Les oeuvres de la manufacture Elkington

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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Les oeuvres de la manufacture Elkington

Message par worldfairs » 02 janv. 2019 11:08 pm

Texte et illustrations de "Les merveilles de l'Exposition de Universelle de 1867"

Elkington est un nom qui n’a pas besoin de commentaire. Toutes les œuvres qui le portent sont du premier ordre. Aussi n’est-ce pas chose facile que d’arrêter son choix parmi ces admirables pièces, et avons-nous hésité quelque temps avant de nous déterminer à reproduire le précieux pot à bière dont S. M. l'Empereur a but l’acquisition.

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Pot à bière par Elkington

Il est en argent ciselé, et cette belle matière est pure de tout ornement hétérogène ; quelques petits cabochons de turquoise seuls animent doucement la partie supérieure. Quatre grands médaillons Renaissance s’épanouissent sur le corps du vase, dont la décoration générale a pour objet l'Art dramatique; les figures, d’une exquise finesse, et surtout d’une rare morbidesse, sont Clio, Melpomène, Thalie et Terpsichore. Des masques et des emblèmes se rapportant aux médaillons les relient entre eux. Le couvercle est surmonté d un petit Génie tenant une baguette de chef d’orchestre à la main. L’anse est entourée d’un serpent qui chemine à travers des fleurs, symbole sans doute de l’alliance du tragique et du comique inaugurée par Shakspeare. Les rinceaux nerveux du bas, les feuilles de lierre qui s’appliquent et dont le relief va morando sur le champ, sont au-dessus de toute description.

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Table par Elkington

La table de M. Elkington est également en argent repoussé. Elle a été offerte en cadeau de mariage à la princesse de Galles par la ville de Birmingham. M. Morel Ladeuil, auteur des compositions qui ornent cette pièce, a pris pour sujet le Sommeil et les Rêves. Cet artiste — dont le nom semblerait indiquer que si les Anglais sont éminents aujourd’hui dans les arts industriels, c’est souvent encore grâce à des mains françaises — a développé son thème avec une heureuse abondance qui n’en a pas éparpillé l’unité.

Le Sommeil est représenté sous ses divers aspects. Ainsi, au pied de la table, trois personnages sont endormis : un guerrier, un ménestrel et un laboureur; auprès d’eux sont leurs attributs. Le montant qui supporte le disque est formé de tiges de pavots accostés par des papillons de nuit.

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Plateau de la table d'Elkington

Les reliefs du disque représentent les rêves des trois personnages du bas.

Dans le cerveau du guerrier flottent des images de combats, de victoires, d’honneurs et de triomphes. L’âme du ménestrel s’exhale en rêves d’amour et de fortune, en fantaisies de toutes sortes. Le laboureur préoccupé de la moisson prochaine rêve l’abondance : les fleurs, les fruits et le vin. Sur la bordure à gorge serpentent les rêves pénibles.

Au milieu du plateau s’élève la figure du Sommeil, qui répand sur la terre les pavots à pleines mains. Cette statuette a été repoussée en deux pièces.

L’ensemble est tout harmonieux et monte bien. Les motifs divers sont originaux, ingénieusement trouvés, bien pondérés, d’un bon dessin élégant et. fin, et l’exécution très-délicate.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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Re: Les oeuvres de la manufacture Elkington

Message par worldfairs » 22 févr. 2019 10:26 am

Nous revenons aujourd’hui à M. Elkington, car il nous parait être le type de l’orfèvre anglais.

Nous avons déjà eu occasion d’expliquer les rapports qui unissent l’industrie artistique anglaise et l’art industriel français. Mais nous voulons les reprendre aujourd’hui à un point de vue plus historique.

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Bouclier en argent et en fer, par M. Elkington de Londres

Naguère, et il n’y a pas de cela bien longtemps , il y a un siècle à peine, les divers pays de l’Europe étaient les uns aux autres de véritables Japons bien fermés, des Chines bien murées. Alors florissait dans tout son éclat le régime heureux, inauguré ou développé et universalité par Charles-Quint, de la prohibition et de la protection. Tant qu'il en fut ainsi, les produits de chaque pays conservèrent un caractère éminemment accentué et indigène; les produits circulaient peu, les hommes encore moins; l’artiste donnait des œuvres du cru, et l’acheteur n’en connaissait pas d’autres.

