Rome païenne et Rome chrétienne. Bas-relief de M. Giovanni Dupré

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Rome païenne et Rome chrétienne. Bas-relief de M. Giovanni Dupré

Message par worldfairs » 06 nov. 2018 08:45 am

Texte de "L'Exposition Universelle de 1867 Illustrée"

basreliefcoupeeguptienne.jpg

Certes, s’il est au monde une ville dont les destinées semblent avoir été l’objet de l’attention particulière et des soins de la Providence, c’est assurément la ville de Rome. Rome païenne ou chrétienne, est unique dans son génie et dans ses aventures.

Les origines de cette cité maîtresse se perdent confusément dans la poésie, l’allégorie et les fables; mais il y a dans son histoire même, et sa prodigieuse fortune ici-bas, je ne sais quoi de mystérieux qui frappe et qui étonne ; plus encore le miracle de la réalité dépasse tout ce que l’imagination et le caprice ont pu enfanter et rêver.

Rome était appelée de longue main, et par une sorte de prophétie, à conquérir la terre et à commander aux hommes. A peine jaillie du sol, elle se sentait capable de justifier le vers du poète :

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Et puisque j’ai parlé des fables et des légendes, laissez-moi reprendre et citera cette place une tradition peu connue, bien qu’elle se soit transmise d’une mémoire à l’autre pendant des siècles. Elle est pleine, vous le verrez, de naïveté à la fois et de grandeur, comme le sont tous les poèmes des peuples primitifs.

On raconte que, plusieurs années après le déluge, Noé, sentant approcher l’heure de sa mort, fut pris du désir de revoir ses fils dispersés et de les bénir une dernière fois. Il voulut visiter en Asie, en Afrique et en Europe, les établissements de Sem, de Cham et de Japhet, et s’assurer que l’humanité, préservée et sauvée par lui, prospérait.

L’antique navigateur, accompagné de quelques serviteurs et d’esclaves, se mit en route, et il parvint à mener à bien son grand voyage. Il s’en revenait donc, satisfait et joyeux, vers sa tente en Chaldée, pour s’y coucher et mourir, quand tout à coup, un soir, il défaillit et tomba. C’était sur le sommet d’une montagne et en face du ciel semé d’innombrables étoiles.

L’heure suprême du patriarche étant sonnée, les serviteurs inhumèrent sa dépouille sur la montagne même où l’on se trouvait, et la caravane s’en retourna comme elle put dans le pays natal.

Des âges s’étaient écoulés depuis lors… Il advint que des laboureurs, des bergers, des aventuriers aussi, accourus de tous les points de l’horizon et se groupant dans un intérêt commun, rapprochèrent çà et là, aux alentours de la montagne, des cabanes pour leurs familles et des étables pour leurs troupeaux. Rome était fondée !

Bientôt le village s’entoura de fossés, puis de remparts. Bientôt encore, il se donna des rois....

Vous vous souvenez que sous le règne des Tarquins, lorsqu’on entreprit, sur la crête majestueuse du mont le plus voisin, de creuser les fondements d’un temple à Jupiter, la bêche arracha du sol une tête humaine qui semblait avoir marqué la place du Capitole… Et le peuple, sous je ne sais quelle influence secrète, comprit la haute valeur d’une pareille découverte, et il en tira mille présages de grandeur future et de gloire qui n’ont pas manqué de se vérifier dans la suite. Rome est devenue la tête de l’univers.

Je n’ai pas la prétention de vouloir défendre l’authenticité de cette légende ; mais, telle quelle, et ne fût-ce qu’au titre d’une étrange et belle invention, j’estime qu’elle méritait d’être rappelée à nos lecteurs.

Rome a été saisie et comme dévorée, dès son berceau, de l’ambition de conquérir, et de soumettre le monde, et cette ambition, l’histoire est là pour le dire, n’a point été démesurée. Après avoir prosterné la terre devant ses faisceaux consulaires et ses aigles, elle l’a prosternée encore devant la parole et l’image du Crucifié, cet héritier immortel de Jupiter Capitolin. Elle n’a point cessé d’être une reine et, quand elle a laissé choir une couronne, c’était pour en prendre une autre.

Rien de plus grandiose et de plus émouvant, ne pouvait s’élever, je le crois, dans l’inspiration d’un artiste que cette double image de Rome païenne et de Rome chrétienne. Rien n’est plus digne de tenter la brosse du peintre ou de solliciter le ciseau du sculpteur.

