéressants et les plus nouveaux, nous entretiendrons nos lecteurs dans ce numéro et (à cause de l’importance du sujet et des procédés que nous étudierons) dans la prochaine livraison. Nous allons nous occuper de MM. Christofle et Cie, à qui ce que nous venons de dire parait bien s’appliquer. En effet, on peut caractériser avec précision leurs travaux en disant que, chez eux, l’Art et la Science se donnent la main.

A ce propos, il n’est pas indifférent de remarquer qu’il s’est produit en France et en Angleterre, et à peu près à la même époque, chez M. Christofle et chez M. Elkington, qui est le premier orfèvre de Londres, un même fait qui est un grand enseignement pour les industriels : il montre que dans le travail sérieux, assidu, consciencieux, même lorsqu'il limite ses prétentions, se trouvent à une haute puissance toutes les forces et toutes les ressources pour triompher dans les régions les plus élevées et les plus brillantes de la production.

Nous nous expliquons. M. Charles Christofle borna longtemps son ambition à exécuter de l’orfèvrerie courante à la portée de tout le monde; mais sincèrement désireux de bien faire, de faire mieux dans la zone qu’il s’était tracée, chercheur infatigable, réformateur constant, fanatique de perfection même lorsqu’il s’agissait des objets les plus simples, il arriva un jour où son outillage était sans égal, où son personnel d’élite avait contracté l’habitude du goût le plus sévère. Armement, armée et chefs, tout* était du premier ordre et rompu à la lutte. Lorsque M. Christofle jugea à propos de faire de l’orfèvrerie de luxe et de l’orfèvrerie d’art, il put d’emblée rivaliser avec les établissements qui, depuis des années, se consacraient spécialement à l’orfèvrerie la plus riche et la plus délicate, marcher de pair avec elles, ou, pour être plus exact, l’emporter sur elles.

La maison Christofle et Cie, à la tête de laquelle sont aujourd’hui MM. Paul Christofle, fils de Charles Christofle, et Henri Bouilhet, le chimiste, son neveu, fabrique donc essentiellement des bronzes de table, des surtouts et des services de dessert dorés ou argentés, de l’orfèvrerie en maillechort et en laiton, des couverts et de la petite orfèvrerie, dorés ou argentés (elle dore aussi et argente tant les objets fabriqués par elle que ceux qu’on lui confie) ; et en même temps elle produit de la grande orfèvrerie d’argent et des objets d’art, delà galvanoplastie ronde bosse et massive et de la galvanoplastie ronde bosse monumentale; elle fait aussi des émaux cloisonnés et du damasquinage.

Ces dernières branches de la fabrication de MM. Christofle et Cie ont été plus récemment introduites chez eux. Charles Christofle fut en France le créateur de l’orfèvrerie galvanique; il fit, en outre, faire un pas immense à cet art, en ajoutant aux procédés ordinaires de l’orfèvrerie des procédés mécaniques qui donnent une précision de lignes qu’atteint difficilement et à grands frais le travail manuel. Ce furent ces perfectionnements qui, joints à la sincérité de ses titres, et surtout à sa réputation, le mirent à l’abri des dangers de la concurrence, lorsque l’expiration des brevets qu’il avait pris et qui l’avaient entraîné dans une longue lutte judiciaire, fit tomber dans le domaine public l’invention qu’ils protégeaient.

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Toilette style Louis XVI, par Christofle et Cie

Il reçut, en effet, toutes les distinctions auxquelles un industriel peut prétendre : deux médailles d’or obtenues en 1844 et en 1849, la croix de chevalier de la Légion d’honneur, la grande médaille d’honneur à l'Exposition universelle de 1855, et la croix d’officier à la suite de l’Exposition de Londres de 1862, furent les justes récompenses des services rendus par lui à l’industrie nationale. Ses successeurs, qui ont longtemps été ses collaborateurs, s’inspirant de ses principes et suivant ses exemples, marchent avec succès dans la voie tracée par lui; mais c’est en s’efforçant d’améliorer leur fabrication et d’enrichir de temps à autre la variété déjà si grande des produits dus ;i de nouveaux procédés.

Nous aurons à parler des émaux cloisonnés de M. Christofle, dont nous reproduirons plusieurs spécimens. Nous les passons donc sous silence pour le moment. Mais comme nous ne devons pas donner d’échantillons de ses incrustations de métaux précieux, nous en dirons deux mots ici même.

Tout le monde a eu dans les mains quelques-uns de ces vases antiques japonais ou chinois, qui sont en bronze incrusté d’argent ou d'or. Pour plusieurs d’entre eux il est facile, en les examinant de près, de voir comment le travail a été conduit : le burin a délicatement tracé un alvéole; puis un fil d’argent, d’un diamètre plus fort que le filet, y a été introduit de force à petits coups de mattoir; le métal précieux a ensuite été affleuré par la lime ou le polissoir : ce sont de véritables bronzes damasquinés. Mais il est un autre décor qui semble être plutôt une peinture à l’or ou à l’argent : le métal précieux, dans les pièces ainsi ornées, qui sont beaucoup plus rares que les précédentes, ne fait pas épaisseur; au lieu d’être employé en fils de petit diamètre, il se découpe sur le bronze en larges à-plats; il est au même plan que le bronze; il semble qu’il n’y a là qu’un dépôt très-superficiel. Quant aux vases de ce genre, on ignore à quel moyen il a été recouru pour obtenir cette décoration (nous pourrions dire il est recouru, car dans les vitrines japonaises de l’Exposition on en rencontre plusieurs spécimens).

MM. Christofle et Bouilhet n’ont pas cherché à retrouver le procédé des Japonais, mais à produire les mêmes effets qu’eux. Le dessin du décor est exécuté à la gouache sur le vase à incruster: on épargne ensuite, au moyen d'un vernis qui ne peut être attaqué ni dans les acides, ni dans les alcalis, toute la partie de la pièce qui n’est pas couverte de blanc, puis on la pose dans un bain d’acide nitrique très-faible, au pôle positif de la pile; le sel de plomb dont est composée la gouache se dissout, et le métal est mordu; lorsque l’alvéole est devenu suffisamment profond, on retire le bronze, on le rince dans un bain d’argent ou d’or très-peu dense, marchant à froid et à la pile ; le dépôt du métal précieux se produit dans le creux qui se trouve décapé par l’action de l’eau-forte; l’alvéole plein, on arrête l’opération , on enlève le vernis et l’on soumet la pièce à un polissage à la main qui affleure facilement les surfaces au point qu’on ne les distingue plus au toucher. Les pièces obtenues par ce procédé sont les premières qui reproduisent les effets donnés par les bronziers japonais. Nous en avons exposé en détail la manutention parce qu'elle nous a paru particulièrement ingénieuse et que les résultats qu'elle donne permettent d’égaler les chefs-d’œuvre du genre.

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Accessoires de la toilette Louis XVI, par Christofle et Cie

MM. Christofle ont aussi un procédé de guillochage électro-magnétique, au moyen duquel l’électricité, par l’intermédiaire d’un électro-aimant, guilloche elle-même, c’est-à-dire fait, par des interruptions et des mises en communication successives, avancer ou reculer le burin avec une précision et une rapidité extraordinaires.

Tels sont, avec la galvanoplastie ronde bosse dont nous parlerons plus loin, les travaux divers auxquels concourent nos artistes les plus éminents : MM. A. Gumery, Aimé Millet, Maillet, Mathurin Moreau, Rouillard, Thomas, les statuaires, Charles Rossigneux, l’architecte, Émile Reiber qui est spécialement attaché à l’établissement comme dessinateur, et M. A. Madroux, qui en est l’ornemaniste. Ces chefs de file sont assistés par un personnel de 1418 ouvriers et ouvrières, tant à Paris qu’à Carlsruhe.

Visitons maintenant l’exposition de MM. Christofle et Cie :

Elle offre naturellement au spectateur des spécimens du premier ordre de toutes les branches dont se compose leur fabrication. Ces produits représentent toutes les variétés possibles de destinations, de formes, de procédés et de matières. Ils s’adressent au public le plus riche, aux municipalités, aux États et aux souverains, aussi bien qu’aux personnes placées dans des conditions modestes; et ces dernières, comme nous l’avons expliqué plus haut, trouveront dans les vitrines de MM. Christofle des pièces dont on peut dire que materiam superat opus, non parce que la matière est comparativement de peu de valeur, mais parce que l’élaboration en est exquise.

Parmi celles-ci, nous citerons des surtouts et des services de dessert, des services à thé, de nombreuses pièces d’orfèvrerie de table, des seaux à glace, des corbeilles à pain, des soupières, des réchauds, des cloches, des plateaux, des plats, des casseroles, des porte-coquetiers, des ménagères, des raviers, des huiliers, des flambeaux, etc., des couverts de modèles très-divers, des types adoptés pour le service des paquebots des grandes compagnies de transports maritimes, ou employés à bord des navires de l’État, et des modèles très-simples pour les hôtels ou les maisons particulières. Grâce aux soins minutieux donnés à ces derniers produits, on peut dire que MM. Christofle , dont ils sont la principale fabrication, ont popularisé le style et le bon goût, en l’introduisant à peu de frais dans le sein des familles de la classe moyenne.

