Les Armes nouvelles. — Le Fusil se chargeant par la culasse

Paris 1867 - Inventions, novelties and means of transport
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worldfairs
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Les Armes nouvelles. — Le Fusil se chargeant par la culasse

Message par worldfairs » 17 déc. 2018 01:08 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Inventions, nouveautés et moyens de transport - Les Armes nouvelles. — Le Fusil se chargeant par la culasse - Les armes de guerre - armesdeguerre.jpg
Les armes de guerre

De grands progrès ont été accomplis depuis cinquante ans dans les armes de guerre. Ces progrès consistent dans la vulgarisation de l’arme rayée; — dans l’adoption du petit calibre et du chargement par la culasse; — dans la fabrication mécanique empruntée aux Américains.

Les inventions et les découvertes de MM. Delvigne, Minié,
Tamisier, Nessler ont tenu une place importante dans la première période qui date de quelques années à peine, et dont nous sommes pourtant déjà bien loin. Le chargement par la culasse et l’adoption du petit calibre, base du progrès des armes portatives, rendue possible par la fabrication des canons de fusil en acier fondu, marque le dernier et le plus important progrès.

Les effets de pénétration d’un projectile allongé sont, en effet, en raison directe du poids accumulé sur l’unité de surface de la section droite et du carré de la vitesse de l’arrivée du mobile ; le savant général Treuil de Beaulieu, dont l’esprit ingénieux et fécond trouve sans cesse de nouvelles et curieuses applications, a prouvé que la balle de neuf millimètres de diamètre du fusil des Cent-gardes avait exactement le même poids accumulé sur l’unité de surface que celle de la carabine à tige; car, avec une charge de quatre grammes de poudre, elle peut atteindre la vitesse de 547 mètres, tandis que la vitesse initiale de la balle cylindro-conique est à peine de 300 mètres.

Ainsi donc, avec un petit calibre dans une arme rayée se chargeant par la culasse, on obtient :
1° Une plus forte impulsion donnée au projectile ;
2° Une vitesse initiale plus considérable;
3" Une trajectoire plus, tendue;
4° Une portée totale plus grande;
5° Une grande simplification dans ses règles du pointage ;
6° Plus de chances d'atteindre l’ennemi. C’est la réunion de ces deux combinaisons qui fait le mérite de l’arme française, du fusil Chassepot que notre dessin représente sous les N° 1,5 et 6, et voilà pourquoi, dans la langue officielle, il est désigné sous le nom de fusil modèle de 1866. L’obturateur et le mécanisme ingénieux appartiennent à M. Chassepot, — la rayure, le petit calibre et le canon en acier fondu à la Commission, dont tous les efforts ont eu pour but de combiner les divers éléments dont l’arme se compose pour obtenir un tir efficace jusqu’à 1000 mètres et, par conséquent, la trajectoire la plus tendue possible.

Ces résultats ont été complètement atteints, car le nouveau fusil unit à la rapidité du tir une très-grande justesse et une puissance de pénétration trois fois plus grande à bout portant que la carabine en usage. Un officier distingué de l’armée belge, le capitaine Takels, dans un remarquable travail sur les armes à feu se chargeant par la culasse, résume ainsi son opinion sur le nouveau fusil français : « Le Chassepot est une arme d’un maniement facile, offrant plus de garanties sous le rapport de la solidité que le fusil prussien, lequel demande infiniment de soins pour obvier aux inconvénients de la construction, du logement de la cartouche en forme de gouttière, siège constant d’oxydation en temps de pluie ou de neige ou d’encrassement produit par la combustion de la poudre. A chaque coup, l’aiguille se brûle et peut se fausser. »

