La Campagne de France - 1814 - Tableau de M. Meissonier

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La Campagne de France - 1814 - Tableau de M. Meissonier

Message par worldfairs » 23 déc. 2018 03:59 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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Cette fois encore, c’est Napoléon, mais non plus le tout-puissant, l’invincible empereur d’Occident. Les jours de Tilsitt et de Wagram sont passés. Les rois ne font plus escorte et ne se confondent plus dans la foule des chambellans. Il est seul.

Ceux qu’il a faits, ceux qu’il a défaits se tournent également contre lui. Le czar marche en tête, l’ancien vaincu d’Austerlitz et de Friedland, l’ami, le frère de Tilsitt. Ils ont dû partager ensemble tout l’ancien continent, de l’Océan Atlantique aux rivages de la Chine. Le czar aurait eu le pôle et les plaines immenses qui s’étendent du Niémen au Kams-chatka.

Napoléon aurait eu le sud, depuis Cadix jusqu’à l’empire Birman. Par lui ou ses lieutenants, il aurait gardé Constantinople qui est la clef des détroits ; mais il serait resté à Paris qui est la tête du monde civilisé. Sous lui, ses vassaux de Bavière, d’Autriche et de Hongrie auraient paisiblement, sagement, comme de bons préfets, gouverné leurs peuples et appliqué le Code Napoléon.

L’Asie Mineure eût été le refuge du sultan Mahmoud et des derniers Osmanlis. C’est un beau pays, l’Asie Mineure! On ne l’apprécie pas assez. Les Turcs l’ont un peu gâtée, brûlant les forêts, démolissant les villes et les monuments, ne laissant intacts que les cimetières. Mais on peut y revenir.

Autrefois les peuples les plus beaux, les plus sages et les plus heureux de la terre y ont vécu. C’est là qu’Homère chantait l'Illiade de ville en ville et recevait en échange une robe et l’hospitalité. C’est là que Thalès était savant ; c’est là que Pythagore étudiait la philosophie et les propriétés des nombres. Smyrne, Éphèse et Rhodes ont eu plus de réputation que n’en auront jamais le sombre Manchester, le brumeux Glasgow, le fumeux Liverpool.

Et qui ne voudrait passer sa vie comme Abraham, Isaac et Jacob dans ce beau désert de Mésopotamie, où Dieu et ses anges se communiquaient sans cesse aux patriarches? Et au delà, quel séjour enchanteur que la Perse des Achéménides et des Sassaoides, de Darius fils d’Hystaspe et du grand Chosroès ! Mais peut-on s’arrêter à la frontière de l’Indus qu’Alexandre lui-même a franchie et ne pas pénétrer dans cet immense Indoustan qui est à lui seul un monde ?

Oui, la frontière naturelle de l’empire français est le Brahmapoutre, le roi des fleuves, le frère cadet du Gange.

Voilà ce qu’on disait à Tilsitt et à Erfurt; mais cette amitié trop soudaine était née du soir au matin comme la fleur des champs; elle s’est flétrie et desséchée sur sa tige en 1811, et l’année suivante l’un des deux amis est allé visiter l’autre dans Moscou, sa capitale, avec 600 mille hommes; et l’autre, à son tour, l’a reconduit jusqu’en Allemagne.

Après la Moskowa sont venus Lutzen et Bautzen, puis Leipzig; et enfin le czar, suivi de fous ses cosaques et Baskirs, veut voir Paris à son tour ; il a passé le Rhin et les Vosges ; le voilà en Champagne, et Napoléon marche à sa rencontre.

En deux ans, que l’Europe est changée ! Au mois de juin 1812, Napoléon traînait après lui toutes les armées de l’Europe, sauf les Suédois, les Russes et les Anglais. Son beau-père, le doux et dévot François II gardait son aile droite vers la Gallicie. Le roi de Prusse gardait l’aile gauche vers Kœnigsberg et la mer Baltique. Aujourd’hui tous deux sont l’aile gauche et l’aile droite des coalisés.