Nous ne parlerons que pour mémoire, parmi les grandes pièces d’orfèvrerie exposées, du service de dessert exécuté pour les fêtes de l’Hôtel de ville de Paris, d’après le programme de M. le sénateur baron Haussmann, et qui vient de faire l’admiration de tous les souverains d’Europe. Il doit céder le pas au surtout de table doré à l’or mat et vermeil appartenant à Sa Majesté l’Empereur, et exécuté spécialement pour l'exposition de 1867. Ce surtout se compose de sept pièces principales formant jardinières et de vingt-deux candélabres. La pièce du milieu représente les quatre Parties du monde appuyées sur des proues de navire, emblèmes du commerce maritime, et reliées entre elles par des guirlandes que soutiennent des aigles impériales ; les figures, qui sont d’une rare élégance et dont le groupement offre un ensemble de courbes tout harmonieuses et nobles, sont dues à M. Maillet. Les pièces latérales sont des jardinières rondes, du centre desquelles s’élèvent des groupes portant des gerbes de lumières; ces groupes représentent le Travail dans ses deux principales manifestations : l'Agriculture et l’Industrie; M. Aimé Millet en est l’auteur. Les jardinières debout sont ornées d’enfants qui symbolisent les quatre éléments : ils sont modelés par MM. Mathurin Moreau et Capv. M. Madroux a modelé les ornements.

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Pot à eau de la toilette Louis XVI, par Christofle et Cie

La Victoire, prix de course gagné en 1866 par Gladiateur, mérite aussi d’être rappelée : c’est une figure en argent fondu et très-finement ciselé de jeune fille qui, haletante, vient de s’arrêter auprès de la borne qui formait le but de la course et d’y saisir la palme qui y était posée. Le Vase d'Achille, prix offert par l’Empereur au Cercle des patineurs pour le tir international de 1867, est orné de bas-reliefs représentant l’éducation du demi-dieu par Chiron, et diverses allégories.

Un jeune Faune à demi renversé sur le sol et aux pieds duquel un lionceau, comme lui plongé dans un état de demi-ébriété, dévore des raisins, voiLà un excellent support pour un vase destiné à donner aux vins pétillants cette fraîcheur que les Anciens aimaient tant. Sur la panse de l’amphore, dont la structure et la décoration sont inspirées dans le goût antique, un relief doux montre des figures portées par des nuages; ce sont les Ivresses: l’Art, l’Amour, etc. ; sur le côté principal est représentée Vénus armée de sa ceinture redoutable; ces petites compositions sont bien groupées, les lignes en sont agréables. L’expression du Faune, dont la main hésitante cherche à étreindre le pied du vase, est bien comprise et admirablement rendue ; mais ce qui nous a le plus séduit, c’est le modelé de son corps; l’artiste a parfaitement saisi la nature de l’adolescent, et les chairs sont d’une souplesse et d’une vie peu communes. L’arrangement du pied est excellent. Cette pièce a été modelée par M. Réveillon et ciselée ou repoussée par M. Douy.

Nous reproduisons la principale des trois pièces d’un service à café, de style Louis XVI, en argent repoussé et ciselé. La forme de cette cafetière est d’une rare élégance, et l’oeil, en en suivant les contours, est retenu et charmé. L’ornementation n’en est pas moins attachante : vingt détails gracieux, ingénieusement trouvés, et combinés avec un sentiment exquis de l’harmonie, font de ce morceau un bijou et un tableau à la fois. On remarquera les rinceaux si délicats qui courent sur le col et dont les nervures ont des saillies si discrètes et pourtant si vives. La richesse et la fermeté caractérisent les acanthes qui attachent le goulot et l’anse. Sur les panses, des mascarons originaux et souriants, avec des rinceaux soutenus. Un bouton élancé couronne gaiement le couvercle. Cette jolie composition est due à M. Doussamy et a été ciselée au repoussé par M. Michaud; donc elle suffira à faire apprécier l’habileté de main et le sentiment. La patine que laisse voir tout le travail de la ciselure n’a rien ôté à l’argent de sa couleur mate, mais l’a, au contraire, relevée de tons chauds.

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Service à thé style grec, par Christofle et Cie

Nous avons apporté tous nos soins à la reproduction de la toilette Louis XVI, composée par M. Reiber, architecte, chef de l’atelier de composition et de dessin. C’est une œuvre de première importance et merveilleusement réussie. Nous la donnons dans son ensemble, puis nous en représentons séparément diverses parties. Les marbres précieux, les ors de couleur et l’argent ont été heureusement combinés. Les figures adossées aux deux colonnes porte-lumières qui soutiennent la glace sont dues au ciseau de l’un de nos plus grands maîtres, M. Gumery. M. Carrier-Belleuse, dont on connaît la facilité, la grâce et la fraîcheur, est l’auteur des petites figures décoratives. Les ornements ont été modelés par M. Chéret. Quoi de plus charmant que ces deux statuettes, l’Art et la Nature, dont l’une présente à la beauté qui se penchera sur la glace qui les sépare un miroir et un collier, et dont l’autre, sans autre parure que ses cheveux luxuriants, lui offre une poignée de fleurs! Quoi de plus aimable que ces jolies cariatides du bas, dont les cheveux sont si galamment relevés sur la nuque, dont le col est si ferme et dont la draperie courte retombe en plis si souples! Et ces fleurs, il y en a partout: dans les corbeilles qui couronnent les cariatides, et leur servant de chapiteaux couvrent les angles du meuble, sur les traverses qui relient les quatre pieds, sur les branches des candélabres, et surtout sur le bord supérieur du miroir. La table est une mosaïque composée de lapis de Perse et de jaspe du Mont-Blanc incrusté d’argent et d’or. La ceinture de la table, c’est-à-dire la face verticale qui soutient la tablette, est ornée d’une frise de jasmin et de lilas.

Divers objets de toilette en argent doublé d’or, aiguière, cuvette, coupe à bijoux, boites à poudre et à pommade, flacons, etc., garnissent ce meuble. La gravure ci-dessus est une image fidèle, matériellement comme dans son esprit, du pot à eau. On remarquera la forme bizarre du bec, l’originalité du bouton d’attache de l’anse et l’aimable scène qui est sculptée sur la panse : une jeune femme est à sa toilette, deux Amours lui présentent un miroir; tandis qu’elle ajuste une fleur dans ses beaux cheveux, un troisième perce de ses flèches les imprudents qui la regardent. Les ondulations du corps de la belle coquette, la richesse et la souplesse de son torse, l’excellente composition de toute la scène et l’ordonnance du décor accessoire en font lin bas-relief qui, exécuté en marbre dans de plus grandes dimensions, eût certainement formé une œuvre d’art pur que Clodion n’eût pas désavouée.

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Service à café turc (émail champlevé), par Christofle et Cie

Le thé grec en argent repoussé se recommande autant par son originalité que par son style. S’inspirer de l’art grec pour créer des objets d’un usage tout moderne, était assurément chose nouvelle et périlleuse. L’auteur de ce service, M. Rossigneux, architecte, a fait mieux que de se tirer des difficultés de son entreprise ; il les a attaquées de front et en a triomphé, à force de science archéologique, de goût et de talent. Lorsque l’on considère l’ensemble du guéridon et des pièces qu’il est destiné à porter, on est frappé de la belle harmonie qui sort de ce tout ; il y règne une admirable unité; c’est abondant et sobre à la fois, c’est complexe et clair; en un mot, c’est grec et français. Nous pouvons ajouter que cette œuvre est pleine de caractère. Mais ce mérite se révèle surtout dans les détails. On remarquera les formes variées, quoique marquées au sceau du même esprit, du samovar, de la théière, du pot à lait, de la théière à eau, formes sévères et pures ; l’ornementation en est ingénieuse et intéressante ; des peaux de lions et de lionnes donnant lieu à d’excellents motifs de draperie, des têtes d’éléphants, de béliers et de dauphins, des fleurons fabuleux, le tout bien combiné, bien lié, bien à propos, telle est cette décoration. La table est portée sur un trépied en bronze doré et argenté, formé par des colonnettes légères, qui se terminent en bas par des griffes, en haut par un petit entablement commun qui se divise en trois enroulements. Cet entablement est traversé de part en part par un fût cannelé couronné d’un joli chapiteau ; la colonne est posée sur une tablette à un tiers de la hauteur des colonnettes et sa partie inférieure est accostée de palmes légères et de masques scéniques : la Jeunesse, l'Age mûr, la Vieillesse. Le plateau est décoré d’une incrustation d’or et d’argent sur fond de cuivre rouge. Nous insistons sur l’élégance hors ligne de ce service.

