Calderon (peinture anglaise)

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worldfairs
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Calderon (peinture anglaise)

Message par worldfairs » 11 déc. 2018 11:05 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

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La très haute, noble et puissance grâce, tableau de Calderon

Très-haute et très-puissante..,. Approchez, princes et cardinaux, grands seigneurs et nobles dames, courbez-vous; et vous, trompettes, sonnez; et toi, peuple, prosterne ton front dans la poussière…Voici l’Infante!
C’est la fille aînée du roi don Philippe, troisième du nom, roi de Castille et de Léon, roi d’Aragon, de Majorque et Minorque, comte de Barcelone, prince des Asturies, roi de Portugal et des Indes orientales, maître souverain du cap de Bonne-Espérance, de Calicut et de Zanzibar, des îles Philippines et de Tanger, roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, duc de Milan, comte de Roussillon et de Cerdagne, empereur du Mexique, du Texas et des Florides, de Cuba, de la Jamaïque, de Porto-Rico et de la moitié de Saint-Domingue, propriétaire de Guatemala, du Tamaulipa et de Chihuahua, du Nicaragua, du Honduras et du Costa-Rica, parties de l’océan Pacifique et de l’océan Atlantique, dont les clefs sont à Panama, seigneur et maître du Pérou, du Chili, de Buenos-Ayres et du Brésil, qui ferme à qui bon lui semble les embouchurés de l’Orénoque, des Amazones et du Rio de la Plata, — don Philippe enfin, le plus illustre représentant de Dieu sur la terre après le vicaire de Jésus-Christ.

Cette illustre Infante est sa fille, — sa fille aînée sans doute, la fameuse Anne d’Autriche. Je la reconnais. Elle a treize ans à peine, un peu moins peut-être, mais elle est déjà belle, grasse et potelée, pleine de santé, de force et de désirs, comme une reine et comme une enfant. Elle a les mains jointes et s avance vers la chapelle, déjà suivie d’un nombreux et brillant cortège. Derrière elle marchent à pas comptés les ducs et les princes de l’Eglise. Le respect la précède et l’étiquette la suit.

Si ce n’était l’absence du fiancé, je croirais qu’on la marie. Et, encore, le fiancé lui-même sera si peu nécessaire! Vous le connaissez.
C’est ce triste Louis XIII, fils d’une grosse Italienne mal famée, qu’on soupçonne d’avoir trempé dans l’assassinat d’Henri IV.

La mère est une vieille femme odieuse, sans esprit, sans beauté, sans grâce, hargneuse, ingrate et lâche, toujours esclave de ses domestiques, ennemie de son mari et de ses enfants.

D’une telle mère que pouvait-il naître, malgré le mélange du sang français d’Henri IV? Un fils morose et triste, sans gaieté, sans esprit, sans audace, esclave de ses ministres comme sa mère le fut de Concini, mais du moins sachant les choisir, et puisque la nature l’avait destiné à obéir, ne voulant pour maître qu’un Richelieu.

Triste mari que celui-là, qui est à peine un homme ! Mais personne ne le sait encore. Il est si jeune ! A peine l’âge de sa future femme ! Il commence à élever des oiseaux avec Luynes, son futur connétable, un joli garçon bien fait, insinuant et doux qui saura pousser sa fortune, et jeter par terre le Concini.

Louis XIII n’a fait encore tuer personne, ni l’Italien Concini, amant de sa mère, ni Chalais, ni Montmorency, ni son ami Cinq-Mars, ni les ennemis de son grand cardinal Richelieu. Enfin il est roi de France et fils aîné d’Henri IV; c’est quelque chose.

D’ailleurs, l’Infante vaudra-t-elle mieux? Elle est née du sang d’Autriche et d’Espagne ; triste recommandation. Son père, Philippe III, est un mannequin couronné, dont la monarchie marche encore, poussée par l’élan vigoureux de la grande Isabelle, et de Charles-Quint, mais déjà essoufflée et ruinée par Philippe II, son grand-père. Ce Philippe II est l’âme la plus sombre et la plus étroite du seizième siècle. Il n’a brillé qu’un instant, le jour de Lépante, |quand sa flotte, unie à celles de Venise et du pape, détruisit la flotte turque et rassura la chrétienté. Tout le reste de son règne n’est rempli que de noires intrigues et de sang versé sur les champs de bataille et sur les échafauds.

Ce roi dénaturé a fait tuer son fils. Un brave soldat, Egmont, lui gagnait des batailles; il lui fait couper la tête. Un autre, le duc d’Albe, lui a donné le royaume de Portugal; il meurt disgracié. Son frère naturel, don Juan, a vaincu les Turcs; il le fait empoisonner. Son secrétaire. Antonio Perez, a ses secrets; il le poursuit et veut le faire tuer. Dans toute l’Europe, c’est au meurtre et à l’incendie qu’on reconnaît le passage de ses armées. L’ingratitude est le moindre de ses
vices.

Un peu de sang allemand, lymphatique et doux, adoucit l’âcreté du sang d’Espagne dans les veines de l’Infante. Elle est blanche, fraîche et rose avec de belles mains qui annoncent la mollesse et la sensualité. Qu’elle grandisse, qu’elle se développe, et nous la verrons briller à la cour de France, écouter le beau Buckingham, sourire au brave Montmorency, encourager Bellegarde. Rien n’est trop chaud ni trop froid pour cette grosse femme sans cervelle qui croit être la plus belle du monde, et que ses amies encouragent à faire et nt sottises.

