Le Saltimbanque. Tableau de M. Knauss

Paris 1867 - Arts, design, fashion
Avatar du membre
worldfairs
Site Admin
Messages : 6419
Enregistré le : 21 juin 2004 09:41 pm
Localisation : illkirch
Contact :

Le Saltimbanque. Tableau de M. Knauss

Message par worldfairs » 19 nov. 2018 12:41 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Le Saltimbanque. Tableau de M. Knauss - saltimbanqueknauss.jpg

Il y a des noms qui s’attirent et, qui s’appellent. Je disais l’autre jour qu’en parlant d’Hamon il était difficile de ne pas faire au moins mention de Gérôme. Aujourd'hui, je veux parler de Knauss, et je trouve le nom d’Heilbuth sous ma plume. Ce n’est point que les deux se ressemblent; mais ils différent d’une certaine façon qui ne manque jamais de provoquer la comparaison de l’un avec l’autre.

Tous deux sont Allemands; tous deux sont devenus Prussiens — ou peu s’en faut — par la grâce de l’annexion, et tous deux sont des peintres satiriques, mais ils n’ont pas la même manière d’exploiter la veine comique. Il y a dans Heilbuth quelque chose de plus mondain, de plus attique; il s’attaque, pour ainsi parler, à des touches supérieures dans le clavier de l’ironie humaine. Knauss, de son côté, fait retentir plus violemment celles qu’il frappe. Aussi l’un fait sourire et l’autre fait rire.

J’ai déjà dit ailleurs, à une autre place de ce recueil, dans quel milieu aristocratique des plus hautes sphères sociales Ferdinand Heilbuth allait chercher les tributaires de sa fine malice. Louis Knauss, au contraire, se tient, d’habitude et par goût, aux plus bas degrés de l échelle.
Parcourez le catalogue de son œuvre, qu’y rencontrerez-vous? Des garçons de ferme, des maîtres d’école, des savetiers, des saltimbanques, et autres représentants du menu peuple, très-braves gens si l’on veut, je suis même disposé à le croire, mais avec lesquels l’artiste en prend à son aise et qu’il peint sans mettre de gants. Mais, le genre une fois admis, et c’est surtout en peinture qu’il faut dire :
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux!

Il faut bien reconnaître que M. Knauss sait en tirer merveilleusement parti. On peut bien lui reprocher parfois de tomber dans la charge, mais c’est à la condition d’avouer que ses charges sont toujours désopilantes. Après tout, il n’est que juste de tenir compte des milieux et des races; la gaieté allemande n’est pas la gaieté française, et Knauss ne peint pas pour le boulevard des Italiens, ce qui n’empêche pas les Français de s'amuser comme des Allemands devant ce très- agréable tableau du saltimbanque, dont nous sommes heureux d’offrir aujourd’hui la reproduction fidèle à nos lecteurs.

Ce tableau du saltimbanque restera comme une des meilleures productions du jeune maître, dont l’œuvre, déjà considérable, a su conquérir une notoriété véritablement européenne.

A première vue, et avant même d’entrer dans une minutieuse analyse, j’y retrouve l’ensemble des heureuses qualités qui distinguent ce talent robuste et sain, si justement populaire : je veux dire l’habileté saisissante de la composition, la grâce piquante du détail, l’étude consciencieuse des divers types, et, çà et là, au milieu du débraillé démocratique de la foule, une exquise recherche de la beauté féminine, réalisée dans quelques têtes d’une aristocratie naturelle, qui ne dépareraient point les pages les plus fières du Keepsake le plus exclusif.

Le saltimbanque, héros du drame, occupe le centre du tableau. C’est un grand gaillard, taillé en force, bien musclé, découplé avec une certaine élégance, fier de ses oripeaux et de son clinquant, comme un empereur romain le serait de sa pourpre et de sa couronne. Une planche jetée sur un tonneau lui sert de tréteau improvisé; à ses pieds, un gamin de treize ans, en maillot tigré, jambes nues, visage futé, mine narquoise, faisant la nique au bon populaire, attend, sans impatience, le moment de cramper, d’avaler des étoupes enflammées, de faire la roue et de marcher sur les mains; à quelques pas en arrière, une fillette court vêtue, ses épais cheveux noirs cerclés d’un diadème en cuivre doré, par sa pose, pleine tout à la fois de souplesse et de nonchalance, nous révèle sa race bohème : rien de naïvement joli comme l’attitude de sa petite tête mutine, au profil perdu. Perchée sur un des bras de la charrette eaux accessoires, par son maintien grave et son froncement de sourcils philosophique, une chouette privée semble prendre à cœur de mériter son titre d’oiseau de Minerve. Par terre, sur un lambeau de tapis qui ne vient point de Turquie, on aperçoit le tambour de basque qui fait bondir les ballerines, la trompette qui attire la foule avec ses notes de cuivre retentissante ; les boules du jongleur, et les assiettes qui tournent en équilibre sur la pointe de la baguette magique.