D’une élégance moins sévère, moins abstraite, plus douce, et, si l’on peut parler ainsi, plus sensuelle, est le service à café turc. Ici, c’est l’art oriental avec sa grâce, son éclat et ses incidents. Nous passons de la terre classique de la philosophie dans celle de la poésie chevaleresque. Élancée comme un minaret, enflée comme le dôme d’une mosquée, telle est la pièce principale dont la ceinture, garnie de fleurs décoratives fines et délicates, n’attaque en rien le galbe pur, et dont le col et l’anse tout à fait nus offrent ces courbes qui, pour Hogarth, constituaient la beauté même. Les tasses, en forme de coquetiers, font songer aux calices des plus nobles fleurs ; elles se composent de deux pièces qui s’emboîtent l’une dans l’autre (mais tout le monde a été en Orient, ou du moins a pris cette année le café chez S. A. le vice-roi d’Égypte ou chez S. A. le bey de Tunis). Les dents semi-circulaires du plateau rappellent les belles arcades de l’Alhambra ou du palais de Constantine.

Une chose nous frappe particulièrement ici, c’est l’entente parfaite du décor oriental. C’est notre opinion réfléchie que les Orientaux , Turcs, Arabes, Persans, Indiens, Chinois, Japonais ont plus que nous le génie de l'art décoratif. Nous sommes plus peintres et sculpteurs qu’eux; ils sont plus que nous orfèvres, faïenciers, artistes en châles et en tapis, etc. A nous le domaine de l’art pur, à eux celui de l’ornemaniste. En effet, en général, et surtout naguère, avant que ces merveilleux pays nous fussent sérieusement connus, comment décorions-nous? qu’étaient nos porcelaines et nos tapis? Des tableaux: on nous faisait fouler aux pieds des campagnes peuplées de bergers et de moutons; en franchissant le seuil d’un salon, nous marchions sur une vache ou nous enfoncions notre pied dans le ciel, après quoi nous allions nous asseoir sur des guerriers pleins d’enthousiasme. Sur nos vases et nos tasses, Raphaël peignait la Fornarina, tandis que Napoléon se faisait panser devant Ratisbonne, et que Corinne enchantait ce pauvre Oswald. En un mot, on mettait du sujet partout.

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Coffret à bijoux, par Christofle et Cie

L’Oriental, à notre sens, fait mieux. Pour lui, la panse d’un vase, un siège, un tapis ne sont point destinés à devenir des tableaux. Il se borne à les revêtir de combinaisons colorantes dont l’harmonie serrée tantôt charme discrètement l’oeil, tantôt l’éblouit. Des lignes courtes, enchevêtrées, animées, capricieuses, bizarres même, larges ou fines, courbes ou brisées, des enroulements, des dissonances sonores, tranchant avec hardiesse sur le tout, mais le relevant, le vivifiant, de telle façon qu’on ne saurait les en séparer, qu’il mourrait sans eux, voilà les effets qu’on cherche là-bas au bout de la Méditerranée. Que disent un châle de cachemire, une faïence persane, une laque du Japon ? Rien pour la pensée, pour l’idée, mais tout pour les sens, pour la vue, pour l’imagination rêveuse qui se plait à voir flotter devant elle des formes sans les interroger sur leur vérité, sur leur utilité, sur leur vraisemblance.

En ce qui concerne les fleurs, l’Oriental ne copie pas la nature comme nous le faisons à Sèvres ; il s’en inspire et crée à son tour ; et ces fleurs qu’il a créées, il ne les donne pas comme des réalités, il ne s’en sert que comme de motifs de décor, et ne les applique pas en perspective, mais toujours en à-plats.

Ces observations, et la supériorité qui en résulte à nos yeux en faveur de l’art décoratif oriental, ne s’appliquent évidemment pas à l’orfèvrerie européenne à figures qui est de l’art pur, de la sculpture.

Il y a plus : les pièces à l’occasion desquelles nous venons d’émettre ces idées démontrent qu’aujourd’hui, lorsqu’il n’y a lieu qu’à un décor, nous savons produire des œuvres exquises comme celles de nos maîtres du Levant.

Le coffret à bijoux ci-contre a été modelé par le regretté Klagmann et ciselé par MM. Honoré et Douy. Le sujet qui le surmonte est la transcription sculpturale du tableau du Guide, qui est au Louvre, l'Enlèvement de Déjanire; cette interprétation est très-heureuse, et les petites dimensions dans lesquelles elle a été faite ont laissé au modèle tout son caractère. Les étages successifs du coffret se développent librement et se surmontent avec aisance. Le mascaron du milieu est d’un grand style, bien coiffé, bien accosté. Les Chimères léonines qui gardent les bijoux et en défendent les approches en ouvrant une gueule formidable offrent de bonnes lignes fermes; la Force et la Vérité qui les accompagnent sont de beaux types : le col, les épaules, la poitrine sont superbes; l’arrangement des cheveux n’est pas remarquable; les enfants, surtout les amorini du bas, dont les trompettes célèbrent sans doute la victoire du donateur des bijoux et du coffret sur la belle qui les a reçus, sont d’une physionomie toute pleine de gentillesse. Nous appelons aussi l’attention du lecteur sur les enchevêtrements qui séparent, ou plutôt qui relient ces divers personnages : c’est varié, riche et très-original. L’exécution est tout à fait supérieure.

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Candélabre Louis XVI, par Christofle et Cie

Nous avons emprunté et nous empruntons à l’Exposition de MM. Christofle plusieurs pièces de style Louis XVI. C’est que cette époque a des qualités charmantes. Les objets d’art du dix-septième siècle se distinguent par leur ampleur et par leur richesse majestueuse ; ils sont bien faits pour figurer à Versailles et pour passer sous les yeux du grand Roi. Sous son successeur, tout est grâce, coquetterie, légèreté, brio. Avec Louis XVI, l’art change; sous l’influence maintenant prépondérante de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de Greuze, le sentiment revient; on rit moins, on s’attendrit davantage, on a moins d’esprit et plus de sensibilité; puis, il y a de l’orage dans l’air, on commence à penser, à devenir sérieux et même grave. Cet état dans lequel se trouvaient les esprits de 1774 à 1789, se révèle partout : dans les lettres, comme dans l’architecture publique ou domestique, comme dans la peinture, comme dans le mobilier de nos grands-pères. Voici apparaître la ligne droite, la colonne cannelée, l’urne souvent mélancolique. C’est une ère nouvelle.

Il faut distinguer encore toutefois : il y a deux Louis XVI, il y a le Louis XVI des premières années du règne : la Reine est jeune, la Cour est gaie, l’avenir sourit. Il y a le Louis XVI de la crise : Marie-Antoinette est préoccupée, la Cour s’inquiète, on entend au loin de vagues rumeurs qui grondent d’une façon alarmante. De 1774 à 1783, sous Maurepas, le style Louis XVI est du Louis XV attendri; de 1783 à la fin du règne, c’est du Louis XV dépouillé de sa richesse, de son élégance aristocratique, de son entrain, c’est du Louis XV attristé.

Clodion appartenait à la première de ces époques. Ses groupes et ses bas-reliefs mythologiques se distinguent par leur jeunesse, par leur fraîcheur, par leur grâce riante, tant en ce qui concerne le sujet choisi que la composition et l’exécution.

Les figures du surtout dont nous donnons ici la pièce principale et les candélabres, considérées sous ces divers rapports, sont exquises.

L’élément constitutif de la grande pièce, qui est destinée à contenir des fleurs, est un vaste cornet en émail bleu dont le col affecte la forme d’un calice épanoui ; ce cornet est soutenu par des rinceaux d’acanthes du sommet desquelles sortent des têtes d’aigles et qui en bas se terminent par des griffes d’aigles aussi qui servent de pieds au socle. Sur ce socle sont groupes avec un grand bonheur de composition des Faunes, des Bacchantes et des enfants. Ici, le Faune au pied de chèvre habitue son fils au son de la flûte à deux branches ; là, la mère forme son enfant au goût du fruit de la vigne ; au centre de la scène, de petits Bacchus couronnés de pampre s’enivrent. Le type juvénile, presque enfantin et naïf de la petite femme, l’arrangement négligé de ses cheveux, les lignes de son beau corps, la morbidesse de sa carnation, le naturel de son attitude et de son action ont un attrait presque inexprimable. La vitalité matérielle et l’exactitude d’expression de son bizarre époux ne sont pas moins intéressantes. Et le mouvement de l’enfant, qui, jeté sur l’épaule de la jeune beauté, y est retenu d’une main par elle, tandis que de son petit bras il s’accroche à son aimable tête, comme cela est joli et bien trouvé!