En 1812, Hardenberg, ministre de Prusse, disait à 1 ambassadeur de Russie pour s’excuser d’avoir fait alliance avec Napoléon; Il fallait en passer par là ou par la fenêtre ! Maintenant il est libre de suivre son inclination et de venger les vieilles, les irréparables injures. Avec quelle rage les Prussiens se sont jetés sur l’armée française aux trois quarts détruite en Russie ; avec quelle rage ils passent le Rhin ! Depuis les premiers jours de la République française, la Champagne n’avait pas vu la fumée d’un camp ennemi ; elle va revoir maintenant cette fumée maudite, et avec elle la fumée .des villages en cendres; elle entendra les cris de ceux qu’on massacre. Elle verra le vieux Blücher ivrogne et brutal comme les soudards de la guerre de Trente ans ; elle entendra les hourras des Cosaques.

Que font derrière eux tous ces petits rois sur le front desquels l’Empereur avait mis une couronne ? Jérôme, le roi de Westphalie, est à Paris en disponibilité ainsi que Joseph, roi d’Espagne. Le vice-roi Eugène résiste mollement en Italie. Le roi de Naples, Murat, le roi Franconi va faire défection. Il traite avec William Bentinck et avec l’Autriche. Que*la Sicile reste à Ferdinand; pour lui il sa contentera de Naples et de la vue du Vésuve, pourvu qu’on lui permette de s’arrondir aux dépens du pape et du royaume d Italie. A ce prix, il marchera contre Eugène Beauharnais et contre la France.

Quant à nos bons rois et amis de Bavière, de Wurtemberg et autres souverains de même espèce, ils doivent certainement beaucoup à Napoléon; mais enfin n’est-il pas temps de s’arrêter ? Doit-on vaincre toujours? Et avec ce diable d’homme toujours agité, nerveux, violent, pour qui rien n’est achevé, on n’a pas de tranquillité. Rien de stable. On ne peut pas vivre en paix et digérer tranquillement ses provinces. A tout moment, la frontière change. Il vent s’arrondir, faire des échanges, brocanter les villes et les forteresses. Avec lui, l'on n'est sûr de rien. Mieux vaudrait être moins riche, céder çà et là quelques districts et savoir sur quoi l’on peut compter. Aussi ont-ils fini par se ranger résolûment du côté des alliés.

D’ailleurs, il n’y a plus de risque aujourd’hui. I.es grosses dents du lion sont arrachées. La Grande armée est détruite. Les vieux compagnons d’Égypte, d’Allemagne et d’Italie sont morts. Où est Lannes ? Tué à Essling.

Duroc et Bessières ? à Bautzen.

Davoust est disgracié et enfermé dans les murs de Hambourg avec son corps d’armée. Masséna? Malade et disgracié. Augereau? Malade et dégoûté de la guerre. Kléber? Desaix? Morts depuis longtemps sous les balles ou le poignard. Moreau est en Amérique. Bernadotte, devenu prince royal de Suède, fait des plans de campagne pour la coalition: —avocat consultant. Il voudrait entrer en France avec son armée: mais il n’ose fouler la terre sacrée.

Soldats et généraux, tous les vétérans ont disparu. Les rangs s’éclaircissent. Dans les rangs on ne voit plus que des conscrits. Les collégiens, à peine échappés à l’explication de Tite-Live, deviennent sous-lieutenants. Qu’ils sachent lire, écrire et se faire tuer,
c’est assez.

De tous côtés, des nouvelles alarmantes. Au nord et à l’est, ce sont Blücher et Schwartzemberg qui s’avancent par les vallées de la Marne et de la Seine. Au sud-est, vers Genève et Lyon, c’est Bubna. Au sud-ouest, c’est Wellington, qui vient de passer la Bidassoa avec cent mille Anglais, Espagnols et Portugais. Soult, bien inférieur en nombre, n'a pas défendu Bordeaux et se ramasse sur la haute Garonne.

Napoléon effraye tous ses ennemis; mais il est à peine obéi. Ses fonctionnaires hésitent et commencent à prévoir sa chute. En partant, il a confié l’impératrice et le roi de Rome aux officiers de la garde nationale de Pari». Vains mots! Il refuse des armes aux Parisiens. Il aime mieux périr qu’être sauvé par un immense effort de la nation. Il craint la liberté plus que l’étranger.

Et cependant il voit tout le péril. A tout ce qu’il dit, à tout ce qu’il ordonne, ses préfets répondent: Oui et ses évêques: Amen. Mais le peuple regarde, hébété par le despotisme : la patrie s’est retirée de lui.

