Les Fleurs artificielles

Paris 1867 - Arts, design, fashion
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worldfairs
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Les Fleurs artificielles

Message par worldfairs » 06 nov. 2018 01:45 pm

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

Paris 1867 - Arts, design, mode - Les Fleurs artificielles - fleursartificielles.jpg

J’ai toujours pensé qu’il y avait parmi les ouvrières de Paris des fées que l’on ne connaissait pas et qui, renvoyées du paradis des fées par l’esprit d’un enchanteur, se cachaient au bord de la Seine.

Suivant la fantaisie de leur humeur, celles-ci deviennent grandes dames et font le charme des salons par leurs bonnes grâces. D’autres, les modestes et les laborieuses, s’emploient à une infinité de petits travaux qui veulent de l’art, du goût, une grande délicatesse dans le jeu des doigts, et enfantent des merveilles.

Quelques-unes, par exemple, comme Mme la comtesse de Baulaincourt, sont tout à la fois de grandes dames et d’habiles ouvrières.

Aussi le populaire, qui ne s’y trompe pas, en voyant ces jolis miracles, enfants de leurs caprices, s’écrie tout d’une voix: C’est un travail de fée !

Entrez, je vous prie, dans la section de la classe française réservée aux fleurs artificielles, et vous m’en direz des nouvelles !

Quant à moi, s’il me fallait faire seulement une simple rose ou le plus modeste œillet, j’y perdrais le peu de grec qui me reste.

Ces dames, —non ces fées—vous retournent cela en trois minutes. Un brin de percale, une goutte d’eau gommée, un bout de fil de laiton, et le tour est fait. Il y avait là quelques morceaux des plus humbles matières dans une corbeille, c’est à peine si vous avez eu le temps de tourner la tête, et voilà une tulipe orgueilleuse ou quelque branche de lilas qui vous sourit.

Pour ma part, je n’entre jamais dans un magasin de fleuristes, sans regarder un peu partout, pour voir si je n’apercevrai pas un bout de cette baguette magique, ou une étincelle de cette aigrette de flamme que la légende place aux mains et sur le front des fées.

En cherchant bien, un jour, certainement, je finirai par les découvrir.

On n’a pas oublié l’histoire de ce critique d’Athènes qu’un ami d’Apelles ou de Zeuxis, je ne sais plus lequel, mena un jour dans l’atelier du maître pour lui faire admirer un tableau tout nouvellement parachevé.

Le critique—il y en avait déjà—entre, regarde, examine, voit un grand rideau; alors s’approchant et levant la main :

« Otez cela, dit-il, et que je voie le tableau.»

Or le rideau c’était le tableau et le critique y fut pris.

Eh bien, je parie que si vous conduisez dans cette aimable section qui nous occupe un papillon quelconque, le plus beau ou le plus candide, — et les papillons sont les plus fins connaisseurs que l’on sache en fait de fleurs, — ils feront comme le critique; ils iront tout droit aux fleurs artificielles.

Essayez et vous verrez.

Flore elle-même, la mythologique Flore, qui depuis tant d’années déjà règne sur ce brillant empire, croirait à la naissance d’une divinité nouvelle qui n’a besoin ni d’eau, ni de terre, ni de soleil pour enfanter des moissons de fleurs.

On parle un peu de progrès à propos de tout en ces temps-ci; la "mode, et la vérité aussi, en certains cas, le veulent, mais en présence des magnifiques bouquets que nous offre l’exposition française, je mets le progrès au défi d’aller plus loin.

Il pourra faire aussi bien dans l’avenir, mieux c’est impossible.

Il y a sous les vitrines de MM. Delaplace, Baulant, Boquet, Marienval, d’Ivernois, Favier, Javey, Florimont, Taurel, Guyot, des bouquets de fleurs des champs qui tromperaient une abeille en quête de son miel ou quelque phalène paresseux qui cherche une corolle pour dormir, et des touffes de violettes de Parme, de gardénias tout blancs, de lilas de Perse, de roses rouges et de roses pompon, de verts muguets et de camélias couleur de neige ou couleur de feu, qu’une femme qui part pour le bal emporterait lestement d’une main bien gantée.

- Tout y est, la vérité de l’attitude, car les fleurs comme tes femmes en ont une, et quand on y regarde d’un peu près pas une ne se ressemble; la vérité de la couleur aussi, de la forme, du feuillage, car bon ne néglige rien des variations de nuances et de port qui marquent le degré de l’épanouissement.

Un horticulteur amené dans ces galeries charmantes vous dira tans hésiter : Ce lis a trois jours et cet iris vingt-quatre heures.

Les fleurs ont leur printemps, les fleurs ont leur automne, et si l’on se mêle de les reproduire, encore faut-il bien étudier les conditions de leur développement.

Vous imaginez-vous, par hasard, qu’un brin d’héliotrope ou quelque tubéreuse soient tels le matin que le soir?

Demandez à Mme de Baulaincourt, et vous verrez ce qu’elle vous répondra.

Mais, voici que la flore française, la flore européenne même, n’ont point suffi aux ambitions des fleuristes de Paris. — Bravement elles ont franchi les mers et les monts, traversé l’Océan et demandé aux forêts vierges du nouveau monde, aux îles de l’archipel Indien, aux prairies sans limites de l’Afrique équatoriale leur flore éclatante aux couleurs inconnues.

Et ce sont maintenant des photographies vivantes, des fleurs de la Guyane et de Ceylan, du Brésil et du Japon, de Java et de Taïti, de Madagascar et des Antilles, qu’on a sous les vitrines.

Les naturalistes surpris y peuvent faire des études.

Est-ce que les fées coquettes qui vivent dans ce royaume enchanté où tout est parfum, n’ont pas emprunté au monde aérien des orchidées leurs formes fantastiques?

Une chose m’étonne, c’est que dans un temps où l’on demande des collections à tous les règnes de la nature, où les musées se remplissent de minéraux et de squelettes, de coquillages et de cristaux, d’ossements et de fossiles ; où l’on a des armoires toutes pleines d’oiseaux empaillés et de plantes desséchées, où la robe mouchetée de la panthère et la carapace des tortues sont recueillies, on n’ait, point encore eu l’idée de faire un musée de fleurs, dans lequel serait reproduite la flore universelle qui fait une parure à notre pauvre globe terraqué.

Les ouvrières ne manquent pas, et grâce aux communication-j qui relient entre eux les continents, on aurait bientôt les fleurettes microscopiques des savanes à côté de la fleur gigantesque du magnolia, les mousses auprès des fougères.

A une époque où l’on va à la cime des Cordillères, et aux confins des pôles pour y chercher des pierres, on pourrait bien prendre aux montagnes et aux vallées les fleurs qui en égayent les solitudes, et les montrer chez nous dans toute leurs grâces sauvages.

Il y a là une lacune.

Et maintenant qu’on ne soit pas surpris de l’importance que nous accordons à ce produit charmant de l’industrie parisienne; à côté de la grâce, de la délicatesse, du goût particulier qui leur donnent une valeur d’art, il y a le côté commercial qui ne saurait être oublié.

Au point de vue des fleurs artificielles, l’Europe, et non pas seulement l’Europe, mais le monde, sont tributaires de Paris, qui fournit les bals de Vienne et de New-York, de Berlin et de Calcutta, de Rome et de Rio-Janeiro. Quelle robe un peu bien faite oserait se montrer si elle n’avait des fleurs portant l’estampille de Paris?

Et c’est ainsi que l’on voit que les fées sont encore bonnes à quelque chose.
Pour tout savoir sur les expositions universelles et internationales.
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