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Surtout Louis XVI, par Christofle et Cie

Les accessoires sont excellents aussi ; la courbe générale des acanthes qui montent est savante, et le dessin des feuilles et des nervures est ferme et riche; les guirlandes qui tombent du milieu le garnissent bien ; enfin l’agencement des ors mat et bruni donne de bons effets de couleur et de lumière.

Les candélabres rappellent la pièce centrale. Ils sont formés d’une amphore allongée soutenue par des acanthes couronnées d’aigles, chaussées de griffes et accompagnées de guirlandes. Les six lumières jaillissent d’un réseau de branches habilement agencées; au milieu un petit Bacchus en gaieté danse sur la boule du monde ; cette figure très-enlevée de mouvement est tout à fait délicieuse.

Les orfèvres dont nous étudions ici les œuvres produisent, nous l avons dit, des émaux cloisonnés. On sait que les Chinois exécutent comme il suit les ouvrages de ce genre : ils contournent à la main de petites bandelettes de cuivre mince et les appliquent sur les formes à décorer; ils remplissent ensuite avec de l’émail les intervalles compris entre les cloisons. Ce procédé pour lequel il faut des mains très-adroites a l’avantage de donner aux pièces exécutées un caractère personnel puisqu’il faut que l’artiste refasse son dessin pour chaque exemplaire de la même pièce. Les émaux à cloisons fondues, de leur côté, sont toujours identiques, mais plus réguliers.

Nous avons gravé six des plus beaux émaux cloisonnés de MM. Christofle : les fleurettes de la buire à chocolat de grande dimension et les encadrements qui la revêtent sont marqués du sceau de ce génie de l’art décoratif qui était naguère le monopole de l’Orient, et que nous semblons maintenant nous être approprié. La pièce basse en forme de cloche est un sucrier arabe; le fond en est blanc. La cafetière arabe dont le dessin a pour élément un motif d écaille est aussi d’un bon style et d’une belle forme. En avant est un brûle-parfums très-original et très-élégant; on en remarquera la monture. En pendant se trouve placé un porte-fleurs à pieds de bouc. Au milieu des groupes, en arrière, on en voit un autre à griffes de lion. Ces pièces se recommandent, en dehors de leur mérite artistique, par les qualités techniques essentielles qui sont la pureté de l’émail et l’éclat des couleurs, ainsi que la netteté des divisions.

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Bronzes incrustés d'argent, par Christofle et Cie

Nous avons fait connaître plus haut le procédé inventé par MM. Christofle, pour produire des vases de bronze incrustés d’argent. On trouvera à la page précédente de beaux spécimens de ce genre de travail. On en remarquera le style sévère et ce caractère auquel la couleur des matières employées ajoute tant. Le décor en est ici réel et la fin jusqu’à l’extrême discrétion ; c’est tantôt une efflorescence abondante, tantôt un réseau délicat comme la trame de l’araignée. L imitation, en outre, est parfaite; sans doute qu’un de ces vases tombant aux mains d’un expert japonais, il se pourrait qu’il en découvrit l’origine européenne; mais pour nous aucune différence n’est sensible entre les vases que nous avons gravés et ceux que nous avons rencontrés dans les musées et dans les ventes. Il y a plus, rien ne nous prouve que dans un temps donné ces mêmes damasquinés français ne seront pas très-recherchés à Yeddo ou à Pékin, ou pris pour des pièces authentiques et antiques.

On doit aux mêmes industriels une nouvelle branche de production qui peut se développer sur une grande échelle, et qui permet la répétition fidèle et sans retouche de toutes les œuvres de la statuaire. Leurs procédés les mettent à même d’exécuter en ronde bosse, tout d’une pièce et par conséquent sans soudure, les modèles les plus compliqués et les plus grands. Ce qu’a fait le fondeur en bronze, ils le font, avec cette différence quel à où il a fallu pour la retouche du ciseleur dépenser de grosses sommes, et risquer quelquefois de compromettre une œuvre de prix, leur production reste vierge de toute réparure en conservant intacts les effets voulus par l’artiste. Ils évitent le travail spécial du galvanoplaste, c’est-à-dire la réunion par la soudure des parties d’un vase, d’une statue, etc., disposées en reliefs : ils savent déposer le métal dans un moule, sur les reliefs les plus saillants comme dans les plis les plus profonds, avec une régularité d’épaisseur à laquelle aucun procédé n’avait conduit jusqu’ici. Il y a là une innovation et comme une rénovation, comme une découverte à nouveau qui est d’une importance capitale.

Le sculpteur trouvera dans le respect de son œuvre, dans la fidélité de l’exécution une garantie de succès, que ni la fonte avec ses retouches et quelquefois ses accidents irréparables, ni le repoussé avec ses difficultés et ses chances de destruction complète ne lui donnent. L’architecte trouvera dans la galvanoplastie ronde bosse des ressources immenses, car son goût et ses combinaisons ne seront plus entravés dans l’emploi du grand bronze pour la décoration des monuments. Ainsi, en effet, ont été exécutées par la Société Christofle des statues de grandeur naturelle qui sont à l’Exposition, soit dans le Palais même, dans la galerie de l’orfèvrerie ou dans celle des Beaux-Arts, soit dans le Parc, comme l'Ariane, de M. Aimé Millet, — et les figures colossales de 5 mètres de hauteur qui couronneront le nouvel Opéra.

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Emaux à cloisons rapportées, par Christofle et Cie

Cette galvanoplastie ronde bosse monumentale permettra de rendre dans le domaine le plus élevé de l’Art des services équivalents à ceux que la galvanoplastie massive, qui s’obtient en coulant du laiton dans les coquilles galvaniques (découverte faite en 1853 par M. Henri Bouilhet), a rendus au moulage des porcelaines, à l’orfèvrerie elle-même et à l’ébénisterie.

Cette étude sur l’important établissement que nous nous sommes donné pour tâche de faire connaître au public sous tous ses aspects, ne serait pas complète si nous ne disions quelques mots des procédés qui ont permis à MM. Christofle de produire en orfèvrerie les spécimens les plus remarquables de la décoration polychrome.

Les artistes du temps de Louis XVI ont souvent introduit des alliages de métaux précieux dans l’ornementation de bijoux qui sont demeurés des modèles de délicatesse et de goût. Les procédés galvaniques permettent de reproduire ces effets très-facilement, et par suite à peu de frais comparativement ; en mélangeant dans une certaine proportion des solutions de cuivre et de zinc, de cuivre et d’étain, on est arrivé à déposer le laiton et le bronze sur le fer et la fonte; l’or vert et l’or rouge, c’est-à-dire l’alliage d’or et d’argent, ou l'alliage d’or et de cuivre, ont aussi été déposés par la pile. Les dépôts d’or vert dont on trouve plus d’un spécimen dans les chefs-d’œuvre que nous avons examinés ici, notamment dans la toilette Louis XVI, s’obtiennent comme il suit : dans un bain d’or jaune fonctionnant bien et contenant 5 à 6 grammes d’or par litre, on fait passer un courant électrique pendant plusieurs heures, en mettant au pôle positif une lame d argent pur; lorsque le dépôt qui se forme au pôle négatif a pris le ton vert que l’on veut obtenir, on arrête l’opération, et l’on remplace l’anode en argent par un anode en or vert; alors le bain est fait et peut être employé avec succès. C’est d’un bain ainsi préparé que sont sorties les dorures vertes du surtout de la Ville de Paris. L’or rouge s’obtient d’une manière tout analogue, en introduisant dans un bain d’or ordinaire une lame de cuivre que l’on remplace par une lame d’or allié aussitôt que l’effet est obtenu.

Terminons cet exposé des procédés spéciaux à la Société Christofle, en indiquant le moyen curieux trouvé par M. Bouilhet pour réparer ce manque de ténacité que l’on reproche avec justice au cuivre galvanique : il ajoute au bain de sulfate de cuivre une trace de gélatine et obtient ainsi un cuivre infiniment plus dur que lorsque le bain est pur, un cuivre bien homogène, non poreux et, quoique très-mallèable, équivalent au meilleur cuivre laminé.

Et maintenant nous disons adieu à cette série d’œuvres artistiques d’un mérite supérieur, en exprimant l’espoir que nos lecteurs les étudieront dans les reproductions chalcograpbiques que nous en donnons, et dans les appréciations dont nous avons accompagné nos gravures, avec le même intérêt que nous avons mis, de notre côté, à rechercher les beautés de tant de créations incomparables.
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Re: Christofle & Cie

Message par worldfairs » 26 avr. 2019 01:09 pm

Nous avons consacré naguère à l’étude des divers produits de MM. Christofle et Cie une étude étendue. Nous ne craignons pas toutefois d’y revenir aujourd’hui, bien convaincus que quelques gravures de plus, d’après leurs œuvres si remarquables et si supérieures, seront accueillies avec plaisir et intérêt par nos lecteurs.