Qu’elle rende grâce au ciel qui lui accorde bien tard le bonheur d’être mère. Si son fds était né vingt ans plus tôt, Richelieu aurait fait mettre la reine au couvent. Mais quoi! Le trône a besoin d’un héritier. Gaston d’Orléans n’a que des filles et la maison de Bourbon va s’éteindre. Richelieu ferme les yeux et prend patience.

Et quel heureux destin l’attend! Débarrassée de son mari et de l’effrayant cardinal, elle sera régente et maîtresse à son tour, ou du moins elle pourra choisir son maître. Le voici déjà qui s’avance, souriant, gracieux, rampant, rusé, souple comme la couleuvre. C’est le fils de Pietro Mazarini de Palerme, le beau Guilio. Ses poches sont vides, povero! mais liez-vous à lui du soin de les remplir. Mettez-le seulement à l’œuvre avec son ami Pasticelli, un autre coquin d’Outre-Monts, ces deux sangsues ne laisseront pas à la France une goutte de sang.

Voilà l’avenir.

Voici le présent. Une belle petite princesse, bien fraîche, bien rose, bien innocente, bien pénétrée de son importance, élevée par les jésuites et croyant de bonne foi que le ciel, la terre et les quatre éléments n’ont pas d’autre mission que de faire sa volonté.

Derrière elle traîne sa queue portée par deux duchesses, Ossuna sans doute et Medina-Sidonia. Après l’Infante elles tiendront la première place dans la cérémonie.

Leur grand’mère était peut-être la belle Chimène, la fille du comte de Gormaz et l’amante du Cid. Elle vivait dans son château inaccessible, perché sur le haut rocher de la sierra d’Espadan qui regarde vers Valence et la mer. C’est là que filant, cousant et tricotant avec ses chambrières, elle attendait le retour du Cid invaincu, si redouté des Maures.

C’est là que le roi don Alphonse envoyait ses ambassadeurs faire réparation au Cid et le prier d’oublier les anciennes injures et de combattre avec lui le terrible Yousouf, émir des Almohades.

Ce beau temps est passé. Le Cid est mort. Tous les héros sont morts ; les uns en Afrique en combattant Barberousse, d’autres en conquérant le Mexique ou le Pérou avec Fernand Cortez et Pizarre; d’autres en Italie avec don Antonio de Leyva et Gonzalve de Cordoue.

Les vieux barons, fiers et indomptables, ont fait place à une génération nouvelle, polie, soumise et basse. Le Cid, Cortez et Pizarre sont remplacés par de beaux gentils-hommes vêtus de soie et de velours, qui n’ont rien conquis, si ce n’est peut-être à coups de quadruples le cœur d’une jolie fille de Madrid ou de Tolède, ou à coups de compliments et de dragées celui des nobles dames.

Et si d’aventure on s’enquête
Qui m'a valu cette conquête,
C’est l’allure de mon cheval,
Un compliment sur sa mantille
Et la dragée à la vanille
Par un beau jour de carnaval.

Ces vers d’Alfred de Musset ne sont-ils pas justement faits pour ce beau cavalier, qui fait de si belles révérences et (si l’on en juge par sa physionomie souriante) des compliments si gracieux aux dames du groupe qui suit l’Infante. A coup sûr c’est don Mathias de Silva, à moins que ce ne soit don César de Moncayo.

Mais enfin c’est la place d’un courtisan de suivre les infantes et de dire des douceurs aux dames. En revanche, que font là ces deux cardinaux en robe rouge qui font partie du cortège? A leur âge! n’ont-ils pas de honte! A moins que l’un d’eux ne soit le cardinal duc de Lerme, premier ministre, et, en effet, c’est le rôle d’un premier ministre et d’un prince de l’Église de marcher gravement derrière l’Infante pendant que la monarchie se gouverne toute seule.

Et plût à Dieu que tous les premiers ministres étant ainsi occupés, les affaires humaines eussent la permission de s’arranger sans le secours de leur génie et de leurs profondes combinaisons poétiques! Ce re sont pas les bourgeois, ni les ouvriers, ni les paysans qui mettent le feu aux villes et ravagent les campagnes; ceux-là, par tous pays, ne demandent qu’à vivre libres et à travailler en paix.

Quant à ces Seigneurs qui baissent la tête avec respect sur le passage de l’Infante, il est clair qu’ils doivent appartenir à la magistrature ou au sénat, et tenir le premier rang à l’assemblée des Cortès. Leur gravité me plaît, relevée comme elle l’est d’ailleurs par les faces bouffies des joueurs de clarinette qui soufflent dans leurs instruments pour célébrer le grand, le glorieux, l’immortel passage de l’Infante dans la galerie du Palais. Ces braves musiciens, honnêtes, consciencieux et célébrant par des fanfares celui qui les fait désaltérer à l’office, ressemblent trait pour trait, aux démocrates allemands de M. de Bismark. Ceux-ci, je vous en réponds, ne feront jamais de barricades. Il vaut bien mieux boire de la bière, manger des saucisses et embrasser derrière la porte la grosse Gretchen, quoiqu’elle sente un peu le graillon.
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