Depuis, quels changements! les barrières se sont abaissées, les œuvres exotiques ont été accueillies d’abord sous réserve, puis bientôt il a fallu que le pays d’origine modifie ses travaux, qu’il les approprie aux goûts du pays de destination; enfin, chaque pays a fait lui-même ce travail : il a pris des modèles à l’étranger et les a transformés suivant son goût; en même temps, les artistes ont voyagé, et surtout les races se sont mêlées, les goûts se sont rapprochés.

Il en est résulté ce que nous appellerons le cosmopolitisme de l’art industriel, état de choses qui d’ailleurs n’est qu’un des aspects de ce fait général et dominant de l’histoire de cette époque, un des mille aspects du cosmopolitisme qui est le caractère des générations présentes.
Caractère? est-ce bien ce mot qu’il faut employer, alors que précisément le cosmopolitisme est le manque de caractère, ou du moins l’effacement des caractères nationaux et leur amalgamation ?

Que voyons-nous en effet autour de nous : des hommes vêtus de même, ayant les mêmes mœurs, se livrant aux mêmes occupations, et ayant un fonds d’idées et de sentiments commun (je parle, bien entendu, de l’Europe seulement). Y a-t-il une grande différence entre la manière de vivre à Berlin, à Londres, à Pétersbourg, à Florence et à Paris? Non ; les besoins, les habitudes et les moyens d’y satisfaire sont à peu près les mêmes partout.
L’art même s’est fait cosmopolite, et malgré une certaine expérience, je ne jurerais pas de discerner un meuble anglais d’un meuble français, une pièce d’orfèvrerie française d’une pièce anglaise.

On comprendra d’autant mieux la difficulté, si l’on se rappelle que lorsque les communications dont nous venons de parler commencèrent à s’établir entre les peuples; et lorsqu’en Angleterre on apprécia nos travaux, plus d’un fabricant d’outre-Manche s’attacha et importa dans son usine des artistes et des ouvriers français : d’où il arriva que dès il y a vingt ans l’orfèvrerie des deux pays avait des traits de ressemblance frappants, et étaient essentiellement sœurs.

Depuis, les Anglais toujours sérieux, pratiques et laborieux, se sont créé un personnel national d’artistes industriels, dessinateurs et modeleurs de toutes sortes, sortis d’innombrables écoles créées ad hoc, sur tous les points de l’Angleterre. Et alors s’est produit un petit mouvement de réaction dans le sens d’un retour à l’originalité et à la personnalité anglaises.

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Fragment de table de l'échiquier
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Echiquier renaissance en émail cloisonnée, par M. Elkington de Londres

C’est dans cette limite que nous dirons que M. Elkington est un orfèvre vraiment anglais. Il est d’abord un grand orfèvre européen, produisant des
œuvres qui sont accueillies avec la même admiration à Florence, à Vienne qu’à Paris et à Londres; mais à côté de cela, il a, si je puis dire, sa saveur et sent encore le terroir.

Les pièces que nous donnons ici le démontreront bien.

Voici d’abord un bouclier en argent et en fer repoussés, et damasquiné en or. Les sujets sont tirés du Paradis perdu. Le médaillon circulaire du milieu représente l'ange Gabriel, racontant à Adam et Eve l’histoire de la révolte des anges. De chaque côté du médaillon, sont figurés les épisodes de cette lutte et la chute des anges rebelles. Sur la partie en acier, qui est immédiatement au-dessous du centre, saint Michel terrasse Satan; plus bas sont des figures emblématiques du Péché et de la Mort. -— (Le dessin et l’exécution de ce bouclier sont de Morel Ladeuil, qui y a consacré trois années de travail.)