A ce propos, on pourra se demander comment il se fait que, l’Exposition universelle étant close depuis si longtemps, nous puissions, avec
sûreté et d’une façon précise, décrire dans le détail, et surtout dans le caractère et dans l’effet, tant d’objets dispersés.

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Sucrier, par Christofle et Cie

Nous répondons à cela que, pendant l’Exposition même, nous avons fait notre choix des objets que nous reproduirions; que ces objets, nous les avons examinés avec le plus grand soin et étudiés à fond ; que nous avons pris des notes nombreuses sur leurs divers mérites ; que, d’un autre côté, ces mêmes objets, ou leurs pareils, ou au moins leurs modèles, existent actuellement chez les exposants; qu’enfin, au moment où nous écrivons, nous avons toujours sous les yeux soit la photographie, soit l’épreuve de notre gravure de l’objet, soit l’une et l’autre. De la sorte, notre connaissance des choses et nos impressions mêmes sont aussi vives que si le palais du Champ de Mars était encore ouvert.

La pièce ci-dessous est un des objets d’art offerts en prix. ; par le Conseil général de la Seine-Inférieure, à l’occasion du concours régional de Rouen.

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Cérès, prix de concours régional, par Christofle et Cie

C’est un usage universellement établi en France de donner des objets d’art précieux aux agriculteurs qui se sont le plus distingués. Cet usage, qui nous vient d’Angleterre, a pris sa pleine extension depuis que l’agriculture a, sous ce règne, reçu une impulsion vigoureuse, et s’est sentie hautement et sincèrement patronnée par un gouvernement plein de vigilance et ambitieux de tous les progrès pour le pays. Cette impulsion s’est manifestée, entre mille autres encouragements, par le développement de l’institution des comices agricoles et des concours régionaux, et par la solennité dont on les a entourés. Il n’en est plus aujourd’hui auxquels l’Empereur, ou le ministère, ou les départements, ne donnent des objets de valeur pour être distribués en prix.

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Cadre à phoyographie, par Christofle et Cie

Et, en fait, pourrait-on mieux placer des récompenses ? peut-on trop dédommager le propriétaire qui se consacre à une exploitation délicate, laborieuse, très-absorbante et peu fructueuse, mais moralisante et utile, indispensable, entre toutes, au pays et à la société? Peut-on trop encourager, soutenir et honorer l’humble cultivateur, qui, chaque jour, dans de rudes labeurs qui le courbent avant 1 âge, arrose bien réellement la terre de ses sueurs?

Quoi qu’il en soit, il y a dans les solennités de ce genre, comme dans celles des courses de chevaux ou dans les régates, un débouché important et permanent qui détermine la création d’un grand nombre d’objets d’art d’une nature particulière.

Ces objets ont l’avantage d’être d’une nature purement artistique : ce sont, sous prétexte de coupes, des œuvres d’art pur, le plus souvent même ce sont des statuettes. Et ce fait relève encore la dignité du lauréat : ce n’est pas de l’argent qu’on lui donne, c’est un prix de luxe qui peut être avec orgueil transmis de génération en génération dans sa famille.

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Carde à phoyographie, par Christofle et Cie

Donc, le Conseil général de la Seine-Inférieure a donné les pièces d’orfèvrerie suivantes : une statuette de Cerès, une vache normande, un Taureau Durham, et des coupes avec attributs, le tout exécuté par MM. Christofle qui étaient aussi les auteurs de la coupe d’honneur donnée par le gouvernement.

Cerès. Le sujet est ici bien approprié à la destination. Aussi n’y a-t-il pas à le discuter. Il y a seulement à se demander comment ce sujet doit être interprété.

Nous faisons pour cela autant que possible abstraction, non de la manière dont les anciens avaient conçu, créé, imaginé cette figure, car cette manière était hautement intelligente, logique et philosophique, en même temps qu’artistique et charmante, mais de la forme à donnera cette idée, à ce type, à cette imagination.

Cérès, c’est pour nous, et pour les anciens à qui surtout elle appartient, la terre, les champs, les moissons, l’abondance, la richesse, la fécondité, la maturité.

Cérès ne saurait donc être une jeune fille frêle, élégante et coquette.

Ça doit être une belle et robuste jeune femme des champs, habituée à se livrer en plein air aux travaux sains de la campagne, se levant avant l’aurore, se couchant alors qu’apparait la première étoile. Son visage doit respirer la dignité et la santé, elle doit être riante et simple, avenante, mais point sensuelle. Enfin, puisque c’est une déesse, après avoir conçu un idéal exprimant tous ces caractères et toutes ces qualités, l’artiste devra jeter sur le tout un éclat de noblesse divine.

C’est ce que nous semble avoir bien compris et réalisé l’auteur de la Cérès de MM. Christofle.

Elle est jeune, mais vigoureusement développée. Ses épaules sont larges et pourraient porter la gerbe. Ses beaux bras fermes, ronds et bien remplis sauraient l’élever sans peine et la jeter au bout de la fourche dans le chariot; ses hanches sont fortes et elle se baisse, pour nouer, sans fatigue. Ses belles jambes la portent tout le jour et elle a à peine besoin de repos. Puis comme elle est chaste dans cette tenue dégagée que nécessitent l’action et le travail où tout le corps est engagé! Comme son visage et son attitude décèlent le calme et la sérénité! Voilà pour la femme. Quant à la déesse, nous la retrouvons dans la noblesse avec laquelle elle porte la tête ; dans la noblesse de ce front et dans la majesté du regard ; surtout dans l’attitude et le mouvement. Vera incessu patuit dea.

Pour le détail, nous ferons remarquer la grâce de la coiffure d’épis de la « bonne déesse, » comme l’appelaient les Romains, le charme avec lequel sa tunique se plisse sur sa belle poitrine, l’ingéniosité simple avec laquelle la ceinture est nouée autour de la taille, enfin la beauté des plis du bas de la draperie.

Le piédestal de la statuette mérite aussi qu’on s’y arrête. Il n’appartient à proprement parler à aucun style particulier, quoique les éléments d’ornementation qui y figurent soient en général empruntés de plus ou moins près à l’antique. Tels sont les pieds de bœuf qui supportent le socle, et divers enroulements. Aux quatre angles sont des saillies qui reposent sur des consoles légères et dont l’évidement intérieur donne du dégagement à la masse ; la console étant rentrée par le bas donne un peu au piédestal l’aspect d’une pyramide renversée, ce qui est original et nous préserve de la pureté un peu monotone et froide des quatre arêtes verticales. Les enroulements et les feuillages sont riches sans lourdeur. La frise d’oves qui est qui est au bas d’un bon effet, ainsi que l’acanthe qui en dépend entre les pieds.

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Porte de l'église de Saint-Augustin, exécutée sur les dessins de M. Balthard, par Christofle et Cie

Le petit bas-relief encastré au milieu du piédestal est des plus heureux. Il est très-fin d’exécution, et d’autant plus que l’artiste a bien senti qu’il ne fallait lui donner qu’une saillie modérée afin de ne pas nuire, en trop attirant l’attention, à la valeur de la statuette et même des parties fortes du socle, lesquelles doivent dire hautement qu’elles sont des porte-fardeau. Ce doux relief représente deux vaches, l’une de profil au premier plan, l’autre vue de dos; un bouvier est occupé à la traire. La vache de profil est très-belle et très-vraie. Le paysage et les divers plans sont parfaitement ménagés.

Nous donnons aujourd’hui deux petites compositions de MM. Christofle qui ne sont pas non plus sans intérêt et dont la valeur artistique est très-complète. Ce sont deux cadres à photographies : nous parlons de ce que l’on appelle les portraits-cartes.

C’est une chose admirable en même temps que curieuse que cette chaîne indéfinie des besoins et des jouissances et satisfactions qui naissent sans cesse les uns des autres. La satisfaction même d’un besoin crée un autre besoin.

Ainsi, pour ne parler que du portrait, voici à l’origine un besoin satisfait : si nous en croyons la légende antique, qui d’ailleurs n’a rien que de vraisemblable, les arts du dessin commencèrent par un portrait. Une jeune Grecque nommée Dibutade s’étant plu un jour à retracer d’un trait noir l’ombre que faisait sur un mur son amant endormi, à y dessiner sa silhouette, en un mot, le portrait fut créé. Mais aussitôt, on trouve que ce n’était pas assez : on voulut avoir les traits de face, et l’on se mit à dessiner à la main levée. Puis, lorsqu’on eut tracé les lignes d’une figure, le besoin naquit d’en reproduire les effets d’ombre et de lumière, puis la couleur. L’art était né. Mais, pour suivre la filière jusqu’à nos jours, voici qu’on veut la ressemblance rigoureusement exacte, et le daguerréotype vient satisfaire à cette exigence. Ce n’est pas tout : on veut que l’image soit éternelle, et la photographie est inventée. Ce que ces diverses péripéties de l’histoire du portrait ont entraîné d’inventions accessoires, est impossible à énumérer. Pour le moment le portrait-carte ayant assis sa souveraineté et régnant partout, ce n’est pas assez de l’avoir dans des albums ad hoc, on fait pour lui des chevalets ou des paravents de table, des cadres de toutes sortes, en bois ou en métal.