Le saltimbanque opère en ce moment sur un paysan du genre naïf, et il exécute le fameux tour connu sous le nom de tour du chapeau. D’une main singulièrement adroite et féconde en prestiges, il a subitement enlevé le large couvre-chef de ton patient, et il montre à la foule ébahie une nichée de passereaux, habitants inattendus de sa chevelure en broussailles, qui prennent leur volée.

Voilà le sujet : il est heureusement trouvé.

Je crois inutile d’ajouter que M. Knauss en a su tirer un merveilleux parti. Très-pittoresque dans la portion de son œuvre qui a trait au saltimbanque, l’artiste déploie, pour nous montrer les spectateurs, les trésors d’une verve humoristique véritablement inépuisable. Quelle infinie variété dans tous ces types ! comme ils sont ingénieusement rapprochés, de façon à se faire mutuellement valoir par le contraste! Le paysan, sur lequel le saltimbanque vient d'expérimenter, lève les mains au ciel, et sa physionomie, aussi bien que son geste, exprime une stupéfaction profonde. Je crois même qu’au fond de l’âme il est un peu vexé d’avoir involontairement prêté à rire à l’assistance. C’est un susceptible, et je me trompe fort s’il n’est point quelque peu chatouilleux de la gorge, et très-irritable en son par-dedans. Derrière l’opérateur, un vieux forgeron, philosophe de village, qui pince dans sa main calleuse son menton fin et pointu, s’étudie à trouver le secret de la comédie en regardant le dessous de cartes. Il n’y a point de danger que l’or fasse jamais croire à celui-là « que c'est arrivé! » Il appartient à l’ordre des sceptiques, famille des incrédules. Tout au contraire, cette bonne vieille, à l’autre extrémité de la toile, qui s’enfuit aussi rapidement que peuvent l’emporter ses vieilles jambes, et qui voudrait pouvoir sortir du tableau, celle-là, c’est une croyante naïve, et pour rien vous ne lui ôterez de l’esprit que le diable est dans l’affaire. Dans ce coin, vous pouvez reconnaître, sous ce chapeau défoncé, qui couvre mal une chevelure emmêlée, un juif d’Allemagne, qui compte sur ses doigts crochus combien, à un kreutzer par personne, la représentation pourra bien rapporter de florins. A l’arrière-plan un robuste gars, qui ne se préoccupe ni de sortilège ni de métaphysique, embrasse à pleines joues une large paysanne qui rit. Chacun prend son plaisir où il le trouve.

Mais c’est surtout pour les femmes et les enfants que M. Knauss réserve les délicatesses, j’allais dire les caresses de son pinceau. Il fait ses enfants beaux comme des fleurs, et ses femmes belles…comme des femmes. Regardez surtout cette adorable fille, appuyée contre un pilier rustique, et regardant le saltimbanque. Elle échappe à peine aux maigreurs de l’adolescence ; mais quelle exquise suavité dans l’ensemble de cette tête blonde, quelle intelligence et quelle finesse dans ces tempes si délicatement modelées! Ne vous semble-t-il point, comme à moi, que ce sourire, qui laisse entrevoir la double rangée des dents blanches, illumine le visage tout entier? Et n’est-ce point la grâce même qui a choisi cette pose d’un si mol abandon? Cette seule figure suffirait à faire la fortune d’un tableau.

Et ces enfants, ne s’arrangent-ils point d’eux-mêmes en groupe enchanteur pour le plaisir des yeux ? Ce n’est point aux artifices de la toilette qu’ils doivent leur prestige, car ils sont à demi nus: c’est à peine si leur peintre leur a fait la générosité d’un bout de draperie ; mais il leur a laissé leur mouvement, d’un naturel si parfait, leur expression, si délicieusement naïve, et leur petite mine de souris éveillées. Je vous recommande surtout le bébé qui se tient debout sur le devant du tableau, une fillette de quatre ans, pieds nus, bras nus, blonde, son toquet en arrière, tombant presque sur la nuque : c’est un vrai bijou, un amour d’enfant!

La couleur générale du saltimbanque est excellente, chaude, harmonieuse, puissante de ton, révélant le tempérament d’un maître.

M. Goupil, l’heureux et habile éditeur de Imites les célébrités de l’art contemporain, rient de reproduire le saltimbanque par le burin très-habile de M. Paul Girardet.

Nous avons sous les yeux, en écrivant cet article, une épreuve d’une venue parfaite, qui rend avec une grande justesse d’effet et l’ensemble et les détails. Le musée du boulevard Montmartre vient de s’accroître d’une petite merveille.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
http://www.worldfairs.info

Retourner vers « Paris 1867 - Arts, design, mode »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 0 invité