Cette œuvre remarquable, considérable, répond parfaitement à toutes les exigences du goût contemporain. La conception est haute et poétique; l’auteur s’est bien inspiré des pages immenses, infinies de Milton ; il a peut-être aussi pensé à la lutte des Titans de Véronèse; enfin, un souffle analogue a passé sur cette œuvre. La composition est grandiose; l’invention y est abondante, pleine d’intérêt, de mouvement, d’émotion et de vie; le calme de la scène du centre contraste heureusement avec l’animation des cartels secondaires, et le caractère de l’un fait ressortir le caractère des autres. Au point de vue de l’exécution de l’ensemble, on peut se rappeler combien l’agencement des diverses matières, fer, argent, or, était habile, et comme chacune était bien appropriée à sa destination; mais il faut se souvenir aussi de l’heureuse répartition et attribution qui avait été faite des reliefs plus ou moins prononcés; au centre, est le plus fort; puis la saillie diminue à mesure que l’on se rapproche du bord ; cette dégradation est atténuée et accidentée d’interruptions et de petits reliefs intermédiaires qui la font valoir et la rendent plus sensible en l’empêchant d’être monotone. C’est dans cet esprit que nous approuvons la différence de proportion qui existe entre les trois figures du milieu et les autres. La ceinture externe ne contient plus de personnages qu’au sommet; au bas se trouvent les deux figures isolées que nous avons dites, puis des feuillages légers; sur les côtés, à leur partie supérieure, des attributs disposés habilement.

Nous n’en finirions pas, si nous voulions étudier dans leurs détails les quatre principales compositions de l’œuvre; nous disons les quatre, car nous tenons pour l’une des plus importantes la lutte de l’archange Michel et de Lucifer; le cartouche qui soutient la tête immuablement sereine de Dieu le Père, entourée de chérubins, mériterait aussi qu’on s’y arrêtat. Mais forcés de nous borner, nous nous contenterons de signaler l’excellent dessin de chacune de ces parties, et le modelé supérieur des musculatures; il est tres-appréciable, même dans l’exiguë proportion des figures de cette gravure.

Donc, voilà une œuvre qui partout sera proclamée comme étant du premier ordre. De plus, l’artiste qui l’a mise au monde est, à en juger par son double nom, un Français; en quoi y a-t-il là trace d’anglicisme?

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Buffet en chêne, par M. Elkington

Nous répondons hardiment : dans la physionomie, dans l’allure des personnages; ils ont un peu de la gaucherie.... non, il leur manque un peu de
la noblesse antique ou de la grâce française, si tant est que celle-ci dans une œuvre sévère soit à désirer; du reste, ce n’est pas une critique que nous faisons, c’est une simple constatation. Mais encore une fois, dira-t-on, cela n’est guère croyable, puisque M. Ladeuil est Français? Si, parce que ce Français vit à Londres et s’est imprégné des physionomies et des allures anglaises.

Nous disions donc bien en commençant, que l’art est aujourd'hui cosmopolite, mais qu’il conserve une légère trace de son origine locale.

Nous aurons toutefois plus de peine à prouver notre dire en montrant la table à échecs de style Renaissance, en émail cloisonné taillé d’épargne et peint, du même orfèvre, et dont les portraits peints sur or dans les coins sont, comme il est à propos sur une table où se livrent des batailles, où se font de grandes opérations stratégiques, ceux des quatre plus fameux guerriers du monde : Napoléon, Charlemagne, Alexandre et Tamerlan; les pieds sont émaillés sur vermeil. L’auteur de ce beau meuble est M. Willms, qui est à la tète des ateliers de sculpture et de dessin de M. Elkington, à Birmingham, où il dirige depuis quatorze ans les travaux artistiques de la maison. M. Willms est l’auteur du très-remarquable pot à bière, acheté par l’Empereur, que nous avons reproduit dans l’une de nos premières livraisons et dont nos lecteurs auront peut-être gardé le souvenir.

Le précieux buffet en chêne avec des bas-reliefs et des ornements en bronze, d’après les dessins de feu Trannest, est d’un grand sentiment et d’une majestueuse simplicité. Il est bien assis sur sa base; il épand avec aisance ses amples ailes; il est massif sans lourdeur, et l’ornementation y est riche et discrète à la fois. La composition et les lignes générales se développent avec harmonie. Une grande unité règne dans toute cette pièce. Ce que j’appellerai le dossier est composé avec intelligence, et le grand cartel du milieu est soutenu par les petites cannelures, les vignes et les enfants de droite et de gauche dont le groupe va morando.