A vrai dire, jusqu’ici, nous n’avons pas été autrement touchés de la beauté desdits cadres, surtout des cadres en métal : en général, ceux-ci ne sont que des cuivres estampés de pacotille. C’est au besoin d’en avoir de jolis et d’artistiques que MM. Christofle ont satisfait en en produisant de divers modèles.

Ici se pose pour l’acquéreur une question qui sera soumise tout entière à son arbitrage et à son bon goût.

Nous avons plus d’une fois prêché l’harmonie et concordance. Nous y avons surtout insisté en ce qui concerne leur application la plus générale, le mobilier; nous avons voulu que le mobilier fût en harmonie avec la maison où il est placé, avec la décoration à demeure de l’appartement, avec la profession et la situation du maître de la maison, avec les goûts, le caractère, l’esprit et même la complexion de la divinité du lieu. Dans un champ plus restreint, le même précepte doit s’étendre aux cadres des photographies.

Nos meilleurs maîtres travaillent aujourd’hui avec plaisir pour l’industrie — et c’est là une des causes qui lui ont fait faire de si grands progrès dans ces derniers temps. Ils l’avouent hautement, et leurs éditeurs sont fiers de proclamer leurs noms. Il s’ensuit qu’ils trouvent dans ce débouché des ressources qui leur rendent plus facile la tâche de faire de grandes choses.

C’est ainsi que chez les meilleurs bronziers et fabricants de zinc d’art nous retrouvons les noms aimés du public et tant fêtés à nos expositions annuelles: Mathurin Moreau, Carrier-Belleuse, Salmson, Aizelin, Dumège, Peiffer, Comolera, qui travaillent entre autres pour MM. Blot et Drouard que nous avons étudiés dans notre dernière livraison; il en est de même de M. Levillain, sculpteur du plus grand mérite, qui est l’auteur de la grande coupe exécutée par les mêmes et que nous avons reproduite précédemment.

Voici un échantillon des pièces d’orfèvrerie, modelées par Klagmann. C’est un sucrier Renaissance dont on ne manquera pas d’admirer le galbe. Que cette forme ovoïdale est gracieuse et comme l’œil aime à en caresser les contours ! Comme les anses qui se détachent si gaiement de ses flancs vont se confondre doucement avec la partie inférieure et se rattacher à ces pieds élégants! Rien n’est plus suave, rien 11’est plus amoureux, et vraiment on comprend ici ce qu’une simple ligne, par elle-même, indépendamment de toute figure, de toute vie humaine, peut avoir de délicatement sensuel. La discrète ornementation qui enveloppe le vase comme d’un réseau magique n’est pas moins exquise. Voyez ces encadrements à plat : est-ce assez heureux de dessin? et ces arabesques, ces fleurs légères? que c’est fin et joli ! Quant au bas-relief, il est gai, mouvementé, bien pondéré, et les petites figures sont d’un dessin irréprochable. Oui, voilà bien une œuvre complète.

MM. Christofle dont le goût élevé et sûr recommande suffisamment tout ce qui sort de chez eux, embrassent, nous l’avons dit, tous les genres, depuis le monumental colossal, jusqu’au cadre de photographie que l’on pose sur un guéridon.

L’une de leurs œuvres les plus considérables, et qui, nous ne craignons pas de le dire, portera leur nom à la postérité en même temps que celui de l’éminent auteur du modèle, M. Baltard, c’est la porte de l’église Saint-Augustin.

Il convenait que cette basilique, l’une des plus belles de ce Paris qui est si beau, eût recours à toutes les ressources de l’art et de la science modernes et parût comme une manifestation complète du temps présent. C’est bien ce qui est arrivé, et dans l’objet qui nous occupe en ce moment nous trouvons une des plus heureuses applications de l’industrie galvanoplastique.

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Jardinière basse, style Louis XIV, par Christofle et Cie

La galvanoplastie a pris dans ces derniers temps, et surtout sous l’impulsion des progrès que lui ont fait faire MM. Christofle et Bouilhet, le dernier par ses savantes découvertes personnelles, un développement inouï, inattendu et tel qu’elle ne saurait aller plus loin. On comprend, en effet, quels services peut rendre la galvanoplastie à la décoration monumentale. Moins coûteuse, comme main-d’œuvre, ne demandant, pour ainsi dire, pas de réparure, aussi solide, aussi belle que le bronze, la statue galvanique sera bientôt partout. Déjà dès 1858 M. Lefuel avait fait, par ce procédé, les portes du Manège du Louvre, celles des appartements de l’Impératrice aux Tuileries, l’admirable rampe de l’escalier du ministère d’Etat. Depuis, M. Garnier a fait exécuter à MM. Christofle les bustes et les chapiteaux de la façade de l’Opéra et les groupes de M. Gumery qui couronnent ce bel édifice.

M. Baltard, en faisant exécuter par le même moyen les portes de Saint-Augustin, a rendu frappants, en les mettant de plus près sous les yeux du public, les avantages de ce mode d’exécution.

Nous n’avons pas besoin de dire que le célèbre membre de l’ Institut a tiré merveilleusement parti de tous les avantages, des qualités et des caractères particuliers de ce genre de production, et qu’on retrouve dans cette pièce tous les grands mérites et toutes les beautés en abrégé de l’œuvre supérieure dont cette porte est une partie. C’est en effet le propre des grands artistes que chaque division de leurs œuvres est aussi une, aussi harmonieuse, aussi remarquable et finie dans l’ensemble et dans le détail, que la création générale à laquelle elle se rattache et dont elle n’est qu’un épisode.

Donc, ces portes, exécutées sur les dessins de fauteur de Saint-Augustin, l’ont été aussi sous sa direction et sous sa surveillance. C’est ainsi que les modèles, très-heureusement disposés par panneaux, se répètent en variantes, grâce à d’habiles coupures. La construction de la porte est accusée par des lignes fermes et simples, et chaque point d’attache concourt à l’ornementation. Nous retrouvons ici le principe (et l’origine) de l’ornementation archéologique des anciens : chaque ornement était d’abord l’indication d’une poutre ou d’un clou : ainsi des triglyphes par exemple. La forme en bois, sur laquelle la galvanoplastie est montée, s’accuse de même au revers et les boulons qui font saillie sont cachés par des têtes ornées.

Les motifs de l’ornementation qui, chez MM. Christofle, ont été modelés par M. Auguste Madroux, sont, comme on le voit, des vignes et des blés. On remarquera avec quelle heureuse variété ces deux éléments se combinent dans les divers caissons. A la première rangée, nous avons trois épis en haut et deux en bas ; à la deuxième, un en haut et deux en bas; à la troisième, un au milieu et deux en bas; à la quatrième, qui, étant la dernière, doit, par plus d’importance, plus de surface et plus de saillie, offrir à l’œil une résistance plus grande, être pour lui la base et le support de tout ce qui est au-dessus, nous trouvons un vase avec banderoles contenant trois épis.

Nous n’avons gravé ici que la principale des trois portes : les quatre figures qui, au sommet, y sont modelées en haut-relief, sont les quatre Vertus cardinales, la Force, la Tempérance, la Justice, la Prudence ; elles sont dues au ciseau de M. Mathurin Moreau. Cet artiste, bien connu assurément, est aussi l’auteur des huit enfants portant les attributs de la Passion qui ornent les portes latérales.