Le fusil à aiguille prussien désigné sous ce nom, parce que pour faire éclater la charge, une aiguille d’acier, poussée par un ressort à boudin qui se détend, pénètre dans la cartouche, traverse la poudre, et vient enflammer l’amorce fulminante qu’elle fait détoner, a été inventé par M. Dreyse. Les curieux et les chercheurs lui donneront peut-être un jour pour père l’empereur Napoléon Ier qui avait chargé, en 1109, un arquebusier de Paris, nommé Paoli, de fabriquer un fusil se chargeant par la culasse. L’arme fut construite, et le jeune Dreyse, placé par son père, maître serrurier à Sommerda ( Thuringe ), chez M. Paoli, à Paris, travailla à sa fabrication. Les études qu’il fit alors sur les procédés explosibles du célèbre chimiste Berthollet lui furent aussi plus tard d’une grande utilité. Rentré à Sommerda, en 1814, M. Dreyse continua à s'occuper de mécanique, fonda en 1821 une fabrique de métallurgie, en 1824 une capsulerie où il poursuivit ses expériences sur les matières explosibles, et reprit ses travaux sur l’arme à feu dont la création devait être le but de sa vie entière : mais pour arriver à produire le fusil qui devait, quarante trois années plus tard, assurer la victoire de la Prusse à Sadowa, que d’efforts et combien de travaux avant que le roi Frédéric-Guillaume, qui avait reçu à Weimar, en 1829, comme prince héritier, l’hommage du premier fusil à aiguille, fît en 1841, à la manufacture de Sommerda, une commande de 60 000 fusils!

Le 22 avril 1828, un brevet de huit années était pris, et la cartouche spéciale était trouvée; mais le fusil se chargeait par la bouche.

En 1830 et 1831 de nombreuses épreuves eurent lieu qui donnèrent des résultats jugés favorables et méritèrent la continuation des encouragements que M. Dreyse n’avait cessé de recevoir, soit du gouvernement prussien, soit du prince royal. Ce fut ainsi qu’en continuant ses recherches il établit une série d’armes qui furent successivement expérimentées : en 1834, le fusil dit à grappe de raisin ; en 1835, le fusil à cylindre; en 1836, un fusil d’un système mixte participant des deux précédents, enfin dans cette même année, la première carabine à aiguille se chargeant par la culasse. De nouveaux perfectionnements apportés dans les années suivantes la faisait adopter définitivement par le roi Frédéric-Guillaume.

Si l’on en croit M. Guillaume de Ploénnies, capitaine dans l’armée de Hesse grand-ducale, qui a publié des études très-intéressantes sur le fusil à aiguille, le roi Frédéric-Guillaume attachait une importance capitale à la nouvelle arme, et les considérations qui le déterminèrent pouvaient se résumer ainsi:
« Le fusil à aiguille constitue dans les circonstances actuelles une arme de guerre propre à l’armement général ou particulier des troupes. En raison des résultats favorables auxquels les expériences ont donné lieu, il convient de considérer cette invention comme un don de la Providence pour la prospérité de l’État. On espère garder le secret sur lequel repose ce système jusqu’au jour où de grands succès obtenus à la guerre permettront de faire de ce fusil une arme nationale. »
Vingt-cinq ans plus tard, sous le successeur de Frédéric-Guillaume, le fusil à aiguille refoulait les Autrichiens et justifiait la confiance mystique du roi de Prusse.

Malgré de graves défauts, des effets balistiques laissant parfois à désirer, et la délicatesse du mécanisme qui demandait des soins
particuliers, la rapidité du tir permettant de concentrer les feux, lui donnait un avantage incontestable sur tous les fusils de l’ancien modèle, mais les juges les plus compétents n’hésitent pas à reconnaître la supériorité du fusil Chassepot, et comme arme de hast et comme arme de tir.

On emploie dans les deux armes une cartouche spéciale en papier; mais la balle du fusil Chassepot est plus légère, et ses neuf cartouches pèsent 295 grammes contre 366 gr. 05 pour les prussiennes. — 9 cartouches prussiennes pèsent donc 71 gr. 05 de plus que la même quantité de cartouches Chassepot; et, cependant, ces dernières, dont le calibre est inférieur au calibre prussien, ont une trajectoire beaucoup plus tendue et une pénétration bien autrement puissante.