Les sujets sont appropriés à la circonstance. Au milieu, c’est Bacchus nourrissant l’Amour; dans les caissons de côté, ce sont des vignes luxuriantes ; dans les panneaux des avant-corps, un Satyre et une Bacchante exécutant les danses de l’ébriété; au-dessus d’eux, des guirlandes de fruits; sur la tranche de la tablette, un mascaron de Bacchus adolescent.

Tous ces bronzes sont de style, excellemment dessinés et modelés. Le Bacchus du haut contraste bien, par sa nature molle, avec la sveltesse du jeune Cupidon; son attitude abandonnée, ce bras qui laisse pendre l’amphore , l’autre qui, portant aux lèvres de l’adolescent la coupe enivrante, s’appuie du coude sur la jambe, ce pied qui s’étend avec langueur, tout cela est d’un caractère bien choisi. Le mouvement de l’Amour qui porte des deux mains la coupe à ses lèvres est vrai aussi et non dépourvu de grâce. Les enroulements de la vigne et de son vigoureux feuillage entremêlé de grappes puissantes sont des modèles d’ornementation. La petite Bacchante, dont le beau corps se dévoile, est extrêmement gracieuse dans son impétuosité. Les draperies légères qui volent, la peau de tigre qui flotte au vent, l'accompagnent et l’encadrent de la façon la plus heureuse. Cette figure légère et animée donne de la gaieté à un meuble qui assurément n’a rien de funèbre. Il en est de même du Satyre qui souffle à pleins poumons dans les tibicines. Les colonnettes Renaissance double-torses qui soutiennent le* avant-corps sont portées par des têtes de lions accompagnées de draperies.

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Bronze de M. Foley, exposé par M. Elkington

Voici une jolie statuette équestre de la Pleine d’Angleterre. Elle est due au talent de M. Foley de P Académie royale des Beaux-Arts.

La Reine, en costume militaire, porte le grand cordon et la plaque de son Ordre et est censée passer devant le front de ses troupes. Bien assise, le corps droit sans roideur, la main gauche tenant les rênes avec fermeté et grâce, un mouvement du cou plein d’aisance lui fait détourner la tête pour regarder au loin. La draperie de son costume d’amazone flotte en larges plis; sa jaquette dessine suffisamment sa taille pour permettre à la sculpture de se montrer. La Reine est bien coiffée d’un chapeau qui ne déforme pas la figure humaine, qui la grandit un peu, comme il est nécessaire pour une femme à cheval, mais qui ne l’allonge pas non plus outre mesure.

Le cheval est de race, élégant sans maigreur, plus sculptural que le pur sang anglais dont les formes insuffisamment nourries se rapprochent du squelette plus léger à la course il est vrai que les chevaux du Parthénon ou que ceux de la Renaissance. Ici la bête est fine et forte autant que jeune et pleine de feu. La tête et les oreilles se dressent avec une sorte de dignité.

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Surtout pompéien en argent doré et émaillé, parM. Elkington

On remarquera que la bête ne repose que sur deux pieds, c’est-à-dire que la pièce est équilibrée avec hardiesse.

Nous donnons cinq pièces faisant partie d’un surtout de style pompéien, en argent doré et émaillé, par M. Willms. Ces pièces sont : un candélabre, des fruitiers, ou bonbonniers, des compotiers ou coupes à fleurs et un seau à rafraîchir.

L’art pompéien n’est ni l’art grec, ni l’art romain. C'est un art mixte qui n’a pas de patrie, ou plutôt qui n’a de patrie que dans le temps; c’est l’art de l’antiquité du premier siècle de notre ère. En effet, il est bien entendu que Pompéi n’était pas une école d’art, n’était pas un centre artistique, et n’a de place particulière dans l’histoire de l’art que parce que le hasard l’ayant ensevelie toute vive dans la lave, le hasard l’en sortit toute conservée un jour.

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Surtout pompéien en argent doré et émaillé, parM. Elkington

A l’époque où Pompéia, Stabies et Herculanum périrent, la Grèce était romaine, et Rome s’était imprégnée des arts de la Grèce; Rome, qui en depouillant le monde avait emprunté à chaque région ce qu'elle pouvait donner, avait pris aux Grecs leurs lettres, leurs arts et leur politesse, tandis que de leur côté les nations grecques s’étaient fondues, sous le poids des institutions de Rome et sous l’influence de son génie dominateur et assimilateur, dans le sein du grand empire. De cette fusion étaient nés un esprit, des mœurs et un art nouveaux; moins robuste que le romain, moins pur et sévère que le grec des beaux temps, l’art était, sous Titus, élégant, délicat, fin, peut-être un peu recherché et cependant plein de vie, de sève, de jeunesse, de grâce.