La porte du milieu a cinq mètres sur trois; les portes latérales en mesurent quatre sur deux et demi.
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Re: Christofle & Cie

Message par worldfairs » 05 mai 2019 04:16 pm

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Plan d'ensemble du surtout et service de dessert de l'hôtel de Ville
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Elévation de l'ensemble du surtout de l'Hôtel de Ville de Paris, par Christofle et Cie

Nous allons maintenant passer à l’étude d’une œuvre qui est peut-être unique dans le monde. Du moins, nous sommes porté à croire que bien peu de souverains, bien peu d Etats ou. de provinces, bien peu de cités et bien peu de grands seigneurs possèdent un service de table qui puisse être comparé à celui de la ville de Paris. L’empereur d’Autriche et roi de - Hongrie, la reine d’Angleterre, les Esterhazy et plus d’un lord anglais ont des merveilles antiques et fastueuses d’orfèvrerie et d’argenterie. Us n’ont rien, croyons-nous, qui surpasse le surtout de table et le service de dessert qui paraissent à l’hôtel de ville de Paris les jours de grandes fêtes. Et sans aller aussi loin, l’empereur des Français lui-même n’est pas favorisé à l’égal de sa capitale. Cette œuvre vraiment admirable, non-seulement par l’exécution qui en est parfaite, par la richesse et la variété des matières employées, mais par l’élévation du niveau artistique auquel ses auteurs se sont placés, par l’unité de conception, mérite une étude développée. Mais avant, il convient de faire l’historique de cette belle création. Depuis bien longtemps la ville de Paris louait le matériel nécessaire à ses banquets. Mais, en 1856, le préfet de la Seine, voulant mettre un terme à cet état de choses, peu digne d’une municipalité comme celle de la ville, demanda à M. Charles Christofle un projet de service de table. Ce projet, longuement étudié par lui, reçut, sous la direction de M. le baron Haussmann, de nombreuses modifications, et ce n’est qu’en 1858 que la Commission nommée par lui et composée de MM. Hittorff, Léon Cogniet, Duret et Baltard, présenta un rapport sur l’œuvre approuvée en principe : il fut décidé qu’on donnerait suite au projet, en confiant à M. Baltard la direction artistique du travail. Les maquettes furent alors continuées, et en 1861, au mois d’août, le Conseil municipal, appelé à prononcer sur l’ensemble qui avait été exposé dans la grande salle des fêtes, vota l’exécution du travail. L’époque de l’Exposition de Londres approchant, il fallait se bâter, et au mois de mai, sculpture des figures, ornements, fonte, ciselure, exécution complète en un mot de la pièce du milieu, tout avait été mené à bonne fin, tout était parfait. Ici se place un épisode intéressant : Dieboldt, qui était chargé de toutes les figures du navire, avait fait ses esquisses, achevé deux des quatre cariatides et presque terminé les autres, lorsqu’il vint à mourir subitement. — Trois artistes de talent et de cœur, Gumery, Maillet, G. Thomas, se chargèrent aussitôt d’achever et même de faire entièrement, le premier la Ville de Paris ; le second, les deux cariatides; le troisième, le Progrès et la Prudence; et le prix de ces figures fut intégralement remis a la veuve de Dieboldt. Donc, la pièce du milieu figura seule à l’Exposition de Londres. Les deux autres pièces principales ne furent achevées que l’année suivante ; elles parurent pour la première fois en 1864, au premier banquet donné par le Conseil municipal à l’occasion de la nomination de ses soixante membres. Le service de dessert fut ensuite élaboré et exécuté en 1866. Tantœ molis erat.... Et cela se comprend. Il a donc pu figurer en 1867, à l’Exposition universelle, et être prêt pour les grandes fêtes données à l’Hôtel de Ville à l’occasion des visites des divers souverains. En mai, il a servi au banquet offert au roi dés Belges. En juin, les trois pièces principales, réunies en un tout harmonieux, ornèrent une table carrée, à laquelle soupèrent l’empereur de Russie, le roi de Prusse et l’empereur et l’impératrice des Français. Enfin, au mois de juillet, il devait servir pour le banquet offert au Sultan, mais un triste événement empêcha la réception projetée. Voyons maintenant en quoi consiste cette œuvre exceptionnelle : La pièce du milieu se compose d’un grand plateau en argent poli, dont l’encadrement est relevé par une riche moulure à frise nuancée d’or de différentes couleurs ; quatre grands candélabres enchâssés dans cette moulure en lient les parties principales. Le centre est occupé par le navire symbolique des armes de la ville de Paris. Sur le pont du navire, la statue de la Ville est élevée sur un pavois que supportent quatre cariatides représentant les Sciences, les Arts, l’Industrie et le Commerce, emblèmes de sa gloire et de sa puissance. A la proue est un aigle entraînant le navire vers ses destinées futures; le génie du Progrès éclaire sa marche, la Prudence est à la poupe et tient le gouvernail. Autour du navire, des groupes de Tritons et de Dauphins se jouent dans les eaux. Les deux extrémités de la composition sont occupées par des groupes de Chevaux marins que cherchent à dompter des Génies et des Tritons. Les pièces latérales sont conçues dans le même ordre d’idées. Au centre de chaque plateau, un socle formé par l’intersection des deux arcs elliptiques richement ornementés sert de support à deux groupes, l’Eté et l’Hiver, le Printemps et l’Automne. Des figures d’enfants ornent les amortissements des pieds-droits du socle. Deux groupes de Tritons et de Naïades occupent les extrémités du plateau; des Dauphins sont placés symétriquement. Enfin deux groupes pour les bouts de table symbolisent la Seine et la Marne, les deux rivières dont les eaux viennent baigner Paris. Vingt candélabres du même style que ceux des plateaux, quatre grands vases en porcelaine de Sèvres, montés en bronze doré et placés au centre de vastes jardinières en bronze doré également, et cent vingt pièces accessoires destinées à contenir les fleurs, les fruits et le dessert, complètent l’ensemble du surtout. Le programme, nous le répétons, a été donné par M. le sénateur baron Haussmann. Cette grande composition a été modelée et exécutée d’après les dessins et sous la direction de M. Victor Baltard, l’éminent architecte, membre de l’Institut, .architecte directeur des travaux de Paris, inspecteur des beaux-arts ; Dieboldt a fait les cariatides ; M. Maillet, les deux groupes des Saisons et les Tritons pour les pièces latérales, la Seine et la Marne pour pièces de bout; M. Gumery a fait le modèle de la Ville de Paris; M. Thomas, le Progrès et la Prudence; M. Mathurin Moreau, les groupes des Dauphins et des Tritons; MM. Rouillard et Capy, les Chevaux marins et les deux Génies; l’ornementation a été modelée par M. Auguste Madroux. Que le lecteur regarde le plan de la table recouverte de ce splendide surtout et les pièces principales reproduites par notre seconde gravure. Si son imagination revêt notre dessin des couleurs que nous avons indiquées plus haut, s’il se représente l’éclat des métaux, des porcelaines et du cristal, l’animation qu’y introduisent les fleurs des jardinières, s’il veut bien se prêter à croire que les mille bougies des candélabres sont allumées, s’il se transporte dans cette Galerie des Fêtes qui, elle non plus, n’a guère d’égale pour la splendeur et le goût, et si en dernier lieu il peuple cette salle, resplendissante d’or, d’étoffes brillantes et de lumières, de deux ou trois cents personnes revêtues de riches uniformes ou d’élégantes toilettes, il assistera ainsi à l’un des plus beaux spectacles que l’art puisse présenter. C’est beaucoup à ce point de vue-là qu’il faut la considérer avant de passer à l’étude des détails de l’œuvre.

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Partie centrale de la pièce du milieu du surtout de l'Hôtel de Ville, par Christofle et Cie (Hors concours)
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Partie latérale de la pièce du milieu du surtout de l'Hôtel de Ville, par Christofle et Cie (Hors concours)