Il erre en Champagne avec son armée, frappant à coups redoublés sur les Prussiens, sur les Autrichiens, sur les Russes, sur les Wurtembergeois. A chaque coup il abat un ennemi ; deux, trois, vingt autres prennent sa place. Qu’importent Champaubert, Montereau, Montmirail? L’armée coalisée, comme l’hydre, a cent têtes.

Vingt fois il a cru saisir ses ennemis, Blücher surtout, le plus hardi et le plus indomptable de tous. Un jour il le tient acculé à l’Aisne. Point de pont pour fuir. La rivière est profonde. Nul bateau. Napoléon accourt à marches forcées. Le seul pont est celui de Soissons, et une garnison française le garde.

Mais Napoléon a compté sans le destin. Son tour est venu de n'avoir plus que de mauvaises chances. Soissons, mal défendu et (il faut le dire aussi) mal fortifié, capitule. Blücher s’évade au moment juste où l’on voit paraître l’avant-garde française.

Ce jour-là Napoléon aurait dû traiter. Dieu était contre lui. Mais il s’obstine. Il passe la rivière à son tour; il rejoint Blücher renforcé, qui cherche un asile avec cent mille hommes sur la montagne et derrière les remparts de Laon.

Napoléon en avait trente cinq mille, la plupart conscrits, enfants de dix-huit ans, à qui l’on enseignait la charge en douze temps pendant les haltes pour ne pas perdre de temps. On veut le détourner d’attaquer Blücher. Laon est imprenable. Ils sont trois contre un avec une énorme artillerie, et l’avantage de la position. Mais Napoléon ne peut pas s’arrêter. Ii faut vaincre ou périr là.

Dès le matin, il lance ses colonnes à l’assaut. Ces malheureux conscrits, furieux de voir les Prussiens et les Russes en France, se précipitent avec une [rage inexprimable. D’abord favorisés par le brouillard, ils gravissent malgré la mitraille les premières pentes de la montagne. Deux compagnies arrivèrent jusqu’au pied du rempart, où Blücher avec l’état-major contemplait la bataille.

Mais le temps s’éclaircit et montre à l’ennemi le champ de bataille et le petit nombre des Français. On les écrase à coups de mitraille. Ils redescendent la colline et gardent pourtant les faubourgs qu’ils avaient pris le matin.

Le soir, Marmont fatigué se laissa surprendre vers Athies par la cavalerie des alliés et perdit un millier de prisonniers.

Il fallut lâcher prise et reculer. Napoléon frémissant commanda la retraite.

C’est ce moment, je pense, qu’a choisi M. Meissonier. L’Empereur s’avance lentement à cheval au milieu des neiges et des boues de la Champagne. Aux pieds de son cheval, on distingue les ornières profondes tracées par les roues des canons.

Napoléon est sombre et attristé. Ses traits contractés portent l’empreinte des grands revers de Moscou et de Leipsig.

Le temps des fêtes et des splendeurs impériales est passé. Il faut recommencer aujourd’hui les merveilles de la campagne d’Italie, mais il n’a plus la confiance de l’ardente jeunesse.

L’âge est venu. Il n’est plus seulement général; il est aussi chef d’empire, et de quel empire 1 une lourde responsabilité pèse sur lui. Il approche du précipice et il le voit. Il va tomber, et la France avec lui.

Derrière lui, ses généraux ont l’air morne et consterné. L’un d’eux, Ney sans doute, est sombre et farouche. Il y a de quoi réfléchir. Celte armée est la troisième qui fond entre ses mains depuis Moscou. S’arrêtera-t-il enfin? Fera-t-il la paix? N’est-il pas temps de prendre du repos et de jouir au coin du feu de la gloire et des dotations acquises en vingt années de guerre ?

D’autres s’enveloppent la figure dans leurs manteaux pour se préserver du froid. D’autres encore dorment à cheval, la tête penchée sur la poitrine. Tous ont l’air de désespérer ou plutôt d’avoir abdiqué leur volonté en faveur de Napoléon, chargé de vouloir et de penser pour eux. On dirait un empire qui s’écroule.

Les fantassins eux-mêmes semblent demi-morts de faim et de fatigue. Ils sont prêts à combattre encore ; mais quel sera le bivouac? Quand finira cette marche éternelle?

Quel commentaire terrible de l'Histoire du Consulat et de l'Empire!
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