Voyez les peintures murales de la maison du poète tragique, à Pompéi : quel charme, quelle naïveté alliée à quelle science ! Que ce dessin est plein d’une fraîcheur juvénile, et pourtant qu’il est ferme et sûr! Ces petites femmes, ces muses, ces dieux, comme ils sont vivants et poétiques! Et quel goût a présidé à ces arrangements de tons délicats, de fonds neutralisés! quelle harmonie magistrale! J’en dirais autant des meubles, des bronzes surtout et des objets de toutes sortes retrouvés dans la ville endormie. Certes, il faut compter à côté des trois principales époques de l’art, l’antiquité, le moyen âge et la Renaissance, et au-dessus de l’art de Louis XV et de Louis XVI, au-dessus peut-être de celui de Louis XIV, au-dessus de l’art égyptien et de l’art indien, au même rang peut-être que l’art chinois ou japonais (je ne parle pour ces derniers que de l’art industriel), il faut compter l’art des Antonins ; il est aussi original que l’art moderne européen.

Maintenant il y a une erreur dont on doit se garder. C’est de prendre tout ce qui s’est produit d’œuvres d’art depuis Auguste jusqu’à Constantin pour de l’art pompéien. On a fait une erreur analogue, et Dieu sait si elle a duré longtemps et si on en est encore affranchi, pour les vases étrusques : comme les premières terres rouges avaient été trouvées en Toscane, toutes celles qui vinrent après furent baptisées du nom de Toscanes ou Etrusques, et tous les vases que les colonies grecques de l’Italie méridionale avaient laissés à la terre, au lieu d’être des vases grecs furent des vases étrusques. Profitons de cette leçon et sachons, s’il se peut, distinguer un bronze de Pompéi d’avec un bronze de l’an 290 ou d’avec un bronze apporté en Italie à la suite de la prise de Corinthe par Mummius, qui eut lieu 456 ans plus tôt.

En ce qui concerne les emprunts que nos artistes font à l’art antique ou à l’art pompéien, à l’art pompéien vrai, à l’art des Antonins, ou confusément, sous le nom de Pompéi, à tout l’art antique grec ou romain, il est sorti de là un genre particulier, le néo-pompéien, qui est fort répandu, fort charmant, assez français et qui allie à la grâce antique le fini moderne, très-élégant qu’il est d’ailleurs. C’est dans ce cercle que se meuvent les compositions pompéiennes de M. Elkington que nous allons étudier.

C’est surtout dans les nervures, dans ce que j’appellerai les branchages des pieds et supports, que nous retrouvons le style pompéien moderne, le néo-pompéien, de style grec accommodé à nos goûts et à notre caractère présents.

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Coffre à bijoux en bronze doré et émaillé, par M. Elkington

Voyez la grande coupe, ses trois pieds formés de tiges plates, se terminant au bas par une rosace, les attaches qui, les longeant, les relient au socle, les antéfixes qui les couronnent, et que nous retrouvons sur les chapiteaux de la colonnette du candélabre, la fleurette qui surmonte la grande bonbonnière à deux étages, l’évasement du sceau à glace, son couronnement et la frise de ce couronnement : voilà qui est antique, d’idée, de goût et de caractère. Il en est de même des légers rinceaux qui courent sur le lambrequin du pied de toutes ces pièces, et aussi des ornements pendants qui circulent au-dessous des antéfixes, là où il en est, et à la place correspondante, là où il n’y a pas eu lieu d’en poser.

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Aiguière en argent repoussé, par M. Elkington

Mais où nous retrouvons le sentiment moderne, c’est dans la forme des grandes coupes, c’est dans celle des godets du candélabre, c’est dans celle des supports vaséiformes qui prolongent les pieds et touchent aux parties essentielles, ou plutôt qui sont entre elles, coupes, bras de lumière, etc., et les pieds: ainsi le petit vase qui est immédiatement au-dessous de la grande coupe divisée en trois zones, ce petit vase a plutôt une forme chinoise qu’antique.