Quant à la rapidité du tir et à cette concentration du feu qui, dans les nouvelles combinaisons de la guerre, est appelée à jouer un rôle si capital, le fusil français est l’égal des meilleurs, et l’on peut affirmer qu’avec cette arme, une troupe formée en carré n’a rien à redouter delà cavalerie. Grâce au chargement par la culasse, les fantassins, sans cesser de hérisser les quatre faces avec leurs baïonnettes, pourront continuer ces feux terribles que l’on comparait, ces jours-ci, au roulement du tonnerre, et quelle est la troupe composée de braves soldats pourvus de munitions et solidement retranchés, s’ils ont devant eux un espace découvert de 500 mètres, qui pourra être enlevée? Pour bien se rendre Compte du changement radical apporté par le nouvel armement, il suffit de supposer un instant 1000 hommes placés sur trois rangs et armés de fusils tirant six coups à la minute, cinq minutes seront nécessaires aux assaillants pour franchir les 500 mètres, et, pendant ces cinq minutes, trente mille coups de fusils auront balayé l’espace qu’ils doivent parcourir.

Les nouveaux fusils mettent à la disposition du commandement une mitraille obéissante qui se porte au gré du chef, sur les points de l'accès le plus difficile, mais pour quelle puisse conserver toute sa force, il faut que les munitions ne fassent jamais défaut. — Ce sera là une grande difficulté pour les opérations militaires à venir.
La confection des nouvelles cartouches est toujours aussi l’objet de nombreuses et vives controverses, et la cartouche métallique, seule adoptée en Amérique, n'a pas encore été acceptée. Elle finira pourtant par l’emporter. L’expérience de la dernière guerre d’Amérique prouve son incontestable avantage, et combien la crainte des dangers chimériques que l’on évoque pour la repousser est peu fondée !

L’année dernière, lorsque le retentissement de la bataille de Sadowa remplit l’Europe, devant une preuve si éclatante du rôle réservé aux armes se chargeant par la culasse, tous les Gouvernements comprirent la nécessité de s’assurer immédiatement, soit par la transformation des anciens fusils, soit par la prompte fabrication de nouveaux, cet élément de sûreté et de force.

Les systèmes ne manquaient pas. On pouvait choisir; mais le cadre trop restreint qui nous est imposé ne nous permet pas de parler des produits de plus de soixante et quelques inventeurs dignes cependant d’un sérieux examen, et qui ont tour à tour offert de donner les moyens de tuer au plus juste prix et avec une rapidité qui ne laissait rien à désirer. Les plus célèbres venaient d’Amérique, et ce pays où, il y a vingt ans, l’on exportait toutes las vieilles armes d’Europe, étonnait par la hardiesse de ses inventions et la perfection d’un travail que les machines, assouplies et domptées, avaient exécuté avec une précision merveilleuse.

Les fusils du système Spencer, Péabody, Remington, Howard, Ballaert, Winchester se disputèrent la préférence. L’Angleterre transformait en grande hâte la carabine d’Enfield du dernier modèle en fusil Snider indiqué sur notre gravure par les numéros 2, 11 et 12. L’Autriche, adoptait le fusil Lindner, la Suisse la carabine à répétition Winchester permettant de tirer vingt coups en une minute, contenant dans le bois de l’arme un réservoir de munitions qu’un mécanisme d’une simplicité et d’une précision admirables amène à la volonté du tireur, s’il ne lui convient pas de ménager sa réserve et de charger directement son arme. — Des manufactures admirablement outillées étaient prêtes à exécuter le travail et à montrer à nos armuriers comment doivent s’installer de grands ateliers pour produire avec promptitude et économie. Sans l’Amérique et les enseignements qu’elle nous a donnés, la transformation rapide de notre armement n’était pas possible.