Elle a une destination très-déterminée ; elle a été créée pour un objet particulier; c’est de l’orfèvrerie de gala, de fête et de banquet; c’est l’orfèvrerie d’une ville; cette ville est la ville de Paris; enfin, elle est destinée à figurer dans la Galerie des Fêtes, c’est-à-dire dans un milieu spécial. Lorsque nous avons vu ce service au Champ de Mars, et lorsque nous entendions une foule unanime laisser échapper des expressions d admiration, nous songions combien l’impression eût été plus vive si cette production avait paru dans le milieu qui est son domaine, dans son propre palais, entourée de tout ce qui peut la faire valoir, et nous en avons conclu qu’il fallait qu'elle fût vraiment bien supérieure pour subir cette épreuve, non sans déchoir, mais sans perdre un peu de son prestige et de son effet à première vue. Oui, c’est un des mérites les plus hauts de la composition de M. Baltard, que l’auteur ait su à quel point il fallait qu'elle eût le caractère de son objectif, et qu'elle fût en accord, en harmonie avec le cadre dans lequel elle devait se trouver. C’est donc ainsi que, comme ensemble de lignes et de couleurs, d’éclat et de lumières, ce service est en parfait accord avec la salle des fêtes, avec les fleurs, les fruits, les cristaux, les porcelaines, le linge blanc et la toilette des invités qui figureront à cette table. Considérons maintenant le service en lui-même. Voyez cette belle silhouette. Comme les masses sont bien réparties, la plus considérable au milieu, s’élevant avec une légèreté élégante mais majestueuse au-dessus de tous les autres sommets, puis, s’abaissant graduellement, doucement, sans heurter l’œil un moment, en le retenant au contraire, en le charmant par des accidents de contours aussi aimables qu’imprévus. Mais la table est immense : là oû les maîtres du lieu ne sont pas, des convives illustres méritent néanmoins qu’on leur fasse fête; aussi un second milieu, si l’on peut parler ainsi, s’élève devant eux : ce sont, des deux côtés, comme les ailes de l’édifice principal. Puis, peu à peu, comme on approche des extrémités, les pièces prennent moins d’importance. Enfin, le long de tout ce beau déploiement, de tout ce cortège qui s’arrête pour qu’on l’admire, brille la belle rangée des hauts candélabres. Ce que nous venons de dire de l’ensemble de tout ce service s’applique, on va le voir, à l’ensemble de chaque pièce, comme il s’applique aussi aux parties principales de chaque pièce. Prenons d’abord le vaisseau. Le sujet est bien choisi : on sait que le blason de la ville de Paris est, comme nous le rappelions récemment, de gueules à une nef d’argent, au chef de France, avec cette devise : Fluctuât
nec mergitur (il est ballotté par les flots, mais ne sombre jamais). On ne pouvait donc mieux faire que de prendre pour motif la ville de Paris dans son vaisseau. L’allégorie d ailleurs est heureusement suivie. Paris est soutenue dans sa gloire par les Sciences, les Arts, l’Industrie et le Commerce ; le génie du Progrès l’éclaire; la Prudence la dirige. Tout cela est heureux d’idée et d’invention. Mais au point de vue plastique, quelle beauté élégante, quelle grâce pleine de dignité clans les lignes! Que cela est somptueux, fin et délicat à la fois ! Que la forme de la nef est fière! on la croirait vivante, tant ses contours sont animés et nerveux; comme tout se profile bien, et comme ce beau cortège est bien un cortège de marche ; la nef, quant à elle, semble glisser doucement sur les eaux. Faut-il parler de la noblesse de la figure principale, de sa belle attitude, de sa sérénité souveraine ? Est-il bien nécessaire d’insister sur la réelle beauté de celles qui la supportent ? Nous ne le croyons pas : ces torses superbes, ces allures de déesses, ces draperies, si naturellement formées en plis heureux, cette ornementation magnifique, cette riche étoffe qui roule en cascades superbes jusque dans l’eau, ces guirlandes qui arrondissent les angles et relient les groupes, tout cela parle de soi et invite à l’applaudissement. Signalons seulement l’impétuosité des chevaux marins, vigoureux, jeunes, pleins de feu, qui s’élancent, qui s’enlèvent, contenus avec peine par un triton : les muscles se gonflent, les narines se dilatent et soufflent bruyamment, les crinières sont hérissées, le manteau du cavalier flotte au vent. Ces deux animaux et leur maitre sont groupés avec beaucoup d’art, et on a tiré parti avec bien du talent du motif ornemental que donne la queue marine. Pour en revenir à l’impétuosité de ces chevaux, qui frappe l’esprit d’une façon particulière, et qui a un grand caractère, je ne saurais les comparer qu’à ce magnifique et effrayant attelage du char du Soleil dans l'Apollon vainqueur de Python, de Delacroix. Insistons aussi sur ce fait que ces chevaux équilibrent bien la composition de cette pièce, font contre-poids à la masse du milieu : voilà de la pondération. Quant aux candélabres, il faut reconnaître qu’ils montent bien, qu’ils sont solides sur leur base sans être lourds, qu’ils sont riches avec goût, que l’ornementation qui les revêt est savante et agréable ! Les branchages porte-feu sont le digne épanouissement d’une aussi belle tige, et les divers bras s’étagent bien. Mais quoi donc? n’y a-t-il qu’à louer en tout cela? Il n’y a qu’à louer. Et encore, si nous pouvions mettre sous les yeux de nos lecteurs les objets eux-mêmes, leur faire toucher du doigt ces délicatesses, ces coquetteries de modelé, ces ciselures merveilleuses, ce serait bien autre chose. Les mêmes commentaires et les mêmes éloges s’appliquent aux pièces latérales. Le groupe central, ici l'Hiver et l’Eté, là le Printemps et l’Automne, est aussi intéressant, dans la mesure de son importance, que le vaisseau et la Ville. Les groupes de Naïades et de Dauphins sont aussi attrayants, et les Tritons, qui aux extrémités s’en vont en sonnant dans leurs conques, font aussi bon contre-poids au groupe principal, que les Chevaux au leur. C’est partout le règne d’harmonie. Ici, seulement, nous signalerons en particulier le piédestal à arcade du milieu : il est, avec ses consoles renversées, d’un bon style sage. L’arrangement des deux figures dos à dos, et surtout celui des attributs divers, doit aussi être mentionné. Eu fait d’arrangement nous ne connaissons rien de mieux trouvé que celui des bouts de table : la Seine et la Marne. Cette belle jeune femme, dépouillée de tout ornement, telle qu’une nymphe sortant du sein des eaux, offre à l’œil les contours les plus séduisants d’un beau corps. La tête charmante et douce est simplement coiffée de plantes d’eau, les cheveux largement ondés se relevant à l’antique sur les tempes ; une boucle descend sur la nuque. Assise sur le sol, les jambes étendues, le coude appuyé sur l’urne d’où s’épandent ses ondes, elle en suit le cours dans les vallées, entre les collines et les monts. Le col, les épaules, la poitrine sont superbes, et l attitude, un peu abandonnée, les fait valoir. Deux beaux enfants jouent auprès d’elle; ils rappellent, par leurs formes fermes et rondes qui promettent de beaux hommes , les divins bambini de Raphaël. L’un lutine un canard, oiseau de ces bords ; l’autre présente à la nymphe une corbeille des beaux fruits que, dans son parcours, le fleuve a fait pousser. Que si maintenant nous abaissons le regard sur le socle de ce groupe remarquable, nous y trouvons une ornementation bien appropriée au sujet : une guirlande de coquilles, et de légers rinceaux de fleurs et de fruits. Au milieu de sa longueur, sur un saillant, une coquille plus grande forme le principal motif du décor. L’ensemble du morceau, groupe et socle, affecte la forme pyramidale que doit toujours renfermer, en le masquant plus ou moins, toute pièce d orfèvrerie, tout meuble, et presque tout édifice : condition sans laquelle l’œuvre n’aurait pas l’air d’être en équilibre, et menacée, en permanence, d’une chute, troublerait le spectateur au point de l’empêcher de goûter les mérites de l’objet. Il ne nous reste plus maintenant qu’à étudier les diverses orfèvreries qui ne sont ici que des accessoires, et qui, dans bien des cas, seraient de magnifiques milieux : coupes destinées à recevoir des pièces montées ou des pyramides de fruits, jardinières, corbeilles diverses, bonbonnières à plusieurs étages et à plusieurs compartiments, etc. Nous en donnons un groupe formé de porcelaines de Chine du premier ordre. L’orfèvrerie en est, comme tout le surtout et tout le service, sortie des ateliers de M. Christofle que nous n’avons pas encore nommés dans cet article, mais dont nous avons antérieurement apprécié la production supérieure, la fabrication si savante et si nouvelle, le style élevé, l’exécution parfaite. D’ailleurs le surtout de la Ville est célèbre dans l’Europe entière, et tout le monde sait que MM. Christofle et Cie en sont les habiles auteurs. Nous signalons encore une de leurs meilleures pièces pour la pureté du dessin, et pour le caractère de l’ornementation: la petite coupe basse. Appeler l’attention sur les fines anses légères qui s’étendent de chaque côté, c est les (aire admirer. Le travail d’arabesques fouillées du pied est aussi plein de distinction. La bonbonnière à trois assiettes est dans le même gout et 1 auteur du modèle en a tracé les enroulements dans le même esprit. Les bras qui partent du montant principal et se relèvent doucement à leur extrémité, de façon à former un nœud horizontal sur lequel repose l’assiette, comme une belle fleur des tropiques au bout d’une nervure vigoureuse, sont magnifiques pour l’aisance et la force avec lesquelles ils se développent et se recourbent : comme cette évolution est bien menée, et comme le rameau de soutien, qui s’en va rejoindre le pied, se détache de sa branche avec naturel ! Puis voyez comme l'agglomération d’enroulements qui se trouve immédiatement au-dessus des assiettes est bien calculée pour dominer, non pas des assiettes vides, mais garnies de divers objets de couleur. Enfin, la nodosité qui est au-dessus et les branchages qui sont au sommet font monter sans peine toute la pièce. Rien de plus charmant non plus que ces fruits qui débordent sur le bas du pied et que les feuillages en doux relief dont il est revêtu. Quant à la grande coupe à griffons, l’ornementation en est vraiment étonnante de composition et de faire. Cela est magistral, et nous voulons laisser au lecteur la peine, ou plutôt le plaisir, de constater la souveraine harmonie qui y règne dans les lignes et dans les masses générales, ainsi que dans les détails, et qu’il en savoure l’abondante originalité. Pour nous, nous quittons à regret une œuvre aussi haute, qui, aux yeux de la postérité, sera certainement l’honneur de notre époque parce qu’elle est égale à tout, et supérieure à plus d’un chef-d’œuvre.

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La Seine, pièce de bout du surtout de l'Hôtel de Ville de Paris, par Christofle et Cie (Hors concours)
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Compotier, assiètte à gateaux, étagère, service de dessert du surtout de l'Hôtel de Ville de Paris, par Christofle et Cie (Hors concours)
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