Mais c’est de la sorte, c est en s’inspirant aux sources anciennes, c’est en restant original, que l’on arrive à créer un art digne du temps présent et qui ne rougira pas d’être comparé à celui du passé.

Ceci s’applique aussi bien au grand art de la Renaissance qu’à l’art antique. Et le caractère mixte que nous trouvons aux pièces du surtout pompéien, nous le retrouvons dans ce coffre à bijoux Renaissance qui est né de nos jours dans les ateliers de M. Elkington. Toutefois, ici, ce n'est pas seulement le caractère moderne qui se révèle, c’est plus spécialement le caractère anglais, et, à vrai dire, nous y rencontrons un peu de froideur, de lourdeur et de manque d'harmonie et de grâce; nous disons : un peu.

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Plateau de l'aiguière

Cette pièce a été fabriquée pour Sa Majesté la reine d’Angleterre. Elle est en bronze doré, ciselé et émaillé. Les portraits sont d’une part la Reine, de l'autre le prince Albert; ils sont exécutés d’après les dessins de M. Grumer. Les dimensions du coffre sont les suivantes : longueur 1 mètre 40 centimètres, largeur 76 centimètres, hauteur 1 mètre 40 centimètres.

Je veux faire un reproche à l’aiguière ci-dessus. Assurément, nous avons pu sans peine justifier et nous avons justifié notre titre. Assez de merveilles remplissaient les galeries de l’Exposition, pour qu’en s’attachant à elles seules on put publier des volumes; et nous n’avons pris pour les reproduire que des pièces hors ligne et faisant honneur à leurs auteurs, à leurs éditeurs, au pays sous la banderole duquel ils étaient placés. Cependant, çà et là, parmi ces objets, que nous nous félicitons d’avoir choisis, il en est dont un léger défaut, sans les déparer, fait ressortir la beauté totale, comme, pour employer une comparaison banale, l’ombre du tableau; et même, défaut est trop dire; l’exemple de cette aiguière va montrer combien est délicate la nuance que nous avons en vue en ce moment, et quel dilettantisme, quel scrupule, quelle rigueur il faut pour trouver à redire, si doucement que ce soit, à tel ou tel des chefs-d’œuvre que nous soumettons à nos lecteurs.

Cette aiguière a trois défauts, oserons-nous dire : une base trop petite pour sa hauteur et pour sa largeur et qui inquiète l’œil pour la stabilité de son équilibre ; sous la même impression un plateau trop plat, ce qui donne encore la sensation d’une base insuffisante; enfin, on ne sait par où la saisir : elle n’a pas d’anses, ou celles qui courent le long de ses flancs ne sont pas faites pour être appréhendées, car l’on risquerait fort de s’y écorcher les mains. A ce propos, on pourrait me répondre que cette aiguière n’est nullement destinée à verser chaque jour dans la cuvette l’eau de toilette, que l’on ne s’en sert pas, que c’est un objet d’art qui figurera sur un dressoir ou dans une vitrine. Certes, qui en doute? Mais je trouve quant à moi, et c’est mon droit, que l’artiste s’est laissé entraîner un peu loin par la préoccupation de l’inutilité de son œuvre.

Sous cette réserve, à laquelle, entendons-nous bien, je ne veux donner qu’une place très-effacée, cette aiguière en argent repoussé est du premier ordre. C’est un des objets choisis par Sa Majesté l’Empereur.

Les bas-reliefs représentent du côté que nous avons reproduit, Apollon, et de l’autre Diane; sur les anses sont aussi les génies de l’Astronomie et de la Géographie ; au sommet est l’aigle de Jupiter.

Le plateau que nous avons fait graver à part est une belle composition divisée en quatre compartiments, dans chacun desquels est figuré l’un de ce que l’on appelle, en langage de la Fable, et de ce que l’on a si longtemps appelé, en langage savant, les quatre éléments : l’Air, l’Eau, la Terre et le Feu. Au milieu, un cartouche pour y graver le blason des propriétaires.

Le dessin est de M. Willms, l’exécution est de M. de Morel Ladeuil.

C’est égal, malgré leur inutilité, ces anses sont bien fines et bien élégantes.
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