Un statuaire qui, depuis des années déjà, a fondé dans son pays, et au loin, une enviable et durable renommée, M. Giovanni Dupré, celui-là même dont le beau groupe la Pietà, a obtenu, à notre Exposition universelle, une grande médaille d’or, a eu la bonne et heureuse idée de nous faire admirer à Paris les beaux et savants bas-reliefs dont il a orné la base delà Coupe égyptienne du palais Pitti.

M. Dupré est un maître dans la force du terme, et tout ce que nous avons de lui au Champ de Mars lui rend un glorieux témoignage. C’est aussi en son honneur que ses compatriotes, dans leur vive admiration et leur enthousiasme, ont ajouté à la langue italienne une sorte de barbarisme on ne peut plus expressif : Michelangioleggiare, ce qui ne signifierait rien moins que « parler en sculpture le langage de Michel-Ange. »

Tenons-nous pour aujourd’hui au bas-relief de la Coupe égyptienne.

Cette coupe égyptienne, comme beaucoup d’autres chefs-d’œuvre de l’antiquité, a connu plus d’une aventure; et l’on peut dire qu’elle a eu son odyssée véritable. Bornons-nous à l’indiquer en peu de mots.

Les Romains, qui estimaient Part grec en fins connaisseurs, enlevèrent ce joyau à l’Égypte vaincue et, parmi de moins riches dépouilles, ils le portèrent à Rome, qu’il ne quitta plus jusqu’au pontificat de Clément VII. Ce pape envoya plus tard la coupe célèbre à sa famille, qui régnait à Florence.

M. Dupré a voulu, dans son bas-relief, raconter pour ainsi dire l’histoire de ces migrations diverses et de ces voyages, et il l’a fait en quatre compositions, ou plutôt en quatre groupes de deux personnages : une femme et un Génie !

Dans le premier groupe, on voit Alexandrie, mélancolique et passive : près d’elle se tient le Génie des arts mécaniques, une coupe brisée à la main. Cette coupe brisée indique la décadence et la défaite. Puis vient la figure de Rome païenne, représentée ici comme une matrone mâle et sévère, rayonnante d’audace et de fierté : sa tête couronnée est recouverte d’une peau de lion, et sa main droite est posée sur les faisceaux consulaires. Ainsi l’on rêve la noble et puissante attitude de Cornélie, la mère des Gracques. Le Génie de la conquête l’accompagne, tout armé du fer et du feu et la colère dans le regard. C’est un enfant, mais qui n’a rien de l’Amour, je vous jure, à moins qu’il ne soit cette passion indomptable qui tourmente le cœur des ambitieux et qui ne cesse de leur crier : En avant ! en avant !

Il y a dans le groupe de Rome païenne une majesté sauvage, ou républicaine à la manière antique, qui parle aux yeux du spectateur et à son esprit. On se souvient d’Harmodius et d’Aristogiton, de Spartacus, de toutes les résistances héroïques et de toutes les vigoureuses vaillances.

Il est difficile de trouver deux types plus différents que celui de Rome chrétienne et de Rome païenne. Sous le ciseau du sculpteur, la matrone s’est transformée. Plus de ride indignée à son front, plus de flamme sous sa paupière. Il ne reste de son premier aspect qu’un air de gravité profonde, qui se tempère encore d’une austère douceur.

Rome chrétienne est revêtue du costume pontifical, qui la drape des épaules aux pieds. La tiare est à son front, qui était orné tout à l’heure de la peau du lion et de la couronne de chêne, et, portant dans ses deux mains, le livre de 1 Évangile, elle regarde avec confiance, elle attend. La victorieuse déesse s’est tout à coup changée en sainte pacifique et résignée. Le Génie, qui est à sa gauche, a des ailes comme un ange, mais sa chevelure est peignée comme celle d’un jeune clerc. C’est l’acolyte et l’enfant de chœur. Sa physionomie exprime l’humilité profonde, la timidité, l’obéissance et la soumission. Ah ! qu’il est loin, celui-là, du génie de Rome païenne ! Quantum mutatus ab illo!... Mais, il est beau encore et touchant.

Le cercle se ferme par l’Étrurie, une gracieuse et douce Italienne, qui est représentée en marche, pour signifier, dit-on, les pérégrinations successives du beau vase de porphyre. Le Tibre et le Magra, les deux fleuves dont le cours dessinaient autrefois les limites de l’Étrurie, sont figurés emblématiquement sur son diadème. D’une main, elle élève le palladium des arts, et de l’autre elle tient un spectre en signe de sa royauté intellectuelle. Le petit génie accoutumé porte, cette fois, avec lui, un faisceau de lauriers.

Telle est l’œuvre si remarquable de M. Dupré, dont nous donnons aujourd’hui les deux échantillons les plus caractéristiques : la Rome du passé et la Rome du présent. Quelle sera la Rome de l’avenir?
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