Une des raisons, en effet, qui paralysait en quelque sorte le progrès des armements européens, était le temps nécessaire pour la moindre transformation, qui ne permettait que des modifications légères reportées sur une longue période. Quand on sait que le bois de chaque fusil était fait à la main, qu’il fallait dix heures à un ouvrier pour placer toutes les pièces du fusil également fabriquées à la main, et pour lesquelles on était obligé d’accorder une tolérance assez forte regardée comme indispensable dans une fabrication en grand, on comprend qu’un extrême abaissement des salaires permettait seul d’obtenir des armes à bon marché, et qu’une puissance comme la France, qui possédait trois millions de fusils dans ses arsenaux, ne pouvait songer à changer les modèles, sans s’exposer à être prise au dépourvu. Aussi les différentes modifications apportées au modèle de 1777, se sont-elles réduites, jusqu’en 1866, pendant une période de quatre-vingt-neuf ans, à remplacer le bassinet par la cheminée et à rayer le canon.

L’Angleterre a donné, la première, l’exemple de l’application, sur une grande échelle, des procédés américains de fabrication. Pendant la guerre de Crimée, les arsenaux s’étaient trouvés insuffisants et l’industrie anglaise ne pouvait en ce moment, fournir que 25 000 fusils par an; aussi le gouvernement décida-t-il la création à Enfield d’une grande manufacture d’armes, et une Commission d’officiers fut envoyée en Amérique, pour acheter des machines et étudier les nouvelles méthodes. Construite sous la direction du colonel Dixon, la manufacture d’Enfield a coûté huit millions, qui sont déjà couverts par l’économie annuelle d’un million que le gouvernement anglais obtient sur le prix de revient des armes destinées à l’armée. En huit années, l’Angleterre a renouvelé son armement et en un an transformé tous ses fusils en armes se chargeant par la culasse.

Quant à nous, il a fallu la deuxième crise pour secouer notre apathie et faire introduire dans nos manufactures les procédés mécaniques qui nous out déjà permis de fabriquer un nombre suffisant de fusils Chassepot, pour que notre armée pût au besoin entrer en campagne avec le nouvel armement.
N’ayons donc aucune inquiétude, si une rage de destruction s’emparait de l'humanité : les progrès des sciences et de l’industrie lui donneront tous les moyens de s’y livrer. Les placers de la Californie ont fourni à la vieille Europe l’or avec lequel elle a construit ses chemins de fer, et voilà que l’Amérique, qui en quatre années a produit plus d’armes que tous les États de l’Europe ensemble, se tient prête à lui envoyer tous les engins de destruction dont elle peut avoir besoin. Fort heureusement, l’on annonce en même temps dans les montagnes Rocheuses la découverte de nouvelles mines de métaux précieux, car, maintenant plus que jamais, l’argent sera le nerf de la guerre, et qui sait si le haut prix de revient ne finira point par contraindre à renoncer à un luxe devenu trop coûteux?

Le capital humain, et, à la guerre, un soldat représente, en frais de toute sorte et de tout genre, une grosse somme, sera très-mal-traité par les nouveaux projectiles, qui labourent les chairs d’une façon si terrible que l’orifice de sortie est toujours plus large que l’entrée, en sorte que bien peu maintenant parmi ceux qui seront touchés auront chance de guérir. Qui saurait dire aussi si, avec ces armées de sept à huit cent mille hommes que l’on remet en honneur, on ne verra pas se renouveler le spectacle des bordes barbares, et trois cent mille hommes de chaque côté prendre part à la lutte. Telle bataille de quatre heures, si elle était bien conduite des deux parts, pourrait coûter, outre la perte des hommes, une bagatelle de deux cent quatre-vingts millions. A défaut d’autres sentiments, l’intérêt devrait conseiller de s’abstenir. Souhaitons-le, sans trop y croire, et réjouissons-nous au moins de savoir notre vaillante armée en possession d’un fusil qui lui permet d’utiliser toutes ses ardentes qualités si bien faites pour l’attaque à la baïonnette, et de se mesurer, au besoin, tout au moins avec une égalité parfaite et, en bien des cas, avec un avantage assuré, avec la mousqueterie étrangère.
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